‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux;Chapitre 56 sur 56 · N.* XV. — PAGE · texte numérisé non relu

N.* XV. — PAGE

Il peut être assez curieux de connoitre l'impression que fit sur un secrétaire intime de Bossuet le spectader de la vie noble et. édifiante de Fénélqn dans son dip* cese. La singularité même de la circonstance peut ajouter quelque intérêt à ce récit. L'abbé Ledîeu, attaché à Bossuet^ en qualité de secrétaire, pendant les vingt dernières années de la vie de ce prélat , imagina, cinq mois après la mort de Bossuet , de &ire une visite à Fénélon ; il avoit sa famille dans le voisinage de Cambrai, et l'archevêque, qui Tavoit vu souvent à Germigny, l'avoit invité , avec sa grâce accoutumée , de venir à Cambrai ^ toutes les fois que le désir ide revoir ses parens, ou ses affaires personnelles l'attireroient en Flandfe.

On doit bien présumer que pendant tout le reste de la vie de Bossuet '^ et à la suke des longues discus-

3gO PIÈCES JUSTIFICATITES

SÎ0I15, qui s'étoient ëlevëes entre l'archevêque de Cambrai et l'évéque de Meaux , Tabbé Ledieu n'eut ni la liberté , ni même la pensée de profiter des offres obfi* géantes de Fénélon. ^

Mais, au mois de septembre 1704 > Tabbé Ledieu se servit du prételte d'un voyagé qu'il fit en Flandre, pour aller jusqu'à Cambrai ; peut-être entra-t-41 dans sa pensée d'observer s'il ne se méloit^as un peu <f exaêgération à toiit ce que la rénommée publioit des vertus, de la sagesse et de l'espèce de grandeur noble et ëpiscopale que Fénélon montroit dans son exil et dans le gouvernement de son diocèse. Peut-être aussi se flattat-U de découvrir, dans ses entretiens avec l'arcbevéque 9e Cambrai, s'il n'échapper oit rien à ce prélat ^ qui pût révéler le secret de ses sentimens sur la conduite et les procédés de Bossuet à son égard. Se méfiant trèsinjustement de l'accueil qu'il pourroit recevoir de l'archevêque de Cambrai, il crut devoir se munir d'une lettre de madame delaMaisonfort,!cette ancienne religieuse de Saint-Cyr, qui s'étoit montrée si dévouée à la pers^onne et aux maximes de Fénélon , et qui avoit demandé à être placée dans le diocèse de Meaux, sous la direction de Bossuet , lorsqu'elle fut renvoyée de Saint-Cyr.

La rdation die l'abbé Ledieu est écrite avec une simplicité qui est faite pour inspirer une entière coafiànce , parce qu'elle peint avec naïveté toutes les impressions qu'épvouva le secrétaire -de Bossuet dans cette singulière entrevue. Kous n'extrairons de son ré-

DU LIYHE TROISIEME. 3gi

oit^ qui est assez long^ que ce qui nous a paru le plus remarquable.

L'abbé Ledieu arriva à Cambrai le i5 septembre (1704 )• Fénëloii faiaoit alors là visite de son diocèse» Mais im courrier vint annoncer, le lendemain 16, qu'il devoit le même jour reyenir dlnef à Cambrai. L'abbrf Ledieu se rendit k l'archevêché, et se mêla parmi les parens, grands -vicaires et aumôniers de l'arche*-^ vêque, qui venoient recevoir le prélat à la descente de son carrosse. *

« Je crus, écrit l'abbé Ledieu (0^ devoir laisser à » ces Messieurs la place libre pour les premiers col^- 9 plimens et entrevues. J'étois donc dans la grande

» salle du billard, près la cheminée. Dès que je l'y vis

« entrer, j'approchai en grand respect; il me parut » au premier abord froid et recueilli, mais doux et 9 civil , lu'invitant à entrer avec bonté et sans empres- » sèment. Je profite, lui dis -je, Monseigneur, de la » permission qu^il a plu à votre grandeur de me d<m- » ner de venir ici kii rendre mes re^ects , quand ^'en 9 aurois la liberté; c'est ce que je dis d'un \(hi mo- » deste , mai| intelligible. J'ajoutai plus Bas , et comme » à l'oreille, que je lui apportois des nouvelles et des » lettres de madame 4e la Maisonfort. Fousmejakes Tf plaisir j dit-il^ venez, entiez.

» Alors parut M. l'abbé de Beaumont , qui me salua » avec embrassades, d'une manière fort aisée et fort » cordiale ».

(>) Maauscrils.

392 plIsces justificatives

On voit que Fënëlon avoit donné son ame y son caractère^ et, pour ainsi dire, ses formes à tout ce qui l'environnoit. Le secrétaire de Bossuet pouvoit craindre de i^e pas recevoir un accueil^u&i amical deFabbé de Beaumont, que Bossuet avoit fait dépouiller de la place de sous-précepteur des enfans^de .France.

L'abbé Ledieu rapporte ensuite, avec complaisance, tputes les recherches d'honnêteté , d'obligeance et de politesse, dont Fénélon usa envers lui (O.

» Je lui remis mon paquet de lettres en entrant 9 dan$ sa chambre; et sans l'avoir ouvert, il me fit » asseoir au-^ssus de lui, en un fauteuil égal au sien, » ne me laissant pas la liberté de prendre un autre » siège y et me faisant coui^rir.

» Pendant «lotre conversation , on vint avertir pouf » dîner ; le prélat se leva et m'invita à venir prendre » place à sa table.

» Tous les convives l'attendoient à la salle à man- 9 ger , et personne n'étoit venu à sa chambre , où l'on » savoit que j'étois enfermé avec lui. On se plaça sans » cérémonie, comme entre ainis. M. l'archevéquè bénit » la table, et prit la première place, comme' de raison. » M. l'abbé de Chanterac étoit assis à sa gauche ; je me » mis à une place indifférente. La place de la droite » du prélat étoit vide ; il me fit signe de m'y mettre. » Je voulus m'y refuser ; il m'invita doucement et po- » liment : v^nez, voilà \)Otre place. J'y allai donc sans » résistance.

» Nous étions quatorze à table, et le.soii^ seize; et

(0 Manuscrit

nu LITKE TI10ISI9ME. SqS

.» c'ëtoitDt tous des parens , des ecdésiastiques alla- 9 chës à sa personne par leurs fonctions ^ ou des amis » qui ne le quittent jamais.

» La table fut servie magnifiquement et délicate-

» ment ; les domestiques portant la livrée ëtoient en

» très -grand nombre^ servant bien et proprement^

» avec diligence et sans bruit. Je n'ai pas vu de pages*

9 M. l'archevêque prit la peine de me servir de sa

9> jnéta tout ce qu'il y avoit de plus délicat sur sa table«

» Je le remerciois chaque fois en grand respeet , le

» chapeau à la main, et chaque fois aussi il ne man-r

» quoit jamais de m'ôter son chapeau, et 'il me fit

» l'honneur de boire à ma santé ; tout côIa fort sérieu-

» sèment, mais d'une manière très-aisée et ttès-polie«

» L'entretien à table fut aussi très-aisé , doux et même

» gai. Le .prélat parloit à son tour> etlaissoit à chacun

» tme honnête liberté »« .

L'abbé Ledieu ajoute, comme une circonstance remarquable « que les aumôniers , secrétaires , l'écuyer H» de l'archevêque parlèrent, comme les autres, fort » librement, sans que personne osât ni railler, ni épi- » loguer. Les jeunes neveux ne pa^loient pas. L'abbé » de Beaumont soutenoit la conversation, qui roula » fort sur le voyage de M. de Cambrai; mais cet abbé » étoit très- honnête, et je n* aperçus rien , m envers » personne, de ces airs hautains et méprisans^ que foi » tant de fois éprouvés ailleurs. J'y ai trouvé en vérité^ » plus de modestie et de pudeur qu*aiUeur^, tant dans la 1» personne du maître ^ que dans les neveux et autres»*.

394 PIÈCES lUSTIFIGATlVlSS

L'abbë Ledieu observa ëgalement pendant le r»» pasCOy « que Fënëlon mangeok très^péu, et seulement » des nourritures douces et de *peu de suc ; le soir, par » exemple y quelques cuillerées d'œufs au lait; il ne » but aussi que deux ou trois petits cdups d'un petit » vin blanc 9 foible de couleur, et par conséquent en » force. On ne peut voir une plus grande sobriété et » retenue; aussi est -il d'une maigreur extrême, le » visage dair et net, mais sans couleur; il ne baisse » pas de se bien porter, et au j'etour de ce voyage 9 de trois semaines, il ne paroissoit ni las , ni fatigué.

» Après dîner, toute la compagnie alla à la grande » cbambre à coucher de M. l'archevêque , où ce prélat » voulut me faire prendre une place distinguée ; mais » je me mis au pied du lit , contre le mur, auprès de » M. de rÉchelle , laissant le fond de la chambre poor » les survenans. Le prélat étoit assis devant la chemi* » née, environ le milieu de la chambre, ajant près de 9 lui une petite table, pour écrire ce qui se présente- » roit à expédier; ses secrétaires et aumôniers en soi»* » tane seulement , lui parlant , et prenant ses ordres » pour différentes expéditions à signer.

» On apporta du café; il j en eut pour tout le monde; « M. de Cambrai eut l'attention de m'en &ire donner 9 avec une serviette blanche. La conversation roula » sur les affaires du temps et sur le voyage que le » prélat venoit de faire en Flandre.

» Entre deux et trois heures, M. de Cambrai, s'en

(0 Manuscrits.

DU LIVRE THOISIÈME. ^qS

» alla voir M. le comte de Montberon, gouverneur » de la place, qui devoit partir deux ou trois jours 9 après pour Paris , et il me donna rendez*vous dans » sa chanibre à son retour. Oh sait que ces deux sei- 'p gneurs sont fort unis, et que M* le gouverneur est > plein d'estime pour M. Farchevéque ».

Pendant cette visite, l'abbë Le.dien parcourut tous les bàtimens de Tarchevéchë^ et il en fait une longue d^çription dont nous nous bornerons à donner le précis, Nous avons rapporté que son palais àvoit ëté brûlé en 1697. Fénélon avoit &it construire sur les iruines de la partie qui avoit été consumée par le feu, nn superbe bâtiment à deux étages en brique avec des chaînes en pierre de taille. Les principales façades àb ce bâtiment, qui étok double, regardoient le midi et le nord. Sa chapelle étoit fdacée à l'une des extré* Biités du côté du levant, et sa bibliothèque à l'autre partie du cÂté du couchimt.

Toutes les pièces de son appartement,. consacrées à la représentation , regardoient le midi , et ré-' gnoient le long du jardin , dont l'étendue ne répondoit pas à la grandeur et à la noblesse de Tédifice principal.

On entroit d'abord dans la salle du dais : elle étoit

xneubïée d'une très-belle tapisserie de haute-lice , représentant l'histoire dé la Genèse. Le dais sous lequel étoit la croix archiépiscopale , étoit en velours cramoisi, avec un grand tapis de pied au-dessous. Les grands canapés , les fELUteuils , les portières, étoie^,

» M. de Caiobrai , revenant de voir M. le comte do ■» MoDiberon, me trouva dam son antichambre,' lur ) les quatre heures, après que j'eus fàitlavintede tout a son palais. Il me fit encore asseoir an-dessus de loi » avec la même distiuctioo que le matin. L'entretien » fut sur la piété i la spiritualité et la fidélité des sainte* » âmes b leurs devoirs. Madame de la Sfaisonfort ne

> fut paffOubliéejilavoit lu sa lettre, et il était encore » plus en état de parler d'elle. On tomba aussi sur » M. de Bissjr, aujourd'hoi évoque de Meaux; il m'en » parla avec estime , disant qu'il<avoit de la protec- B tioD , pour me faire ^tendre qu'il était ami de ma- » dame de Maipt^ion , ce que je lui dis aussi.

a Notre entretien fut interrompu par l'arrivée de a M.le gouverneur, qui,veaoit rendre sa visite à M. l'ar*

> chevéque.

» Lorsque M. le gouverneur fut sorti, M. l'archevj-

> que me fit appeler, et me fit promener avec lui le a long de la grande enfilade de son appartement, me a parlant toujoars de piété, et j rapportant tout le » gouvernement ecclésiastique, sans me dire jamais » un seul mot de M. de Meaux , ni en bonne, ni en » mauvaise parts ce n'étoit pas à moi à luî en parler, a. Je venois pour madame de la Maisonfbrt , et natua Tellement je n'avois à lui parler que d'elle seule- » ment >.

Mais l'abbé Ledieu ajoute, immédiatement après, une circonstance remarquable, et qui auroit pu avertir cet ecclésiastique que le ùlence de FéoélonsurBouuet

BU iIiVEE THOisikHE. 3gg

tenoit unupiement à un sentiment recherché de délicatesse ; il rapporte donc que dans cette même coniversation (0 y parlant sur la simplicité chrétienne , l'archevêque de Qimhraiy se tournant tout-à-c(mp vers lui , lui dit : « Faites-moi toutes les questions que vous 9 voudrez, et Je vous répondrai tout simplement » comme un enfant* Cétoit m'ouvrir un heau champ p sur le quiétisme; mais je me gardai hien d'entrer p dsuQ^ cette* matière^ c'étoit à lui à me questionner, 9 /il avoit été curieux d'apprendre hien des partiibcularités, qi/il savoit bien que je ne pouvoispas 9 ignorera.

L'abbé Ledieu auroit pu reconnoître à cette réserve délicate de Fénélon, que ce prélat ne vouloit pas mettre à, la plus légère épreuve la discrétion d'un ecclésiastique , attaché pendant vingt ans à Bossuet, et dépositaire de ses travaux les plus secrets ; qu'il lui convenoit encore moins d'affliger son juste respect pour la mémoire de Bossuet , en revenant sur le récit des iristes divisions qui les avoient séparés et éloi- - gnés. Fénélon , en disant simplei^ent à l'abbé Ledieu : « Faites-moi toutes les questions que vous voudrez, et 9 je vous répondrai tout simplement comme un ennfant » , montroit assez qu'il ne vouloit point affecter à son égard une réserve mystérieuse sur ce sujet dé-: licat , et que son cœur ne renfermoit aucun secret, ni aucun ressentiment , qu'il ne put confier sans embarras à un ami, à un serviteur àe Bossuet lui-même. H est tout simple, d'un autre côté, que l'abbé Ledieu (*) Manuscrit

4oa PIÈCES JUSTIFICATIVES

DE te crat pas permis de provoquer un pins grand aI>aiidon de confiance sur une affaire tenninëe depuis long-temps, et sur laquelle il ne reitoît pins rien à faire , même poar l'édification publique , puisque Bos- Guet éloit mort.

« (■) M. de Cambrai me retint k souper, me plaça B à table et me traita avec la même distinction qu'à » dîner. Après souper, dans la conversation, on me ■aJU parier de la mort de M. de Meaux; on me de- B memda s'il s'e'toil vu mourir; s'il avoit reçu les sa- ■n^cremens, et de qui? Et M. de Candirai nommémeA » me demanda, qui P avait exhorté à la mort? Sur » tout cela , je lui dis le fait. Au reste , j'ai cm- que » M. de Cambrai, en me faisant cette dernière ques- » tîon, pensoit que M. de Meanx avoit besoin k la •a mort d'un bon conseil, et d'une personne d'autorité B capable de le lui donnei*, après tant d'affaires im- B portantes, qui avoient passé par ses mains pendant » nne si longue vie, et avec tant de, circonstances dé- B licates'; îln'a'pas été question du testament, ni de B rien de plus particulier , et moins encore du quié-

B Pendant cette conversation, ce prélat se fit ap- » porter devant lui une petite table, sur laquelle il » ferma lui-même son paquet pour madame de la B Maisonfort, et mit le dessus de sa. main. Avant dix b heures du soir , il demanda si tous les gens de la mai- B son étoient réunis j et il ajouta : Faisons la prière,

(0 Maunsctiu.

DtT LIVRB TAOISIÈM'E. ^ot

> Elle se £t dans sa grande chambre à coucher , oti » toute sa famille se trouva* Un aumÀnier lut la for- » mule^ et le Confiteor se dit tout simplement , aihsi » que le misereatury sans que le prélat y prit la pa- » rôle.

» En sortant de table , il avoit ordonné qu'on me » préparât une chambre. Après là prière , il me mit enr 1^ main son paquet,. et donna ordre qu'on prît des bou- 9 gies et un flambeau de poing pour me conduire à ma; » chambre , en me faisant excuse de ce qu'il faudroit » passer la cour pour y aller. H me fît aussi mille offres. » de services povtr ma famiUe^ qui étoit si proche de » lui. Je pris donc congé ce soir même du prélat et de -» M. l'abbé dé Beaumont, comme devant partir dès T» le grand matin du jour suivant « Le prélat me con- » duisit jusqu'à là porte de sa grande salle du dais; un » laquais marcha devant moi avec des bougies et un 9 flambeau de poing de cire blanche. Je dis au dome^- » tique que je voulois aller coucher à l'auberge , pour » être plus libre de partir le lendemain de bonne » heure y et il m'y. conduisit avec son flambeau de » poing »*

A la suite de ce rédt, Fabbé Ledieu rapporte qu'à son retour de Cambrai il passa par Noybn ou il s'arrêta pour rendre ses devoirs à M. d' Aubigné , qui en étoit ëvéque, et qu'il n'en reçut pas un accueil tout -à- fait aussi prévenant, qjiç de Fénélon (0<^ « L'évéque. de

» I^oyon lui parla de soupçr avec lui et de couqhec à (i) Manuscrits.

Fésèloih, Tom, ii. 26

4o2 PIECES JUSTIFICATIVES

» révéchë^ mais foiblement , et comme n'en ayant pas y fort envie ; c'est pourquoi il s'en excusa : il en reçut » assez d'honnêteté ; mais ce traitement fut bien diffë^ » rent de celui de M. t archevêque de Cambrai t».

L'abbé Ledieu se crut obligé de faire un mystère à l'abbé Bossuet de son voyage de Cambrai; l'abbé Bossuet en fut instruit y parut lui en savoir mauvais gré y et le lui témoigna; l'abbé Ledieu chercha à lui persuader que ce n'étoit que le hasard et des circoQS« tances du moment qui l'y avoient conduit y et l'abbé Bossucft exigea qu'il ne parlât à personne de ce voyage; mais il en rendit un compte détaillé à madame de la Maisonfort par une lettre que nous avons cru devoir transcrire sur la minute originale, parce qu'elle re* trace tous les sentimens de respect et de reconnois* sance que lui avoient laissés le caractère et les vertus de Fénélon.

Lettre de F abbé Ledieu à madame de la Maisonfort, du 3o octobre 1704. (Manuscrits.)

« Madame^ à mon arrivée du Plessis, j'aurai l'hon- D neur, avec votre permission, de vous en mander ces » nouvelles. J'y trouvai hier madame la marquise d'A- 9 lègre seule (0, en parfaite santé, et ravie de rece- » voir, par un exprès ^ des marques du souvenir de » monseigneur l'archevêque de GambraL Elle ap-

(0 Le marqvis Yves d^AIégre, son mari, fut depuis marédial de France; sa fille avoit épousé le marquis de Barbezie'nz, fil; du marquis de Louvois.

DTJ L.IVEE XHOISIÈME. 4^3

» prouve sans aucun doute mon voyage en celte ville, » et surtout, madame, par rapport à vous. On ne peut » manquer, dit«elle, d'être bien reçu avec cette re* » commandation,. jointe au respect et à la vénération » qui feroient chercher encore plus loin un si grand » prélat. Aussi est-ce uniquement à vous, madame, » qu'il faut attribuer tous les honneurs dont monsei* 9 gneur Farchevéque de Cambrai m'a comblé, jusqu'à » en avoir de la confusion. Madame la marquise d'A- T» lègre savoit aussi bien que moi tout ce que j'avois » observé à Cambrai, et néanmoins il me parut qu'elle 9 prit plaisir comme vous, madame, k en entendre le » récit, et en particuliei^les nouvelles assurances du « bon cœur et de la politesse de ce prélat, qui vous V sont connus conmie à elle, mais non pas envers un « homme tel que moi, qui ne mérite rien. Elle con- » vint avec moi que tout se soutient dans monseigneur yt de Cambrai, même sa conduite extérieure et son « gouvernement par une piété qui gagne tous les » cœurs. J'en ai senti la douceur et la consolation dans > ses entretiens, et je n'oublierai jamais combien il 9 porte haut la fidélité des saintes âmes, le pariait 1» attachement à Dieu, et le mépris de la vie en santé y et en maladie. Je ne craignis pas de répéter à ma« 9 dame d'Alègre ce que j'avois eu, madame , l'honneur » de vous dire , qu'uoe piété si exemplaire , avec de si 9 rares talens, faisoit regarder ce prélat comme le seul » évéque desPays-Bas , et même de la France, comme » on le verra quand il plaira à Dieu qu'il y soit montré, « YpuB avez raison, me dit-elle; c'est ce que j'ai vu

4o4 PifecES JDSXIFICÀTITBS

■ comme Tons. D est en vàiàïtion, non -Kolement a dani u ville ei dam >on diocèie, mais enoire par » toutet ces provinces; et il l'e*t auprès des grands ena core plus qu'auprès des petits, t'en avois poor min > cette preuve récente , le voy^e de Flandre de monateignenr de Cambrai, et ton sé)oiir ^ 'LUle , on a IL l'ëlecteoT de Cologne l'avoit retenu par estime^ a et je n'enteudois autre chose, tiuon que dans tontci

■ lés villes c'étoit à qui lui feroit plus d'honnetw : mail

■ je m'en tiens à ce'que j'ai vu dans Cambrai où tout a est à ses pieds. On est frappé de la magnificence de » sa table , de ses appartement et de ses meubles ; mail » au-milieu de tout cela, ceqm touche davantage, c'est a lamode9tie,et, iilaletlre,lamort^cationdecesaint a prélat. L'opulence de sa maison est pour la grande >.{dacequ*il remplit, et pour des bienséances d'état; ce a sont des deb<»s^quirenvironnettt;mab dans sa per> a' sonne tout est simple et modeste comme aupataa faut; ses maniiresmémeet ses discours sont, comme

■ autrefois, pleins d^ffabilité; c'est en effet la même a personne que j'ai eu l'honneur de pratiquer i €era migny O 7 a dix-sept ou dix-huit ans et plas. C'est a aussi , dit madame d'Alègre , ce que j'ai trouvé. Je a nesab, Madame, lui -repartis-je, si vous êtes entrée a danscedétaili'pour'moi, qui ai toat examiné de près a et à loisir, je n'ai vu ses armes ni sur ses meubles de a parade, nia sondais par exemple, ni à ses omemeni a d'église , pas même k la tenture du trAne archiépiscoa pal, ni en aucun endroit de ce supwbe Utiment qu'il 1 a élevé à ses dépens , sans engager le fonds de son

• archevêché. C'est un rare exemple de modestie que » no«s ne voyons pas en France , et un exemple en- » core plus rare de désintéressement. Jugez , disois-je j » Madame, si |e suis content de mon voyage. Ce n'est » pas seulementles honneurs de la réception qui m'ont » charmés, et dont je conserverai toute ma vie le sou« » venir avec la reconnoissance ; mais c'est hien plus ce » beau^modèle des prélats, en qui j'ai vu et admiré » plus de choses que la réputation ne m'en avoit ap- » prises. Aussi suis-je revenu -avec une plus grande en* » vie qu'auparavant d'y retourner quelque jour , s'il ii plaît à Dieu, et si je puis en obtenir la permission, » pour en apprendre^avantage : je n'ai rien vu, Ma« » dame, qu'en partictdier et dans le domestique, la » seule personne de M. de Cambrai et sa maison ; mais 9 je le veuiL tontempler en public, dans l'Eglise et en 9 chaire : c'est ce que les saints Pères appellent aprè^ » saint Paul, videre Petrum et contemplari , en étu- 9 dier la grâce et les dons merveilleux ; il faut aussi » voir agir monseigneur l'archevêque de Cambrai , et 9 jusqu'où il porte sa sollicitude pastorale , sur son sé- > minaire, sûr les écoles publiques^ sur ses curés, sur 9 ses paroisses et ailleurs. Madame d'Alègre ne fut pas » fâchée de me voir si passionné, et je puis bien vous 9 avouer. Madame, qu'elle a loué, comme vous, le 9 désir que j'ai d'un second voyage. Je lui ajoutai que 9 dans cette maison si nombreuse , j'avois trouvé , non- 9 seulement un grand ordre et une attention admira-

4o6 PliSGES JUSTIFICATIVES

i> ble pour le service y mais encore toute sorte de poli- « tessès et d'honnêtetés , sans nulle contrainte en la 9 présence même du prélat ^ qui, au contraire, in^ire » à chacun la confiance et une entière liberté. J'ai été » si pénétré de toutes ces choses , que dans mon retour p il m'est souvent passé dans l'esprit d'en faire mes » très-humbles remerci^iens à monseigneur de Gam- » braij mais je vous avoue , Madame, que j'ai cru de« r> voir me priver de cette satisfaction et de cet hon- » neur par respect pour un si grand homme. Il me » su£Git, Madame, que vous connoissiez mes sentimeus; » c'est de vous que je tiens ces faveurs, et c'est à vous » premièrement que j'en dois la reconnoissance; j'ai 3» tâché de le faire aussi sentir à madame la marquise » d'Alègre, qui a eu la bont^ d'approuver mon voyage » chez elle pour un sujet dont elle est si touchée; elle » doit faire un long séjour au Plessis, et elle peut y T» ménager le temps d'un voyage à Meaux , pour avoir » l'honneur, dit-elle, de vous voir et de vous deman- » der votre amitié. Vous jugez , Madame, quel en sera » le nœud ; elle m'a paru le désirer fortement, et votre » réputation vous a déjà mérité toute son estime. Nous » en dirons davantage quand il vous plaira , Madame, » que j'aie l'honneur de vous voir, et que votre santé » me le permettra. H faut bien auSsi que j'aille rece- » voir vos ordres pour Paris , où je suis engagé d'aller » porter de vive voix à M. l'abbé de Fleuri des nou- » velles de monseigneur l'archevêque de Cambrai. » J'attendrai vos ordres , Madame , sur la visite que 9 je viens de vous proposer. Rien ne me presse : ce

» sera à votre grande commodité. Cepeûdant j'ai Thoa'- » neur, etc. »

Il est douteux que le secrétaire même de Fënélon eût pu rendre à ses vertus un hommage plus sincère que le secrétaire de Bossuet l'a fait dans cette lettre.

FISr DU TOME DEUXIÈME.

Page 1