I.*AMOUR PUR
Le lecteiir verra sans doute avec plaisir l'analyse de ce premier travail, dont nous avons sous les yeux le manuscrit original, et que Fénelon résuma plus tard dans la Dissertation la' fme sur le pur amour, qui fait partie du t. IX de ses Œuvres, ||
Dans le préambule de sa première rédaction, Fénelon soumet avec une docilité sans réserve, son manuscrit et toute la doctriitv qu'il y établit, à l'autorité et au jugement du saint-siége. « Je demande à Dieu, dit-il, que ce que je vais écrire, dans la seule vue de défendre la charité, soit écrit dans cet esprit de paix, d'humilité et d'édification qui caractérise la véritable charité. Je soumets toutes mes paroles et toutes mes pensées à la correction de l'Église mère et maîtresse de toutes les Églises. C'est dans cette disposition que je veux vivre et mourir. « Loin de moi la coupable pensée de chercher, par des voies obscures et souterraines, à défendre même indirectement le livre condamné par le pape Innocent XII. J'ai déjà adhéré quatre fois, et j'adhère encore sans aucune restriction, dans toute la sincérité de mon cœur, et avec une pleine et libre volonté, au Bref du souverain Pontife, et à toutes les qualifica« tions portées contre les propositions qu'il renferme. Il ne s'agit donc plus d'un livre que j'ai déjà si souvent abandonné, mais uniquement d'un point qui intéresse la pureté du dogme, A Dieu ne plaise qu'on puisse me soupçonner le dessein de renouveler de malheureuses controverses] Mais ne m'esfc-il pas permis d'exposer dans un esprit de paix, et de soumission à l'Église mère et maîtresse, mes véritables sentiments, tels que je les ai présentement, et que je les ai toujours eus? « Je crois avoir prouvé jusqu'à l'évidence, que je n'ai jamais prétendu défendre aucune des vingt-trois propositions, telles qu'elles sont énoncées dans le Bref. Tavois seulement pensé, qu'avec les tempéraments que j'avoiseu l'intention d'exprimer
«dans le livre, elles pouvoient n'offrir qu*uD sens très-catholi- « que, et entièrement opposé à toute illusion. »
Fénelon rappelle ensuite son empressement à souscrire au Bref qui avoit condamné son livre, a Aussitôt que le jugement a du saint-siége me fut connu, dit-il, je me hâtai de souscrire à « son décret, par un Mandement solennel que je publiai moi- « même et fis imprimer avec profusion. Je mis ma gloire à pré- « venir par mon obéissance les ordres du Roi et l'exemple de « toutes les provinces ecclésiastiques de France. J'ai renouvelé « mon adhésion au jugement du Pape, dans l/assemblée des évê- « ques de ma métropole. Sur un simple désir du Roi, j*ai publié ff une seconde foi$( mon Mandement. Depuis trois ans, je n'ai « pas laissé échapper un seul mot, sinon pour attester et pro- « clamer, en trois occasions différentes, cette sincère et intime a soumission , que je professerai jusqu'au dernier soupir pour « l'autorité du chef de l'Église. »
On ne peut sans doute faire un crime à Fénelon d'avoir déposé dans le cœiir paternel de son supérieur, et dans un acte secret, où il lui rendoit compte de toutes ses pensées avec une candeur filiale, le sentiment pénible qui oppressoil encore son âme. « Je ne rappellerai point, très-saint Pèi*e, la rigueur des K procédés dont on a usé envers moi. Je demande tous les jours « à Dieu de les pardonner à ceux qui ont pu s'en rendre coupa- « blés. On devoit croire (et c*étoit l'espérance de tous les gens « de bien, et de toutes les classes de la société) que des évêques a ne feroient entendre que des paroles de douceur et de console lation à un évéque soumis et malheureux. La simple décence et sembloit leur en faire une loi : cependant, c'est à l'évéque de (I Meaux, si généralement connu pour le plus passionné de mes « adversaires, que l'assemblée du clergé (en 1700) a confié le a rapport de toute cette controverse. L'évéque de Meaux n'a pas « craint de se montrer tout à la fois dénonciateur, témoin, a juge, historien, dans sa propre cause, et de présider la com- « mission qui devoit en transmettre le récit à toute l'Église de « France (i). »
(1) Noiu «opprimoni ici quelques phrases de ^analyse, qui ont été insérées d«08 ie corps de V Histoire i ci-dessus, lif. III, n. ia5 et ia6.
Après ce préambule, Fénelon dirise son ouvrage en trois parties. « Dans la première , il considère l'amour dans Tordre naturel. Cette discussion est purement philosophique ; Fénelon y emprunte les témoignages de tous les philosophes anciens et modernes , pour montrer que la nature de V homme et Fessence de Tamoar ne supposent point dans chaque acte humain le désir d*étre heureux.
« Il cherche à démontrer dans la seconde partie, que la promesse de la béatitude n'est point le motif essentiel de la charité, considérée comme une vertu surnaturelle, et comme la plus excellente des vertus théologales. Il établit son opinion sur l'autorité de l'Écriture , de la tradition , des Pères , des théologiens scolastiques, et des auteurs ascétiques les plus généralement approuvés.
« La troisième partie est consacrée à montrer la possibilité d*un état habituel d'amour pur , tel quil Va exposé dans ses écrits apologétiques, II en retrouve les notions les plus certaines dans les Pères de l'antiquité la plus reculée, et dans les auteurs mystiques qui ont marché sur leurs traces ; et il montre qu'elles ne peuvent conduire aux excès si justement réprouvés dans les Quiétistes. Chacune de ces trois parties est divisée en autant de livres que l'exigent la nature des questions et la variété des preuves.
« Bien éloigné , dit Fénelon , de renouveler des contestations sur lesquelles je me suis imposé le silence le plus absolu, mais jaloux de justifier la pureté de mes sentiments devant le Vicaire de Jésus-Christ, c'est à Sa Sainteté seule que je me permets de confier cet exposé fidèle de ma doctrine. J'ose la supplier de recevoir dans le secret de son cœur paternel, ces dernières paroles d'un évêque qui croit voir l'éternité s'approcher à grands pas. Je lui montre toutes mes pensées , telles que je les ai développées dans mes écrits apologétiques, et telles que j'avois cru les énoncer dans mon livre, sans ai^oir Jamais eutintention « de m' écarter de ces justes bornes. J'ose encore appeler Dieu à tête moin de ma sincérité. »
ï*el est le plan de ce grand ouvrage , dont nous avons l'original entièrement écrit de la main de Fénelon. Si on est étonné de l'art
admirable avec lequel il a su répandre sur des matières si abstraites toutes les couleurs et toute la grâce de la latinité la plus pure et la plus élégante, on Test encore davantage de la sagacité et de la fécondité avec lesquelles il développe toutes les considérations théologiques et philosophiques qni pouvoient s'allier à un pareil sujet.
N« XII. — Page 4o6.
^ «Sur /e Traite historique delà théologie mystique,
par Jurieu; 1699, //i-8° (i).
La controverse du quiétisme, qui est l'objet de cet ouvrage, y est envisagée sous le double rapport dogmatique et historique. Mais on peut dire que, sous Tun et Tautre rapport, l'ouvrage de Jurieu ne peut qu'égarer un lecteur peu versé dans les matières théologiques.
Sous le premier rapport, l'auteur donne les plus fausses idées de la théologie mystique, dont il ne paroit même pas connoitreles éléments, Selon lui, la contemplation, Y oraison passive et V état passif y trois choses si différentes, et que tous les bons mystiques ont clairement distinguées, sont une seule et même chose. (Edition de 1700, pages ao, 214, 27.) La doctrine de Molinos,
(1) Nous modifions beaucoup, dans cet article, le jugement favorable que le cardinal de Bausset portoit de l'ouvrage de Jurieu , dans les éditions précédentes de celte Histoire. Noos sommes persuadés que l'illustre auteur eût modifié luimême ce jugement , s'il eût examiné de plus près Touvrage de Jurieu. 11 nous paroît même très -vraisemblable, que, n'ayant pas le temps de Texaminer par luinoDême , il a reçu avec trop de confiance , d*une main étrangère , la note qu*on lit sur ce sujet , dans les Pièces justificatives de son Histoire. Il nous a paru d'autant plus important de corriger cette Note, que Touvrage de Jurieu paroît être une des principales sources , où plusieurs écrivains modernes ont puisé les faux jugements qu*ils portent sur la controverse du quiétisme. On peut voir, à l'appui de ces observations, V Analyse de la controverse du quiétisme^ dans la seconde partie de VHistoire littéraire de Fénelon. Remarquez en particulier la note X de la page 184 ; la note a de la page 204 ; et la note i de la page 219. Voyez aussi la Biographie universelle, article Jurieu. (Édit.)
49Q Plàcn» JUSTIFICATIVES
celle du livre des Maximes et de tous les Quiétistes modernes, ne diffèrent pas, an fond, de celle de sainte Thérèse, de saint FraiH çois de Sales, et des autres mystiques les plus révérés dans TÉglise catholique. (P. 1411 lyS, 26a, etc.) La théologie mystique, telle qu'on la trouve dans les écrits même de ces derniers, est iwe science inutile et inintelligible, une source d'orgueil^ defunatisme et d'hypocrisie, et la ruine même des vertus, (Page 71, etc.) Ces assertions téméraires, et une foule d'autres semblables, dont Touvrage de Jurieu est rempli, ont fait dire à Fénelon, « que ce « ministre, en imputant aux saints mystiques les principes des <c Quiétistes, a montré qu'il ne les entendoit nullement, et qu'il « en parloit sans les avoir lus , par pure passion contre l'Église « romaine , qui les autorise (.1). »
Sous l'influence de pareils sentiments, et de tant d'autres préjugés dont Jurieu étoit imbu contre l'autorité du saint-siége et de l'Église catholique, on se figure aisément ce que doit être la partie historique de son ouvrage. Ses jugements sur la conduite de Bossuet, de Fénelon, du pape Innocent XII et du clergé de France, dans la controverse du quiétisme, rappellent tout ce qu'on sait d'ailleurs du caractère violent et emporté de ce ministre. Il afTecte en général de se montrer impartial entre l'évêque de Meaux et l'archevêque de Cambrai ; mais cette impartialité prétendue consiste à les flétrir tous deux également, en leur attribuant des sentiments et une conduite tout à fait indignes de leur noble caractère. Il signale surtout, avec un acharnement visible, sa vieille haine contre Bussuet ; et il semble avoir à cœur de se venger de l'ignominie avec laquelle l'é* v'êque de Meaux l'avoit si souvent traîné à son char, dans les champs de la controverse.
Dans la dernière partie de son ouvrage, (art. 16, etc.) il s'attache à relever tous les défauts de fond et de forme, que renferme, selon lui , le Bref d'Innocent XII contre le livre des Maximes; d'où il infère que l'archevêque de Caftibrai n'eût pas été moins fondé que les disciples de Jansénius, à éluder le jugement du saint-siége, parla distinction du fait et du droit, ou par
(i) Lettre de Fénelon « ;if.***, dn ai octobre lÔgg. (Corretp. t. Xî, p. ai.)
la distinction du sens de l'auteur et du sens du livre. Il ose même soutenir, que la soumission de ce prélat est un acte d'hy^ pocrisiCf indigne d'un homme sincère. (Art. 19.)
Un pareil langage n'a rien d'étonnant dans la bouche d'un ennemi déclaré du saint-siége et de l'Église catholique ; mais plus Jurieu s'efforce de donner des couleurs spécieuses à son opinion, plus il fait, sans le vouloir, l'éloge de Fénelon. Que l'on compare la gloire qui est restée à Fénelon par sa généreuse soumission, avec les troubles que l'entêtement de quelques novateurs ont excités dans l'Église; et on reconnoUra que Bossuet et Fénelon ont également bien mérité de la religion, dans cette grande controverse : l'un, en assurant les droits de la vérité; et l'autre, en affermissant, par une soumission si exemplaire, l'autorité de l'Église.