LIVRE SEPTIÈME
duc d'Orléans, aaroient pu laisser encore régner Louis XIV après sa mort, et maintenir une institution protégée par son nom.
D'un autre coté, on peut croire, avec autant de vraisemblance, qu'un prince habile et adroit, qui
n'avoit entre le trône et lui qu'un enfant, auroit eu de grands moyens pour corrompre, diviser et renverser ces foibles dépositaires d'un pouvoir momentané, a surtout dans un temps où, comme l'observoit ff Fénelon, les mœurs de la nation jetoient chacun « dans la plus violente tentation de s'attacher au plus « fort, par toutes sortes de bassesses, de lâchetés, de « noirceurs et de trahisons (r). »
Ce sont là de ces questions problématiques, sur lesquelles on peut faire valoir, avec un égal succès, des raisons et des objections également plausibles. Elles ne sont ordinairement résolues que par l'événement, et par un concours de circonstances qui échappent à la prévoyance humaine.
Fénelon avoit fait passer ces Mémoires aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers ; ils sont datés, dans le manuscrit original , du 1 5 mars 1 7 1 a; et il paroît qu'ils étoient déjà parvenus au duc de Chevreuse, lorsqu'il écrivoit à Fénelon, le olI\ mars suivant (a) : « M. de Beauvilliers a suivi votre avis ; il a parlé à
(i) r*" Mémoire de 171a, n. la. [Œuvres de Fénelon ;
t. XXII, p. 598.)
(a) Corresp, l, I*'', p. 558.
agS HISTOIBB DE FEVELON.
« madame de Maintenons et il Ta trouvée bien io* « tentioonéef»
Mais nous ignorons jusqu'à quel point cette pé* gociation fut suivie; elle devoit nécessairement rencontrer de grandes difficultés dans le caractère dç Tiouis XÏVj et dans celui de madame de Maintenon. 11 est au moins très-douteux qu'on eût jamaiii pu faire consentir Louis XIV à partager, de son vivant, avec un conseil de régence, l'autorité absolue qu'il avoit concentrée depuis si longtemps dans sa main. Fénelou sembloit avoir prévu que ce seroit de ce coté-là que viendroit le plus grand obstacle; il s'étoit en vain efforcé de l'écarter, ou plutôt de l'éluder, en faisant observer dans son Mémoire^ a que le Roi n'en serpit pas moins le maître de a tout ; 9 il se réduisoit même à désirer « que dans (c le cas oïl Ton ne pût persuader au Roi une chose a si nécessaire, on obtînt au moins île lui, à toute « extrémité, d'assembler ce conseil cinq ou six fois « l'année (i). »
Mais le nom seul d'une institution si nouvelle et si extraordinaire devoit effaroucher la susceptibilité de Louis XIV sur Tcxercice du pouvoir suprême.
Sous d'autres rapports, le caractère de madame de Maintenon ne résistoit pas moins que celui de
(i) Iir Mém. n. 17 et 18. (Œuvres, t. XXII, p. 607.)
Louis Xiy au sucqès d'un pareil plan. I^ ioqgue coanoissance qu'elle avoit leue de$ i^aximes ^e goi;** veroeniMent de Fénelon. pendant leur ancienne liaison, lui en auroît fait recounoître l'auteur 4'Au-r tant plus facilement, qu'elle n'ignorpit pa$ la grande confiance du duc de Beauvijliers en l'archevêque de Cambrai ; il n'en falloi|L pas davantage pour I^ prévenir^ ou du moins pour la refroidir.
Qn doit même douter que le duc de Beauvil)iers ait seulement laissé entrevoir à madame de Maintenon le Mémoire sur la formation du Conseil de régence, dont un des pf*incipai|x articles portoit l'exclusion formelle des princes légitimés, On comioissoit son extrême affection pour le duc du Maine^ qu'elle avoit déjà élevé si haut, et qu'elle se. proposoit d'élever encore plus.
D'ailleurs Fénelon jugeoit très-bien madame de Maintenon , en la représentant ; lorsqu'il s'agissoi^ des grands iptérêts de l'État, « livrée à des jalousies, tf à des délicatesses ^ à des oipbrages , à des avep^ « sions, à des dépits^ à des finesses de femipe| ne « proposant que des partis foibles , superficiels , a flatteurs, pour endormir le Roi et éblouir le pu- ^ blicy sans aucune proportion avec les besoins de « l'État (1).»
(1) Lettre de Fénelon au duc de Cheçreus0, du B ro^rs 171a. {Corresp. t. P', p. 554.)
On voit en efTet que, jusqu'à la dernière année de la vie de Louis XIV, elle parut i endormir elle-même sur les suites d'un si grand changement; elle sembloit se reposer sur son âge, encore plus avancé que celui du Roi, et qui pou voit la dispenser de s^associer à des événements dont elle ne devoit pas être témoin ; elle s'étoit préparé^ dans sa retraite de Saint- Cyr, un asile contre toutes les vicissitudes de la fortune ; elle consentoit d^avance à s'y laisser oublier, parce qu'elle étoit bien sûre que l'on consentiroit à l'oublier, par un juste égard pour sa vieillesse, pour sa modération, et pour le nom de Louis XIV.
D'ailleurs, les événements rendirent bientôt inutiles toutes les pensées, tous les conseils, et toutes les vues de cette société d'hommes vertueux, qui n'existoient et qui ne respiroient que pour la gloire de la religion et le bien de leur patrie. Le duc de Chevreuse mourut cette même année lyia. Le duc de Beauvilliers, toujours inconsolable de la mort du duc de Bourgogne, frappé dans ses afTections les plus chères, par la perte de ses fils qu'il vit mourir avant lui, entièrement détaché du monde et de la cour, depuis que ce qui faisoit à ses yeux le plus bel oi*nement du monde et de la cour n'existoit plus, ne fit que traîner une existence languissante, et mourut le 3r août 1714- Fénelon ne lui survécut que quatre mois.
Depuis la mort du duc de Chevreuse , toutes les