LIVRE TROISlilMC. yS
1 Fénelon n'eut garde d'attribuer à Tabbé de Rancé uoe publication à laquelle il étoit tout à fait étranger; mais il «n prit occasion de lui écrire, pour expliquer ses véritables sentiments , et pour désavouer les fâcheuses conséquences qu'on prétendoit tirer de quelques passages de son livre. « J'ai «c vu, dit-il, les lettres que vous avez écrites sur mon c< livre , et qu'on a rendues publiques. Permettez- « moi de vous ouvrir mon cœur, avec la même con- « fiance que si j'avois l'honneur d'être connu de « vous.
(r II paroit, Monsieur, qu'on avoit pris soin dece puis longtemps de vous persuader que j'étois ente tête des plus folles visions; je ne suis point surpris tt que vous m'en ayez cru capable. Vous avez formé « ce jugement, sur le témoignage de personnes trèsce éclairées, et vous ne connoissiez rien de moi qui a pût VOUS empêcher de déférer à leur témoignage. « La vérité est (et je la dis simplement devant Dieu) ce que je n'ai jamais rien cru de plus fort que ce ^« qui est dans mon livre. Je n'ai, ni n'ai eq aucun a v^ntêtement personnel : ceux mêmes qui m'en acte cusent ne sauroient alléguer, ni un fait précis, ni u une parole de moi qui vérifie ce qu'ils avancent.
titre : Recueil de pièces, tant en prose qiien vers, sur le livre intitulé: Explication des Maximes des saints, 1699, in- 12. La Bibliothèque de l* Arsenal possède un exemplaire de ce Recueil, (Édit.)
<^4 HISTOIAE Dl TfiSŒLOV.
« Pour mon livre*) tout son système se réduit maa uifestement à un état habituel , et non invariable, « d'amour désintéressé. Tout ce qui va plus loin ff n'est plus mon système. Dans un livre si court , « je l'ai déclaré cent fois ; et personne jusqu'ici n'a «( condamné plus rigoureusement que moi tout ce « qui iroit au delà de cette borne. Qui dit un état « seulement habituel et variable de désintéresse* « ment, dit seulement un état où la plupart des
«actes se font sans motif intéressé Voilà,
« Monsieur , quel est l'esprit de tout mon livre , qui « n'affoiblit en rien, ni l'espérance, ni le désir de « toutes les vertus. Je comprends néanmoins que je a ne me suis pas suffisamment expliqué, puisqu'un « homme aussi éclairé que vous , et aussi expéri- « mente dans les voies de Dieu , ne m'a pas en*- « tendu. Si vous m'eussiez fait l'honneur de me de» (c mander le sens des choses qui vous scandalisoient, « peut-être aurois^je été assez heureux pour lever « votre scandale. Du moins j^aurois tâché de profin ter de vos lumières, pour me corriger. Je tâcherai « encore de le faire , si vous avez la charité de me « marquer vos difficultés. Je suis avec une sincère « vénération, Monsieur, etc. (i). »
(i) Lettre de Fénelon à l'abbé de Rancé; fin de juillet 1697. (Corresp, de Fénelon, t. TII, p. 5i5.) La manière dont s'exprimoit sur ce, sujet le cardinal de Bausset , dans les précédentes éditions de cette Histoire, suppose qu'il ne connoissoit pas cette lettre, (Édit.)
Il 11 faut avouer que des explications si pleines de calme et de douceur ^ contrastent singulièrement avec le ton peu mesuré de Tabbë de Rancé. Mais Fénelon fît plus encore; il profita, bientôt après, d'une occasion naturelle qui se présenta , pour combler la mesure des procédés et des égards que méritoient la vie édifiante de l'abbé de la Trappe, et les grands exemples de vertu et de pénitence qu'il donnoit au monde. Il Lorsqu'il publia, au mois d'octobre 1697, son Instruction pastonile sur le livre cfei* Maximes, il en adressa directement un exemplaire à l'abbé de Rancé, avec la lettre suivante (i) : ce Je prends la a liberté, mon révérend Père, de Vous envoyer une « Instruction pastorale que j'ai faite sur mon livre* a Cette explication me parut nécessaire, dès que je a vis, par vos lettres répandues dans le monde, a qu'un homme aussi éclairé et aussi expérimenté « que vous , m'avoit entendu dans un sens très* « contraire au mien. Je n'ai point été surpris que a vous ayez cru ce qu'on vous a dit contre moi , et « sur le passé et sur le présent. Je ne suis point a connu de vous, et je n'ai rien en moi qui rende « difficile à croire le mal qu'on en peut dire. Vous « avez déféré aux sentiments d'un prélat , dont les « lumières sont très-grandes. Il est vrai, mon ré- « vérend Père , que si vous m'eussiez fait l'hon-
(î) Corresp^ de Feneion, t. VIII , p» 94-
^^6 HISTOIRE DE F^NEtOJK.
« neur de m'écrîre ce qui vous avoit scandalisé ic dans mon livre , j'aurois tâché , ou de lever votre « scandale y ou de me corriger. En cas que vous « ayez cette bonté, après que vous aurez lu Vln^ « struction pastorale ci-jointe, je serai encore tout « prêt à profiter de vos lumières avec déférence, a Rien n'a altéré en moi les sentiments qui sont' dus « à votre personne , et à l'œuvre que Dieu a faite f( par vos mains. D'ailleurs, je suis persuadé que (c vous ne serez point contraire à la doctrine de (c l'amour désintéressé, quand les équivoques dont a on l'obscurcit seront bien levées , et que vous a aurez vu combien j'aurois horreur d'afibiblir la <c nécessité de l'espérance et du désir de notre béa- « titude en Dieu. Je ne veux là-dessus que ce que ce vous savez mieux que moi , que saint Bernard a c< enseigné avec tant de sublimité. Il a laissé cette c< doctrine <à ses enfants, comme son plus précieux o héritage. Si elle étoit perdue et oubliée sur tout « le reste de la terre , c'est à la Trappe que nous dea vrions la retrouver, dans le cœur de vos solitaires. « C'est cet amour qui donne le véritable prix aux (c saintes austérités qu'ils pratiquent. Ce pur amour, ce qui ne laisse rien à la nature , en donnant tout « à la grâce, ne favorise point l'illusion, qui vient « toujours de l'amour naturel et excessif de nous- « même. Ce n'est pas en se livrant à ce pur amour, c( mais en ne le suivant pas assez , qu'on s'égare. Je
LiVA£ TROISIÈME. 77
« ne puis finir cette lettre , sans vous demander le « secours de vos prières et celles de votre commu- « nautë. J'en ai besoin ; vous aimez l'Église ; Dieu « m'est témoin que je ne veux avoir de vie que « pour elle , et que j'aurois horreur de moi , si je « croyois me compter pour quelque chose en cette « occasion. Je serai toute ma vie, avec une vénéra- « tion sincère, etc. »
Nous ne savons pas si l'abbé de Rancé répondit à cette lettre. Elle dut sans doute lui faire regretter de s'être exprimé avec tant de sévérité, sur les sentiments d'un évêque, qui lui témoignoit tant d'estime et de douceur. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'on n'entendit plus prononcer le nom du réformateur de la Trappe, dans la suite de cette controverse. Il vécut encore assez pour la voir terminée par une décision rassurante pour l'Église , honorable pour Bossuet , et que la soumisaion de Fénelon rendit glorieuse pour lui-même.
Dans le temps même où l'archevêque de Cambrai se voyoit. entraîné, malgré lui, dans ces affligeantes discussions, un malheur d'un. genre bien différent, mais qui auroit pu affecter vivement tout autre que Fénelon , vint se réunir aux orages qui s'élevoient autour de lui , et qui prenoient chaque jour un caractère plus menaçant. Vers la fin du mois de février 1697, le feu consuma, en quelques heures, son palais de Cambrai , tous ses meubles , tous ses
Inoeodie
du palais
de Fénelon.
Février 1697.
'jH HISTOIRE DS FBHELON.
livres^ tousses papiers. Il en apprit la nouvelle, non avec une indifférence affectée, mais avec la douceur et la sérénité habituelle de son âme (i). L'abbé de Langeron , instruit de cet événement , courut à Versailles pour en prévenir Fénelon ; il le trouva, causant tranquillement avec ses amis; il crut qu'il ignoroit encore ce malheur , et il voulut le lui apprendre avec une espèce de ménagement, ce Je le savois , mon cher abbé , répondit Fénelon ; a il vaut mieux que le feu ait pris à ma maison, qu'à a la chaumière d'un pauvre laboureur ; » et il reprit avec la même égalité la conversation que l'abbé de Langeron avoit interrompue (a). Mais ses amis, les
(i) « Plusieurs savants, dit d'Alembert, qui ont eu, comme « ce vertueux prélat , le malheur de perdre leurs livres par « un accident semblable, n'ont pas supporté cette perte avec « le même courage. Le célèbre Barthollu, dont la bibliothèque « fut brûlée avec tous ses papiers et d'autres manuscrits pré- « cieux, a fait un ouvrage intitulé , Z><? Bibliotheccp incendio, • où il déplore son infortune. Antonius Urceus (surnommé « Codrus), à qui la même disgrâce arriva, pensa, dit-on, en « perdre l'esprit. Il faut plaindre, sans les condamner, ces n deux littérateurs ; mais il faut louer Fénelon d'avoir mon- « tré plus de courage, et de Tavoir exprimé avec une sensi- « bilité si touchante, » (D'Alembert, Hist, des membres de VAcad. franq, 1787, t, III, p. 333.) [Note de l'auteur.)
(2) L'auteur des Mémoires pour sentir à l'histoire de madame de Maintenon suppose que Fénelon reçut cette nouvelle, le même jour que Tordre du Roi qui le reléguoit dans 900 dÎQoise, (T. m» p. x56.) Il %9 trompe ; Tinoendie du palais
UVRE TAOISIBME. 79
amis de la religion , des sciences et des lettres, déplorèrent la perte d'un grand nombre de manuscrits intéressants , qui avoient servi de matériaux à l'éducation du duc de Bourgogne, ou qui avoient été le travail des plus belles années de sa vie. 27.
Bossuet avoit publié son Instruction sur les Bossuet publie
, „ , . .X 1 i. um Instruction
états a oraison^ environ un mois après que le livre sur Us états de Fénelon eut paru ; il l'avoit appuyée de l'appro- d'oraison; bation de l'archevêque de Paris et de l'évêque de ^^ ^^ oun-age. Chartres y conçue dans les termes les plus magnifiques; D mais on verra bientôt que ces deux prélats, en approuvant l'ouvrage , pour le fond et les principaux développements , ne prétendoient pas adopter indislinctement tous les principes que Bossuet y énonçoit, sur quelques points très«importants , et particulièrement sur la nature de la charité (i). || \ Cette Instruction^ qui avoit coûté à l'évêque de
de Cambrai arriva au mois de février 1697, et Féaelon ne reçut Tordre de quitter la cour, qu'au mois d'août suivant, [Corresp, de Fénelon, t. VII, p. 879 et 5a3.) [Note de Vauteur,)
(i) Les éloges donnés à cet ouvrage par le cardinal de Bausset, dans les éditions précédentes de cette Histoire, aussi bien que dans celle de Bossuet (livre X , n. x3) , doivent être modifiés par les détails que nous avons donnés sur ce sujet» dans YHist. littér. de Fénelon^ II* partie, p. aaa, etc., 289, etc.
^ous avons remarqué ailleurs , que cette partie de notre travail avoit été expressément approuvée par le cardiiial de Bausset, depuis la publication de ses deux Histoires. (Voyez la Préface de cette nouvelle édition.) (Édzt.)
8o UISTOlRli DE FÉNELON.
Meaux dix-huit mois de travail, n'étoit, dans sou idée, que la première partie d'un ouvrage beaucoup plus étendu , qui devoit expliquer à fond la théorie et la pratique de la théologie mystique. L'ouvrage entier devoit être divisé en cinq parties, dont la première devoit être entièrement consacrée à la réfutation des principes de la nouvelle mysticité, et les suivantes à établir les principes de la véritable spirituafité (i).
1 A considérer la chose en elle-même , peut-être eût-il été plus naturel de commencer par établir les vrais principes de la théologie mystique , avant d'exposer et de réfuter les erreurs de la nouvelle spiritualité j aussi longuement que le fait Bossuet , dans l'ouvrage qu'il a publié. Tel étoit du moins le sentiment de Fénelon, dans une lettre à Bossuet, du 9 février 1697, où il s'étonne que l'évêque de Meaux ait abandonné cette marche, qui sembloit si natul'elle. « Je comptois, dit Fénelon, que vous ne « manqueriez pas d'établir avant que de détruire, « et de prouver le vrai avant que de réfuter le « faux, parce que le faux ne se réfute bien que par « la preuve du vrai dans toute son étendue (a). » Bossuet pensoit au contraire, que, dans les coiijonc-
(1) Instruct, sur les états d'oraison ; Préface, 11. 9 ; et livre X, n. 29. Voyez aussi le n. 1*^' des Pièces justificatives de ce III* livre.
(a) Corresp. de Fénelon^ t, VII, p. 365.
LIVRK TROISIÈME. 8r
tures où l*on se trouvoit, il étoit plus convenable et plus pressant, de commencer par la réfutation des erreurs dangereuses qui faisoient chaque jour de nouveaux progrès (i). Dans cette vue, il emploie son premier traité (le seul qu'il ait publié) à exposer et à réfuter en détail les erreurs des nouveaux mystiques. Il leur oppose l'autorité des saintes Écritures , la tradition constante de l'Église, la doctrine et la pratique des saints, particulièrement celle des plus célèbres mystiques, anciens et modernes , même de ceux que les faux mystiques invoquoient avec plus de confiance à l'appui de leurs sentiments. Il s'applique surtout à expliquer la doctrine de saint François de Sales , de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix, sur les points contestés, et à prévenir l'abus qu'on pourroit faire de leur doctrine, en prenant à la rigueur quelques expressions moins exactes, qui ont pu leur échapper.
1 Les différentes parties de cette discussion donnent lieu à Bossuet de citer, en plusieurs endroits de son ouvrage, les écrits de Molinos, de Malaval, du P. Lacombe et de madame Guy on , avec une juste censure de leurs erreurs, qui sont présentées, non comme des erreurs innocentes et excusables,
(i ) Voyez la Lettre de Bossuet à Vépéque de Chartres ^ citée plus haut, p. 4B. - ' i . j.
Doctrine
de Bossuet
sur la nature
de la charité.
82 HISTOIRE DE fiNELON.
mais comme le résultat d'un système subversif de la religion , et très-bien lié dans toutes ses parties.
1 On a vu plus haut, que cette dernière considération avoit paru à Fénelon, dès le principe, un motif suffisant, et même décisif, de refuser son approbation à l'ouvrage de Bossuet ( i ) ; mais la lecture attentive de cet ouvrage lui découvrit bientôt après de nouveaux motifs de ce refus, tirés du fond même de la doctrine (2). Il est certain, en effet, que Bossuet renouveloit, dans son Instruction sur les états cfaraison, quelques opinions particulières qu'il avoit manifestées pendant les conférences dlssy^ et que les représentations des autres commissaires l'avoient obligé à modifier dans les trentequatre articles (3). Il renouveloit surtout, de la manière la plus formelle, son ancienne opinion contre la doctrine du pur amour, généralement admise par les théologiens catholiques , et qui fait consister Xacte de charité dans \ amour de Dieu pour lui-même, sans aucun rapport à notre béa*
(i) Voyea, plus haut, p. a3 et a4-
(a) Voyez principalement, sur ce sujet, l'ouvrage de Fénelon Véritables oppositions entre la doctrine de M, de Meaux et la mienne. [Œuvres de Fénelon, t. V. — Hist. litt. de Fé^ nelon, IT partie, p. aaa, etc.)
(3) Voyez les détails que nous avons donnés, plus haut, sur les conférences d'issy^ liv. II, n. 4a et 43. -— Hist. de Bossuet, t. III, liv. X, n. 8, p. a7i, etc.
LIVaE TROISIÈME. 83
titude. Il attribuoit à saint Thomas, et adoptoit lui-même les , propositions suivantes : « La charité « est l'amour de Dieu , en tant qu'il nous commua nique la béatitude, en tant qu'il en est la cause, « le principe, l'objet, en tant qu'il est notre fin <c dernière.... Ces en tant, que le saint docteur ce repète sans cesse en cette matière, ajoutoit Bos- « suet , sont usités dans l'École pour expliquer a les raisons formelles et précises; en sorte que, « d'aimer Dieu comme nous communiquant sa béa* «c titude, emporte nécessairement que la béatitude « communiquée est, dans l'acte de charité, une rai- «c son formelle d'aimer Dieu, et, par conséquent, <i un motif dont l'exclusion ne peut être qu'une « illusion manifeste. C'est ce qui fait ajouter à ce a saint docteur, i^esiy par impossible y Dieun'étoit « pas tout le bien de rhonime, il ne lui seroit pas a la raison d'aimer^.*. C'est donc une illusion, a d'ôter à l'amour de Dieu le motif de nous rendre c( heureux; et c'est une contradiction manifeste de a dire, d'un coté, avec saint Thomas, qu'on doit «c aimer Dieu , en tant qu'il nous communique la ce béatitude, et de l'autre, exclure la béatitude d'ena tre les motifs de l'amour, puisque la raison d'aide mer ne s'explique pas d'une autre sorte.... C'est a le vœu et la voix commune de toute la nature,... <c qu'on veut être heureux, et qu'on ne peut pas ne
« le pas vouloir, ni s'arracher ce motif dans aucune
84 HISTOIRE DE VÈSEIaON.
' <c des actions que la raison peut produire; en sorte « que c'en est la fin dernière, ainsi qu'on le re- 29. « connoît dans toute TÉcole (i). » Opposition ^ Cette doctrine, comme nous l'avons déjà re-
que rencontre f , » • % i>
celte doctrine. ïï^^rque , etoit contraire a 1 enseignement commun des écoles catholiques; enseignement que Bossuet, malgré toute sa répugnance, n'avoit pu s'empêcher de reconnoître et d'autoriser dans les articles dlssy^ sur les représentations de Fénelon et des autres commissaires. Aussi l'évêque de Chartres, quelque opposé qu'il fût d'ailleurs au livre des Maximes j ne fit pas difficulté d'abandonner ouvertement , sur ce point, le sentiment de Bossuet, pour soutenir celui de Fénelon. « Si M. de Cambrai, disoit l'évê- « que de Chartres {%) dans sa Lettre pastorale du « lojuin 1698, n'avoit voulu établir, sur cela, que « ce qu'un grand nombre de théologiens soutien- « nent, en faisant consister le motif de la charité (( en la bonté infinie de Dieu prise en elle-même, c( et celui de l'espérance en cette même bonté rela- (c tive à nous, comment aurions-nous pensé à lui « faire un crime d'une opinion si commune et si « orthodoxe?... On dispute en théologie pour savoir ce si le motif de la récompense, autrement si la vue « de notre propre bonheur, fait partie du motif
(1) Instr. sur les états d oraison^ liv. X, n. 29. (a) Lettre pastorale de Vé^êque de CJiartres contre le livre des Maximes. {fJEuçres de Fénelon, U YII, p. 1 15 et 129.)
« spécifique ou objet fi>rmel de la charité; ou bien a si elle constitue seulement le motif spécifique et « l'objet formel de l'espérance. Ceux qui soutien* a nent ce dernier, disent que la charité, de sa natf ture, et considérée préciséminat dans l'acte qui lui «r est propre , n'a pour objet ou motif que la bonté «c infinie de Dieu en elle-même , sans aucun rapport «r au bonheur qui nous en doit revenir. Cette opi'- «c mon est très^commune en théologie y et très-ortho* «r doxe. Je l'ai soutenue moi-même ; et je n'ai jacr mais cru y donner la moindre atteinte, en me ce déclarant contre le livre de M. de Cambrai, m
1 Malgré ces oppositions, et les instances réitérées de Fénelon dans la suite de cette controverse, Bossuet persista constamment dans son opinion, ou du moins n'y apporta que de légères modifications , qui ne l'empêchèrent pas d'être abandonné, sur ce point, par le plus grand nombre des théologiens, en France comme à Rome (i). Dans plusieurs écrits, postérieurs à son Instruction sur les états d oraison y il avoue que la bonté absolue de Dieu, sans aucun rapport à nous^ est le motif principal et spécifique de la charité^ et que la béatitude n'en est qu'un mo^//* secondaire ; mais il continue de soutenir, que ce motif secondaire est essentiel à tous nos actesy et inséparable de leur
(i) Hist. Utt, deFénelony p. a3o, etc.
86 HISTOIRE DE FlÉITELOir.,
motif principal et spécifique. Bien plus , non content de regarder le motif de la béatitude comme essentiel à tous nos actes ^ et particulièrement à Vaicte de charité^ il représente l'opinion contraire comme Terreur capitale de Fénelon , et comme le point décisif qui renfermoit la décision du tout. <c le m'attache à ce point , disoit l'é vêque de Meaux <c (l'inséparabilité des motifs primaires et secondaires a de la' charité) , parce que c'est le point décisif. « C'est l'envie de séparer ces motifs que Dieu a a unis y qui vous a fait rechercher tous les prodiges oc que vous trouvez seul dans les suppositions im- « possibles; c'est, dis-je, ce qui vous a fait rechera cher une charité séparée du motif essentiel de la ce béatitude, et de celui de posséder Dieu (i). »
1 Fénelon ne manqua pas de tirer avantage de cette diversité d'opinion entre ses adversaires, dont l'un regardoit comme très^orthodoxe et très^com^ mun en théologie^ un sentiment que l'autre donnoit comme une des principales erreurs du quiétisme, et particulièrement du livre des Maximes. Mais Bossuet croyoit résoudre cette difficulté, en observant que l'évêque de Chartres avoit approuvé l'/zistruction sur les états d^ oraison ^ et que ce prélat, occupé d'autres affaires, n'avoit pu approfondir autant que lui, la question de V inséparabilité des
(i) Œuvres de Bossuet, t. XXIX, p. 6a; t. XXX, p. an et aza.
LITRE TROIfllilffB* 87
motifs primaires et secondaires^ dans l'acte de charité (i),
. \ La persévérance de Bossuet à soutenir une opinion si contraire à l'enseignement universel des théologiens, et à représenter le sentiment de Fénelon, sur ce point, comme l'erreur fondamentale du quiétisme, fit souhaiter à quelques amis de l'archevêque de Cambrai, de voir dénoncer au saintsiége la doctrine de l'évêque de Meaux, sur la na^ ture et les motifs propres de la charité. Plusieurs même conseilloient à Fénelon de faire diversion^ par ce moyen, aux attaques de son adversaire, en l'obligeant lui-même à se mettre sur la défensive. Une lettre de Fénelon à Bossuet, publiée au mois de novembre 1698, nous fait connoitre les raisons qui l'empêchèrent de suivre ce conseil, a Je me suis a contenté, lui dit-il, de vous présenter la nouveauté « de vos opinions. Je n'ai pas cru les devoir dé- «c noncer à l'Église, de peur qu'on ne crût que .<K j'agisse par ressentiment, et contre les jrègles de a la modération, que je vous reproche d'avoir vio* a lées à mon égard (a). »
T Cependant, quoique Fénelon ne jugeât pas convenable de se rendre lui-même dénonciateur
(i) Œwresde Bossuet^ t. XXX, p. a88; t. XLII, p. 81,
(a) OEuvres de Fénelon, t. VIII, p. i85. •— Fie de Féne^ ion y par le marquis, son petit-neveu» p. a8.
Conférence
de Féndon
avec Tarchevê-
que de Paris,
en présence
de madame
de Maintenon.
de Bossuet, les instances réitérées de quelques amis lui firent désirer, dans la suite, que cette dénonciation fût faite par quelque théologien zélé pour la saine doctrine; cette démarche lui sembloit trèspropre à changer tout d'un coup la face de son affaire, en obligeant au moins le Pape à imposer silence aux deux parties (i). Il est en effet assez vraisemblable, que, dans le cas de cette dénonciation , le Pape eût suivi avec empressement le penchant qui le portoit déjà à laisser en suspens les questions agitées avec tant de vivacité, entre deux prélats également dignes d'estime et de' ménagements.
1 Quoi qu'il en soit de cette conjecture, on voit assez par ces détails, combien Fénelon devoit se croire fondé , non-seulement à combattre l'opinion particulière de Bossuet , sur la nature de la cha^ ritéy mais encore à soutenir le livre des Maximes^ que l'évêque de Meaux n'attaquoit avec tant de véhémence, que par suite de ses préjugés contre le sentiment commun des écoles catholiques, sur la nature de cette vertu.
Cependant Fénelon , instruit de la chaleur avec laquelle Bossuet s'élevoit contre son livre, en y mêlant des accusations qui tendoient à faire sus-
(i) Lettres de Fénelon à tabbé de ChanteraCy des i6 et 3 1 janvier, et du 6 février 1699. {Corresp, de Fénelon^ t. X, p. a37, 297 et 3i4.)
pecter sa bonne foi et sa délicatesse dans les procédésy crut que son honneur exigeoit d'abord qu'il se justifiât sur des points si faciles à éclaircir, puisqu'il n'étoit question que de faits. Il prit^ pour y parvenir, la voie la plus courte et la plus simple: ce fut de prier madame de Maintenon de vouloir bien l'entendre en présence de l'archevêque de Paris (i). B II obtint sans peine ce qu'il désiroit; et il fut résolu que cette conférence auroit lieu à Saint-Cyr, en présence du duc de Chevreuse, ami des deux prélats, et parfaitement instruit de tout ce qui s'étoit passé. La veille de la conférence, qui se tint dans les derniers jours du mois de février, Fénelon dressa un Mémoire, dans lequel étoient rassemblés, en forme de questions, les principaux faits sur lesquels il croyoit nécessaire d'instruire madame de Maintenon, et dont il étoit bien assuré que l'archevêque de Paris ne disconviendroit pas. Pour donner à ce prélat le loisir de se les rappeler, il lui envoya le même jour une copie de son mémoire. Le lendemain, Fénelon en fit la lecture, en présence de madame de Maintenon; et l'archevêque de Paris convint de tout sans hésiter. ||
1 La plus grande partie de ce Mémoire a pour objet les faits que nous avons exposés précédem*
(i) Hist, iiitér, de Fénelon, p. 37. — Relation manuscrite sur le quiétisme, par M. Dupuy.
90 HISTOIRE DE FlfKBLOir.
ment, relativement aux conférences d'Issy^ au refus que Fënelon avoit fait d'approuver V Instruction sur les états d'oraison , à la publication du livre des Maximes , à l'approbation que lui avoit donnée l'archevêque de Paris , aussi bien que MM. Pirot et Tronson ; enfin aux raisons qui avoient empêché Fënelon de soumettre cet ouvrage à l'examen de Bossuet(i).
Cette conférence , comme il étoit naturel de le prévoir, jeta l'archevêque de Paris ^ et madame de Maintenon elle-même , dans un grand embarras. Le prélat ne pouvoit contester aucun des faits sur lesquels Fénelon invoquoit son témoignage ; et ces faits rendoient plus sensibles ses variations. D'ail* leurs ce prélat , dont la douceur ressembloit un peu à la foiblesse , étoit entraîné par l'ascendant de Bossuety et embarrassé de justifier sa propre conduite au sujet du livre de Fénelon , depuis qu'il le voyoit si violemment attaqué.
Projet d'un \ Pendant la conférence dont nous venons de par*
nouvel examen j^y y s'^tQÎi; excusé d'avoir approuvé le livre des
du livre ^ '• ^
des Maximes; Maximcs^ en disant qu'il l'avoit lu trop à la hâte Bossuet persiste pQ^p gn porter un jugement irrévocable. Là-dessus,
à exiger ^
de Fénelon oiii convint qu il seroit fait un nouvel examen de cet rétractation, ouvrage, entre les archevêques de Paris et de Cambrai, M. Tronson et M. Pirot. Le Roi lui-même, à qui
(i) Œuvres de Fénelon ^ t. IV , p. io5-iio.
une
LIVRB TROIStàME. 9I
on parla de ce projet, y donna son approbation. Ce fut à cette occasion , que Fénelon rédigea, dans le cours du mois de mars 1697, un nouveau Mé'^ moire j où il exposoit les conditions sans lesquelles il ne croyoit pas pouvoir consentir à ce nouvel examen (i). La principale étoit que Pëvéque de Meaux n'y assisteroit pas, mais qu'on se bomeroit à discuter les remarques qu'il auroit communiquées. Cette condition ne parut pas extraordinaire à l'archevêque de Paris, instruit, comme il l'étoit, des fâcheuses dispositions de Bossuet envers Fénelon. Aussi promit-il d'abord de tenir ferme pour toutes les conditions marquées dans le Mémoire. Mais il fut bientôt obligé de céder à l'ascendant de Bossuet, qui le fit consentir à tenir, dans le palais de l'archevêché, des assemblées particulières, auxquelles Fénelon ne fut pas même invité, si ce n'est après que l'évêque de Meaux, conjointement avec l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres, eut arrêté un jugement sur le livre des Maximes^ et sur la rétractation formelle qu'il falloit exiger de son auteur.
Bossuet avoit paru d'abord se borner à faire rectifier par Fénelon lui-même ce qu'il pouvoit y
(i) Resp. ad Epist, D. archiep. Paris, art. V. {Œuvres y I. V, p. 471.) — Relation manuscrite sur le quiéUsme, par Iff. Dupuy. — - Lettre de Fénelon à M, de Noailles, du 8 juin 1697. (Co/re^/?. t. VII, p. 445.)
ga HISTOIRE Di; FlÊNELON.
avoir d'inexact dans le livre des Maximes des Saints : c'étoit dans cette disposition, qu'il avoit annonce qu^il donnerait en secret ses remarques à Fénelon, comme à son intime û/w« (i); mais, depuis qu'il se voyoit secondé par l'opinion publique , il ne dissimuloit plus son intention d'arracher à Fé* nelon une rétractation absolue.
1 II est vrai que madame de Maintenon (jx)y l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres ne pouvoient se résoudre à abandonner entièrement l'ar* chevêque de Cambrai , toujours défendu dans leur cœur, par l'opinion de sa vertu , et par la conviction qu'ils avoient de la pureté de ses intentions. Dans tous les entretiens qu'il avoit avec eux, il les séduisoit par la candeur de son langage, et par les explications plus ou moins spécieuses qu'il donnoit, ou qu'il offroit ; et l'archevêque de Paris en particulier, toujours ami de la paix, se flattoit d'amener Bossuet à se contenter de ses explications. Mais Bossuet trouvoit ces explications , ou peu sincères, ou
(i) Lettre de Fénelon à M. de Nouilles, du 8 juin 1697. (Corresp. t. Ylly p. 444*) — Réponse à la Relation. OEuureSj
t.YI,p,478- (a) Les détails contenus dans cet alinéa sont tirés de
V Histoire de Bossuet (liv. X, n. x3, p. 3oo.) Le cardinal de
Bausset les avoit un peu abrégés , et placés un peu plus bas
dans les précédentes éditions de V Histoire de Fénelon, (T. II,
p. 63.) (ÉniT.)
LIVR£ TROISIÈAIE. ^5
insuffisantes. Il disoit aux deux prélats (i) : a Je « vous rends responsables de la division que vous « allez faire éclater dans l'épiscopat. Prenez le parti « qui vous plaira ; pour moi , je vous déclare que « j'élèverai ma voix jusqu'au ciel, contre ces erreurs « que vous ne pouvez plus ignorer. J'en porterai mes « plaintes jusqu'à Rome, et par toute la terre; et il « ne sera pas dit que la cause de Dieu sera ainsi « abandonnée. Fussé-je le seul , j'entreprendrai la « chose, dans la connoissance que Dieu me donne ce du péril des âmes, et dans la confiance où je suis a qu'il ne m'abandonnera, ni moi, ni son Église, « mais que la vérité triomphera, et que l'erreur sera « confondue.»
Cependant trois mois s'étoient déjà écoulés ; et Féneloo sounei Bossuet n'avoit point encore communiqué à Féne- . *" ^^^ Ion ces remarques annoncées et attendues depuis si de son livre, longtemps. L'archevêque de Cambrai prit alors le ^^^ '^'' parti de soumettre son livre au jugement du Pape, par une lettre du 27 avril 1697 (2). || Après un court exposé des raisons qui l'ont engagé à composer ce livre, il témoigne, dans cette lettre, son adhésion sincère aux articles dlssy, et aux censures que plusieurs illustres prélats ont faites des écrits de madame Guy on. Il montre surtout la plus vive
(i) Journal de tahbé Ledieu,
(2) Corresp. deFénelon^ t. VU, p. 407, etc.
horreur pour la doctrine abominable du quiétisnœ et pour les erreurs de Molinos^ solennellement proscrites par le saint^siége. Il désavoue en particulier, de la manière la plus formelle, quelques principes de la nouvelle spiritualité, qu'on Taccusoit de reproduire ou de favoriser dans le livre des Maximes. Enfin, // soumet, du fond du cœur y son ouvrage et ses explications au jugement de la sainte Eglise romaine^ la mère et la maîtresse de toutes les autres. Il est impossible de lire cette lettre, aussi bien que les autres explications don* nées depuis par Fénelon, sans être convaincu que^ dès Torigine comme dans la suite de cette controverse, il a toujours été infiniment éloigné d'entendre à la rigueur les propositions de son livre, qui furent depuis jugées dignes de censure. || Au reste^ quelque désir qu^il eût de voir le saint-siége saisi du jugement de cette affaire, il ne se détermina à prendre ce parti, qu'avec l'autorisation du Roi (i), et après avoir fait mettre sous les yeux de ce prince, par le duc de Beauvilliers, le modèle de la lettre qu'il se proposoit d'écrire à Sa Sainteté.
1 II paroît que Louis XIV avoit d'abord éprouvé quelque répugnance à autoriser cette démarche de Fénelon, dans la crainte de donner trop d'éclat à
(i) Lettre du duc de Beamilliers à Fénelon y du 16 avril 1697. {Corresp. de Fénelon, *• yU> P* 4o3.)
une controverse dont Fissue lui paroissoit douteuse, et qu'il eût dé^ré assoupir dès le principe, au moyen de quelques explications entre les deux prélats (i). C'est du moins ce qui paroît résulter d'un article du Journal de F abbé LedieUj secrétaire de Bossuet. « Après la publication du livre des Maximes des a Saints, dit-il, quelque bruit qui s'élevât contre cette « nouvelle doctrine, le Roi demeura incertain et «f irrésolu sur le parti qu'il avoit à prendre; et ce a fiit M. de Meaux qui détermina Sa Majesté à de- « mander et à poursuivre la condamnation de ce « livre, après qu'il lui eut expliqué en particulier « tous les faux principes de cet ouvrage , et les con- « séquences qu'il y en avoit à craindre ; ajoutant « qu'il lui répondoit du succès, et que la condam- « nation étoit immanquable. »
La démarche de Fénelon, qui paroissoit devoir saisir le saint-siége du jugement de toute l'affaire, n'avoit point ralenti l'activité de Bossuet ; Il il n'en persista pas moins à se déclarer hautement contre la doctrine de l'archevêque de Cambrai, et à continuer, avec l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres, les conférences déjà commencées à l'arche* véché, pour l'examen du livre des Majcimes. «Ces a conférences , dit l'abbé Ledieu , avoient lieu trois « ou quatre fois par semaine, dépuis trois heures
(i) MisU de Bossuet f liv.X, ii. xS^ p. 3oa«
Gonférenoes
à Tarchevéché
de Paris,
pour rexamen
da livre.
96 HISTOIA£ DE FENELON.
« jusqu'à six, en présence de M. de Paris, de M. de (c Chartres, dé M. de Meaux , de M. de Beaufort «(grand vicaire de Paris), et de M. Pirot ; elles a durèrent plus de deux mois (i). Il »
Il semble que Fénelon ayant porté à Rome la décision de cette controverse, avec le consentement et l'approbation du Roi , ayant en même temps pris l'engagement formel de se soumettre au jugement qui interviendroit, auroit pu se dispenser de répondre à toutes les interpellations de Bossuet. Il eût peut-être évité, par ce moyen, des discussions personnelles, dont on sut profiter pour achever de le perdre entièrement dans l'esprit du Roi et de madame de Maintenon. || Mais la véhémence avec laquelle Bossuet continuoit de s'expliquer, et l'influence qu'elle exerçoit naturellement sur l'opinion publique, aussi bien que sur les prélats et les autres ecclésiastiques , réunis dans les conférences de l'archevêché, persuadèrent à Fénelon qu'il ne pouvoit se dispenser, dans les circonstances, de donner à ses adversaires tous les éclaircissements qu'ils pouvoient désirer sur ses véritables sentiments, et sur les propositions de son livre , qui pouvoient donner lieu à quelques difficultés. Il D'ailleurs, un
(1) Journal de l'abbé Ledieu. Ce passage est cité par le cardinal de Bausset, dans V Histoire de Bossuet . (T. III, p. 3oa.)
désir estimable de conciliation , et la conviction pleine et entière où ëtoit Fcnelon, qu'il lui suffiroit d'expliquer a ses collègues ses véritables sentiments, pour calmer leurs inquiétudes , lui persuadèrent qu'il parviendroit à un but si désirable, en soumettant de nouveau son livre à l'examen des théologiens les plus exacts et les plus éclairés. Ce fut cette disposition qu'il crut devoir communiquer à Louis XIV, dans une lettre du 1 1 mai 1 697 (i ). « Il y a trois mois et demi, dit Fénelon au Roi, « qu'on me fait attendre les remarques de M. de « Meaux ; il m'avoit fait promettre qu'il ne lesmon- « treroit qu'à moi, et tout au plus à MM. de Paris <c et de Chartres. Cependant il les a communiquées « à diverses autres personnes : pour moi, je n'ai pu « jusqu'ici les obtenir.
« H Voilà ce qui fait , Sire, que l'examen que je « dois laisser faire à M. l'archevêque de Paris, a M. Tronson et M. Pirot, n'est pas encore com-
« mencé Je veux, de tout mon cœur, recom-
« mencer avec eux l'examen de mon livre ; c'est « avec plaisir que je profiterai de leurs lumières, « pour changer ou expliquer les choses que je re- « connoîtrai avec eux avoir besoin de changement a ou d'explication. || » 3^
Dans le moment même oîi Fénelon écrivoit cette Madame
de la Maisunfort
(i) Corresp. de Fénelon, t. VII , p. 4aS.
98 HISTOIRE D£ FëNëLON.
et deux autres lettre, il se passoit à Saint-Cyr une scèuey qui dut religieuses |g confirmer de plus eu plus dans l'idée, qu'on
sont renvoyées * ^ * ^ ^ *
de Saint-Cyr. étoit parvenu à le décréditer entièrement dans l'esprit du Roi et de madame de Maintenon (1). On renvoya de ce monastère trois des religieuses qu'on soupçonnoit être les plus attachées à la doctrine de Fénelon. Louis XFV, pour manifester hautement son oppositiop à toutes les nouveautés, se rendit luimême à Saint-Cyr, et déclara, devant toute la communauté assemblée, qu'il ne souffriroit jamais que ces religieuses rentrassent dans la maison. Il s'exprima même d'une manière qui montra jusqu'à quel point il étoit prévenu et indisposé contre madame Guy on et ses partisans.
Parmi ces religieuses , étoit madame dé la Maisonfort , dont nous avons déjà parlé, et pour qui madame de Maintenon avoit eu longtemps une prédilection si particulière. On lui laissa la liberté de choisir le diocèse où elle préféreroit de se retirer; elle demanda et obtint d'être placée à Meaux , sous la direction de Bossuet. On a vu qu'elle avoit déjà eu avec lui une correspondance assez suivie (a). Elle n'eut qu'à se louer, sous tous les rapports, de l'intérêt paternel , de l'indulgence et du zèle qu'il
(i) Cet événement est rapporté avec plus de détail dans un des avertissements que madame de la Mainsonfort a joints à sa correspondance avec Bossuet; p. 98, etc. (Édit.)
(a) T# I", p. 45o> etc.
mit à adoucir ses peines. Madame de la Maisoufort elle-même, dans un avertissement qu'elle a mis en tête de sa correspondance avec Bossuet, nous apprend qu'après la mort de ce prélat, Fénelon désira d'être instruit en détail de toute la conduite de ce prélat en cette circonstance ; c'est à Fénelon lui*même que madame de la Maisonfort en adresse le récit ; ainsi ce témoignage ne petit être suspect. On y voit les détails les plus touchants, de la bonté assidue avec laquelle Bossuet s'arrachoit à ses études et à ses occupations de tous les genres, pour répandre des consolations dans le cœur d'une simple religieuse, malheureuse et affligée. Elle rapporte que Bossuet lui disoit : « C'est la grande « mode de trouver beaucoup d'esprit à M. de Cam- « brai ; on a raison ; il brille d'esprit , il est tout « esprit ; il en a bien plus que moi (i). » Mais ce qu'il y a d'assez remarquable, c'est que dans ses pratiques de piété, et dans la direction de sa conscience, Bossuet ne changea rien absolument à la méthode que Fénelon lui avoit prescrite.
Dans le temps même où l'on renvoyoit de Saint- Le duc Cyr les religieuses soupçonnées d'être trop préve- *** Beauviihers
•^ ^ . est menace de
nues pour la doctrine de Fénelon, le plus cher, perdre sa place; le plus respectable de ses amis étoit exposé à un ^^ conseils
, * 111 deM. Tronson.
violent orage; la correspondance de madame de ( i) Lettres de Bossuet à madame de la Maisonfort; p. 1 1 4 •
lOO HISTOIRE DE FENELON.
Malntenon avec M. de Noailles ne permet pas de douter qu'elle n'eût alors le projet de faire renvoyer le duc de Beauvilliers. Une lettre de celui-ci à M. Tronson ne laisse aucune incertitude à cet égard; il lui écrivoit (i) : « On cherche, Monsieur, « à me faire chasser d'ici ; et on y parviendra, si mate dame de Mai ntenon continue dans l'opposition ou « elle est pour moi. Je ne sens rien qui la mérite; fc et je crois que Dieu demande de moi que je ne « sorte point de l'état où il m'a mis, sans avoir fait c< de ma part ce qui se peut. Je vous prie, Mon- « sieur, d'engager M. l'évêque de Chartres h se trouce ver au séminaire mercredi 17 de ce mois, à quatre a heures après midi; je m'y rendrai, et l'entretien- « drai une heure à cœur ouvert, ou devant vous, a ou seul, comme il l'aimera mieux. On ne peut « être à vous, Monsieur, plus tendrement, ni plus (c absolument que j'y suis.
a Le du6 DE Beauvilliers.
« P. S. Jamais intrigue de cour n'a été plus « étendue, ni plus forte contre un particulier, que <c celle qui est contre moi. On ne va pas moins « qu'à dire, qu'il est terrible de voir leis princes en- « tre les mains de gens d'une religion nouvelle. »
Cette lettre accabla de douleur M. Tronson,
(1) Lettre du duc de Beamilliers à M. Tronson, du i5 avril 1697. (Corresp, deFénelon, t. VU, p. 399.)
moins encore peut-être pour l'intérêt personnel du duc de Beauvilliers , auquel il étoit si tendrement dévoué, que pour celui de la religion même, dont le duc de Beauvilliers offroit à la cour le plus respectable modèle. M. Tronson lui répondit (i) , <^ que dans l'état où étoient les choses, et dans les « suites fâcheuses qui étoient à craindre, s'il ne s'a- <c gissoit, pour les prévenir, que de condamner les ce erreurs queiesévêques a voient condamnées dans « les livres de madame Guyon , il ne croyoit pas «que ni lui ni M. l'archevêque de Cambrai en dus- « sent faire aucune difficulté; qu'ils ne pouvoient « pas même, en conscience, refuser de faire cette « démarche, qui paroissoit nécessaire pour guérir a les soupçons que le public avoit formés. » Le duc de Beauvilliers suivit ce sage conseil, et écrivit à madame de Maintenon une lettre, entièrement conforme aux idées de M. ïronson (2).
Il Le même jour où celui-ci adressoit au duc de Beauvilliers la lettre que nous venons de citer, il écrivoit, dans le même esprit, à l'archevêque de Cambrai (3). « Après avoir fait beaucoup de réflexions « sur les soupçons que le public a formés contre
(1) Lettre de Mi Tronson au duc de Beauvilliers , du 16 avril 1697. [Ibid, p. 400.)
(2) Lettre du 17 avril 1697. [Ibid, p. l\o!\,)
(3) Ibid, p. 402.
lOa HISTOIRE DE FÈTXEhON.
a YouSy sur les suites qu'on en doit craindre, et « surtout sur le scandale qui en peut arriver; je ce ne puis m'empêcher de vous dire que, dans l'état (c où sont les choses, je ne crois pas que vous puisce siez en conscience vous dispenser de condamner a les livres de madame Guyon, comme contenant « les erreurs que les évêques ont censurées. Il Je a prends trop de part à yos véritables intérêts , ce pour ne pas vous proposer le seul moyen qui me c( paroît capable de remédier à tous les maux que « l'on craint. M. l'évêque de Chartres a vu votre a lettre (au Pape). Quoiqu'il approuve fort votre a soumission au Pape, lui et moi aurions souhaite, a pour l'amitié que nous avons pour vous, et même « cru nécessaire pour le bien de la paix, qu'elle fût a accompagnée d'un désaveu, ou d'une explica- « tion des choses qu'on trouve à redire dans voire « livre. »
\ On ne peut douter que Fénelon n'ait suivi les sages avis de M. Tronson , sur les deux points dont il est ici question; car on a vu plus haut (i) que, dans sa lettre au Pape, il s'étoit expliqué de la ma* nière la plus formelle contre les écrits de madame Guyon, censurés par les évêques, et contre les mauvais sens dont plusieurs passages du livre des Maximes sembloient susceptibles.
(i) Ci-dessns, p. 98, etc.