LIVRE TROISIÈME
SUITE DE LÀ OHITaOVEnSE DO QDIBnSIU.
^ Avant d'exposer en détail la suite de cette controverse, il importe de prëmunir le lecteur contre cerUÛns préjugés assez répandus , et qui l'exposent à prononcer trop légèrement sur la conduite et les procédés mutueb de deux prélats également chers à l'Église, et, par une conséquence naturelle, à condamDer trop facilement un de ces deux grands hommes , par une admiration trop exclusive pour Tautre (i).
(i) Nom ne &isons que reproduire ici pour le fond, et presque dtu» les mêmes termes, les réflexions présentées sur ce sujet par Isowdinat dt Bausset Ini-uiéme, soir dans
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4 HISTOIRE DE FÉNELOH.
5 Les amis de Fënelon et les admirateurs de Bossuet sont également exposés à tomber dans ces excès. Les premiers, séduits en quelque sorte par cet ensemble «ttraordinaire de qualités aimables et attachantes qui distinguent l'archevêque de Cambrai, n'envisagent qu'avec une espèce de crainte et de défiance l'ascendant du grand nom de Bossuet , comme s'il pouvoit afïoiblir l'intérêt si touchant, attaché au nom et à la personne de Fénelon. Les seconds, entraînés, sans le vouloir, par le sentiment d'une juste admiration pour révè(|ue de Meaux , c'est-à-dire, pour un des plus beaux génies qui aient honoré la France et l'humanité tout entière, aiment à supposer sa gloire exempte de toute espèce de nuage ; ils ne peuvent souffrir qu'on porte atteinte à la pureté de son triomphe ; ils semblent uniquement appliqués à voiler, à désavouer même quelques imperfections échappées à la foiblesse hu-
la troisième édition de cette Histoire [t. II, p. i3o-i23), soit dans {'Histoire de Softact (t. III , p. a49->64)i où elles sont beaucoup plus développées. Il nous a paru important de les présenter au lecteur, dès le commencement de ce troisième livre , avec les principaux développements qne l'illustre auteur a cru devoir leur donner dans YHistoire de Bnsiuet, pour effacer les fâcheuses impressions qu'avoit fait naître contre ce prélat , dabi l'esprit d'un grand nombre de personues , la lecture de YHistoire de Fimtlon. Vojei les observations que nous avons faites sur ce sujet, dans la Préface de cette nouvelle édîtioii. (Ébit.)
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isnt TROISlAlf E. 5
maine, et qui semblent diminuer, Jk quelques égards, la gloire d'un si grand homme.
1 Par une suite naturelle de ces dispositions , la plupart des écrivains qui ont parlé de la controverse du quiétisme, ont mêlé à leurs récits toutes leurs petites passions, et tous leurs préjugés d'opinion et de parti.
1 Les uns , dans la vue d'affoiblir l'autorité de Bossuet, se sont plu à lui supposer tes sentiments et les motifs les plus opposés à la grandeur de son âme et à l'élévation de son caractère ; ils ont trouvé un secret plaisir à exagérer la vivacité de ses procédés et de ses expressions; ils ont cru sans doute pouvoir se soustraire à l'autorité de ses Jugements , en représentant le plus habile défenseur de la religion, comme un ennemi passionné, envieux des succès et de l'éclat de Féuelon ( i ).
7 Quelques autres, irrités d'avoir vu Féoelon se déclarer hautement contre des opinions qui leur étoient chères, ont essayé de rabaisser ses talents, et d'obscurcir la pureté de ses intentions; ils ont donné à l'un des hommes les plus vertueux qui aient
(t] On remarque principalement ces déTauts dans les ouvrages de plusieurs écrivainj protestants , si îméresiés à rabaiuer la gloire de Bossupl. La suite de cette histoire nous donnera lieu de signaler en particulier, sur ce stijet, l'ouvrage anonyme de JurieUfiiui a pour titre : Traité hitt. sur laThMogie myrtlique. {Voyes, ci-après, n. 117; et le n. XII des Pièces Jmii/. de ce troisième livre.) (Édit.)
6 HISTOIRE DX liBELOir.
honoré la religioa et l'humanité, des vues d'ambition et d'intrigue que l'histoire de sa vie entière a démenties, et qui lui auroient prescrit la conduite directemeut opposée à celle qu'il a suivie^ s'il eût pu être inspiré par des sentiments si méprisahles (i).
1 Enfin, des esprits légers et superficiels n'ont voulu voir, dans la controverse du quiédsme, qu'une dispute de mots sur des questions inintelligibles; dans les démêlés de fiossuet et de Féaelon , qu'une rivalité de gloire et de succès entre des hommes d'un grand talent; et dans les pieuses extravagances de madame Gujon, qu'un sujet de ridicule (2).
(i) Le canlinal de Bausset confirme et développe ces réflexions un peu plus bas (□. ao). Les odieuses imputations dont il parle ici , se font principalement remarquer dans la Relalion daquiétitme, par l'abbé Phélippeaiix (i73a, in-ia), dont nous parlerons ailleurs plus en détail. (Ci-après, n. 49; et n. m des Piéc. justij.) Les déclamations de cet 'auteur ont été souvent reproduites dans le dernier siècle, et, de nos jours encore, par les disciples de Jansénius. Voyez en particulier l'ouvrage de Tabaraud , Supplém. aux Hist, de Bostuet et de Fénelon; chap. 4 et 5. (Édit.)
(a) C'est sur ceEonde légèreté, que l'abbé de Saint-Rem i parle de la controverse du quiétisme , dans la Préface de l'Édition du r^^Aiâ^u^ imprimée à La Haye, en 1701, chez Moetjens (in-ia). Il a été justement relevé, sur ce point, par le P. d'Avrigny {Mémoires sur l'Histoire Ecclésiastique, X. TV, la mars 1699) , et par quelques autres écrivaios plus récents. (Voyez l'âût.J/tfer. de Fénelon, f. 12^.) Malgré leurs oburvations , les malî^^nes conjectures de l'abbé de Saint-
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LIVBB xmoiiiliiB. 7
1 Ce n'est ni avec cette légèreté, ni avec cet esprit de parti, qu'il est permis de parler des disconW et des combats de deux hommes tels que Bossuet et Fénelon. L'historien doit chercher à s'associer, en f[uelque sorte, à la dignité de ces grands hommes par la dignité de son langage et la sage rëserre de ses réflexions ; il doit se tenir en garde contre les opinions exagérées, qui l'exposeroient in£ûlliblement à dissimuler la vérité, ou à dénaturer les fiùU propres à l'éclaircir; il doit enfin regarder Gommc un devoir sacré, de rechercher avec soîn tous les faits qui peuvent répandre du jour sur les questions qui ont occasionné de si f&cheux. éclats entre deux grands évéques, exposer avec une aévëre impartialité le résultat de ses recherches, et fixer partîcuUèrement l'attention du lecteur sur les circonstancM qui paroisseat avoir indue davantage sur la conduite et les procédés mutuels des deux illustres adversaires.
1 C'est dans cette vue, que nous croyons devoir présenter ici, en peu de mots, les principales considérations qui e^pliqueut tout à la fois, l'importance que Bossuet et Fénelon attachèrent à la controverse dont nous avons à parler, et la vivacité extrême qui se mêla quelquefois à leurs discussions.
Rémi ont été adoptées depuis, par quelques écrivains^superficiels, à la tête desquels on doit mettre l'auteur du SHele de louis XIF, (Cbap. 38.) (Eut.) .
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8 HISTOIRE DE F^NELOlf.
\ Od s'est trop accoutume,' de nos jours, h regarder l'objet de cette controverse comme une question subtile, et peu digne d'exercer le génie de deux grands hommes. Par un effet naturel de VindifFérence religieuse qui domine aujourd'hui dans toutes les classes de la société , on a de la peine k comprendre, que la cour et le siècle de Louis XIV aient pu prendre tant d'intérêt à une controverse de cette nature. Il ne faut cependant qu'un peu de réflexion, pour se'convaïncre qu'elle était vraiment digne d'occuper les méditations de deux esprits aussi supérieurs que Bossuet et Fénelon, et de fixer l'attention de leurs contemporains. Quel objet en effet plus digne des méditations d'un homme raisonnable, d'un vrai philosophe , que la théorie et la pratique de l'amour divin, c'est-à-dire, du plus noble sentiment qui puisse occuper le cœur de l'homme?
^Dans l'ordre de la religion surtout, peut-jl y avoir une question plus importante, que celle qui a pour objet d'établir les principes fondamentaux de la perfection chrétienne, et la limite précise qui sépare les maximes de la vraie spiritualité, autorisées par la doctrine et l'exemple des saints, d'avec les illusions et le fanatisme des faux mystiques? « Prenons « bien garde, disoit à ce sujet M. de Noailles, érê- « que de Châlons, dans son Ordonnance contre les « erreurs du (fuiétisnie i^i\ prenons bien garde, en (i) Cette ordnnnanee se trouve à la suite de Vhitntetiott
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LITRE TBOiaiJIME. 9
« évitant un piège , de ne pas tomber dsns l'autre ; a c'est-à-dii«, en combattant la doctriae nouvelle « des Quiétistes, de ne pas donner atteinte à celle des « saints ; de ne pas décrier la pure et simple spïritua- « lité, pour rqmusser plus fortement ces nouveaux a raffinements inconnus aux saints. Ce sont deux « extrémités également dangereuses , où le démon « veut exposer les Bdèles. Il veut, non-seulement « par ces nouveautés engager les âmes dans l'illu- « sion, mais aussi, par la trop grande crainte d'y m tomber, en éloigner plusieurs autres de la vraie « et pure oraison. Il veut rendre toutes les voies . (c intérieures suspectes, les faire croire aux âmes ti- « mides, toutes dangereuses, parce qu'il yen a quel- « quçs-unes sujettes à l'illusion, et leur ôter par là « un des principaux moyens que Dieu leur donne (c pour se sanctifier ; et c'est un des grands avan- « tages qu'il prétend tirer de ces nouvelles opi- « nions. »
^ L'intérêt que présente par elle-même cette dis- cmm ■Mpu-' cussion, aux yeux d'un esprit solide et sincèrement ' religieux, étoit encore augmenté , i l'époque dont nous parlons, par un concoars de circonstances auquel on ne fait pas aujourd'hui assez' d'attention. On peut même avancer avec confiance, que l'espèce de
de Bossuet sur les états iToniiton. (Édit, de 1697,
p. LXXXll.)
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lO HIBTOIRB Dl tÈBELOn.
mépris ou de dédain avec lequel un si grand nombre de personnes envisagent, de nos jours^ les contestations si animées de Bossuet et de Féoelon sur des matières de spiritualité, tient en grande partie à l'ignorance ou à l'oubli des circonstances dans lesquelles s'élevèrent ces contestations.
^ Le cardinal Caraccioli , archevêque de Naples, dénonçant au pape Innocent XI, en 1682, les nouveaux Quiétistes qui étoient venus s'établir dans son diocèse, les signaloit comme des hommes qui <t ap- « preooient à leurs disciples à négliger, sous préa texte d'une haute contemplation, tous les actes et <E tous les exercices de piété, prescrits ou recomman- « dés par l'Église; à mépriser l'usage des prières a vocales, et jusqu'au signe de la croix; à repousser «c toutes les idées , toutes les images qui les ramea noient à la pensée de Jésus-Christ, et à la médiu tation de sa passion et de sa mort, sous prétexte « qu'elles les éloignoient de Dieu, s II prévenoit en6n le Pape, « qu'un grand nombre d'écrivains se « préparoient, en Italie, à exercer leur plume, pour « justifier et recommander ces dangereuses opi- « nions (i).» — a T^e monde, dit Bossuet, en rappor- « tant cette lettre du caidinal Caraccioli, le monde
(1) Lettre du cardinal Caraccioli au pape Innocent XI, du 3ojanTieri8Sx;Jt la suite AaVInstr.surlesétaudomii. {CEwret de Sossuet, t. XXVn, p. 493 et suir.)
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« semUoit vouloir enfanter quelque étrange noua veautë (i). «
^ On sait à quds hooteux égaremeots ces singulières opinions conduisirent Molinos et quelquesuns de ses disciples. On sait qu'elles contribuèrent à séduire des faomnies de la plus éminente piëtë, et revêtus des plus hautes dignités de l'Église romaine. On Tit des hommes vertueux de toutes les classes, et qui portoient dans un cœur pur le désir de la plus haute perfection, se laisser surprendre par une sorte de beau idéal, sans en apercevoir les conséquences effirayantes. Ce grand scandale de l'Égiise étoit encore présent à tous les yeux et à tous les esprits, lorsque les ouvrages de madame Guyon furent soumis à l'examen de Bossuet. 4,
1 11 est aisé de comprendre combien toutes ces ^^^ ™P<^-
, . ,, „. Unce, combien
circoDstances dévoient naturellement exciter I in- grùd» mu quiétude, et enflammer le zèle de ce grand évêque. rmudeBoMurt. Il n'a pas craint d'avancer, dans le cours de cette controverse, qu'il j' alioit de toute la religion (a). Certes, on ne peut soupçonner Bossuet d'avoir hasardé un pareil langage, dans des écrits publics. Lorsqu'un prélat de ce caractère se sert d'expressions si fortes, dans une controverse avec un adversaire tel que Fénelon, dans des écrits publiés à la face de toute
(i) Zattrvetwn tur les états iCoraUwt, Itv. X, n. 4. (a) Réponse aux Pr^ugés décisifs. Conclusion. {Oeuvres de Sotmet, L XXX, p. 3o6.)
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Il HIBTOIItE DK FdifBLOir.
l'Europe, od doit croire qu'il en a pesé toute la force. Au reste, il a révélé sa pensée tout entière, en disant à Fénelon lui-même : a Osei^-vous nier, sea Ion vos principes, que, pour exercer le pur amour a que TOUS nous vantez, il ne fiùlle aimer comme a si Ton étoît sans rédemption, sans Sauveur, sans « Christ; et protester hautement, que quand tout « cela ne seroit pas, et qu'on oublieroit encore la «c providence, la bonté, la miséricorde de Dieu, <t on ne l'aimeroit ni plus ni moins ( i ) ? » Un pareil langage, dans la bouche de Bossuet , montre assez jusqu'à quel point il étoit persuadé que les maximes de Fénelon tendoient, contre sa propre intention, à ébranler tous les fondements du christianisme. Fénelon étoit sans doute infiniment éloigné de croire que ses maximes pussent conduire à de si afireuses conséquences; et les craintes de Bossuet, à cet égard , lui paroissoient visiblement exagérées, pour nepas direabsolumentchimériques (a). Mais, quelles qu'aient pu être la persuasion et la bonne foi de l'archevêque de Camlusi , on ne peut douter que Tévêque de Meaux ne crût être fondé à lui repro-
(i) RipoHte à quatre Lettres de M. de Cambrai. [CKucm i£f £Mj«e/, t.XXIX, p-64« 7S, etc.)
(a) On a déjà tu comment Fénelon croyoit pouvoir justifier u doctrine, sur ce point, d'après celle de Bossuet luimême. (C)-desras, liv. II,n. 43.) Voyez encore ci-après, D. i5. — CEmret de Fénebm, t. VI, p. 397, etc. (Édit.)
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