LIVRE TROISlicMR. fo
I/archevêque de Paris étoit toujours port^, par siiuatlon son caractère, aux voies de douceur et de concilia* embarrassante
1, .11 . . , . , , „. de l'archevêque
tion ; d ailleurs, sa position etoit devenue délicate ^^ jf„^ et difficile. 11 avoit approuve le livre de Fénelon j eideFénelon. ill'avoit jugé correct et utile ; il étoit au moins certain qu'il n'y avoït pas observé les erreurs monstrueuses que Bossuet reprochoit à cet ouvrage, puisque, après l'avoir lu, l'avoir gardé pendant trois semaines, avoir indiqué et obtenu tous les changements qui lui avoient semblé nécessaires, il en avoit autorisé l'impression, en désirant seulement qu'il ne parût qu'après celui de Bossuet. C'est ce qui lui faisoit souhaiter vivement de prévenir le scandale d'une controverse publique. Il écrivoit à Fénelon, le 29 mars 1697 (1) ; « Je ne vous « dis pas de vous livrer entièrement à M. de Meaux, « mais seulement de faire usage de ses remarques. a Je ferai , tant que je pourrai , le personnage de c( médiateur; mais il faut que vous m'aidiez pour (c cela , et que vous en fassiez plus que dans un au- « tre temps, parce que vous n'avez pas présentement ce affaire seulement à M. de Meaux, mais au pute blic , mais à une foule inconcevable de docteurs, « de prêtres, de religieux, et de toute espèce de con- « dition. »
Fénelon ne demandoit pas mieux que de mettre
(i) Corresp, de Fénelon^ t. VII, p. 388.
]o4 HISTOIRE DE FiÉJSELON.
à profit les remai'ques de Bossuet^ û elles lui paroissoient fondées; mais Bossuet difïeroit toujours de les lui communiquer; il vouloit le forcera une véritable rétractation. C'étoit pour y parvenir, qu'il avoit proposé à l'archevêque de Paris et à Tévêque de Chartres, de s'assembler tous les trois pour examiner le livre de Fénelon, en extraire les propositions dignes de censure, et attacher à chacune de ces propositions les qualifications dont elle étoit s^usceptible. Ce ne fut que lorsque cet examen et cette espèce de jugement eût été arrêté et conclu entre les trois prélats, dans leurs assemblées particulières, qu'on invita Fénelon à s'y réunir, en leur donnant le nom de simples conférences ( i ),
Sa position devenoit chaque jour plus difficile. En refusant de se rendre à l'invitation de ses collègues , Il il s'exposoit à augmenter leurs préjugés contre lui, et à confirmer les soupçons déjà répandus dans le public contre sa doctrine (2). Il D'un autre
(i) Voyez les Lettres de Bossuet à son neveu ^ des i5, aa, 29 avril et 6 mai 1697. [OEiwres de Bossuet ^ t. XL, p« 3o3, etc.)
(2) Le cardinal de Bausset supposoit, en cet endroit, que Fénelon, en refusant de se rendre aux Conférences, « achet voit de se perdre dans Tesprit du Roi et de madame de « Maintenon. » Ceci n'est pas exact; car on a vu plus haut (n. i3), et le cardinal de Bausset lui-même reconnoît un peu plus bas (n. 39, etc.), que le Roi et madame de Maintenon, aussi bien que plusieurs amis communs des deux prélats,
coté, il ne pouvôit reconnoître pour juges d'un livre qu'il avoit déjà soumis au jugement du Pape, leur supérieur commun, des collègues à qui les lois canoniques et civiles, ni la discipline ecclésiastique éta* blie en France, ne donnoient aucune juridiction sur lui. Mais, au lieu de s'en tenir à ce moyen de défense, il s'abandonna trop facilement au désir et à l'espérance d'expliquer ou de justifier ce qui pouvoit paroître obscur ou équivoque dans son livre (i).
11 avoit déjà donné , dans sa lettre au Pape, quel- Ex|*Hcations ques explications sur les principales difficultés qu'on <*onnees lui avoit opposées. Il avoit écrit à Bossuet lui-même, à sou livre; pour lui rappeler tout ce qui s'étoit passé à l'époque P™J** ^'""*
* * * * ^ * * * nouvelle édition.
des conférences d'Issy, les raisons de convenance personnelle qui ne lui avoient pas permis d'approuver son Instruction sur les états (f oraison , et la loi qu'on lui avoit imposée de faire connoîlre au public ses véritables sentiments sur les points controversés (a). H fînissoit sa lettre à Bossuet, en ces termes : « Vous pouvez voir, Monseigneur, que je a ne suis capable ni de duplicité, ni de politique ti-
étoient persuadés que Fénelon ne pouvoit , dans ces circonstances, soumettre son livre à l'examen de Bossuet. (Édit.)
(i) Voyez, à ce sujet , VHist, littér. de Féneloiiy F* partie, p. 38, etc.
(a) Lettre h Bossuet ^ du 9 février 1697. [Corresp, de Fé* nehny t. \1I , p. 359.}
lo6 HISTOIBE DE F^NELON.
« mide. Quoique je craigne plus que la mort tout «( ce qui ressent la hauteur , j'espère que Dieu ne a m'abandonnera pas, et qu'en gardant les règles a d'humilité et de patience avec celles de fermeté y <x je ne ferai rien de foible ni de bas. Jugez par là tf de ma sincérité dans les assurances que je vous « donne ; c'est à vous à régler la manière dont nous a vivrons ensemble : celle qui me donnera les moyens « de vous voir, de vous écouter, de vous consulter, d et de vous respecter autant que jamais, est la plus (c conforme à mes souhaits et à mes inclinations ( i ). » Fénelon s'étoit flatté de ramener plus facilement l'évéque de Chartres ; il savoit que ce prélat ne partageoit pas toutes les opinions de Bossuet, sur le fond même de cette controverse (îi). Mais l'évéque de Chartres croyoit que Fénelon, en exaltant la charité, avoit trop affoibli l'espérance. Ce fut sur ce point qu'il chercha à rassurer ce prélat, par une lettre du mois d'avril 1697, dont il parut d'abord assez satisfait (3). Il alla plus loin; il s'engagea, vers le même temps , à donner une nouvelle édition de son livre, dans laquelle il ajouteroit des explications encore plus détaillées.
(i) Corresp» de Fénelon, t VII, p. 37a.
(a) Ci- dessus, n. 29,
(3) 1^* Réponse de M, Varchevêque de Cambrai aux diffir cuites de M. Vévéque de Chartres, [OEuvres de Fénelon ^ t. IV, p. 119, etc.)
^Nous avons sous les yeux le travail relatif au projet de cette nouvelle édition j dont il est souvent question, à cette époque, dans la Correspondance de Fénelonj et dans plusieurs écrits postérieurs (i). Ce travail consiste dans un grand nombre d'additions et de corrections , qui dévoient être intercalées dans le texte du livre des Maximes^ pour expliquer ou modifier les passages qui excitoient de plus fortes réclamations. Cette nouvelle édition devoit être précédée ai un Eclaircissement ^ destiné à expliquer l'étendue précise du système développé dans^ le livre des Maximes y sur l'état habituel du pur amour (a). Pour satisfaire plus sûrement aux réclamations, et pour mettre dans un plus grand jour la pureté de ses intentions, Fénelon se proposoit de soumettre au Pape la nouvelle édition, avant de la publier (3). Mais plusieurs fâcheux incidents, et surtout les discussions publiques auxquelles donna lieu , bientôt après , la Déclaration des trois pré^ lats , empêchèrent l'exécution de ce projet, auquel
(i) Lettre de Fénelon à M, de Noailles , du 8 juin 1697. [Corresp. t. VII, p. 447-) — Réponse de V archevêque de Cambrai aux difficultés de M. de Paris, juillet 1697; i'® Difficulté. [Œuvres, t. IV, p. i53.) — - Réponse à la Re-^ lation , n, 79. (T. VI.) ^ Réponse aux Remarques , n. i3. (T. VIL)
(a) Hist, littér, de Fénelon, p. 58, n. 6.
(3) Réponse à la Relation, et Réponse aux Rem.; ubi 9upra,
Io8 HISTOIRE DE F^NELOW.
Fénelou paroît avoir depuis entièrement renoncé. De là vient que le travail relatif à ce projet est reste incomplet, surtout dans les derniers articles du livre. Il en est de même de V Éclaircissement , qui de voit faire la première partie de l'ouvrage, dans l'édition i^vo]eX,ée\ cet Eclaircissement y dont nous avons sous les yeux une copie, revue et corrigée par Fënelon lui-même, est loin d'être achevé ; la seconde des trois parties dont il devoit se composer, manque absolument.
^11 est sans doute à regretter que les circonstances n'aient pas permis à Fénelon d'achever ce travail, et de terminer ainsi la controverse , d'une manière si pacifique, et si propre à dissiper tous les orages que la publication de son livre avoit excités contre sa doctrine. Mais, quelque imparfait que soit ce travail, on peut le regarder comme un des plus précieux monuments de la controverse du quiétisme. La manière dont Fénelon y explique les articles de son livre, qui avoient donné lieu à de plus grandes difficultés, est exactement conforme aux explications qu'il a développées depuis, beaucoup plus longuement, dans un grand nombre d'écrits. Ces explications données dès l'origine de la controverse, et avant les éclats publics dont elle fut l'occasion , mettent dans un* nouveau jour la pureté des intentions de Fénelon, et le sens orthodoxe qu'il attachoit à celles de ses propositions qui s'écartoient
LiVfiE TROISIEME. Î09
davantage de la rigueur du langage théologique (i). ^^
Quelque satisfaisantes que parussent les explîca- Variations tions de Tarchevêque de Cambrai, Tevêque de Char- , *crT"^très pensa d'abord qu'un désaveu pur et simple, de situation pénible sa part, étoit nécessaire dans les circonstances. « Les « efforts que j'ai faits, mon cher prélat, écrivoît-il à a Féneion, le 28 mai 1697 (2), pour obtenir de vous te ce que j 'a vois l'honneur de vous dire hier, n'ont ff point été un effort de mon envie de vaincre... « Le crédit que votre livre donne, contre votre « intention, au quiétisme de nos jours, m'effraye et « m'afflige plus que je ne puis vous dire. Les Quié- « tistes iront plus loin, malgré vos expressions et vos « exceptions les plus formelles; ils sauront bien tirer a de votre livre d'étranges conséquences, et celles o même que votre piété a rejetées avec horreur. Si « vous soutenez ce livre par des explications, on le a tiendra bon, utile, sain dans la doctrine; on le réima primera; on accusera de peu d'intelligence, ou de « mauvaise intention, tous ceux qui le condamne- « ront. Ainsi, il aura cours; les ennemis de la vérité « en triompheront; ils feront par là des dommages « infinis. Pardonnez à ma tendresse; elle est toujours « avec mon respect ordinaire, et sans intérêt. »
(i) Voyez, ci-après, au n.II des Pièces justificatives Ae ce troisième livre, de plus amples détails, sur ce projet dune nouveUe édition du livre des Maximes.
(a) Corresp, de Fénehn, t. VIÏ, p. 4^*
IlO HISTOIHE D£ FÉNKLON.
H On verra bientôt ( i) que de nouvelles réflexions inspirèrent depuis à Tévêque de Chartres des dispositions plus modérées, et lui firent penser qu'une simple explication du livre, sans aucune rétractation, suffiroit pour apaiser les réclamations qu'il avoit excitées. Il Ce prélat, naturellement doux et conciliant, avoit souvent de la peine à se défendre de la candeur avec laquelle Fénelon se prêtoit à toutes les explications qu'on pou voit désirer de lui. Toutes tes fois qu'il discutoit avec Fénelon, il revenoit à Fénelon; mais son extrême prévention contre madame Guyon, et l'ascendant de Bossuet , le reploiigeoient bientôt dans de nouvelles incertitudes.
Fénelon paroissoit encore plus redouter ces variations de l'évêque de Chartres, que toute la véhémence de Bossuet. On peut juger combien il lui étoit difficile d'arriver à un résultat satisfaisant, dans une discussion où il avoit à combattre Bossuet, qui se refusoit à toute explication; l'évêque de Chartres, qui cousentoit à des explications, mais qui ne pou voit se fixer entièrement sur celles qu'il jugeoit nécessaires; et l'archevêque de Paris, qui redoutoit par timidité toutes les discussions, et que sa timidité même ramenoit aux discussions, parce qu'il lui étoit impossible de résister à Bossuet. Une lettre de Fénelon à M. Hébert, curé de Versailles,
(i) Ci-après, n, 5i.
écrite vers la fin du mois de juillet 1697, peut donner une idée de la situation pénible où il se trouvoit, au milieu de toutes ces contradictions dans les caractères 9 souvent plus difficiles à concilier que les contradictions mêmes dans les choses. « Je vous c( envoie, Monsieur (i), une lettre que vous pouvez ce montrer à M. l'évêque de Chartres, si M. de Beaua villiers et M. Tronson le jugent à propos. Je ne tf puis être en peine que de sa fermeté à demeurer « dans un même projet. Je l'ai vu si souvent chana ger, que je ne peux plus m'arrêter à ses proposiez tions. Il n'a tenu qu'à lui, depuis six mois, que «nous ne fissions dès le pi^emier jour, sans scanu dale, ce qu'il propose maintenant; et après l'avoir c( souvent proposé, il Ta rejeté toutes les fois qu'il « a été question de conclure. On ne fait que me a ta ter, pour m'en traîner peu à peu, et pour m'en* a gager vers les autres, sans engager jamais les au« « très vers moi. D'ailleurs, je ne connois plus M. de a Chartres : il n'hésite jamais, il ne doute de rien ; « il ne défère plus à ses anciens amis, qui avoient « autrefois toute sa confiance. Il me paroit réservé, « mystérieux, livré à des conseils qui l'aigrissent, a qui le remplissent de défiance, et qui lui font rea jeter tous les tempéraments raisonnables , afin a qu'il me jette dans les dernières extrémités. S'il « vouloit bien prendre M. Tronson pour notre vé-
(1) Corresp, de Fénelon^ t. VU, p. 5î3.
lia HISTOIRE DE FÉNELON.
et ritable et secret médiateur, nous ne serions bien- « tôt, lui et moi, qu'un cœur et une «ime. Pour « mon cœur, il est encore tout entier à son égard; « et je me sentirois dès demain plus tendre et plus « ouvert pour lui que je ne l'ai jamais été. Pour a M. de Meaux, je ne saurois m'y fier : il n'y au- « roit à le faire, ni bienséance, ni sûreté. Mais je « n'ai aucun fiel; et le lendemain que l'affaire se- « roit finie , je ferois toutes les avances les plus « honnêtes pour bien vivre avec lui, et pour édigg « fier le public. »
Féuelon ]Bossuet,à peu près assuré du concours de l'évê-
^conférences ^"^ ^® Chartres, ne se pressoit point d'envoyer à deTarchevéché Féuelon CCS remarques promises depuis si longtemps. Il savoit qu'elles dévoient entrer dans l'examen que Ton devoit faire du livre des Maximes^ et que l'archevêque de Paris , M. Tronson et M. Pirot seroient seuls admis à cet exathen. Car Fénelon avoit établi, pour première condition , l'exclusion de Bossuet. « M. de Noailles et le Roi lui-même « avoient paru en sentir la justice et la conve- « nànce. Elle ne venoit pas , ajoutoit Fénelon , <c d'aucun ressentiment, mais de la fâcheuse néces- « site où Bossuet l'avoit réduit, de n'avoir plus rien ff à traiter avec lui , après la conduite qu'il avoit o tenue à son égard depuis plusieurs années (i). »
(i) Lettre de Fénelon à M, de Noailles, du 8 juin 1697. Corresp, t. VII, p. 443.
Mais Bossuet, comme on l'a vu, avoit trouvé le moyen de se rendre maître de cet examen, malgré Fénelon. « Il avoit d'abord annoncé qu'il ne com- « muniqueroit ses remarques qu'à Fénelon, comme a à un ami; ensuite, il ajouta qu'il les montreroit « à rarchevêque de Paris et à l'évêque de Chartres ; « et il se servit de ce prétexte, pour former insensi- « blement ces assemblées (dont nous avons parlé), « que l'archevêque de Paris crut devoir laisser tenir, « pour avoir égard à la nécessité du temps, et qui « finirent par donner une étrange scène au pu- « blic (i). »
Il en résulta que Fénèlon, qui devoit d'abord avoir seul connoissance des remarques de Bossuet, fut le seul à qui il n'en donna point communication ; et que Fénelon , après avoir exclu Bossuet de l'examen de son livre, fut lui-même exclu de cet examen.
Mais lorsque Bossuet eut observé que cette manière de prononcer sur la doctrine, pouvoit blesser tout le corps épiscopal , il proposa d'inviter Fénelon à assister lui-même à ces assemblées, auxquelles on affecta de donner le nom de conférences» Mais ce ne fut , comme oh le voit par sa correspondance avec son neveu (2) , que lorsque les trois prélats eu-
(i) Lettre de Fénelon à M. de Noailles, ubi supra, p. /|44- (2) Lettres de Bossuet à son neveu, des 29 avril et 6 mai 1697. [Œuvres de BossUet , t. XL.)
Il4 HIST01fl£ DE FEJNELON.
renta/réïe leur jugement sur les propositions dignes de censure^ sur les qualifications précises qu'elles dévoient recevoir, et sur la satisfaction que Fénelon devoit à X Église par une rétractation formelle. Il est donc assez sensible, que Fénelon n'avoit ét^ invité à ces conférences, que pour être interrogé sur son livre, par des prélats dont l'opinion étoit déjà arrêtée, qui n'avoient aucune juridiction sur lui, et qui prétendoient le soumettre à leur censure^ On ne peut en effet en douter, en lisant le Mé^ moire que Bossuet remit à l'archevêque de Paris, le i5 juillet 1697, pour être communiqué à Fénelon (1). Nous avons la copie originale de ce mémoire^ avec des additions et des corrections de la main de Bossuet. Il faut convenir, en le lisant, quil n'étoit pas propre à disposer Fénelon à reconnoître Bossuet pour son juge, quand même il y eût été aussi porté qu'il en étoit éloigné. Bossuet y articuloit, en termes formels, que « les trois prélats étoient inc( dispensablement obligés de parler, à moins de ce vouloir que toute l'Église ne leur imputât cette a matwaise doctrine (celle du livre de Fénelon), « et de se déclarer prévaricateurs de leur mi- « nistère ; que, sans cela, ils seroient exposés à èlve ce enveloppés dans la condamnation d'un livre qui « a scandalisé toute V Eglise Que c'est par
(i) Œupres de Bossuet, t. XXVIII, p. 378 , etc.
c( cette raison^ qu'ils ont rédigé par écrit les propo- « sitions qu'ils ont jugées dignes de censure. (Bos- « suet les portoit à quarante-huit , et il les repré- « sentoit en grande partie comme autant d erreurs a dans la foi ; et un très-grand nombre d'autres « comme contraires à la foi ^ induisant tout lequié- « tisme, des choses abominables ^ des consé" «f quences affreuses^ désavouées à la vérité par a l'auteur, mais dont il posoit le principe : qu'on « ne pouvoit donc pallier une doctrine mauvaise a par elle-même^ odieuse^ inexcusable^ et qui foi" « soit horreur.) Il finissoit par accuser Fénelon, a d'avoir supposé^ tronqué^ altéré^ probablement €( sans mauvais dessein, e^^m à contre^sens^ plus c< de dix ou douze passages de saint François de « Sales ; et il concluoit que tout le livre des « Maximes rCétoity depuis le commencement jus^ « quà la fin y qu^une apologie cachée du quié- « tisme (i). ».
Toutes les protestations de tendresse que Bossuet mêloit à ce langage si véhément, achevèrent d'aigrir Fénelon , parce qu'il croyoit y apercevoir un défaut de sincérité, dont la franchise de son carac-
(i) On verra plus bas, n. 59, que le reproche de falsification étoit uniquement fondé sur quelques citations ' des Entretiens de saint François de Sales^ faites par Fénelon, d'après une édition peu correcte, dont l'authenticité ne lui paroissoit pas douteuse. (Ébit.)
Il6 HISTOIRE DE FÉNELOINV
tère s'indignoit. « Il nous est dur, disoit Bossuet, « dans son Mémoire (i), de parler ainsi du cher « auteur à lui-même, d^un artii si accouturrié à a entendre ma voix, comme fétois de ma part « si accoutumé à ^ entendre la sienne. Dieu, sous « les yeux de qui j'écris , sait avec quel gémisse- « ment je lui ai porté ma triste plainte, sur ce « qiiun ami de tant d'années me juge indigne de <c traiter avec lui , moi qui rCai jamais éle\fé ma
tf voix contre lui j (Hun demi-ton seulement
« J'impute seulement à mes péchés l'éloignement « qu'un tel ami a marqué de moi; un ami de toute fn la vie, un cher auteur, Dieu le sait, que je « porte dans mes entrailles. » Quant au refus d'admettre les explications que Fénelon prétendoit donner, Bossuet disoit qiCelles rHétoient pas rece-- K>ables, parce quelles nUétoient pas sincères (a). Il refuse d'abord Fénelon a fait connoître lui-même les motifs qui e sy ren re. ^^ j^j a voient pas permis d'accepter les conférences
proposées par Bossuet. « Ces conférences (3) au- <c roient renversé le projet d'examen arrêté avec « l'archevêque de Paris, et dont le Roi avoit agréé <c le plan ; elles lauroient rejeté entre les mains (t de M. de Meaux, qui joignoit à toutes ses an-
(i) Œuvres de Bossuet^ t. XXVIII , p. 577 , 391 , etc.
(a) Ibid. p. 397.
(3) Rép, à la Relation sur le quiétisme ^ n. 74. {Œuvres,
t. VI, p. 479}
XIVHE TROISIÈME. 1 I7
(( ciennes préventions une nouvelle hauteur, de- « puis les éclats qui étoient arrivés. D'ailleurs, « observoit Fénelon , s'agissoit-il de conférences où « M. deMeaux se fût borné à me proposer douleu- (c sèment ses difficultés, en se méfiant de ses pen- « sées contre mon livre ? Non : il déclaroit dès lors , <c et il l'a déclaré encore plus solennellement de- « puis, que lui et ses collègues ne mettoient point « en question la fausseté de la doctrine (de Fénea Ion), qu^ils la tenaient déterminément mauvaise « et insoutenable ; qu'ainsi, supposé qu'il persistât a invinciblement à ne vouloir pas se dédire ^ il ny « avoit de salut pour eux^ qu'à déclarer leur sentice ment à toute la terre.
c( Rien n'est plus clair que ces paroles, observoit a Fénelon ; il ne vouloit m'attirer dans l'assemblée, « que pour décider^ pour parler au nom de CE-a glise^ pour me faire dédire. Quoi ! ne poUvoit- « il pas craindre de se tromper en me condamnant? a Non : on ne mettoit pas en question que je ne « fusse dans V erreur ^ et que je ne dusse me dé- « dire^. Devois-je tenter ces conférences, ou plutôt « subir la correction de ce tribunal ? Dans la situa- « tion oïl j'étois, me convenoit-il d'aller faire une « scène sujette à diverses explications, sur lesquelles « M. de Meaux auroit été cru? S'il a cité si mal « les passages de mes écrits imprimés, qui sont « sous les yeux du public ; s'il a expliqué tant de
Il8 HISTOIRE DE FÉNELON.
(c fois mes paroles dans un sens si contraire au mien; a s*il n'a pu se modérer dans des écrits qui doivent « être lus de toute l'Église; que n'auroit-il pas fait c( dans ces conférences particulières^ où il auroit « pu s'abandonner librement à sa vivacité et à sa <f prévention ? »
Fénelon ne pouvoit pas être soupçonné d'éluder des conférences par crainte, par embarras, par défaut de talents, de moyens ou de génie pour la discussion. Il a bien su prouver, par toutes les défenses qu'il a publiées dans le cours de ce gi*aiid procès, que des conférences ne des^oientpàs Vembarrasser{i). C'est lui-même qui en a fait l'observation; et il avoit acquis le droit de s'exprimer avec cette noble confiance.
Mais on étoit parvenu à persuader à madame de Maintenon, qu'il étoit indispensable que Bossuet assistât à ces conférences ; et elle en donnoît à madame de la Maisonfort, avant son expulsion de Saint- Cyr, une raison assez honorable pour Fénelon. a Admettre M. de Paris et M. de Chartres à ces a conférences, disoit-elle, et en exclure M. de « Meaux, c'est ne rien faire; parce que , quand il w arriveroit que M. de Cambrai amenât les deux « premiers à son sentiment, on en concluroit que « c'est par la supériorité de son génie : au lieu que,
(i) Réponse à la Relation sur le quiétismcy n. 76.
<c si M. Ae Meaux se rangeoit du côté de M. de « Cambrai^ on ne douteroît plus que ce prélat n*eût « la vérité pour lui, M. de Meaux étant le plus « grand théologien qu'il y eût, et M. de Cambrai « le plus bel esprit.
a Mais, disoit Bossuet, pourquoi M. de Cambrai a veut-il me séparer de Tarchevêque de Paris et de a l'évêque de Chartres, qu'il consent à prendre « pour examinateurs? Pourquoi? répliquoit Féne- « Ion (i); parce qu'ils ne veulent pas, comme « M. de Meaux , m'arracher une rétractation, sous « un titre plus spécieux; parce qu'ils ne m'ont point « tendu de piégés pour me réduire à approuver « leurs livres; parce qu'il ne me revient point qu'ils « parlent de moi à leurs amis comme èi un fana- <c tique y comme d'un esprit malade qu'on veut c( guérir; parce que, loin d'être blessés de mon reff fus pour l'approbation du livre de M. de Meaux, ce ils ont cru mes raisons concluantes pour ne le « pas approuver. »
Fénelon feisoit aussi observer à l'archevêque de Paris (2), a qu'il n'y avoit point de particulier à « qui on refusât la liberté de s'expliquer; et qu'il « étoit étonnant qu'on la refusât à un évêquc;
(1) Réponse à la Relation sur le quiétisme^ n. 71.
(2) Lettre de Fénelon à M, de NoailleSy du 8 juin 1697. [Corresp. t. VII , p. 448.)
Il y consent plus tard, à certaines conditions;
Juillet 1697.
« qu'on aiiroit dû au contraire l'y inviter, l'en prier, « au lieu de s'y opposer ; » et il rappelle à ce sujet un traitre marquable. « Pallaviciniy dit-il, a écrit, (( dans son Histoire du Concile de Trente^ que le « cardinal Cajelan fut universellement blâmé, à « Rome, de n'avoir pas voulu recevoir \ explication <c de Luther^ et de lui avoir demandé une rétracta" « tion. Quand même je serois aussi hérétique, que « je suis catholique zélé pour la foi, on devroit c( en conscience supporter une mauvaise honte, et c< se contenter d'une explication. »
il Cependant, quelque plausibles que fussent les raisons qui avoient d'abord déterminé Pénelon à refuser d'entrer en conférence avec Bossuet , il résolut, vers la fin de juillet 1697, de donner à ce prélat , ainsi qu'à l'archevêque de Paris et à l'évêque de Chartres , une nouvelle preuve de sa déférence pour eux , en portant la condescendance aussi loin qu'elle pouvoit aller. Il II consentit à conférer avec Bossuet; mais il exigea trois conditions, dans la seule vue d'éviter une scène confuse, que chacun rapporteroit selon ses préventions : « i® qu'il y au- (' roit (i) des évêques et des théologiens présents; a a° qu'on parleroit tour à tour, et qu'on écriroit « sur-le-champ les demandes et les réponses; 3^ que « Bossuet ne se serviroit point du prétexte de ces
(i) Réponse à la Relation sur le quiétisme^ n. 76.
i< conférences sur les. points de doctrine, pour se « rendre examinateur du texte du livre des Maxi^ « mes ; et que cet examen demeureroit, suivant le a premier projet , entre l'archevêque de Paris , « M. Tronson et M. Pirot. » Dès que Fénelon eut proposé ces conditions, on lui répondit qu'elles rendoient, selon les vues de M. de Meaux, les conférences inutiles; et tout fut irrévocablement rompu. 42
Fénelon prit alors le parti d'écrire au Roi(i), il demande
9 , , , , .., la permission
« que, n ayant pu savoir précisément ce quil y a aller à Rome. « avoit à reprendre dans son livre , que bien des a théologiens approuvoient , quoiqu'ils n'osassent (c s'en expliquer, il ne pouvoit faire de rétractation a ni oblique, ni positive ; la première ne lui conve- « nant en aucune manière : et ne se sentant cou- « pable d'aucune erreur, ce que supposerait la « seconde , il osoit supplier Sa Majesté de lui perce mettre d'aller lui-même à Rome pour défendre « son livre : promettant de n'y voir personne que « le Pape, el ceux que Sa Sainteté jugeroit à propos « de nommer pour l'examiner ; de ne se mêler d'au- « cunc autre affaire ; d'y vivre encore plus retiré
(i) Mémoire de M, Pirot, sur V origine de l'affaire du quiétisme (manuscrit). La lettre de Féoelon ne s'est pas trouvée parmi nos manuscrits; nous ne la connoissons que par le précis qu'en donne M. Pirot dans son Mémoire; il ajoute qu elle étoit pressante et bien écrite, Çt^Yt.)
124 HISTOIRE DJi FJÉNELON.
« blë dans le peu de bonnes œuvres que ma situation <c présente me permet de faire, pour remplir les dece voirs d'un pasteur. Il ne me reste, Madame, qu'à « vous demander pardon de toutes les peines que je a vous ai causées. Dieu sait combien je les ressens. « Je ne cesserai point de le prier, afin qu'il rem- « plisse lui seul tout votre cœur. Je serai toute ma (K vie aussi pénétré de vos anciennes bontés, que si <c je ne les avois point perdues; et mon attachement « respectueux pour vous, Madame, ne diminuera c< jamais. »
En lisant cette lettre, dont chaque ligne respire un sentiment si doux et si tendre, de calme, de courage et de résignation, on se représente facilement l'effet qu'elle dut produire sur madame de Maintenon. Cette lettre, en lui rappelant tous ses anciens sentiments pour Fénelon , ne lui permettoit pas de se dissimuler toute la part qu'elle avoit à ses disgrâces actuelles. Il étoit difficile qu'elle n'accordât pas de l'intérêt et de l'estime à un homme, dont le tort le plus grave, au moins dans l'origine , provenoit d'une excessive délicatesse en amitié, et qui consentoit à sacrifier tous les honneurs et toutes les espérances de la plus brillante fortune, à un procédé fidèle et généreux, ou plutôt à des motifs de conscience qu'il s'exagéroit à lui-même. On ne peut douter en effet, que cette lettre n'ait laissé pen-
dant longtemps une impression profonde de tristesse dans Tâme de madame de Maintenon. Elle nous apprend que sa santé en fut affectée, et qu'elle n'en dissimula pas la cause à Louis XIV. Ce prince en parut d'abord blessé ; mais il ne put s'empêcher de lui dire , en voyant son affliction : a Hé bien , « Madame, il faudra donc que nous vous voyions « mourir pour cette affaire-là (i) ? » 4^
Dès le '^6 juillet, six jours avant Texil de Fénelon, Lettre du Roi Louis XIV a voit écrit de sa propre main, au pape JX/aro^w Innocent XII, une lettre rédigée par Bossuet. Le de» trois préiau. Roi dénonçoit au Pape le Iwre de V archevêque de Cambrai y comme très-mauvais et, très-dangereux; comme déjà réprouvé par des évéques et un grand nombre de docteurs et de savants religieux. Il ajoutoit, que les explications offertes par F archevêque de Cambrai rHétoient pas soutenables; et Rnissoit par assurer le Pape y qu'il emploieroit toute son autorité, pour faire exécuter la décision du saint-siége (2).
Le 6 août 1697, tes trois prélats (l'archevêque de Paris, Bossuet et l'évêque de Chartres) signèrent une Déclaration de leurs sentiments sur le livre
(1) VIF Entretien de madame de Maintenon. {Mémoires de La Beaumelle, t. V, p. 169.)
(2) Cette lettre du Roi , et la réponse du Pape, se trouvent dans le t. XL des Œuvres de Bossuet ^ p. 347 > ^*^'
126 HISTOIRE DE F^NELOK.
des Maximes des Saints , et la remirent le lendemain 7 août , avec l'autorisation du Roi ^ entre les mains de M. Delphini , nonce du Pape. Cette Déclaration^ qui avoit été extrêmement adoucie par l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres, s'exprimoit en général avec toutes les formes de la décence et de la modération. On est seulement fâché d'y retrouver, parmi les propositions dénoncées, celle du trouble insfolontaire de Jésus^Christ (i); proposition qui n'appartenoit pas véritablement au livre de Fénelon, qui n'y avoit été insérée en son absence, que par une méprise de l'imprimeur; proposition que Fénelon désavouoit hautement, qu'il censuroit avec la même sincérité que les trois évêques, et qu'il ne paroissoit ni juste ni convenable de reproduire, parmi les chefs d'accusation qu'on dirigeoit contre lui (2).
Fénelon Féuelonne s'étoit arrêté que vingt-quatre heures
annonce son ^ Paris, comme il l'avoit annoncé à madame de
départ
à M. Tronson. Maintenon. Au moment d'en partir pour se rendre
à Cambrai, il jeta un regard d'intérêt et d'atten-
(i) La partie inférieure [de Jésus-Christ) ne communiquoit h la supérieure^ ni son trouble involontaire^ ni ses défaillances sensibles, (Prop, i3, condamnée par le bref d'Innocent xn.)
(2) Voyez , à l'appui de ces observations , VHist, de Bossuet, p. a88, note i. — Hist. littér. de Fénelon, II** partie, n. 87.
LIVBE TROISIÈME. 127
drissement sur Saint-Sulpice, qu'il ne devoit plus revoir, et où il avoit passé les années les plus heureuses et les plus paisibles de sa jeunesse. Un sentiment délicat lui défendit de s'y montrer; il craignit d'entraîner dans sa disgrâce, le supérieur de cette utile et respectable société. Ce fut par le même motif^ qu'il évita, pendant toute l'instruction de son procès à Rome, d'entretenir aucune correspondance avec M. Tronson. Voici la lettre qu'il lui écrivît, le jour même qu'il partit pour Cambrai (i) : « Je m'abstiens, Monsieur, de vous aller embras- « ser, pour ne vous commettre en rien. Je vous a révère et vous aime trop, pour ne pas* ménager « vos intérêts et ceux de votre communauté, plus « que les miens. On ne se contente pas d'attaquer ce mon livre : on n'oublie rien pour aoircir ma perce sonne. M. l'archevêque de Paris , qui témoignoit ce avoir de si bonnes intentions, parle comme M. de a Meaux, et assure qu'il travaille inutilement depuis « quatre ans (à me désabuser) (a) de toutes mes a erreurs, et que j'en ai eu de beaucoup plus « grandes que mon livre. On laisse entendre que ce ce fond d'anciennes erreurs , que je cache sous des a termes adoucis, est ce qui oblige les évêques à
(i) Lettre de Fénelon à M, Tronson y 3 août 1697. [Corresp, de Fénelon ^ t. VII, p. 841.) •
(2) Les trois mots qui se trouvent ici en parenthèse^ manquent dans le manuscrit original. (Édit.)
l'28 HISTOIRE DE FENKIOS.
a me teoir une rigueur qu'on ne tiendroit pas à un « autre, pour m'oblîger à ine rétracter, et pour retf jeter toute explication. Je sais même que M. de « Paris entre dans cette accusation, et qu'il doit « écrire au Pape, de concert avec MM. de Meaux « et de Chartres , qu'ils sont obligés en conscience a de m'accuser devant lui, comme un homme qu'ils « connoissent depuis plusieurs années dans toutes « les erreurs du quiétisme.
« Vous savez , Monsieur, que j'ai déposé entre « vos mains mes écrits originaux, du temps où Ton « prétend que j'étois si égaré ; je n'y ai rien changé (c depuis. S'ils ne vous paraissent pas suffisants pour a me justifier, ayez la bonté de me faire savoir ce ce que vous trouvez qui y manque. Les extraits de ce saint Clément et de Cassien donnèrent ces pré- « ventions à M. de Meaux, qui n'avoit, jusqu'à ce « temps-là , jamais rien lu de saint François de « Sales, ni des autres auteurs de ce genre. Tout lui (c étoit nouveau ; tout le scandalisoit. Les passages ce que je citois, et qui sont excessifs dans saint Cléce ment et dans Cassien, lui paroissoient ma docce trine, quoique j'eusse dit, en les citant, qu'il falloit ce en rabattre beaucoup, selon les mystiqties raisonce nables. Yoilà, Monsieur, la principale affaire du ce temps présent. M. de Meaux dit que mon livre ce n'est pas conforme à mes explications, et que ce mes vrais sentiments sont encore bien plus mau-
LIVA£ TROISIEME. 1^9
« vais que ceux que j'ai exprimés dans mon livre. « Ce que je souhaiterois, si cela ne vous commet « point, c'est que vous eussiez la bonté de rendre à « M. l'évêque de Chartres un témoignage précis sur « les faits. Je m'en vais à Cambrai, d'où j'écrirai à « Rome. Je répandrai ma Lettre pastorale^ et j'é- « cri rai peut-être une lettre douce et simple àM. de « Meaux, pour éclaircir les choses de procédé et de « doctrine, dans lesquelles il me représente comme « un fanatique et un hypocrite (i). Priez Dieu « pour moi , Monsieur, j'en ai grand besoin dans « mes souffrances; et aimez toujours un homme « plein de tendresse, de confiance, de reconnois- « sance et de vénération pour vous. »
C'est en ce moment qu'on voit s'établir, entre Premiers éclats deux grands évêques, cette trop mémorable contro- * aconro^er verse, dont le chancelier d'Aguesseau nous donne eiFéueion; une juste idée , par unparallèle aussi ingénieux qu'in- J"" * ? téressant (a): « On vit donc entrer en lice deux adff versaires illustres, plutôt égaux que semblables : « l'un consommé depuis longtemps dans la science « de l'Eglise, couvert des lauriers qu'il avoit rem-
(i) Il ne paroît pas qtie Féhelon ait écrit cette lettre; mais il écrivit le même jour, et dans le même dessein , sa Lettre aa duc de Beauçilliers ^ dont nous parlerons un peu plus bas (p. i33). (Édit.)
{2) Œuvres da chancelier d'Aguesseau, t. XIII de l'édition in-4°, p. 176.
l3o HISTOIRE 0E FijTELON.
« portes, en combattant pour elle contre les hérétf tiques; athlète infatigable, que son âge et ses « victoires auroient pu dispenser de s'engager dans « un nouveau combat , mais dont l'esprit encore « vigoureux , et supérieur au poids des années , contf «ervoit dans sa vieillesse une grande partie de ce (c feu qu'il avoit eu dans sa jeunesse : l'autre, plus (c jeune et dans la force de l'âge, moins connu par a ses écrits, néanmoins célèbre par la réputation (c de son éloquence et la hauteur de son génie, (c nourri et exercé depuis longtemps dans la mace tîère qui faisoit le sujet du combat, possédant et par£aiitement la langue des mystiques, capable de « tout entendre, de tout expliquer, et de rendre (T plausible tout ce qu'il expliquoit : tous deux long* c( temps amis , avant que d'être devenus également « rivaux ; tous deux recommandables par Tinno- (c cence de leurs mœurs, également aimables par la ce douceur de leur commerce; ornements de l'É- . (C glise, de la cour, de Thumanité même; mais l'un (C respecté caimme un soleil couchant dont les rayons ce alloient s'éteindre avec majesté; l'autre regarde « comme un soleil levant^ qui rempliroit un jour «c toute la terre de ses lumières , s'il pouvoit sortir « de cette espèce d'éclipsé , dlaiis laquelle il s'étoit « malheureusement engagé. On vit couler de ces ce plumes fécondes une foule d'écrits qui divertirent « le public, et affligèrent TÉglise par la divisien
LIVRÉ TROISIEME. ï3l
« de (lètïx hommes dont l'imionf lui auroit été aussi « glorieuse qu'utile, s'ils avoient su tourner contre « ses ennemis les armes qu'ils employoient l'un concc tre l'autre. » 47
Aussitôt que le duc de Bourgogne fut instruit de Douleur du duc Fexil de son précepteur ( 1 ) , il courut se jeter aux ^^^^2édL pîèds du Roi, son grand-père; et, dans la tendre du duc
, ^. . « . -Il . . de Beauvillicrs,
émotion a un cœur jeune, sensible et vertueux, il offrit , pour garant de la doctrine du maître , la pureté des maximes que le disciple avoit puisées à soti école. Louk XIV fut touché de ce dévouement naïf et généréui ; mais, toujours conduit par àe sentiment du vrai et du juste qui le caractérisoit , il lui répondit : « Mon fils , je ne suis pas martre de faire i< de ceci une affaire de faveur ; il s'agit de la pu- « teté de la foi ; et M. âé Meaux en s)ait plus sur « cette partie q'ue vous et moi. » Cependant , malgré toute Fa prévention qu'on étoit pa'rvemi à fui inspirer, il voulut bien accorder stwc larmes du duc de Bourgogne, que Fénelon conservât ïe titre de ^rééepteàr des princes ses petits-fils.
Tous les amiâ de Féneloïi fôi restèrent attachés dans ^ disgrâce ; et on vit alors à VersaiHes unf spectacle dont les eour^ sont rarement témoins : la vertu proscrite et malheureuse , défendue , jusqu'au
(i) Pfoyart, Fié du Dauphin, père de Louis XV^ liv. I", p. 52 , etc.
iJrj HISTOIRE DE FKNELOÎf.
pied du trône, par l'amitié fidèle et courageuse (i). Nulle considération de crainte ou de faveur ne put arracher au duc de Beauvilliers le désaveu des nobles sentiments qui l'unissoient à Fénelon. En vain Louis XIV, dans un éclaircissement particulier qu'il eut avec lui , voulut lui faire pressentir le sort qui le menaçoit lui-même ; en vain il lui dit, « qu'étant responsable à Dieu et à tout son royaume « de la foi de M. le duc de Bourgogne, il ne pouvoit « s'empêcher de lui témoigner son inquiétude sur « les liaisons qu'il conservoit avec l'archevêque de a Cambrai, dont la doctrine lui étoit suspecte ; » le duc de Beauvilliers répondit au Roi, « qu'il se rap- « peloit avoir engagé Sa Majesté à nommer Féne- « Ion précepteur du duc de Bourgogne, et qu'il ne « pourroit jamais se repentir de l'avoir fait ; qu'il « avoit toujours été son ami , et qu'il l'étoit encore ; <c mais qu'en matière de religion, il pensoit comme cr son pasteur, et non pas comme son ami : qu'au a reste. Sa Majesté pouvoit écarter toute inquié- <c tude sur l'éducation de M. le duc de Bourgogne ; « que, loin d'avoir les sentiments des Quiétistes, il « en ignoroit même le nom. » Il ajouta avec un mé-
(i) Proyart, ibid. p. 56, etc. — Fie de Fénehn, par le P. de Querbeiif, p. 243, etc. — Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires , rend aussi témoignage aux nobles sentiments du duc de Beauvilliers, en cette occasion. (Chap. 56, t. III y p. 181 , etc. Édit. in-12, 1840.) (ÉniT.)
lange de calme et d'émotion : aSire, je suis l'ouvrage « de Votre Majesté; Votre Majesté m'a élevé, elle ce peut m'abattre; dans la volonté de mon prince, c( je reconnoîtrai la volonté de Dieu ; je me retirerai « de la cour, Sire, avec le regret de vous avoir « déplu, et avec l'espérance de mener une vie plus ce tranquille. » Louis XIV parut satisfait de cette explication.
Le duc de Beauvilliers fit plus encore. Féhelon , en partant pour Cambrai , écrivit à cet amr si cher et si fidèle, une lettre où se peignoient la candeur de son âme et le noble courage qu'il opposoit au malheur (f). Le duc de Beauvilliers fit imprimer sur-le-champ cette lettre, la présenta lui-même au Roi , et la répandit à la cour et dans le public. Les courtisans ne pouvoient comprendre comment on s'exposoit à compromettre son rang, ses honneurs et sa fortune , pour se montrer fidèle à un ami disgracié.
Plus le duc de Beauvilliers montroit de générosité pour défendre son ami malheureux, plus Fénelon sembloit s'opposer lui-même à cet excès de délicatesse. Il se trouvoit bien plus fort, lorsqu'il Xi'avoit à combattre que ses adversaires; mais tout son courage expiroit, à la pensée et à la crainte d'associer
Combien Fénelon est touché de ce
procédé.
(i) Cette lettre, datée du 3 août 1697, se trouve dans le t. IV des OEupres de Fénelon , p. i65. (Édit.)
l34 HISTOIRE DE FENELPIC.
h sas malheurs le plus vartueui^ de ses amis. «On ne a peut être plus sensible que je ne suis^ mon bon duc, « lui ëcrivoit-il, à la peine que je vous pause. Le seul )x désir de vous en soulager sufliroit pour ïm fajre a faire les choses lesplusamères et les plus humilianffi tes. Mais vous savez qu'on a refusé de me laisser a expliquer; et on veut absolument m'imputi^r des « erreurs que je déteste autant que ceux qui me les a imputent ( i ) . . . . Mes principaux adversaires crient, a me déphirent, et abusent de l'autorité qu'ils ont. « J'ai affaire à des gens passionnés , et à quelques <c personnes de bonne intention qui se sont livrées (c à ceux qui agissent par passion. Je tâcherai 'de a faire ici mon devoir, quoique les opprobres dont « on m'd couvert troublent tpus les biens que je fx pourrpis faire , dans un pays oi| les besoins so^t a Infinis.... Je ne respire, Dieu merci, que sincéa rite et soumission sans réserve; après avoir repré- « sente au Pape toutes mes raisons, je n'aurai qu'à « fne taire pt ix obéir. Qn ne me verra ps^s, comme
(i) Leffre de Fénelon au di^c de Beauvdliers , du la s|oi^t 1697. [Corresp, de Fénelon, t. VIII, p. 3.) Ici, comme en d'autres endroits, le cardinal de Bausset abrège et modifie même le texte de Fénelon , en conservant le fond de ses idées. Il ajoute, au texte de la leure du laao^t, quelques phrases tirées de plusieurs autres lettres écrites vers le même temps au duc de Beauvilliers , ou à d*autres personnes.
(ÉDIT
< d'autres l'ont fiiit, chercher des distinctions pour « éluder les censures de Rome. Nous n'aurions pas « eu besoin d'y recourir, si on avoit agi avec moi a avec l'équité, la bonne foi et la charité chrétienne a que l'on doit à un confrère. Je prie Dieu qu'il « me détrompe, si je me suis trompé; et si je ne le « suis pas y qu'il détrompe ceux qui se sont trop
a confiés à des personnes passionnées Ce qui
a m'afflige le plus , est de déplaire au Boi , et de « vous exposer à ne plus lui être si agréable. Sa^ a crifiez^moif et soyez persuadé que mes intérêts <r ne me sont rien en comparaison des vôtres. Si a mes prières étaient bonnes y vous sentiriez bien'- « tôt la paix^ la confiance et la consolation dont ff vous ai^ez besoin dans votre place. »
Les inquiétudes de l'amitié avoient seules le pouvoir de troubler le calme de cette âme sensible et résignée ; mais les grandes pensée$ de la religion lui rendaient bientôt toute la force dont elle avoit besoin pour lutter contre les violentes contradictions qui lui étoient encore réservées. C'est dans cette disposition qu'il écrivoit à la comtesse de Gamaebesy peu de jours après son arrivée à Cambrai (i): «> Encore un peu, et le songe trompeur de cette vie « va se dissiper; et nous serons tous réunis à ja-
(i) Corresp. de Fénelon^ t. VIII, p, 5,
Agents des deux prélats a Rome; le cardinal de Bouillon , alors ambassadeur.
l36 HISTOIRE DK F£NELOJV.
« mais dans le royaume de la vérité, où il n'y a ce plus ni erreur, ni division, ni scandale; nous cr n y respirerons que Famour de Dieu ; sa paix étera nelle sera la notre. En attendant, souffrons, tai- « sons-nous, laissons-nous fouler aux pieds, portant a l'opprobre de Jésus-Christ : trop heureux si notre Qc ignominie sert à sa gloire ! »
Louis XIV avoit refusé à Féiielon la permission d'aller à Rome ; Fénelon fut donc réduit à la nécessité et à l'embarras de trouver un défenseur qui put le suppléer, dans l'instruction d'une cause que les circonstances rendoient aussi difficile que délicate. La Providence daigna venir à son secours. Il avoit besoin d'un homme qui réunît toute la considération de la vertu et de la piété , à la science théologique, et à une connoissance particulière de tous les détails de cette controverse ; d'un homme qui fût doué en même temps de cet esprit de sagesse qui rendît son zèle utile , sans l'exposer à offrir le plus léger prétexte à la malveillance de ses ennemis. Fénelon eut le bonheur de trouver touleâ ces qualités si rares, réunies dans un parent, dans un ami pénétré pour lui de la plus tendre vénération et d'un dévouement à toute épreuve; car telle fut sa glorieuse destinée, que sa disgrâce et ses malheurs ne servirent qu'à resserrer plus étroitement les liens qui l'avoient uni à ses amis. Cet
ami, ce parent étoit Fabbé de Chanterac (i), homme sage^ pacifique, instruit et vertueux. C'est le témoignage que lui rend un partisan zélé de Bossuety dans un manuscrit dont nous empruntons les expressions (3).
La correspondance de l'abbé de Chanterac avec Fénelon, dont nous avons les originaux entre les mains, peut être présentée comme un véritable modèle de la sage modération que Ton doit toujours observer dans les controverses ecclésiastiques; elle offre surtout un contraste remarquable avec celle de l'abbé Bossuet, neveu de l'évêque de Meaux.
Une circonstance particulière, étrangère au livre des Maximes y avoit conduit à Rome, depuis plus d'un an, cet abbé Bossuet et l'abbé Phélippeaux. Ce dernier étoit un habile théologien, dont Bossuet estimoit la capacité; et qu'il crut devoir donner pour conseil et pour coopérateur à son neveu. Ils étoient, l'un et l'autre , sur le point de revenir en France , lorsque Fénelon déféra lui-même le jugement de son livre au saint-siége. Bossuet se hâta de suspendre leur retour, et les chargea de poursuivre à Rome
(i) Gabriel de La Cropte de Chanterac , d'une ancienne maison de Périgord , étoit proche parent de la mère de Fénelon. On peut voir une courte notice sur ce vertueux ecclésiastique, dans la Corresp, de Fénelon^ t. XI, p. 297. (Édit.)
(2) Mémoire sur Vorigine de Vaffaire du qidétisme, par M. Pirot.
l38 HISTOIRE DE FÉHELON.
la condamnation du livre de Fénelon, Ce fut un véritable malheur pour Tévéque de Meaux, comme pour Tarchevêque de Cambrai. Il suffit, en effet, de lire les lettres de l'abbé Bossuet (i), et la Relation du quiétisme de l'abbé Phélippeaust , pour juger çpiobieq ces deu]^ ecclésiastiques contribuèrent, par leur emportement et leurs relations viruleqtes, à aigrir Bossuet contre Féoelon {%).
r^e cardinal de Bouillon venoit d'être nommé ambassadeur de France à Rome. On ne doit point juger de lui par les portraits odieux qu'en ont faits, dans leurs écrits, l'abbé Bossuet et l'abbé Pbélippeaux* Il eût été, à la vérité, porté à favoriser Fénelon; mais ce ne fut jamais aqx dépens de la fidé* lité qu'il devoit au prince qui l'avoit honoré de sa confiance, et chargé de ses ordres (3). Il regrettoit sans doute que Fénelon se fût imprudemment engagé dans des discussions plus subtiles qu'intéressantes, et eût ainsi trahi la fortune qui sembloit l'appeler f\ gouverner l'Eglise et la cour, il pouvoit bien ne pas attacher la même importance que Bossuet à l'affaire du quiétisme, et penser^ comme le
(i) Voyez les t. XL, XLI etXLII des Œmres de Bossmet, {Édition de Fersailles.)
(a) Voyez au n. III des Pièces Justifie, de ce lU* livre, quelques détails historiques sur l'abbé Bossuet et sur fabbé Phélippeaux.
(3) Corresp, de Fénelon y t. X, p. /|74; t. XI, p. 63.
UVBP TROISlàME. l39
chancelier d'Aguesseau et beaucoup d'autres, qu*elle ïiétoit pas mains une intrigue de cour^ qvCune querelle de religion ( i ) ; mais il n'en est pas n^oins ^rai que toute sa conduite , en cette afïaire, (ut celle d'un homme aussi délicat que généreux en 4rpitié, et d'un ambassadeur attentif à se conformer aux intentiops de son maître. Il ne dissimula jamais à Fénelon que son livre serait condamné à Rome , s'il étoit soumis à un jugement rigoureux; il ne s'attacha qu'à tenter d'adoucir tout ce que cette condamnation pouvoit avoir de trop amer et de trop flétrissant pour un prélat dont il honoroit la piété et les talents, et dont il chérissoit tendrement les vertus et les qualités. Un sentiment et un vœu aussi estimables pouvoient très-bien se concilier avec ses devoirs et ses fonctions de ministre du Roi. ^
Fénelon, dan3 sa lettre au duc de Beauvilliers, du Première at- 3 août 1697 (2), avoit annoncé , de la manière la jî^^"^ ,**" * Y* plus précise et la plus formelle, « que , si le Pape par Bossuei. « cQndamnoit son livre, il seroit le premier à le con- ** * ' ^'' yi damner, et à faire un mandement pour en défen- «( dre la lecture dans le diocèse de Cambrai. » Il avoit, à la vérité^ ajouté, u qu'il demanderoit seulea ment au Papç , qu'il eût la bonté de lui marquer « précisément les endroits qu'il auroit condamnés,
(1) Œuvres du chancelier ((Aguesseau^ t. XIII, p. 167. (3) CVst 1(1 méipe ^oi|t qqus avons parlé plus haut , p. x33.
l4o HISTOIAE D£ FiNELON.
« et les sens sur lesquels porteroit sa condamnation, c< afin que sa souscription fût sans réserve, et qui! (( ne courût aucun risque^ ni de défendre^ ni d'excu- « ser, ni de tolérer le sens condamné. » Il étoit assez naturel de n'apercevoir, dans ces expressions^ que la disposition humble et religieuse d'un évêque qui ne vouloit pas même conserver au fond de sa pensée l'ombre d'un sentiment équivoque. Mais fiossuet crut y voir, de la part de Fénelon, « l'intention d'élua der une condamnation générale, et de préparer a des défaites à son obéissance. Il l'accusoit de vou- « loir faire renaître les raffinements qui avoient face tigué les siècles passés , et qui fatiguoient encore a le siècle où il éerivoit. » Ce sont ses termes, dans sa Lettre sous le nom dun Docteur (i).
Ce premier acte d'hostilité , par lequel Bossuet se déclaroit ouvertement la partie de Fénelon , engagea ce combat interminable d'écrits qui se succédèrent avec la plus étonnante rapidité. Mais s'ils ajoutèrent à l'opinion que l'on avoit déjà des talents, du génie et de la fécondité de ces deux grands évêques, ils affligèrent sincèrement les amis de la religion et de l'Eglise. Ils auroient> pu même produire les effets les plus déplorables, si un profond amour de la religion et de l'Église n'avoit pas toujours prévalu sur toute autre considération, dans le cœur de Bossuet et de Fénelon.
(i) Œuvres de Bossuet, t. XXVIII, p, 233 et 409.
LIVKE TROISIÈME. l4l
Fënelon se hâta de faire tomber une accusation à laquelle il étoit loin de s'attendre, parce que la pensée en étoit loin de son cœur. Il rappelle , dans sa seconde lettre au duc de Beauvilliers {i)j ^ qu'il (( n'a point dit , qu'il ne se soumettroit à la con- (( damnation du Pape, qu'en cas que l'on exprimât « dans sa condamnation les propositions pour léser quelles le livre seroit condamné; que sa promesse « de souscrire et de faire un mandement en confor- <ic mité, étoit absolue et sans restriction;... queplus a il vouloit sincèrement obéir, plus il désiroit savoir « précisément en quoi consiste toute l'étendue de « l'obéissance; que plus il craignoit de se tromper, « ou de ne sortir pas de l'erreur, plus il demandoit a qu'on ne le laissât point errer, et qu'on lui dit « tout ce qu'il falloit croire ou rejeter pour éviter a l'erreur. . . Qu'en supposant que le Pape, par une « lumière supérieure à la sienne, prononçât une « simple condamnation générale, il renouveloit l'en- « gagement qu'il avoit déjà pris de souscrire , dans ce la forme la plus solennelle , à la censure de son « livre, sans équivoque, ni même restriction men- « taie. » Une déclaration si nette et si tranchante ne permit plus de reproduire les soupçons qu'on avoit prétendu élever sur la sincérité des promesses de Fénelon.
(i) Elle fut imprimée dans le temps, sous le titre de Se» conde Lettre à un ami, [OEuvres de Fénelon, t. IV, p. 169.)
Fénelon explique ses sentiments dans une Instruction pastorale.
Sept. 1697.
142 HISTOfRlî DK FÉNELON.
Ce n'est pas setitement dans les écrits destinés au p/ublie, c'est dans ses lettres les phis secrètes , c'esi daiïs sa correspondance avec l'abbé de Chanterac qu'on retrouve la même candeur et la même sincérité (i). « Ne regardez que Dieu dans ma cause, et mon cher abbé. Je dis à Dieu^ comme Mar- « dochée ; Seigneur <f tout vous est connu y et a vous savez que ce que f ai fait ^ rHest ni par m orgueil^ ni par mépris ^ ni par un secret désir « de gloire. Quand Dieu sera content, nous dece vrons l'être, quelque humiliation qui nous vienne « de lui. »
A peine Fénelon fut-il arrivé à Cambrai, qu'il publia une Instruction pastorale , pour expliquer ses véritables sentiments sur le fond de sa doctrine. C'étoit une es|^èce d'engagement qu'il avoit pris, lorsqu'il étoit encore à la cour, pour désabuser les personnes de bonne foi , qui trouvoient de l'obscurité ou de l'embarras dans quelques parties de son système. J \\ avoit même lieu d'espérer que cette démarche suffiroit pour son entière justification, aux yeux de plusieurs personnes qui s'étoient prononcées jusque-là très-fortement contre son livre. L'évêqiie de Chartres, en particulier, avoit d'abord pensé qu'un désaveu pur et simpte de ce livre étoit
(1) Lettre du H se|Heiiibre 1697. {Corrcsp. de Fénelon, l. VHI , p. 38.)
nécessaire, dans les cir<;olistances (r); mais de nouvelles réflexions lui avoient fait prendre des sentiments plus modérés ; et quelques jours après que Féitelon fut retourné à Cambrai , il lui fit écrire, « qu'il seroit content, pourvu qu'il fît une lettre « pastorale qui marquât combien il étoit éloigné de « la doctrine impie qu'on imputoît à son livre, et « promit , dans cette lettre, une nouvelle édition de « l'ouvrage (a(). » If Ce moyen si facile de contenter ses adversaires, lui sembloit d'ailleurs nécessaire pour l'honneur de son ministère, auprès du troupeau qui lui étoit confié. Il profita même de cette circonstance pour ne laisser subsister aucun prétexte au reproche qu'on lui avoit fait, sur le silence qu'il avoit gardé dans son livre, au sujet du quiétisme de Moliné^, et des trente-quatre articles d'Issy ; il plaça ces trente- (piatre articles et la bulle d'Innocent XI contre Molinos, à la suite de son Instruction pastorale. \\ est vraisemblable que s'il eût pris cette précaution en même temps qu'il publia son livre, il anroit mis de son côté un grand nombre dé personnes, qui le soupçonnoient d'être un peu trop favorable au quiétisme mitigé (3).
(i) Voyez ci-dessus , p. 109.
(2) Réponse à Ut Relation sur te quiétisme ^ n. 79. {OEuvres de Féneton, t. VI.)
{Vj Voyez, au sujet de cette Instruction pastorale^ VHist. Uttér. de Fénelon, T* partie, p. 40, etc.
■ 44 HISTOIRE DB FÉHELOM.
Les trois prélats avoieot fait imprimer et répandre, dans toute la France et toute l'Europe, leur Déclaration coatre le livre de Fénelon. Quoi([uesi hautement attaqué, Fénelon avoit tant de répugnance à donner au public le spectacle d'une division scandaleuse entre des évêques, qu'il écrivoît à l'abbé de Chanterac(i) : « Je n'ai pas voulu, dans B mon Instruction pastorale, faire une réponse « directe à tous leurs chefs d'accusation, pour ne « pas donner une scène, le scandale n'étant déjà « que trop grand ; mais ma réponse en forme, à a leur Déclaration^ ne laissera aucun mot sans réo ponse précise. Je me bornerai à l'envoyer secrète- « ment au Pape ; et je désire autant épargner mes a confrères, qu'ils ont affecté de me traiter indi- « gnement. »
Bossuet étoit si loin de prévoir et de supiioser que la condamnation de Pénelon pût éprouver à Rome des lenteurs et des incertitudes, qu'il écrivoil à son neveu (a) : « It faut bien prendre garde de « faire envisager (à Rome) rien de pénible ou de « difficile. De quelque façon qu'on prononce, M. de « Cambrai demeurera seul de son parti, et n'osera « résister Il est regardé dans son diocèse comme
(i) LeUresdu aS septembre et du 39 octobre i697(Cv>resp, de Fénelon , t. VIII , p. 5i et 1 19.)
(a) Lettre du a septembre 1697. {Œuvres de Botsael, l. XL, p. 3«4.)