‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 4)Chapitre 43 sur 46 · XXIII. (Ibid. p. aja · texte numérisé non relu

XXIII. (Ibid. p. aja

« Le pur amour fait tui seul toute la vie intérieure, et devient ■ alors Tunique principe et Tunique motif de tous les actes délj- « bérés et méritoires. »

Au reste, noUs n'entendons point, par la condamnation expresse de ces propositions, approuver aucunement les autres choses contenues au même livre.

Et afin que ces présentes lettres viennent plus aisément à la connolssance de tous, et que personne n'en puisse prétendre cause d'ignorance, nous voulons pareillement, et ordonnons par Tautorité susdite, qu'elles soient publiées aux portes de la basilique du Prince des apôtres, de la chancellerie apostolique, de la cour générale du mont Citorio, et à la tête du champ de Flore dans la ville, par Fun de noshuissiers, selon la coutume, et qu'il en demeure des exemplaires affichés aux mêmes lieux ; en sorte qu'étant ainsi publiées, elles aient envers tous et chacun de ceux qu'elles regardent, le même effet qu'elles auroient étant signifiées et intimées à chacun d'eux en personne : voulant aussi qu'on ajoute la même foi aux copies et aux exemplaires, même imprimés, des présentes lettres signées de la main d'un notaire public,' et scellées du sceau d'une personne constituée en dignité ecclésiastique, tant en jugement que dehors, et par toute la terre, qu'on ajouteroit à ces mêmes lettres représentées et produites en original. Donné à Rome, à Sainte-Marie Majeure, sous l'anneau du Pêcheur, le douzième jour de mars 1699, et Tan huitième de notre pontificat.

Signé, J. F. Cardinal ALSiiiri (i).

(i) A ia suite du Bref d'Innocent XII, on Irouve, dans les précédentes éditions de cette Histoire, quelques observations sur le sens et les conséquences de ce décret. Nous supprimons ces observations, dont nous avons donné la substance dans le teite méBie de Vilistoire,' tfi* io3 et 139; p. 3a4, etc. 409, etc. (Éoit.)

468 Pli:GKS JUSTlFrCATIV^S

N^ IX. — Pages 291, 33o, etc.

^ Jugements de quelques personnages célèbres sur la controi^erse du quiétisme[i).

Un des traits les plus remarquables du siècle de Louis XIY, est rimporlance que toutes les classeà de la société attachoient alors aux affaires de la religion, et le vif intérêt que les controverses théologiques iiispiroient aux personnes même du monde, et souvent du plus grand monde. L'histoire de la controverse du quiétisme en fournit à elle seule bien des exemples, qui ont trouvé naturellement leur place dans V Histoire de Fénelon. Mais ce qui est peut-être encore plus remarquable, c'est la vivacité avec laquelle des hommes du monde prirent parti dans une controverse si abstraite, et si étrangère à leurs idées habituelles. Il n'y eut pas jusqu'au célèbre La Bruvère, qui ne se crût obligé d'écrire sur cette question de théologie; il avoît composé, ou plutôt ébauché des Dialogues sur le quiettsme^ qui furent achevés et publiés après sa mort par l'abbé Dupin. {Paris, 1699, in-ia.) La Bruyère devoit à Bossuet sa place chez le prince de Condé; et une juste admiration, jointe au motif de la reconnoissance, ne lui permettoit pas d'hésiter entre Bossuet et Fénelon. On peut consulter, sur les Dialogues de La Bruyère^ la Notice donnée sur cet écrivain, par M. le baron Walckenaer, à la tête des Œuvres de La Bruyère. (T. I, p. 77, etc.)

Un exemple bien plus étonnant, en ce genre, est celui de madame de Grignan, fille de madame de Sévigné. Elle suivoit, avec le même intérêt que La Bruyère, la controverse du quiétisme, dont elle fait l'analyse, à sa manière, dans une lettre écrite en 1698^. {Lettres de madame de Sévigné, édit. Monmerque, in-8, t. X, p. 5 18.) C'est dans cette lettre, que madame de Grignan porte, sur le démêlé de Bossuet et de Fénelon, ce juge-

(i) Nous réunissons, sous ce tilre, quelques observations répandaes dans les Notes et Pièces justificatives des précédenles éditions, et auxquelles it bods a semblé utile de donner un peu plus de développement. V^^ez la troisième édition, t. Il, p. 32, ai6, 375, etc. (Édit.)

ou LIVRE THOISIëMK. 4%

ment singulier : ■ M. de Cambrai défend bien la cause de Dieu ; « mais M. de Meaux défend mieux celle de la religion ; il doit « gagner à Rome. » 11 n'esl pas facile de deviner le mot de cette espèce d'énigme, ni quelle différence madame de Grignan croyoit voir ici entre la cause de Dieu et celle de la religion.

Nous remarquerons en passant, que le cardinal Maury, dans une Note sur tÉlogv de Fénelo/t, attribue ce mot singulier à madame de Sévigné. Il y a ici, de la part de Tillustre auteur, une double distraction; car il est certain, que madame de Sévigné étoit morte au mois d'avril 1696, environ dix mois avant la publication du livre des Maximes, et par conséquent longtemps avant les démêlés dont il fut l'occasion. Il est également certain, que le mot attribué par le cardinal Maury à madame de Sévigné, est très-peu conforme à son caractère d'esprit ; elle s'exprimoit habituellement avec plus de naturel et de simplicité.

Un jugement, beaucoup plus digne d'attention, est celui du célèbre Leibniz, sur la question dcVamoiirpur qui divisoit Bossuet et Fénelon, et que l'évêque de Meaux lui-même regardoit comme le point décisif, qui renfermoit la décision du tout (i). Cette question, par sa nature, n'appartient pas moins à la philosophie qu'à la théologie» puisque la solution dépend principalement de la notion qu'on doit avoir de Vamour pur ou désintéressé. Il n'est donc pas indifférent de connoitre quelle étoit, sur ce point, l'opinion d'un métaphysicien aussi célèbre que Leibniz.

Déjà le cardinal de Bausset l'avoit fait connoitre, dans les éditions précédentes de cette Histoire , en citant quelques fragments des écrits de ce grand philosophe (a). La même question est traitée, avec plus de développement, dans plusieui*s de ses lettres à l'abbé Nicaise, chanoine de Dijon, publiées depuis la mort du cardinal de Bausset, d'après lés manuscrits originaux qui se conservent en partie à la Bibliothèque royale de Paris, et en partie à la Bibliothèque publique de Lyon (3). Nous joindrons

(l) Réponse à quatre Lettres de M. de Cambrai, n. 19. {Œuvres de Bossuet, t. XXIX, p. 6f .)

(a) Ces eitraitft étoient placés parmi les Pièces fustigeât, du livre ITI, 11. jo, ]i, 375, etc.

(3) Une partie de ceUe Correspondance de T.eihniz avec Vahhé Nicaise, a

470 PliCES JUSTJFIGàTIVES

ici aux fragments déjà publiés par le cardinal de Bauaset, les extraits de ces nouvelles lettres, concernant rafPaire du qoîétisme. Les uns et les autres montrent tout à la fois la rare safi^cité de Leibniz, et la modération de ses jugements sur la controverse dont il s'agit.

Fragments de quelques lettres de Leibniz*

1° Lettre à TboniM Barnet,

Hanovcr, m«l 1697 ( i).

« On agite en Angleterre une question sur Famour de Dieu , qui est aussi agitée en France , entre l'archevêque de Cambrai, précepteur du duc de Bourgogne, etTévéque deMeaux, ci-devant précepteur du Dauphin. Il y a longtemps que j'ai examiné cette matière , car elle est de grande importance ; et j*ai pensé que, pour décider de telles questions, il faut avoir de bonnes définitions. On trouve une définition de l'amour dans la Préface de mon Code diplomatique ^ où je dis : Amare^ est /èlicitate alterius delectari ; aimer, c'est trouver son plaisir dans la félicité d'autrm; et» par cette dé6nition , on peut résoudre cette grande question : Gomment l'amour véritable peut être désintéressé, quoique cependant il soit vrai que nous ne faisons rien que pour notre bien ; c'est que toutes ces choses que nous désirons pour elles-mêmes, et sans aucune vue d'intérêt, sont d'une nature à nous donner du plaisir par leurs excellentes qualités; de sorte que la félicité de l'objet aimé entre dans la nôtre. Ainsi on voit que la définition termine la dispute en peu de mots. »

%° A Tabbé Nicaise.

Mai ou Juin 1697.

« Ne fait«on pas un peu de tort à M. l'archevêque de

Cambrai ? Je me défie toujours uu peu du torrent t>opulaire ; et toutes les fois que j'entends crier : Crucifige^ je me doute de

été publiée en i836, dans la Revue des deux Bourgognes, Elle a été reproduite, avec tiuelques pièces Douvellca, dans la troiaième édition det Fragments philos, de M. Cousin. (Paris^ i838, in-8°, t. II, p. ao6, etc.) (Édit.) (i) Œuvres de Leibniz , t. Yl , p. 954*

quelqae supercherie. Cependant je n'ai rien à dire là-desgus ; je n'ai pas vu son livre $ et peut-être que la matière me passe. Ce n^est pas assez d'avoir quelque chose de commun avec les vérités; il n'y a guère d'erreur qui n'emprunte quelque belle vérite, pour s'en masquer ; et nous serions bien malheureux , si pour cela nous devions être privés de l'usage de ces vérités. Cependant, sachant l'exactitude de M. de Meaux, que j'entends prendre quelque part dans cette querelle, je veux croire qu'il y tiendra un juste milieu... Il y a des gens, parmi les Protestants d'Allemagne, qu'on appelle Piétistes (i), qui font ici autant de bruit que les Quiétistes en peuvent faire en France. Comme je suis entré en quelque discussion là-dessus, je trouve ce qu'on trouve ordinairement dans les disputes, et même dans les procès, qu'on a souvent quelques torts de part et d'autre. »

3° An même.

Juillet 1697.

« J'ai reçu, par la faveur de M. Pinsson, la Lettre pastorale

iie M, de Noyon et la lettre de M, l'abbé de la Trappe au sujet du quiétisme (a). La première est savante et éloquente; et la seconde explique fort bien le fond de la chose, et ce qu'on doit reprendre dans la quiétude des faux mystiques. Cependant il me semble que cela ne touche point M. de Cambrai. J'ai lu une relation de son livre, insérée dans V Histoire des ouvrages des

(i) Les Piétistes sont une secte d'illuminés, fondée par Spener an dix-septième siècle, pour la réforme du luthérauisme. On peut consulter au sujet de cette secte le Dictionnaire de Moreri , article Piétistes, — Pluquet, Dict. des Hé' restes, ibid.,~~. la Symbolique de Mœhler; t. H, tir. II, ebap. 3, f 73. (Édit.)

(s) L'évéque de Nojon, François de Clermont-Tonnerre, venoit de publier une Lettre pastorale, en forme de préservatif contre les maximes pernicieuses du quiétisme (i5 pages in-4'*). Cette instruction, datée dn 18 mai 1^97, est aujourd'hui peu connue , parce qu'elle est à peine mentionnée par les auteurs mêmes qui ont écrit plus en détait l'histoire de la controverse du quiétisme. Elle est d'ailleurs d'un foible intérêt, et peu propre à cclaircir les questions alors agitées avec tant de vivacité. Le jugement qu'en porte Leibniz , dans la noie ■placée à la suite de cotte lettre, nous paroit aussi juste que modéré.

La lettre de l'abbé de la Trappe, dont parle ici Leibniz, est une de celles qu'on a vues plus haut, p. 69, etc. (Édit.)

savants de M. de BeauvaUBasnaf^e (i), où je ne trouve rien qui me paroisse dangereux. Vous verre/ plus amplement ce que je p^nse sur cette matière, dans le papier ci-joint (i). Il me semble que rien ne sert plus à propager le quiétisme, que le bruit qu*on fait pour le supprimer.

Vidi ego jactatas, inotà face, crescerc 6ammas ; Et vidi, nullo conctttieote, nnori.

Si on n*avoit rien écrit contre le livre de M. de Cambrai , la chose en seroit demeurée là; et l'empressement qu^on a de le réfuter, réveille la curiosité d*une infinité de gens, qui ne se contiendront |)as dans les bornes que M. de Cambrai leur a marquées, et qui donneront peut-être dans les fausses maximes qu'on réfute, dont ils n*auroient rien su sans les réfutations. Il en est de même des Pîétistes chez nous, qui font pour le moins autant de bruit en Allemagne, que les Quiétistes en Italie ou en France. Si on avoit écouté les conseils de ceux qui vouloient qu'on n'écrivit point contre, il y a longtemps qu'on n'en auroit plus parlé. Il y a dans le voisinage un homme très-savant à sa manière , et très-ingénieux , qui nous menace d'une nouvelle théologie, et qui a donné déjà quelques échantillons. Sans moi , il y a longtemps que nous aurions en lui un hérétique de plus; mais j'ai tâché, tant que j'ai pu, d'empêcher qu'on ne le réfutât.»

Sentiment de Leibniz sur le livre de M. de Cambrai, et sur V amour i

de Dieu désintéi'essé.

« La Lettre pastorale de M. l'évêque de Noyon est savante et éloquente, et, en un mot, digne du caractère de son auteur; mais il eût été à souhaitei* qu'il eût voulu s'expliquer davantage; car il nous auroit appris bien des choses belles et relevées. Il dissuade (de) la lecture des livres remplis de maximes dange»

(i) On trouve en efTet, dans ce recueil, une assez longue analyse da livre des Tâaximes. (Mars 1697, p. 3ai.) Le même recueil donna, peu de temps après, une semblable analyse de V Instruction de Bossuet sur les états d*oraison. (Sept. 1697, p. 3, etc.) Cette dernière analyse paroît en général moins eiacte que la première; mais, dans Piine comme dans l'autre, le rédacteur parle avec une modération remarquable,, des deux ouvrages et de leurs auteurs. (Édit.)

(a) C'est la longne note placée à la suite de cette lettre.

reases; mais il ne noinme polat ces livres, et il n'explique point en quoi consiste le nouveau et semUquiétisme, Je m'imagine que » cela doit être plus connu dans son diocèse. Cependant les généralités peuvent encore faire tort à la vérité (dont Terreur emprunte souvent les livrées), servir à l'oppression des innocents, et éloigner les âmes de la plus pure théologie des vrais mystiques, qui nous ^loit détacher des choses mondaines, pour nous mener à Dieu. Je souhaiterois donc qu'on s'expliquât plus amplement, et qu'on marquât mieux les limites de l'erreur et de la vérité. Cependant la lettre qu'on attribue à M. l'abbé de la Trappe y sert en partie; et peut-être que M. de Noyon a voulu s'y rapporter ; c'est pourquoi ces deux lettres paroissent à la fois.

a I.a lettre de. M. V abbé de la Trappe est aussi fort solide, à mon avis ; ce sont sans doute des faux mystiques qui s'imaginent qu'étant une fois uni à Dieu par un acte de foi pure et de pur amour, on y demeure uni, tant qu'on ne révoque pas formellement cette union ; car il est très-visible que tout acte par lequel nous préférons notre plaisir à ce qui est conforme à la gloire de Dieu ou à son plaisir , que la raison et la foi nous fait connoitre, est une révocation effective de l'union avec Dieu, quoiqu'on ne fasse point cette réflexion expresse d'une révocation formelle. M. de la Trappe découvre fort bien l'illusion de l'union continuelle , prétendue fondée sur l'inaction ; puisque . c'est plutôt par des actes et exercices fréquents des vertus divines , que nous devons maintenir notre union avec Dieu, pour montrer et fortifier l'habitude de ces vertus qui nous y unissent.

« Pour ce qui est de la charité ou de Vamottr désintéressé , sur lequel je vois naître des disputes embarrassées, je crois qu'on ne sauroit s'en bien tirer qu'en donnant une véritable définition de l'amour. Je crois l'avoir fait autrefois, dans la Préface de l'ouyrage que vous savez (i) , Monsieur , en marquant la source de la justice ; car la justice, dans le fond , n'est autre chose que la charité, conforme à la sagesse; la charité est une bienveillance

(i) Il parle de la Préface du Codex cUplomaticits Juris gentium, publié pour la première fois en 1693. {ffanoverœ, in-fol.)

universelle ; la biem^eittance est une disposition ou inclÎDation à aimer , et elle a le même rapport à Tamour, que Thabitude à l'acte ; et Tamour esi cet acte, ou étai actif de Came, qui nous fait trouver notre plaisir dans la félicité ou satisfaction d* autrui. Cette définition, comme j*ai marqué dès lors , est capable de résoudre l'énigme de Vamour désintéressé , et le distingue des liaisons d'intérét ou de débauche. Je me souviens que » dans une conversation que j'eus, il y a plusieurs années , aVee M. le comte ,

Italien , et d'autres amis» où on ne parloit que de l'amour humain , celte difficulté fut agitée $ et on trouva ma solution satisfaisante.

« Lorsqu'on aime sincèrement une personne, on n'y cherche pas son propre profit , ni un plaisir détaché de celui de la personne aimée ; mais on cherche son plaisir dans le contentement et dans la félicité de cette personne ; et si cette félicité ne plai- . soit pas en elle-même , mais seulement à cause d'un avantage qui en résulte pour nous, ce ne seroit plus un amour sincère et pur. Il faut donc qu'on trouve immédiatement du plaisir dans cette félicité , et qu'on trouve de la douleur dans le malheur de la personne aimée ; car tout ce qui fait du plaisir immédiatement par lui ' même , est aussi désiré pour lui-même, comme faisant ( au moins en partie ) le but de nos vues, et comme une chose qui entre dans notre propre félicité , et nous donne de la satisfaction.

« Gela sert à concilier deux vérités qui paroissent incompatibles; carnousfaisons tout pour notre bien, et il est impossible que nous ayons d'autres sentiments, quoi que nous puissions dire. Cependant nous n'aimons point encore tout à fait purement, quand nous ne cherchons pas le bien de l'objet aimé pour luimême , et parce qu'il nous plaît lui - même , mais à cause d'un avantage qui nous en provient. Mais il est visible, par la notion de l'amour que nous venons de donner, comment nous cherchons en même temps notre bien pour nous , et le bien de l'objet aimé pour lui-même, lorsque le bien de cet objet est immédiate-' ment, dernièrement (ultimato) et par lui-même, noire but, notre plaisir et notre bien; comme il arrive à l'égard de toutes les choses qu'on souhaite, parce qu'elles nous plaisent par elles-mé-

mes f et sont par conséquent bonnes de soi , quand on n*auroit aucun égard aux conséquences ; ce sont des fittJt et non pas des moyens.

«t Or, l'amour divin est infiniment au-dessus des amours des créatures ; car tes autres objets dignes d*étre aimés, font en effet partie de notre contentement ou de notre bonheur , en tmt que leur perfection nous touche et nous plait ; au lieu que hi félicité de Dieu ne fait pas une partie de notre bonheur, mais le tout. Il en est la source , et non pas l'accessoire ; et les plaisirs des objets aimables mondains, pouvant nuire par des conséquences, le seul plaisir qu'on prend dans la jouissance des perfections divines est sûrement et absolument bon , sans qu'il y puisse avoir du danger ou de l'excès.

« Ces considérations font voir en quoi consiste le véritable désintéressement du pur amour, qui ne sauroit être détaché de notre propre contentement et félicité, comme M. de la Trappe a fort bien remarqué; puisque notre véritable félicité renferme essentiellement la connoissance de la félicité de Dieu et des perfections divines, c'est-à-dire, l'amour de Dieu; et par consé** quent il est impossible de préférer l'un à l'autre, par une pensée fondée en notions distinctes; et vouloir le détacher de lui-même et de son bien , c'est jouer de paroles : ou si Ton veut aller aux effets, c'est tomber dans un quiétisme extravagant ; c'est vouloir une inaction stupide, ou plutôt affectée et simulée, où, sous prétexte de la résignation et de l'anéantissement de l'âme abîmée en Dieu, on peut aller au libertinage dans la pratique, ou du moins à un athéisme spéculatif caché, tel que celui d'Averrhoès (r) et d'autres plus anciens , qui vouloient que notre âme se perdît enfin dans l'esprit universel , et que ce fût là l'union parfaite avec Dieu; sentiments dont je trouve quelques traces dans les expressions assez ingénieuses, mais quelquefois bien ambiguëset bien sujettes à caution , de certaines épigrammes d'un auteur

(r) ÀTerrhoès, philosophe et médeein arabe, naquit à Cordotie, vers le milieu du douzième siècle, et mourut à Maroc, yers la fin du même siècle. Ce fut lui qui traduisit le premier, en arabe, les Œuvres d'Aristote; et pendant longtemps on ne connut Aristote, en Europe, que par des traductions lutines, failefl sur la version arabe d'Averrhoès. (Kdit.)

476 P1ÈCI'::S JUSTIFICATIVES

mystique, qui s*app«lle/or/ffjif/ Angeltis^i). Je ne doute point que les vrais mystiques et bons directeurs n'en soient bien éloignés ; et j'ai surtout trouvé de la satisfaction, dans les excellents ou* vrages du P. Spée, Jésuite (a), dont le mérite a été infiniment au-dessus de la réputation qu'il a acquise. Cependant il faut avouer qu'on ne donne pas toujours des préceptes suffisants pour exciter le pur amour de Dieu sur toutes choses, et la véritable contrition ; et lors même qu'on fonde l'amour de Dieu sur ses bienfaits , considérés d'une manière qui ne marque pas en même temps ses perfections, c'est un amour d'un degré inférieur, utile sans doute, et louable, mais qui ne ^isse pas d'être intéressé , et n'a pas toutes les conditions du pur amour divin ; et, selon les principes du P. Spée, il faudroit plutôt le rapporter à cette vertu théologique qu'on appelle espé/xtace, qu'à la charité même. D'ailleurs, on peut se sentir obligé à une personne sans l'estimer, loi*sque ses bienfaits ne marquent point sa sagesse ; et l'amour dont il s'agit ici ne sauroit être sans estime.

« Je crois que le dessein de RI. l'archevêque de Cambrai a été d'élever les âmes au véritable amour de Dieu, et à cette tranquillité qui en accompagne la jouissance, en détournant en même temps les illusions d'une fausse quiétude. S'il a bien exécuté son dessein , c'est ce que je ne saurois point encore dire. Cependant je présume qu'il ne s'y. sera point mal pris; et la relation de ce livre, que j'ai vue dans V Histoire des otwmges des savants , me confirme dans cette pensée (3) ; car il me semble que tout ce que j'y ai lu, pourroit être interprété favorablement. Cependant , comme j'apprends que des personnes d'un juge-

(i) Nous igDoroDs quel est cet auteur mystique ; nous avons inutilement cherché son nom dans plusieurs Dictionnaires historiques et Histoires littéraires.

(a) Le P. Spce, Jésuite, également dislingué par ses lumières et par son zèle pour le salut des âmes, ctoit né en iSgS , et mourut en i635. On a de lai. entre autres ouvrages, un traité des vertus Uiéolo^les, sous ce litre: Exerâtia aurea trium ndrtutum theologicarum, (Coloniag, 1649.) Leibnii parle de loi avec éloge, dans plusieurs de ses ouvrages, particulièrement dans ses Essais de Théodicée, où il Rappelle un excellent homme, dont la mémoire doit être éga^ lement précieuse aux savants et aux sages, ( Tentamina Theodic. \* pars.)

(ÈDIT.)

(3) Voyei fi-de«su8 la note i de la page ^'ji.

ment exquis trouvent à redire à cet ouvrage, ou demandent plus d'explication , je suspens mon sentiment là-dessus ; et en attendant plus d^éclaîrcissement , je serai toujours porté à avoir bonne opinion d'un auteur, surtout quand on a d'ailleurs des preuves de son mérite ; et je crois qu'il n*y a guère de matière qui mérite mieux d'être préchée, que le véritable amour de Dieu.

« J'ai appris que, depuis peu, une jeune demoiselle angloise, nommée mademoiselle Ash , a échangé de belles lettres avec un théologien habile , nommé M. Norrîs (i) , au sujet de l'amour de Dieu désintéressé, dont on parle tant maintenant en France. Rien n'est plus de la juridiction des dames, que les notions de l'amour ; et comme l'amour divin et l'amour humain ont une notion commune » les dames pourront fort bien approfondir cette pensée de la théologie (s). »

/i" A l'abbé njicaise.

Hanover, 14 mai i6g8.

« L'eiTeur sur le pur amour paroit être un malentendu,

qui , comme je vous l'ai déjà dit, Monsieur, vient peut-être de ce qu'on ne s'est pas attaché à bien former les définitions des termes. Aimer véritablement y et d*une manière désintéressée^ n'est autre chose, qu'être porté à tromper du plaisir dans les perfections ou dans la félicité de l'objet , et par conséquent à trouver de la douleur dans ce qui peut être contraire à ces perfections.

« Cet amour a proprement pour objet des substances suscep-

(i) Il s'agit vraisemblablement ici du cardinal Norts , dont il est souvent question dans la correspondance de Bossuet et dans celle de Féuelon, et qui étoit alors un des théologiens de Bome les plus distingués. (Éoit.)

(7) Le savant Huet , évéque d'Ayrancbes, à qui l'abbé Nicaise communiqua celte note de Leibniz , fit, sur la dernière partie de cette note , l'observation suivante : <« Pour ce que vous me demandez, au sujet de l'amour désintéressé, «je n*en voudrois pas faire les dames juges<, quelque inclinées qu'elles soient à « l'amour. 11 faut s^en rapporter aux théologiens , qui voient mieux les conséc qaences de celte doctrine, que des folles coquettes. Aussi suis-je persuade que M M. Leibniz a voulu se divertir, quand il vous a écrit ce que vous me rapm portez. » Cette lettre de ,Huet est rapportée par M. Cousin, dans ses Fragments philosophiques ; abi supra , p. 3i3. (Édit.)

478 PIÈCES JUST1FJÙCA.TJVES

tibles de la félicité ; mais on en trouve quelque image, à Tégard des objets qui ont des perfections sans les sentiments, comme seroit , par exemple, un beau tableau. Celui qui trouve du plaisir à le contempler, et qui trouveroit de la douleur à le voir gâté, quand ilappartiendroit même à. un autre, Taimeroit, pour ainsi dire , d'un amour désintéressé ; ce que ne feroit pas celui qui auroit seulement en vue de gagner en le vendant, ou de s'attirer de Fapplaudissement eu le faisant voir, sans se soucier au reste qu'on le gâte ou non, quand il ne sera plus à lui. Gela fait voir qu'on ne sauroit ôter le plaisir et la pratique à Tamour sans le détruire , et que M. Despréaux a eu également raison dans ses beaux vers dont vous m'avez fait part, de recommander l'importance de l'amour divin, et d'empêcher qu'on ne se forme un amour chimérique et sans effet (1). J'ai expliqué ma définition dans la Préface de mon Codex diplomaticus Juris geniium , publié avant la naissance de ces nouvelles disputes, parce que j'en avois besoin pour donner la définition de la justice^ laquelle, à mon avis, n'est autre chose que la charité réglée suivant la so' gesse; et la charité étant une bienveillance universelle, et la hien' veillance étant une habitude d'aimer, il étoit nécessaire de définir ce que c'est qu'aimer; et puisque aimer est avoir un sentiment qui fait trouver du plaisir dans ce qui commenta la félicité de i'oà^ jet aimé, et que ce qui fait la règle de la sagesse n'est autre chose que la science de la félicité ; je faisois voir, par cette analyse, que la félicité est le fondement de la justice, et que ceux qui voudroient donner les véritables éléments de la jurisprudence, que je ne trouve pas encore écrits comme il faut, de* vroient commencer par l'établissement de la science de la félicité, qui ne paroît pas encore bien fixée non plus, quoique les livres de morale soient pleins de discours de la béatitude ou du souverain bien. »

(i) Il parle de la JT//* Épître'de BoUeau , sur l'Amour de Dieu.

BU LIVHE TROISIÈME. 479

5° A M. Magliabecci , biblioUiécaire du grand-duc de Toscane (i).

Juin 1698.

« J'apprends qii*on examine en ce moment à Rome, avec beaucoup de soin, le livre composé sur la théologie mystique, par l'illustre archevêque de Cambrai. Je n*ai pas encore vu cet ouvrage ; j'ai vu seulement quelques écrits de l'évéque de Meaux , prélat d'une si grande érudition et d'une si grande autorité sur les matières tbéologiques; ces écrits sont dirigés contre les erreurs des Quiétistes, dont je suis persuadé que l'archevêque de Cambrai a horreur.

« Telle est, au reste, la nature du véritable amour, qu'il a des fondements distingués de la considération de notre intérêt particulier, quoique cet intéréi ne puisse en être séparé. Car, selon la définition que j'ai donnée dans un de mes ouvrages, aimety c'est être tellement disposé quon trouve son plaisir dans la félicité d'un autre. C'est ainsi que la vue d'un tableau de Raphaël nous inspire une sorte d'amour, parce que sa beauté nous donne du plaisir, quoique d'ailleurs le tableau ne nous procure aucune utilité. »

6° A l'abbé ISicaise.

Hanover, a3 décembre 1698.

a .... Je n'ai garde de décider dans la controverse qui est entre M. de Meaux et M. de Cambrai. Je n'ai lu que peu de pièces de ce procès; cependant je suis prévenu pour deux choses : l'une est l'exactitude de M. de Meaux, l'autre est l'innocence de M. de Cambrai ; et je les croirai jusqu'à ce que je sois forcé, par de bonnes preuves, de croire que le premier s'est trompé dans la doctrine, ou que le second a manqué du côté de la bonne foi. Comme j'ai de la passion pour la gloire de M. de Meaux , j'ai aussi ce penchant ordinaire à ceux qui sont d*un bon naturel, de souhaiter qu'on épargne les malheureux, autant qu'il est possible. C'est ce qui fait que je n'aime point les satires qui déchirent un homme dout la mauvaise réputation n'est pas bien avérée. »

(i) ÛEtft^fVf </« i>i6nû> t. V» p. 137*

48o PlàCES JUSTIFICATIVES

7° Au même.

Hanover, iC juin 1C99.

« La foudre du Vatican ayant grondé, et M. l'archevêque de Cambrai ayant écouté la décision du Pape avec tout le respect qu'il avoit promis, j'espère que dorénavant les habiles gens de France s'amuseront moins à ces controverses du quiétisme et du pur amour. La Bulle du Pape (ou Bref^ si vous voulez) paroit assez raisonnable. On ne sauroit se dépouiller delà considération de son bien; mais si l'intérêt est pris pour le bien utile, opposé au bien honnête et agréable, on peut se dépouiller de ce qui est intéressé. Ainsi le véritable pur amour, opposé à V amour intéresse dans ce sens, et tel que je lai défini autrefois (i), subsiste toujours; c'est lorsque le bien, le bonheur, la perfection d'autrui, fait notre plaisir et bonheur, et est par conséquent désiré par lui-même, et non par la raison de quelques profits qu'il nous porte.

« Mais laissons là cette matière, qui peut passer pour finie, si les gens se mettent à la raison ; et parlons d'autre chose. Est-il vrai que M* Tévéque d'Avranches quitte son diocèse et son évéché (a), pour être plus en repos à Paris ? Je n'en suis point fâché, espérant que cela le fera vivre plus longtemps pour le bien public et pour l'honneur de la France. »

8° Au même.

Hanover, 16 août 1699.

« M. l'archevêque de Cambrai

s'est mieux tiré d'affaire qu'il n*y étoit entré. Il en est sorti en habile homme (3) ; et il y étoit entré, sans penser aux suites

^i) Préface du Codeaç diplomatieus.

(9) La noQTelle étoit Traie.

(3) On toit assez en quel sens Leibniz dit que Fénelon est sorti de ceUe affaire en habile homme. C'est dans le même sens que madame de Mainteaou dit quelque part, dans une de ses lettres : Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable; (ffist. de madame de Maintenon, par M. de NoaiUcs,- 1. 1*'*, p. 465) parole que madame de Genlis a prise pour épigraphe de aoa ouvrage intitulé : Madame de Maintenon , pour servir de suite à l'histoire de la duchesse de La FaUière. (1808, in-8«; et 1826, 9 vol. in-i9.) Le chance-

DU TOME TBorsi:È:MK. 4^t

qu^elle pouvolt avoir. Dieu soit loué; au moiosi que les journaux parlent enfin d'autre chose ! »

9** Fragment sor la controTerse relative à Vamour pur, tiré des Nouvelles littéraires de Leipsik (année 17x6) (i).

« L'incomparable M. de Fénelon s'est rendu plus cher à l'univers, en lui donnant le Téiémague, qu'en publiant son sentiment sur \e pur amour; quoiqu'il faille aussi avouer, que ni le P. Lami, Bénédictin, qui a défendu ce sentiment, ni M. Tévéque de Meaux et Malebranche, qui l'ont combattu , n'ont point assez bien traité la question , et ne l'ont point présentée sous le jour convenable, parce qu'ils n'ont pas donné une définition juste et exacte du véritable amour. Je l'ai donnée, celte définition, dans la Préface du Code diplomatique du Droit des gens, publié quelques années avant la dispute des deux prélats. J'y disois que l'amour est le plaisir que nous trouvons dans la félicité d'autrui, en sorte qu'elle devienne la nôtre; j'ajoutois que l'affection qu'on a pour un objet excellent en lui-même, devient un véritable amour, lorsque cet objet est capable de félicité. Il suit de là, que l'amour d'autrui ne peut être séparé de notre bien propre, ni l'amour de Dieu de notre propre félicité; mais il est également certain que la considération de notre bien propre, en tant qu'il est distingué du plaisir que nous trouvons dans la félicité d'autrui, n'entre pas dans l'amour pur, quoiqu'on ne doive ni exclure, ni rejeter cette considération. »

Il est impossible de lire ces fragments, sans être frappé des témoignages d'estime et d'admiration que Leibniz y donne à Bossuet, à Fénelon et à l'abbé de la Trappe, malgré les préjugés que la différence de religion devoit naturellement lui donner contre eux. On est également frappé de la modération avec la-

licr d'Agoessean dit , dans le même sens , que n Tarcbevêque de Cambrai prit, « en homme cPesprit supérieur^ le parti de se soumettre d'abord, comme la « plus humble brebis du troupeau, » (G-dessus, p. 35i et 407 •)

(i) Ce fragment rédigé par Leibniz en allemand , pour être inséré dans les Nouvelles littér. de Leipsik, en 1716, a été reprodait en latin dans le tome Y de ses Œuvres, p. 189.

T. II. 3i

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DU LIVRE TKOISIÈME. 4^^

tenir que noire propre avantage ou notre intérêt propre , est inséparable de Tamour de Dieu; mais Fénelon étoit également fondé à soutenir, que notre intérêt n*est pas proprement le motif du pur amoar, puisque le but direct et immédiat que nous chet*cbons en aimant Dieu purement, n'est pas notre intétét proprie, mais le bien de Pobjet aimé, c'est-à-dire, la|)lud grande gloire de Dieu.

Il est sans doute à regretter que Bossuet et Fénelon n'aient pas examiné, dès le principe, la question de V amour pïtr, d'après cette notion si simple, et si propre à concilier deux sentiments, dont l'opposition apparente semble se réduire à Un malentendu. Ce moyen de conciliation est d'ailleurs fondé sur la notion fondamentale de l'amour, communément admise par les théologiens, et dont celle de Leibniz n est au fond que la répétition. Aimer, dit saint Thomas, cest vouloir du bien à queU quun : « Amare, est velle alicui bon uni (i). » Saint François dJB Sales, dans son Traité de VJmour de Dieu, développe davantage la même définirion en ces termes : « On partage l'amour en deux « espèces, dont l'une est appelée amour de bienveillance, et « l'autre amour de convoitise. L'amour de convoitise est celui « par lequel nous aimons quelque chose, pour le profit tjue noUs « en prétendons : l'amour de bienveillance est celui par lequel « nous aimons quelque chose, pour le bien d'icelle; car qu'est- « ce autre chose , avoir l'amour de bienveillance envers une « personne, que de lui vouloir du bien? {%) »

Fontanelle, dans son Éloge de Leibniz, a soin de remarquer l'importance de la notion donnée par ce grand philosophe, pour l'éclaircissement de la controverse du quiétisme. Toutefois, la manière dont il s'exprime sur ce sujet, peut donner lieu à quelques observations. « La théorie générale de jurispt'u- « dence, dit-il, quoique fort courte, étoit si étendue, que la a question du quiétisme, alors fort agitée en France^ s'y tt'ou- « voit naturellement dès l'entrée; et la décision de Leibniz fut « conforme à celle du Pape. »

(i) V pars, quasst, ao, art, i ad 3,ar^ a, in concUis, (a) Traité de V Amour de Dieu, 11?. I, chap.i3.

Nous ferons remarquer ici deux légères méprises de Fonteoelle : i^ il suppose que la question duquiéiisme étoit fort agitée en France y lorsque Leibniz publia sa Théorie générale de Juris~ prudence. On a tu, par le témoignage de Leibniz lui-même, qu'il avoit composé cet ouvrage, quelques années avant que la con^ traverse sur ce sujet eut été élevée;- et que même il ai*oit examiné cette matière^ comme étant de grande importance, longtemps auparavant; a° Fontenelle suppose que la décision de Leibniz fut conforme à celle du Pape, Il est certain néanmoins que le Pape n'a fait aucune décision, ni sur la nature de Tamour en général, ni sur la nature de la charité, ou de l'amour de Dieu en particulier. Ces questions ont continué d'être agitées en théologie, depuis le Bref d'Innocent XII comme auparavant. Ce Bref condamne seulement la doctrine qui suppose un état habituel de pur amour, où le désir des récompenses et la crainte des châtiments nont plus de part (i).

N** X. — Page 371.

\Sur la clause Motu proprio, insérée dans le Bref d'Innocent XII, contre le livre des Maximes.

La clause Motu proprio , insérée dans ce Bref, comme dans un grand nombre d'autres décrets du saint-siége , signifie proprement, que le Pape les donne librement, de son plein gré, sans aucune violence, suggestion ou considération humaine. Assurément une pareille clause n'a rien d'odieux en elle-même ; elle a d'ailleurs l'avantage de prévenir les difficultés qu'on pourroit opposer au décret, en supposant qu'il a été extorqué par violence ou par fraude.

Mais un certain nombre de théologiens et de canonistes françois attachoient autrefois à cette clause un autre sens , qui la rendoit très-odieuse au clergé de France et aux cours séculières du royaume. Le Pape, selon eux , fait entendre par cette clause,

(i) Voyez ci-dessus, p. 3a8, etc.

qu'il donne son rescrit, sans avoir pris Tavis des évéques, ni même des cardinaux, qui, d*après la pratique des derniers siècles, forment son conseil , et dont il doit prendre l'avis dans toutes les affaires importantes.

Il faut avouer que cette explication est bien difficile à concilier avec la conduite que le Pape a coutume de suivre, dans toutes les affaires importantes. Comment en effet peut-on supposer qu'il attache ce dernier sens à la clause motu proprio, tandis qu'il est notoire qu'aucune affaire importante ne se traite et ne se décide , à Rome, sans une congrégation de cardinaux, que le Pape fait souvent tenir en sa présence? C'est ce qu'on vit en particulier dans l'affaire du livre des Maximes, La clause Motu proprio étoit employée dans le Bref qui condamnoit ce livre; et cependant il étoit connu de toute l'Europe , i^ que ce Bref avoit été sollicité par Louis XIV , à la demande de plusieurs évéques de France; a° que le Pape avoit nommé , pour l'examen du livre , une commission composée de théologiens et de cardinaux, qui avoient tenu> à ce sujet, un très-grand nombre de congrégations , souvent même en présence du Pape ; 3° enfin que le jugement n'a voit été prononcé, qu'après une discussion prolongée à Rome et en France pendant près de deux ans.

Sur le sens de la clause Motu proprio et sur les difficultés dont elle a été l'occasion , on peut consulter les ouvrages suivants : Barbosa , Tractaius varii t De clausulis usu frequentioriùus ; clausula 79. — Durand deMaillane, Diction, de Droit can, article Motu proprio, — Mémoires du Clergé, t. VI, p. ioi5, etc. — Abi-égé des Mém, du Clergé^ article Bulles ^ §3. — Fleury, iVo//veaux Opuscules; édition de 181 8, p. 33 et 140. — Lequeux, Manuale Jur, can, t. I, Prolegom. n° 18. (p. 55, etc.) On lira surtout avec intérêt, sur cette matière , un Mémoire composé par Fénelon,en 1703 , à l'occasion du Bref de Clément JT/ contre le Cas de conscience. {Œuvres de Fénelon, t. XIII, p. 47» etc.)

486 PIÈCES JUSTIFlG^TIVEf!

N» XL — Page 4o3.

Sur la première rédaction de la Dissertation sur

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