LIVRE DEUXIBMB. a
qu'elle u'avoit éprouvée pour personne au même degré. Fénelon avoit été à portée de la voir souvent chez le duc de Beauvilliers. Madame de Maintenon, qui avoit autant de tact que d'esprit, ne put être indifierente au mérite d'un homme dont l'imagination brillante et la conversation toujours animée ne s'écartoient jamais de ce bon goût et de cette parfaite raison, dont elle avoit le sentiment et le besoin. On remarque, dans quelques-unes de ses lettres, les premières traces de l'impression qu'il produisit sur elle ; elle écrivoit à madame de Saint- Géran, le ao décembre i683 : « Votre abbé de Fé- « nelon est fort bien venu ici. Tout le monde ne « lui rend pourtant pas justice ; et il voudroit être a aimé, avec ce qu'il faut pour l'être (i). »
Le duc de Saint-Simon , qui ne voit jamais les personnages dont il parle, que sous leui*s rapports avec le monde ^ ou avec des intérêts politiques, assure que Fénelon possédoit plus que personne le don de plaire; « qu'il avoit pour cela des talents « faits exprès; une douceur, une insinuation, des «grâces naturelles qui couloient de source; un « esprit facile, ingénieux, fleuri, dont il faisoit tona jours un usage convenable à chaque chose et à
« chaque personne; un abord facile à tous; une
« conversation aisée, légère, et toujours décente;
faveur dont il
jouit auprès
de madame
de Mainlenon.
(i) Lettres de madame de Maintenons t. II, p. 299.
2k66 HISTOIAJB DE FÉITRLON.
tf lin commerce enchanteur ';...•. une aisatice qui en c donnoit aux autres ; cet air, ce bon goût, qu'on <K ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie ce et du grand monde, qui se trouvoit répandu de « soi-même dans touteé ses conversations (i)* »
Mais madame de Maintenon observoit Tabbé de Fënelôn sous des rapports {>lus sérieux^ et non moi&s attachants. Lorsque sa liaison avec lui commeiiçoit à s'établir d'une manière plus suivie^ ell^ écrivoit à madame de Saint-Gëran, le i5 avril 1691 : «J'ai ce vu encore aujourd'hui l'abbé de Fénelon. Il a bien a de l'esprit; il a encore plus de piété : c'est juste- « ment ce qu'il me faut (a). »
Ce fut donc la piété de Fénelon, encore plus que son esprit, qui inspira à madame de Maintenon le désir de le voir et de l'entretenir plus habituellement. J^Ue étoit alors occupée adonner à la maison de Saidt-Cyr des règlements conformes à l'esprit de religion et aux vues de sageiise qu'elle s'étoit proposées dans cet établisselnent. Madame de Maintenon avoit autant de modestie que de lumières; elle ne se crut pas capable ^ avec le seul secours de son excellent esprit et de sa droite raison^ de donner à Saint-Cyr l'ordre et la régularité^ qui dévoient garantir ce magnifique établissement de
(i) Mémoires de Saint-Simon^ t. XVII, p. 177 ; t. XXII, p. i36| édit. in-ia.
(2) Lettres de madame de 'Maintenon^ t. lï, p. 3id.
toutes lis^ variations^ dont les institutions nou* velles sont encore {dus souvent menacées, que celles <)ue le t^ett^pi et l'expérience ont affermies. Elle réclama les tonseits et les instructioiiB de tout ce que TÉgli^ de Paris offroit alort de pius vertueux et de plus éc^iairé. Cétoient des hommes aussi célèbres par leurs connoissances que par leur piété ; c'étoient lé P% Bourdliloue , MM. Tiberge et Bri^ sacier, supérieurs des Missions étrangères \ M. Joly^ supérieur général de Saint-Lazare; Tabbë Godetdes-Marais, depuis évéque de Chartres (t). Fénelon fut associé à ces hommes respectables.
On reconnut bientôt que , par la flexibilité de son esprit, il étoit propre à tous les genres d'instruction, et que tout ce qui pouvoit être utile à la religion et au bien public, avoit un droit égal à l'activité de son zèle et à l'emploi de ses talents. Par un ooàtraste singulier, on vit le même homme qui élevoit le petit«-fils de Louis XIY, et préparoit à la France un grand roi, enseigner à des religieuses les vertus humbles et cachées du cloître, et à de jeunes pensionnaires les premiers éléments du chris* tianisme. II étonuoit, par son habileté et son expérience dans la conduite des âm^, ces hommes vénérables qui avoient blanchi dans l'exercice de ces
(t) Voyez, dans te t. XI de la Corresp. de Féneion, les Notices sut MM. Brisacier^ Tiberge, Jofy, et Godet-des-JIfartds^ (p. 39), ^11, SaS» 367.)
^88 HISTOIRE DE vinfKLON.
pénibles et difficiles fonctions. Ses écrits et ses instructions passoient par les mains de madame de Maintenon, qui y trouvoit chaque jour de nouveaux motifs pour goûter le caractère et les principes de l'abbé de Fénelon. Il réuuissoit tout ce qui pouvoit 3 convenir à sa piété et plaire à son goût.
Elle !e prie de Elle voulut peut-être éprouvcr sa sincérité , en
lui faire con- . ^ j i • . . i /i- . ^ i
noître exigeant de lui un service, toujours délicat a deses défauts, mander, toujours difficile à rendre. Elle le pria de lui exposer par écrit les défauts qu'il avoit pu observer en elle ; et Fénelon donna à madame de Maintenon le tableau des défauts de madame de Ma in tenon.
1 Cette idée peut sans doute paroître singulière à quelques lecteurs peu familiarisés avec les principes et la pratique de la perfection chrétienne; mais elle ne semblera pas extraordinaire, si l'on se rappelle que, dans les principes même de la philosophie païenne, à plus forte raison dans les principes du christianisme , un des meilleurs moyens d'avancer dans la vertu , est d'avoir un véritable ami qiii nous avertisse de nos défauts (i). Aussi est-ce l'usagé constant des personnes de piété, de laisser à leur directeur une pleine liberté de les
(i) Selectœ e prof, script. Hist. lib. V, cap. a8. — Rodriguez, Perfect, chret. Traité de la Correction frat. et Traité de la Direction. (Édil. m-4% t. III, 7* et 8* Traités.) (Édit.)
avertir de leurs défauts, et même de leurs imperfections. Peut-on s'étonner, après cela , que madame de Maintenon ait donné ce témoignage de confiance à Fénelon, dans un temps oii elle avoit une si haute idée de ses lumières et de sa piété ?
Au reste, si l'idée étoit singulière, il faut avouer que l'exécution en est remarquable. Si madame de Maintenon s' étoit méfiée de la sincérité de celui qu'elle consultoit sur une matière si délicate, elle dut être rassurée; et la franchise de Fénelon dut ajouter à son estime et à sa confiance pour lui. Nous ne rapporterons que les traits les plus saillants de sa réponse; ils suffiront pour montrer que madame de Maintenon étoit aussi digne d'entendre la vérité, que Fénelon de la lui dire(i).
ce Je ne puis, Madame, vous parler sur vos dé^ c fauis qu'au hasard. Vous n'avez jamais agi de a suite avec moi, et je compte pour peu ce que les <E autres m'ont dit de vous; mais n'importe, je vous a dirai ce que je pense.
<c Vous êtes bonne à l'égard de ceux pour qui «c vous avez du goût et de l'estime ; mais vous êtes « froide, dès que ce goût vous manque : quand vous a êtes sèche , votre sécheresse va assez loin ; ce qui fc vous blesse, vous blesse vivement.
(1) Cette lettre paroît avoir été écrite vers Tan 1690. £ile se trouve dans la Corresp. de Fénelon^ t. V, p. 466* T. I. 19
ago HISTOIRE DIS FÉlTÉtON.
te Vous tenez, par un sentiment de mauvaise gloire, ce au plaisir de soutenir votre prospérité avec mo- « dération, et de pàrottre, par votre cœu!") au-des* « ïUs de YOtte place.
« Vous êtes naturellement disposée à la confiance a pour les geds de bien ^ dont vous n'avez pas (t assez éprouvé la prudence ; mais quand vous com^ ce mencez à vous défier, votre cœur s'éloigne d'eux oc trop brusquement. Il y a cepeudânt uu milieu, « entre l'excessive confiance qui Wè livre, et la dé- « fiance qui ne sait plils à quoi s'en tenir lorsqu'elle ic sent que ce qu'elle croyoit tenir lui échappe.
« On dit , et selon toute apparence avec vérité , « que vous êtes sévère ; qu'il n'est pas permis d'avoir c( des défauts avec vous; et qu'étatlt dure à vouscc même. Vous l'êtes aussi aux autres; que quand <t vous commencez à trouver quelque foible dans ^ les gens que vous avez espéré de trouver parfaits, n Vous vous en dégoûtez trop vite^ et que vous (c poussez trop loin le dégoût.
<c On dit que vous vous mêlez trop peu des afa fàires. Ceux qui Vous parlent ainsi, sont inspirés te par l'inquiétude , par l'envie de se mêler du gou- * veruettient, et par le dépit contre ceux qui distri- « buent les grâces, ou par l'espoir d'en obtenir par ic vous. Le zèle du salut du Roi ne doit point vous « faire aller au delà des bornes que la Providence a semble vous avoir marquées.
LrrRK DBtDXliSBCE. agi
or Ce n^est pas la fausseté que vous avez à craindre, « tant que tous la craindrez. Les gens faux ne « croient pas l'être; les vrais tremblent toujours « de n'être pas assez vrais.
« Le vrai moyen d'attirer la grâce sur le Roi et « sur l'État, n'est pas de crier, ou bien de fatiguer <c le Roi ; c'est de l'édifier, et d'ouvrir peu à peu le « cœur de ce prince , par une conduite ingénue , « tordiale et patiente.
«c Votre esprit est plus capable d'affaires, que « vous ne pensez. Vous vous défiez peut - être un « peu trop de vous-même ; ou bien , vous craignez « trop d'entrer dans des discussions contraires au « goût que vous avez pour une vie tranquille et a recueillie.
« Chacun , plein de son intéi'êt, veut vous y ente traîner, et vous trouve insensible à la gloire de <c Dieu , si vous n'êtes aussi échauffée que lui. Gha- « cun veut même que votre avis soit conforme au « sien , et sa raison à la vôtre. »
Mais le firagment suivant est bien remarquable, par le courage avec lequel Fénelon p&rle des défauts de Louis XIV à la femme de Louis XIV.
ce Gomme le Roi se conduit bien moins par des « maximes suivies, que par l'impression des gens et qui l'environnent, et auxquels il confie son auto- « rite; le capital est de ne perdre aucune occam sion pour l'obséder par des gens sûrs, qui agis-
ag^ HISTOIRE DE FÉNELON.
a sent de concert avec vous , pour lui faire accom- « plir, dans leur vraie étendue, ses devoirs , dont il « n'a aucune idée... Le grand point est de l'assié- « ger, puisqu'il veut l'être; de le gouverner, puisa qu'il veut être gouverné. Son salut consiste à « être assiégé par des gens droits et sans intérêt. « Vous devez donc mettre toute votre application c( à lui donner des vues de paix , et surtout- de ce soulagement des peuples, de modération, d'équité, c( de défiance à l'égard des conseils durs et violents, «d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire, a enfin d'amour pour l'Église, et d'application à (c lui chercher de saints pasteurs. »
Tous les conseils que Fénelou donne à madame de Maintenon dans cet écrit, respirent la même sagesse, la même élévation de sentiments.
ce Vous avez, à la cour, des personnes qui pacc roissent bien intentionnées; elles méritent que « vous les traitiez bien , et que vous les encoura- « giez : mais il faut beaucoup de précautions ; car (c mille gens se feroient dévots pour vous plaire.... « Pour votre famille, rendez-lui les soins qui déc( pendent de vous, selon les règles de modération « que vous avez dans le cœur; mais évitez égale- « ment deux choses : l'une, de refuser de parler (c pour vos parents, quand il est raisonnable de le « faire ; l'autre, de vous fâcher, quand votre recomcc mandation ne réussit pas. ... Il me paroît que vous