‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 2)Chapitre 74 sur 157 · LIVRE SEPTIlèME. a6l · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIlèME. a6l

Bourgogne les tendres et religieuses consolations que sa douleur demnndoit.

ff On ne peut être plus touché que je le suis , « écrivoit-il au duc de Chevreuse , de la perte « que le P. P. vient de faire, et de la vive dou- « leur qu'on dit qu'il en ressent (i). Je suis fort c alarmé pour sa santé; elle est foible et délicate. « Rien n'est plus précieux pour l'Église^ pour l'État, a pour tous les gens de bien. Je prie et fais prier a Dieu pour le repos de l'âme de la princesse, pour « la santé et pour la consolation du prince. Vous a connoissez son tempérament ; il est très-vif, et un a peu mélancolique. Je crains qu'il ne soit saisi « d'une douleur profonde , et d'une tristesse qui « tourne 8^ piété en dégoût, en noirceur et en scru- « pule. Il faut profiter de ce qui est arrivé de triste, « pour le tourner vers une piété simple , couraa geuse, et d'usage pour sa place. Dieu a ses desc seins; il faut les suivre. 11 faut soutenir, soulager,

« consoler, encourager P. P. désolé J'espère

a qu'au bout de quelques jours sa santé se rétablira, « et que Dieu lui donnera, malgré sa juste douleur, a la force de rentrer dans les besoins très-pressants € de l'État. »

Fénelon envoyoit en même temps au duc de Chevreuse un écrit que nous copions sur le manuscrit

( 1 ) Lettre de Fénelon au duc fie Chevreuse, 1 8 fé v rier 1 7 1 a. [Corresp. 1. 1*"", p. 545.)

a6a HISTOIES PB rilf ELON.

original de la main da Fénekm; il rinvîtoit à le mettre sous les yeux du jeune prince, lorsqu'il seroit en état d'entendre la voii^ douce et puissante de la religion (i).

« J ai prié et je prierai ; je fais même prier pour « la princesse que nous avons perdue. Dieu sait si <K le prince est oubliiS ! Il me semble que je le vois « duns l'état où saint Augustin se dépeint lui« a même (s) : Mon cœur est obscurci par la dou" « kur; tout ce que je vois me retrace Cimage 9i de la moru La maison paternelle nie rappelle a sans cesse ma douleur et mon malheur^ Tout ce « qui m^étoit doux\ quand je poui^ois le partager ce aifec celh que faimois^ me déifient un supplice « depuis que je F ai perdue. Mes yeux la cherchent « partout t et ne la trouvent nulle part. Tout ce que

(i) Corresp. t. T", p. 5/|8.

(a) Quo dolore cootenebratum est cor meum ; et quidqnid aspiciebam , mors erat, £t erat œihi paterna domus mira infjpliciuis. Expetebant eum undique oculi mei , et non dabatur mîhî; et oderam omnia, quia non faaberent eum, nec jam dicere poterant : Ecce veniet, sicut cùm viveret, quando absent erat.... Solus fletus erat dnlcis mihi, et suecesserat nmico meo in deljciis aniini mei. Miser eram, et miser est omnis animus vinctus aroicitia rerum mortalium» et dilanîatur, cùmeas amittit; et tune sentît miseriam, qua miser est, et antequam amittat eas. Portabam enim conscissam, et quasi cruentam animam roeam , impatientera h me portari ; et ubi eam poperera, non ipveniebamt (S. Augustin* Cor^ess. lib. IV, cap. 4» 6, 7.)

LIYRI 6IPTIJaiE. a63

« je vois m^esi en horreur^ parce que je ne la vois c point. Quand elle viwii, quelque part que je n fusse sans elle, tout me disoit : Fous F allez « voir ; rien ne mêle dit plus. Je ne trouve de doth' « ceur que dans mes larmes; elles me tiennent lieu « de tout ce qiCelle m*étoit lorsqu'elle vivoit. Je c suis malheureux , et on F est dès qu'on livre son « cœur à t amour des choses qui passent; on est dé^ « chiré quand on vient à les perdre ; et c*est alors c quon sent tout son malheur. Tétois loin de nCen « former Vidée avant de V avoir éprouvé. Je ne puis « soutenir le poids de mon cœur déchiré et ensan* « glantéj et je ne sais où le reposer.

a Ce n'est pas tout j que do n'aimer que ce qu'on « doit aimer. Dieu jaloux veut qu'on ne Taime que c pour lui , et de son amour ( i ). Il nous défend a de nous attacher aux objets de nos affections <i jusqu'à en faire une partie de nous^némes^ tf de peur que notre cœur ne soit trop cruelle^ « ment flétri et déchiré j lorsque nous en sommes « séparés.

c Tout ce qu'on aime le plus légitimement ici-bas, <K nous prépare une sensible douleur^ parce qu'il est « de nature à nous être bientôt enlevé. Nous ne de«

(i) Et idée non eis amore agglutinetur, neque velut membra sui anîmi faciat, quod fit amande , ne cùm resecari cœperint, cum cruciata ac tabe fœdent. (S. Augustin. De Lib. Arb. lib. I, cap. i5, n. 33.)

Douleur accablante de Fcnelon, à la nouvelle de sa mort.

a64 HISTOIRE DE WitfELON.

« vons point aimer ce qui nous est le plus cher, plus a que nous-mêmes; or, nous ne devons nous aimer c nous-mêmes que po^r Dieu. Dieu n'afflige que « par amour; il est le Dieu de toute consolation; il a essuie les larmes qu'il fait répandre ; il fait rea trouver en lui tout ce qu'on croit perdu ; il sauve a la personne que la prospérité mondaine auroit «c séduite ; et il détache celle qui n'étoit pas assez a détachée. »

Au moment même où Fénelon adressoit ces paroles d'amour et de religion au duc de Bourgogne, ce prince venoit de rendre le dernier soupir. Cet écrit est daté du 1 8 février 1 7 1 si , et le prince étoit mort le même jour, à neuf heures du matin. En apprenant cette horrible nouvelle , Fénelon laissa échapper ces seuls mots : Tous mes liens sont rom"

pus Rien ne m* attache plus a la terre

Il fut plusieurs jours dans un état d'accablement et de dégoût de la vie, qui alarma ses amis les plus chers. Ce ne fut que le 227 février, huit jours après avoir appris la mort du duc de Bourgogne, qu'il eut la force d'écrire au duc de Chevreuse cette lettre déchirante, qui peint avec tant de vérité les douleurs de son âme (1) :

(C Hélas! mon bon duc, Dieu nous a ôté toute

(1) LeUre de Fénelon au duc de Chepreuse, 317 février 171a, (Corresp. 1. 1", p. 55o.)

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