LIVRE SEPTIÈME
a notre espérance pour FÉglise et pour TÉtat. Il a < formé ce jeune prince , il Ta orné ; il l'a préparé « pour les plus grands biens; il l'a montré au monde, « et aussitôt il l'a détruit. Je suis saisi d'horreur y et c malade de saisissement sans maladie; en pleurant a le prince mort, qui me déchire le cœur, je suis ff alarmé pour les vivants. Ma tendresse m'alarme « pour vous et pour le bon duc (de Beauvilliers). « De plus , je crains pour le Roi ; sa conservation « est infiniment importante.
« On n'a jamais tant dû désirer et acheter la paix. « Queseroit-ce si nous allions tomber dans les orages « d'une minorité, sans mère régente, avec une guerre a accablante au dehors ? Tout est épuisé, poussé à « bout. De plus, le Roi est malheureusement trop « âgé, pour compter qu'il verra son successeur en « âge de gouverner d'abord après lui. Quand même « on seroii assez heureux pour éviter une minorité « selon la loi^ c'est-iMlire^ au-dessous de quatorze « ans y il seroit impossible d!^ éviter une minorité « réelle , ou un enfant ne fait que prêter son nom ff au plus fort. Il n'y a aucun remède entièrement ff sûr contre les dangers de cet état des affaires. Mais « si la prudence humaine peut faire quelque chose « d'utile , c'est de profiter dès demain , à la hâte , de « tous les moments , pour établir un gouvernement « et une éducation du jeune prince , qui se trouve « déjà affeimi, si par malheur le Roi vient à nous
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et manquer. Son honneur, sa gloire, son amour pour a la maison royale et pour ses peuples , enfin sa ce conscience, exigent rigoureusement de lui qu'il oc prenne toutes les sûretés que la sagesse humaine « peut prendre à cet ëgard. Ce seroit exposer au a plus horrible péril l'État et l'Église même, que de « n'être pas occupé de cette affaire capitale, par ce préférence à toutes les autres. C'est là-dessus qu'il a faut tâcher de persuader, par les instruments (c convenables , madame de Maintenon et tous les ti ministres, pour les réunir, afin qu'ils fassent les « derniers efforts auprès du Roi. Il y auroit des ce réflexions infinies à faire là-dessus; mais vous les (c ferez mieux que moi ; je n'en ai ni le temps, ni la ce force. Je prie Dieu qu'il vous inspire; jamais nous <K n'en eûmes un si grand besoin.
« On m'a dit que madame la duchesse de Chea vreuse a été malade. J'en suis bien en peine. O mon <c Dieu! que la vraie amitié cause de douleur! »
Ce n'étoit qu'avec un ami tel que le duc de Che* vreuse, que Fénelon osoit s'abandonner à toute l'étendue de sa douleur et de son inquiétude sur le sort de la France. Il paroît qu'il s'étoit prescrit de renfermer au dedans de lui-même toutes les émo* tions de son âme si cruellement déchirée ; du moins c'est ce qu'on croit apercevoir par une réponse trèscourte et très-mesurée qu'il fit à la marquise de Lambert, avec laquelle il entretenoit une corres*
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pondance de goût et d'estime. « Dieu pense, Ma« « dame (i), tout autrement que les hommes. Il « détruit ce qu'il sembloit avoir form^ tout exprès a pour sa gloire ; il nous punit , nous le méritons. K le serai le reste de ma vie. Madame, avec le zèle
« et le respect »
Peu de temps après la mort du duc de Bourgo*« sarépotueaa gne, le P. Martineau , Jésuite, confesseur du jeune ^- MaitiDetu,
qui lui avoit
prioce , et qui avoit rempli auprès de lui les pénibles demandé quel-
devoirs de son ministère dans ses derniers moments, *!"" ^**"^*
publia un éloge historique de ses Vertus {'k). Il s'étoit du jeune prince.
adressé à Fénelon, pour en obtenir des détails et des
faits, qui auroient rendu sans doute ce monument
encore plus digne de celui dont on vouloit honorer
la mémoire. Mais l'sime de Fénelon étoit trop acca*
blée, pour pouvoir se livrer à un travail qui auroit
si cruellement renouvelé le sentiment d'un malheur
irréparable. « Je vous avouerai franchement ma foi*
« blesse (3), écrivoit*il au P. Martineau; je ne me
« sens point maintenant capable de faire la recher^
^ che des faits que vous voudriez recueillir. Je ne
(1} Corresp. t. III^ p. 498.
(1) Cet ouvrage parut en 1711, sous le titre de Becueil des vertus de M. le duc de Bourgogne; in-ia. — Il eut, en moins de deux ans , dit l'abbé Proyart , quatre éditions , et fut traduit en plusieurs langues» (Proyarty Vie du Dauphin père de Louis XF; 1. 1, p. X.) (Édit.)
(3) Lettre du 3 avril 1712. (Corresp, tlll» p. 5ii.)
a sauroîs assez louer votre zèle et la bonté de votre a cœur; mais le courage me manque pour exécuter « un travail dont je désire passionnément l'exécuce tion. Le malheur qui nous afflige a fait une si forte « impression sur moi, que ma santé en souffre beauce coup. Tout ce qui réveille ma peine me met dans et une espèce d'émotion fiévreuse. • • Je dois m*hu- « milier de cette foiblesse ... Il y avoit d'ailleurs ce si longtemps que j'étois loin du prince (i), que je cr n'ai pu être témoin d'aucun des faits arrivés dans oc un fige mûr j où il pouvoit édifier le monde. »
Nous sommes portés à croire que des considérations encore plus importantes ne permettoient pas à Fénelon de révéler tout ce qu'il auroit pu dire sur un pareil sujet. Il n'étoit pas seulement arrêté par le contraste qu'auroit pu offrir le caractère d'un prince, qui, sans descendre de son rang, avoit su se montrer encore plus religieux que les hommes les plus religieux, «c avec les dispositions d'un monde ce déjà si corrompu et si soulevé contre le joug de (c la religion , que le spectacle des grandes vertus ne a faisoit que l'étonner, le décourager et l'aigrir (a). »
Mais la véritable difficulté eût été, pour Fénelon, de rendre compte au public des maximes politiques
(i) Lettre au P. Martinean, du i/» novembre 1711. [Cor* resp. t. IV, p. 168.) (a) Ibid. p. 169.