LIVRE TROIUÈME
cher, de Ëiire consister la perfection du christîaaùme dans un état si sublime, qu'on n'y retrouvoit ni la peosëe de Jésus-Christ , ni même celle des attributs divins. Il se croyoit, en conséquence, fondé à craindre, qu'un pareil système de spiritualité ne dégénérât, contre le vœu et la pensée de Fénelon lui-même, en une sorte de déisme mjstique, qui pouvoît conduire des hommes moins vertueux au déisme philosophique,
\ Bossuet voyoit très-loin, parce qu'il voyoit de très-haut. L'homme qui avoit vu toutes les sectes s^>arées de l'Église romaine, courir ausocinianîsme, un siècle avant qu'elles y fussent arrivées } l'homme qui avoit prédit, en 1689, que le principe de la souveraineté du peuple renverscroit les monarchies les plus florissantes, et ébranleroit les fondements de tous les gouvernements , ne se croyoit pas suis doute moins fondé à craindre qu'un système de spiritualité, qui feroit consister la perfection à ne considérer I^eu que sous des rapports abstraits , en le séparant, par la pensée, des préceptes qu'il a imposés aux hommes, des devoirs qu'il leur a prescrits, des promesses et des menaces dont il a sanctionné ■es lois, ne conduisit insensiblement un certain nombre d'e8[»-its à une indifférence complète en matière de religion.
\ La juste t^inion que Bossuet avoit de la piété, des Crttc ■■ vertus et des talents deFénelon, devoit encore plus *****
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l4 HISTOIKE D£ FRELON.
pvlutdmi* t'effirayer que le rassurer (i). Féuelon n'étoit point 'j.M^^^ Un tbëolt^eu obscur, dont les erreurs pussent être considérées conune des opinions sans fx>DSÀpie&ce. C'étoit UD archevêque recomnumdable par la beauté de son génie, par des talents éblouissants, par une piété sincère, par des vertus attachantes ; c'étoit te précepteur de rhéritier du troue, te conseil et l'oracle des hommes les plus vertueux, de la cour ; déjà élevé à de grandes places, par la seule influence de son mérite personnel, sa position sembloit encore l'appeler à de plus hautes destinées. En de pareilles conjonctures, Bossuet avoit sans doute le droit de penser et de dire, conune il Ta souvent répété dans le cours de cette controverse, que le rang et les vertus mêmes de l'archevêque de Cambrai conunandoient encore plus impérieusement de réùster à des erreurs qui en empruntoient plus de charmes, et en avoient plus de danger. Si la doctrine révoltante de Luther et de Calvin , qui anéantissoit la liberté dans l'homme, le dépouilloit du mérite de ses bonnes oeuvres, déclaroit formellement Dieu auteur du péché, et enseignoit qu'il avoit créé des hommes pour les damner ; si une telle doctrine, prêchée par des homm'es dont le caractère moral prêtoit à de justes reproches, avoit cepen-
(i) Les réflexions qui suivent se bY>uveDt placées plus bas dans tes éditioas précédentes de cette Histoire, (3° édit. p. iio,«b:,) (Ëdit.)
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LIVHK TROISlfeUli. t5
dant trouvé tant de partisans, et amené le schisme le plus funeste à l'Église; que n'avoit-on pas à redouter d'un système éblouissant, où l'homme sembloit renoncer à son propre bonheur, pour ne voir en Dieu que Dieu seul, et pour lui sacrifier, sous le spécieux préteste du pur amour, toutes ses affections dans cette vie, et toutes ses espérances dans l'autre ?
\ Plus Féneloii avoit répandu d'onction dans ses maximes de spiritualité, plus elles pouvoient favoriser, contre son intention, les illusions de quelques esprits exaltés. Ia conformité même d'une partie de sa doctrine avec celle de saint François de Sales, de sainte Thérèse, et de quelques autres écrivains dont la mémoire est honorée dans l'Église, étoit un nouveau motif de craindre l'usage pernicieux qu'on pouvoit faire de ses maximes. Saint François de Sales et d'autres pieux auteurs avoient pu s'exprimer sans danger, avec toute la candeur et la simplicité de leur fime, dans un temps où rien ne les BToit encore avertis des fausses interprétations qu'on pouvoit donner à leur langage. Mats le temps étoit venu, où l'Église, instruite par une triste expérience, devoit tracer avec toute la rigueur théologique, la ligne exacte et précise où la véritable piété doit s'arrêter, si elle ne veut pas s'exposer au danger de s'^rer, en se nourrissant d'inutiles et extravagantes illusions.
\ Tjes obstacles, les contradictions, la résistaBce de :
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l6 HISTUIRE J>lf FÉNHLON.
Féunlon, ses plausibles et éloquentes apologies, les lenteurs de )a cour de Rome, les variations de l'opi nion publique, les partisans accrédités que l'arclievé<|ue de Cambrai conservoit à la cour, le torrent des courtisans qui seroient venus se ranger sous ses étendards, s'il eût été vainqueur, les incertitudes de madame de Ma intenon, ta modération même de l'archevêque de Paris et de l'évéque de Chartres; tout contribuoit à augmenter les inquiétudes de Bossuet, et à exaller sa véhémence. Mais elle fut malheureusement portée à son comble, par un fâcheux concours de circonstances. Nous voulons parler surtout des soupçons que Bossuet se crut fondé à concevoir contre la franchise de Féneloii, et qu'il ne craignit pas de manifester publiquement dans plusieurs écrits (i). Il est vrai que ce soupçon étoit démenti, aux yeux du public, par toute la vie de Féuelon, et par sa conduite même dans le cours de cette controverse ; mais Bossuet, qui croyoit connoltre mieux que personne les dispositions secrètes de Fénelon, se perstuda, pendant assez longtemps, que ses explications n'étoîeut pas sincères, et lui reprocha plusieurs fois ce défaut de franchise, avec toute la sévérité qu'un pareil soupçon devoit naturellement lui inspirer.
1 Sa véhémence étoit encore augmentée par celle de son neveu et de l'abbé Phélippeaux , ses agents
(i) Voyei ci-aprè», n. 39, 5o et 114. {P. 116, »5oet356.)
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LIVEE THOIBlfcME. 1^
h Rome(i), dont te caractère violent et emporté l'excitoit sans cesse k des actes de rigueur. Ce liit un véritable malheur pour Bossuet, d'avoir donné sa confiance à deux hommes qui la méntoient si peu, et d'avoir cédé trop facilement à leurs suggestions haineuses, pour assurei' le triomphe de sa cause. A leur instigation , il ne croyoit pas pouvoir attaquer trop sévèrement des erreurs qu'il regar> doit comme subversives de ta religion toute entière, et dont le danger lui sembloit encore augmenté par les explications peu sincères dont on prétendoit les appuyer. Fénelon, de son côté, devoit repousser, avec toute l'énergie d'une âme pi-ofondément sensible, des attaques si injurieuses k sa personne, et au caractère sacré dont il ëtoit revêtu.
1 1^ malignité A bien pu attribuer à ces deux grands hommes des sentiments de jalousie et de ri' valité, aussi indignes de leur caractcre, que contraires à l'élévation de leur âme et de leurs sentiments (a); mais ces suppositions, manifestement inutiles pour expliquer leur conduite et leurs procédés réciproques, sont également démenties par toute la suite de leur vie. Sans doute, il est permis de penser que, dans la chaleur de la dispute, ils ont pu se laisser entraîner, par moments, à un excès de vivacité, si difficile à éviter en de pareilles coujonctures ; mais les considératioos que nous venons d'ex-
(i) Voyeï ci-après, n. 49. (P. i38.)
(3] Voyez les auteurs cités pitis haut, p. S et 6.
l8 HISTOIRE 1>E FENKLON.
poser, si elles ne justifient pas entièrement ces vivacités passagères, peuvent du moins leur servir d'excuse, aux yeux d'un lecteur Impartial, qui ne se figure pas la vertu, même la plus parfaite, entièrement exen:pte, ici-bas, des foihiesses de l'humanité.
1 Ces imporUntes considérations seront mises dans un nouveau jour, par l'histoire détaillée que nous allons donner de la controverse du quîétisme, depuis que les discussions entre lesdeux prélats eurent pris un caractère plus marqué d'opposition et de vivacité, suei compose Immédiatement après les conférences d'Issy, Bosiniiniciion g^^j. g'^tQJi occupé avec Bi'dcur d'étudier à fond Il d'araiioa. tous les auteurs mystiques qui avoient parlé des ifigS. divers e'ta/s d'oraison. Les trente-quatre articles lui avoient paru suffisants pour arrêter les principaux abus que la nouvelle spiritualité prélendoit introduire; mais ces articles se réduisoient à quelques principes généraux, qui ne formoient pas un corps de doctrine assez développé pour rinstmctioii des 6dèles, et pour la conduite des ministres de l'Église. Ce fut l'objet d'un travail considérable, qui occupa Bossuet plus d'un an. Déjà il s'étoit assuré de l'approbation de l'archevêque de Paris et de l'évéque de Chartres; et il ne lui venoit pas même dans l'esprit, que Fénelon pût faire difRculté d'y joindre la sieniie. Mais dans cette dernière supposition, il étoit décidé à l'attaquer personnellement; et il pai-oissoit peu redouter l'événement d'un combat qui devoit être pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe.
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montn diipoié
LIVBE TROISIBME. 19
Il avoit déjà prévenu Féneloo , qu'il travailloit à une Instruction, sur les éieus d'oraison^ et qu'il se prûposoît de la soumettre à son examen. Fénelon lui avoit répondu de Cambnù(i) : «Quand vous a voudrez, je me rendrai à Meaux et à Gennigny, a pour passer quelques jours auprès de vous, et < pour prendre à votre ouvrage toute la part qiu « vous voudrez bien m'y donner. Je serai ravi, non « pas d'en augmenter l'autorité, mais de témoigner R publiquement combien je révère votre doctrine, n
^Fénelon, en écrivant cette lettre, étoitbien éloi- FéDdon m gné, comme il l'a dit depuis (a), de soupçonner les raisons qui l'empêchèrent, dans la suite, d'éprouver l'ouvrage de Bossuet. La haute idée qu'il avoit de la capacité de ce prélat, lui faisoit supposer que l'étude approfondie des voies intérieures, à laquelle il s'étoit appliqué depuis les conférences d'Issy^ lui avoit donné lieu de réformer les opinions peu exactes qu'il avoit manifestées sur quelques points, pendant ces conférences. Fénelon étoit d'ailleurs persuadé, qu'il ne viendroit même pas en pensée à Bossuet, de réveUler dans le public les contestations relatives à la personne et aux sentiments particuliers de madame Guyon, dont il n'étoit plus question, et
(1) Lettre de Fénehn à Bossuet, du iS décembre i6gS. {C<^Te$pondance deFénehn, L VII, p. ai8.)
(9) Lettre à Botiuet, du 9 fàvriw t697> (Comtp, de fU- Mioa,t. VU* p. 365, etc.)
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30 HISTOIHE DE FRELON,
qui n'étoit point encore arrêtée à l'époque où fut écrite la lettre que nous venons de citer(i). Ajoutons que Fénelon avoit alors tout Heu de croire sa doctrine et ses sentiments parikitement conformes à ceux de Fëvêque de Meaux , au moins sur les points essentiels. Plusieurs circonstances dévoient oaturellement lui inspirer cette confiance. Il venolt de soumettre à l'archevêque de Paris et à M. Tronson, une explication détaillée des articles d'Issy, qu'ils avoient arrêtés avec Bossuet , et dont ils connoissoient parfaitement l'esprit ; l'un et l'autre approuvèrent l'explication de Fénelon , et n'y trouvèrent ncn qui ne fût correct et précis. C'est un fait important, qui n'a jamais été contesté, et dont nous trouvons la preuve dans plusieurs pièces authentiques (2). Fénelon eut bientôt après occasion de se confirmer dans la persuasion où il étoit, de la conformité de sa doctrine avec celle de
(ij Cette lettre est du 18 dû:embrc 1695. On a vu plus haut [t. 1 , p. 434)) que madamo Guyon fut arrêtée vers le a4 du même mois. (Édit.)
(a) Lettres de Fénelon à madame de Mainte/mn, du mois de septembre i6g6; et àBotsuet, du 9 février 1697. {Corresp. t. VII, p. 195 et 364.) — 9* QaestiaitpmposdeaM.de Paris, en présence de madame de Maintenon.) (Muirres de Fénelon, t. IV, p. 107.) — Hht, litlér. de Fénelon , p. 58, n. 3. Ces différentes pièces nous ont fait rétablir, en cet endroit, l'ordre chronologique des faits, un peu troublé par le cardinal de Bausset (Ëorr.)
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