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LA GUERRE DE PISE

i^égoeiitkms entre Albornoz et Florence au sujet des compagnies. — Traité d'ilbomoz arec les oompagnies (21 mars 1359). — Préparatifs de défense dcM Florentins. — L'armée fk>rcntine et la compagnie en présence (10 juillet). — Retraite de la compagnie (23 août). — Destinées des compagnies de Undau et de Bongart. — Accroissement du territoire florentin. — Acquisition de Bibbiena (6 janvier 1300). — Soumission des Ubaldini (décembre). — Occupation de Yolterre (octobre). — Conjuration i Florence (30 décembre). — Guerre avec Pite. — Si^ et prise de Pietrabuona par les Pisans (5 juin 1362). — Campagne des Florentins dans le val d'Era (20 juin). — Bonifaiio Lupo et Ridolfo de Varano, capitaines des Florentins. — Campagne de Ridolfo (17 juillet). — Formation de la compagnie du Cappelleito (30 août). — Succès maritimes des Florentins (aoôt-octobné). — La compagnie blanche des Anglais engagée par les Pisans. — Victoire de Piero Famese (7 mai 1363). — Sa mort (19 juin). — Rinuceio Famese, capitaine des Florentins. — Campagne des Pisans dans le coniado de Florence [27 juillet, 7 août). — Échecs des Florentins. — Emoi dans leur TÎUe. — Les Anglais i Ripoli (22 octobre}. — Leur retraite (11 novembre). — Négociations pour la paix (mars 1364). — Les Anglais et les Pisans de nouveau aux portes de Florence (15 avril). — Attaque contre la porte San- GaUo (2 mai). — Traité secret avec les compagnies. — Leur départ (10 mai). —

HIST. hE FLORIRCE. ^ V 1

2 PROGRÈS DE LA DOMINATION FLORENTINE. (Ah. 1559)

Campagne des Florentins contre Pisc (21 mai). — Galcotto Mabtesta élu capitaine (12 juillet). — Victoire des Florentins à Cascina (28 juillet). — Négociations pour la paix (21 août) et révolution à Pise. — Conclusion de la paix cotre l»ise et Florence (28 août). — Mécontentement des Florentins. — DispcnioD des compagnies.

Nous entrons dans une période de l'histoire florentine où l'esprit, comme desorienté, ressent un indéfinissable malaise. Partagé entre l'admiration et le blâme, il ne voit pas nettement encore lequel de ces deux sentiments doit prévaloir, et il s'étonne au spectacle d'une démocratie qui monte toujours dans l'échelle de la puissance, tandis qu'elle descend déjà les degrés qui la conduisent à Tabimc, au despotisme d'un seul.

D'une part, s'accroît toujours la domination de Florence. De plus en plus Florence écrase ou subjugue ses voisins, ceux-là mêmes qui ne le sont devenus que parce qu'elle a reculé ses frontières, ceux-là mêmes qu'elle avait dû jusqu'alors respecter. Ses horizons, de proche en proche élargis, lui permettent d'espérer que, sans cesser d*ôtre une commune, elle deviendra de plus en plus un État. Si elle continue de guerroyer par le bras de ses mercenaires, elle s'attaque à de plus lointains et plus redoutables ennemis. Libérée des compagnies ou ayant cessé du moins de trembler devant leurs incursions et leurs armes, elle affrontera bientôt la seule ville toscane qui lui pût encore disputer l'hégémonie; elle finira par diriger ses bannières guelfes contre le pouvoir guelfe par excellence, contre la papauté sacro-sainte, objet jusqu'alors de ses respects et de son amour. Elle lui tiendra audacieusement, résolument tête; elle la réduira, de guerre lasse, à conclure la paix sans exiger de cette fille rebelle aucune soumission. Quel changement, quels progrès depuis les jours laborieux où les

(Km. 1559) DÉCADENCE DE LA DÉMOCRATIE FLORENTINE. 3

Ubaldini et les Tarlali, où Ai*ezzo, Sienne et le Mugello, occupaient toutes ses forces, étaient pour elle d'irréductibles ennemis! Elle se mesure désormais avec des rivaux plus puissants, avec des adversaires moins vulnérables. Ses armées d'étrangers sont moins souvent battues que n'étaient ses armées indigènes. Elle n'est plus seulement la première des villes toscanes, elle est déjà la capitale des Toscans.

D'autre part, si l'on reporte ses yeux sur l'intérieur, ce n'est plus le mot de pix)grès qui vient aux lèvres, c'est celui de décadence. Un peuple qui, presque chaque jour, se déchire de ses propres mains, ne le peut faire impunément sans agrandir ses plaies, sans les rendre incurables. Il ne lui a point nui, bien au contraire, de combattre longtemps ces nobles féodaux qui se refusaient à entrer dans le cadre étroit et régulier d'une vie bourgeoise et marchande, qui en troublaient, par leurs mœurs de brigands, les conditions vitales, car il fallait briser cet obstacle ou périr; mais, comme dans le bien même se trouve le germe du mal, la victoire des popolani sur les magnats était grosse de la lutte du menu peuple contre les popolani. C'est la loi de l'histoire que tous les hommes aspirent au mieux, mais qu'ils proposent pour but à leurs efforts moins d'atteindre d'un bond au sommet que de s'élever peu à peu sur les pentes qui y conduisent; moins d'arracher le souverain pouvoir à ceux qui le détiennent que de s'égaler aux supérieurs tout proches d'eux qui leur ont donné le contagieux exemple d'une progressive émancipation*

Les popolani florentins avaient d'abord hâté, puis plus fard ralenti, et toujours dans leur propre intérêt^ cet inévitable mouvement. En quête d'auxiliaires pour

4 LES 1>0P0LAN1 AUX PRISES (Ai. 1559)

courir sus aux magnats, ils avaient fait dans la vie publique au menu peuple une part très-prticicuse, quoique modeste, car qui n*cst rien se sent heureux et fier de devenir quelque chose ; mais a-t-on le pied à rétrier, il faut bien se mettre en selle, si Ton ne veut retomber à terre : il y a des situations instables où nul ne peut se fixer. Or, une fois les magnats vaincus, leurs vainqueurs, estimant que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, en prétendaient arrêter rélernelle évolution. Aux artisans, leurs auxiliaires de la veille, ils signifiaient qu'il fallait laisser là toute espérance, déplorable chimère des parvenus et des satisfaits, trop enivrés du succès pour regarder en arrière, pour profiter des leçons qu'ont reçues ceux qui les ont précédés.

Améliorer leur situation matérielle, rendre plus tolérables leurs rapports journaliers avec de durs patrons, tel était, alors comme toujours, le principal but des petites gens. C'est pour l'atteindre qu'ils rêvaient le partage de la puissance politique, dont on leur avait donné un avant-goût, et qu'on prétendait maintenant leur refuser. De là des colères, des tumultes, des émeutes qui rendent plus difficile aux classes bourgeoises cette sagesse de sang-froid dont elles se sont une fois écartées : ce n'est pas au travers des divagations confuses d'un mécontentement exaspéré qu'il est aisé de reconnaître ce qu'il y a de légitime dans d'excessives prétentions. En continuant après le triomphe, comme pendant la lutte, de laisser entr'ou vert le cadre non immuable des arts, \cs popolani florentins auraient peut-êlre évité bien des catastrophes; mais la bourgeoisie marchande eut peur d'être noyée dans le flot montant de la multitude populaire, et elle se crut

(Ax. 1559) AVEC LES PETITES GENS. 5

de force à dire, comme Knut de Danemark au flot de la mer : Tu n'iras pas plus loin.

Si, dans cette lutte insensée, les patrons eussent été complètement submergés, si les menus artisans eussent brisé toute résistance, on aurait pu voir ce dont ceux-ci étaient capables. Sans doute ils auraient causé, faute d'expérience, Teflondrement rapide de l'édifice social élevé avec tant de peine. On n'aurait pu dire du moins que le temps et les moyens leur manquaient pour donner leur mesure. Le sort voulut que les deux puissances de la bourgeoisie arrivée et du peuple en route se fissent dangereusement équilibre. Victorieuses un jour, vaincues le lendemain, dans ces chocs continuels d'où naissaient d'incessants orages, le calme mortel des tyrannies italiennes, qui donnait à leur esprit comme à leurs yeux l'illusion de la paix, devait leur suggérer la funeste pensée de se réfugier au port malsain du pouvoir d'un seul, du pouvoir absolu. C'est dans la période dont nous entreprenons l'histoire que commence à paraître ce lâche dessein, symptôme assuré d'une décadence dont il faudra suivre les lents, mais irrésistibles progrès. Des guerres civiles et des guerres extérieures, des complots perfides et des intrigues ténébreuses, puis, au milieu du bruit incessant des métiers au travail ou des armes rouges de sang, l'incomparable splendeur des belles-lettres et des beaux-arls, telle est plus que jamais la vie de ce peuple singulier, vie de saisissants contrastes et de dramatiques péripéties ; tel est le spectacle instructif entre tous, si les hommes savaient s'instruire aux leçons de l'histoire, qui va se dérouler à nos yeux.

Dans Tannée 1358, un vent de paix soufQail sur toute l'Europe, excepté sur la Romagne. L'Angleterre se récon-

6 NÉGOCIATIONS AU SUJET DES COMPAGNIES. (An. 4559)

ciliait à TÉcosse, Pedro le Cruel de Castille à Pedro le Cérémonieux d'Aragon, le roi de Hongrie aux Vénitiens, les Visconli à la ligue des seigneurs de Vénétie, Louis de Na pics à son cousin révolté le duc de Durazzo, Pérouse à Sienne par la médiation des Florentins ^ Mais ni l'exemple d'autrui, ni les rigueurs d'un hiver où Ton vit, dit-on, la neige s'élever jusqu'aux toits*, n'avaient pu faire poser les armes aux Romagnols, et c'en était assez pour troubler toute l'Italie centrale. Ce peuple turbulent ne voyait devant soi qu'Ardoin, l'abbé de Cluny, aussi peu homme d'État qu'homme de guerre % et il trouvait un ferme appui dans le comte de Landau, enfin guéri de ses blessures.

L'Ëglise sentit la faute qu'elle avait commise en éloignant Albornoz du théâtre de ses succès. Elle s'empressa de l'y renvoyer (décembre 1358). Avant d'y reparaître, l'habile Espagnol se rendit à Florence : il se rappelait y avoir reçu d'importants secours en mercenaires, et jusqu'à cent mille florins en espèces*. Son dessein était d'étendre à l'Italie centrale les bienfaits de la paix, et, pour y parvenir, de procurer un accord entre Florence et la compagnie. Mais il lui fallait persuader aux Florentins de renoncer à la ligue conclue pour deux ans avec son prédécesseur et de chercher ailleurs que dans

* 31 octobre i358.0n peut voiries conditions dans M. Villani, VIII, 102 ; Neri de Donato, R. I. S. XV, 162; \mmirato, XI, 592. Entre la France et TAngleterre les hostilités étaient languissantes. Si Charles V, encore régent, rejetait le honteux traité de Londres, il devait bientôt conclure le traité de Brétigny.

* Joh. de Bazano, Cron. mtUin, R. I. S. XV, 650. Sismondi, IV, 299, 304.

^ Sismondi (IV, 304) donne à l'abbé de Cluny les vertus du moine. On voit dans Âmmirato (XI, 592) qu*il était gourmand.

* Matteo ViUani, VH, 75, 80; VIU, 105; IX, 7.

(A!f. 1559) FLORENCE RÉSOLUE A COMBATTRE. 7

la guerre des remèdes à la dévastation de la Toscane. Or quel autre remède concevoir, quand on n'aimait pas à délier les cordons de sa bourse, quand on avait devant soi des ennemis qui déchiraient de leur épée les traités où, faute peut-être de savoir écrire, ils avaient apposé leur cachet*? Ne pouvant vaincre de front Tobslinée résistance des marchands florentins, Âlbornoz essaya de la tourner. Il négocia directement avec Landau. Il lui promit cent vingt-cinq mille florins, dont Florence payerait quatre-vingt mille, à condition que, de quatre ans, la .compagnie n'infesterait ni le territoire de la République, ni celui de ^Ëglise^ Il se flattait que ces entêtés bourgeois, plutôt que de rester seuls dans la lutte, adhéreraient au traité'.

C'était mal les connaître. Piqués au vif, ils se déclaraient aussitôt résolus de combattre jusqu'à l'extermination finale des compagnies \ Ils réclamaient du seigneur de Rimini l'arrivée de son fils Pandolfo Malatesta, élu ca*]pitaine de guerre en septembre précédent*. Ils débattaient avec Bernabô Visconti le nombre d'hommes qu'ils devraient mettre sur pied', se refusaient aux

* Voy. diverses lettres de la seigneurie ^ ses ambassadeurs auprès des seigneurs de Padoue, de Milan, etc., et à ses alliés, du li janvier 1359 au 36 avril suivant. Sign, cari, miss,, XIl» 59-6i, et Leltere alla 8ignoria,y^ 7-74 passim.

* Ammirato, XI, 592.

s Matteo Yillant, IX, 6.

* < Cum sotiales qui ad ytalicam pernitiem moliunlur forent usque ad eorum finale exterminium persequendi. » (A Bernabô Visconti, 22 févrior 1359. Ibid, {^ 68.) Il y a dans ce recueil bon nombre de lettres sur le même sujet à partir du 8 février, (^ 64 sq.

> A Galeotto MalatesU, 21 février 1559. Sign, cari, miss., XII, 67 v*. Ammirato, XI, 591.

* Instructions aux ambassadeurs auprès du légat, 22 février. 3, 9 mars 1559. Sign» cart. miss,, XII, 68-74. Bernabô et Galeazzo aux prieurs, 20, 22 février 1559. Leltere alla signoria, V, 1,3.

8 TRAITÉ D'ALBOANOZ ÂVFX LES COMPAGNIES. (An. 1359)

engagements écrits, pour rester libres d'interpréter les conditions de TallianceS et, voyant Landau senier la discorde en Toscane*^ enjoignaient à leurs anibassadeurs près du légat de revenir, si, dans les deux jours, il n'avait fait son choix entre elle et la compagnie^. Mais déjà, quand la seigneurie expédiait cet ordre (23 mars) , Albornoz avait conclu avec Conrad de Landau et Hennequin de Bongart, promettant de leur payer cinquante mille florins, avant même qu'ils eussent évacué les terres de l'Église*.

A la nouvelle de ce traité (5 avril), les Florentins remplirent l'air de leurs plaintes indignées. Voilà donc comment le légat reconnaissait tant de sacrifices faits au Saint-Siège! Il en vendait les plus fidèles amis! Ne voyait-il pas qu'ôter par une résistance énergique tout espoir de gains scandaleux était le seul moyen de décourager, de renvoyer au loin ces pestiférés, que réunissait une impie soif de rapine et de meurtre? Ce qu'il devait faire, ce qu'il ne faisait pas, Florence le ferait donc, avec le secours de ses alliés. Et Pandolfo Malatesta

* « E queste cose ci pare che debbano bastare sanza farne obligaxione per carta, peroche fare intendiamo quello che di sopra diciamo, promettendo egli di fare da sua parte quello che potrà verso di noi.... Fa te ulUmo del ▼ostro podere che s*accordino per lo miglior modo che far si potrà, benchè ci piacerebbe moUo che il lodo s'osservasse a sano intelletto e non pure ad litleram, » (9 mars. Ibid., f» 6i V.)

' Instructions à Zanobi de TAntella, amb. à Pise, 25 mars. Ibid., ^69 V.

' « Per aspettare la sua précisa e final risposta state due di e non piii ; ma se la risposla fosse di Tolersene levare, direte che Toglete convenire airefletlo sanza dilazione di tempo a pensare sopra questa parte che non gli bisogna più, e dove comprendeste che Taccordo fosse falto o che fossono parole generali per prolunghare il fatto, non restate. t (Ibid., f 79.)

* Mafleo Villani, ÎX, 6 ; Cron. d'Ometo, Cron. Rimin. R. I. S. XY, 685, 907 ; Ammirato, XI, 592.

(ka. 1359) PRÉPARATIFS DES FLORENTINS. 9

était invité à dissoudre sans retard les compagnies ^ En donner l'ordre était facile; l'exécuter le pouvait être moins. En effet, entre la politique florentine et celle du légat, ritalie se divisait. Sienne, Pise, Pérouse, Can de la Scala, traitaient à leur tour avec les brigands étrangers*. Florence ne pouvait compter que sur quelques princes et seigneurs. Bernabô envoyait mille barbues et mille mamadierij girouettes calculatrices, capables de tourner au premier vent du succès. Les seigneurs de Padoue et de Ferrare promettaient chacun trois cents cavaliers'. Louis de Naples en annonçait le même nombre jusqu'à ce que, remis de sa maladie, il rejoignît luimême ses barons, convoqués dans Âquila\ Matteo Villani signale comme extraordinaire cet accord entre des tyrans et une cité libre*. L'est-il donc plus que celui des autres cités toscanes avec des condottieri piies que des tyrans? Et comment Florence eût-elle, sans alliés, soutenu la guerre, quand elle ne pouvait, de son chef, mettre en ligne que deux mille barbues, deux mille cinq cents arbalétriers et cinq cents Hongrois (29 avril)?

D'ailleurs, la perfidie de Landau justifiait contre lui toute alliance. Ayant déjà en poche l'argent du légat, il avait envahi le territoire de Pérouse, comprise pour-

* Insti-uctions à Zanobi, f* 80 v**.

* Landau avait déjà préparé le terrain. Voy. lettre du 23 février 1359. Leitere alla ngnoria, V, 4.

5 Matteo Villani. IX, 7, 20; Ammirato, Xî, 593.

* Lettre de Niccolè Acciajuoli, qui signe • Dominus Corinthii, Malfie et Palatinus cornes, ac magnus regni Sicilie senescallus, civis vcster. » 9 mai 1359. Lettere varie alla signoria, 1358-1359, n** 123. — Ce volume est plein d'avis sur les marches de la compagnie et de demandes ou de promesses de secours. Le n" 95 est un passeport donné à Betto de Tano- Florentin par la compagnie, avec son cachet.

« MaUeo Villani, IX, 20.

iO L'ARMÉE FLORENTINE (An. 1359)

tant dans son traité. Ses douze mille aventuriers, incessamment rejoints par ceux que licenciaient Albornoz et diverses communes, étendaient partout leurs mains rapaces, pillaient les campagnes, ôtaient aux campagnards la peine de faire la récolte ^ Sans retard Florence voulait agir. Aussi opiniâtre* que Pérouse était violente, Sienne légère, Pise astucieuse et la Romagne perfide% elle pouvait alors détruire la compagnie, dont les flots grossis du Tibre empêchaient les deux tronçons de se rejoindre. Elle aurait écrasé l'un sur la rive droite et atteint l'autre sur la rive gauche, en passant par Città di Gastello, qui, malgré les Pérugins, ouvrait ses portes et son pont aux troupes florentines, leur offrant vivres et secours. Mais il y fallait hardiesse et promptitude\ On perdit du temps, et le vicaire du val de Nievole fit tout manquer: craignant les gibelins du Ceruglio, il rappelait de l'armée en formation dans le val d'Arno supérieur la cavalerie qu'il y avait envoyée*.

L'occasion perdue ne se retrouve guère. Florence toutefois n'en désespéra point. Elle se raidit contre la fortune. Le marquis de Montferrat demandait pour la compagnie, qu'il voulait prendre à sa solde, le passage sur le territoire de la République, et il offrait douze mille florins d'or, comme indemnité de dégâts éventuels*. Pour toute réponse fut mise à prix la tête de Landau \

* Mattco Villani, IX, 26. Une lettre adressée à la seigneurie porlereffeclif de la compagnie à plus de quinze mille hommes. 7 mai 1559, V, n" 88.

* En avril et en mai, la seigneurie multiplie les lettres sur cet objet. Voy. Sign, cart. mis$,, XII, 80-91.

3 Matleo Villani, X, 42.

* 18 mai 1359. Letlere alla signoria, V, n* 108. » 17 mai 1359. /^trf., n- 106, 107.

8 Matteo ViUani, IX, 26.

' 31 mai 1559. Provviiioni, XLVII, 144.

An. 1559) ET LA COMPAGNIE EN PRÉSENCE. il

L'Italie en tressaillit. Tant d'énergie faisait honte à sa faiblesse, mais répondait à ses vœux secrets. Son indignation enhardie fit affluer au cœur le sang des extrémités: campagnards, étrangers, volontaires, renforts des villes et des provinces arrivaient de toutes parts. Le condottiere essayait en vain de les arrêter au passage \ Lui-même il se trouvait arrêté, ou du moins bien gêné dans ses mouvements. Comme un chien plus hargneux que vaillant, il rôdait tout autour du territoire florentin, sans y mettre le pied, tout autour de l'armée florentine, sans l'attaquer (29 juin-10 juillet). Pandolfo Malatesta, capitaine général, le tenait en respect, se dressait en face de lui, tantôt à Montopoli, tantôt vers Ponte a Nievole*. De la méfiante seigneurie il avait obtenu comme de pleins pouvoirs, car elle ne l'avait flanqué d^aucun conseiller, d'aucun surveillant, dérogation assez rare aux usages, et qu'approuve Villani'^. A côté de Pandolfo un Siennois, Niccolô desTolomei, portait l'enseigne royale, et un Allemand, vieux serviteur de la commune, la bannière des feditorij celui-ci pour montrer qu'on savait faire la différence entre les brigands de celte langue et les gens d'armes loyaux, celui-là pour faire honte à sa patrie, qui fournissait des vivres aux ennemis*. On l'espérait, d'ailleurs, « plus obéissant, plus respectueux envers le capitaine, que n'eût été un citoyen*. »

La tactique de Pandolfo était manifeste : il voulait, en

« MatteoYiUani,]X,28.

« Id. IX, 29; Ainmirato, XI, 594.

^ c Cosa rade Tolte usata per lo comunc, ma utilmcnte fatta. » (Matleo Yillani, IX, 28.) * 21 juin 1359. Leitere alla iignoria, V, n- 127. > Malteo Villani, IX, 28.

12 RETRAITE DE LA COMPAGNIE. (An. 136»)

harcelant son adversaire, l'obliger à disséminer ses hommes, pour les faire vivre de maraude et de rapines, puis le forcer au départ, pour n'avoir point la retraite coupée. Il y réussit sans coup Férir. Avant d'en subir la honte. Landau voulait cependant risquer la bataille. Le 12 juillet, il envoie au camp florentin des trompettes, porteurs d'une branche épineuse, avec un gant ensanglanté. Pandolfo, le sourire aux lèvres, relève le gant, se déclure prêt à défendre le nom et l'honneur de la République, fait boire les messagers, leur donne de l'argent et veut qu'on les reconduise au son des fanfares. Il était plein d'une confiance que partageaient ses soldats : trois cents mercenaires à cheval, précieux renfort, lui arrivaient de Florence. Àmbrogiuolo, bâtard de Bernabo, en amenait cinq cents, avec mille fantassins. Biordo et Farinata des Uberti, exilés comme rebelles, offraient leur concours avec trente cavaliers, et cette proposition, accueillie d'enthousiasme, en faisait présager beaucoup d'autres. Une haine, une crainte communes, servaient de ciment pour la réconciliation ^

Affronter de tels ennemis, c'était chose grave. Le provocateur y réfléchit quatre longs jours. Finalement, il s'ébranla. Mais, en voyant Mahi testa brûler son camp et marcher contre lui, il s'arrêta prudemment sur le plateau dit (X champ aux mouches. » Des ravins escarpés l'y protégeaient contre toute attaque; il ne pensa qu'à s'y fortifier encore. Comme on faisait de même en face de lui, il prit enfin son parti de la retraite (23 juillet). Sur le sol pisan, où il se réfugia, l'armée florentine avait ordre de ne point pénétrer. Moins glorieuse qu'une

* Biordo étant mort de ses fatigues dans cette campagne, Florence l'honora de pompeuses funéi-ailles.

(Aîi. 1559) DISLOCATION DKS COMPAGNIES. 13

victoire, celle pacifique issue d'une si courle campagne n'étail pas moins profitable : le capitaine de la République en avait efficacement couvert le territoire, montrant que, pour chasser au loin des pillards, il suffisait de faire bonne contenance*. Aussi lui prodigua-t-on les honneurs, en même temps qu'à son père les félicitations*. La leçon était bonne pour (ous.

Couverte de honte, découragée, la compagnie errait à l'aventure, au pays de Lucques, sur les bords du Serchio. Elle s'y dispersa, sauf son dur noyau d'Allemands, qui alla servir contre les Visconti le marquis de Montferrat. Cette poignée d'étrangers retrouvait là, en face d'elle, mille barbues florentines' : la seigneurie, après avoir, par intérêt, offert son assistance aux Pisans*, la donuait, par gratitude, à Bernabô. Les escarmouches de celte guerre* achevèrent de disloquer les aventuriers : Landau passait au service de Milan ; Bongart et les autres criaient bien haut à la trahison, mais trahissaient presque aussitôt comme lui •. L'année suivante, au mois d'octobre, on voit Bongart, las des Visconti, et ses bandes reformées, marcher sur Florence : par leur ferme attitude, les habitants le rejettent sur le royaume de Naples'. Pour les fuir après les avoir provoqués, pour échapper à leur poursuite, il lui faut se retirer à Textrémité de la péninsule, car contre les brigands les Flo-

1 Matteo Villani, I\, 30, 31 ; Ammiralo, XI, 595.

* A Galeotto Malatesta, 12 septembre 1559. Sign, cari, miss,, XII, iOo. Matteo Yillani, IX, 42.

^ 18 ou 24 août. Matteo Villani, IX, 45; Ammirato, XI, 597. ^ Aux amh. à Pise, S août 1359. iSt^n. cart, miss,, XII, 98 v^. > Matteo Yillani, IX, 50.

• Id., IX, 54.

7 Id.,X, 7, 16,17,18.

14 ACCROISSEMENTS DU TERRITOIRE. (Aiï. 1359)

rentins ne refusent pas plus leurs secours au grand sénéchal Acciajuoli, leur compatriote, qu'au tyran mi- .anais*. Acculé à la mer, sans communications possibles avec ses pareils, le condottiere voit s'évanouir ses dernières forces*. Si, désormais, Monlferrat veut des mercenaires, il les lui faut chercher au delà des Alpes, parmi ces bandes cosmopolites que la paix de Brétigny rendait libres et qui venaient de rançonner Avignon (mars 1361). C'est en combattant ces « Anglais », pour la plupart Gascons ou Normands, avec lesquels devra désormais compter l'Italie, que Conrad de Landau, leur prédécesseur et leur modèle, allait, deux ans plus tard, trouver la mort'.

Florence, en attendant, recueillait les fruits de sa ferme et loyale politique. Non seulement elle avait fait respecter son territoire; non seulement le légat Albornoz la sollicitait d'alliance contre les Visconli*, mais encore la soumission d'anciens ennemis, d'anciens rivaux, augmentait chaque jour sa sécurité. Les Uberti, ou l'a vu, avaient déjà obtenu leur grâce pour avoir prêté le

* Arrive à Florence le 8 décembre 1360, Niccola Acciajuoli s'y trouva dans une situation singulière. Son nom n'avait pas cessé d*étre mis dans les bourses, et comme on Ty remettait, chaque fois qu'il en sortait, à cause de son absence, il finit par s'y trouver seul, en sorte qu'il devait être forcément prieur au prochain tirage, durant son séjour. On porta une loi spéciale pour exclure ce serviteur d'un prince étranger. Jusqu'à ce que sa cédulc fût déchirée, on lui défendit d'accepter aucune charge et d'entrer dans le palais sous peine des biens et de la vie. Afin de lui rendre cette mesure moins blessante, on l'exempta d'impôts sa vie durant, pour tout ce qu'il possédait à Florence, et on lui accorda les secours qu*il venait demander (M. Villani, X, 22, 23, 50; Ammiralo, XI, 601).

Lies mêmes » M. Villani, X, 43. Sismondi» IV, 312» 327*

♦ Bref d' Albornoz, 20 avril 1360, dans Arch» êtor, Append. VU, 411. Le 27, Innocent VI demandait dli secours aux Florentins, à la suite de l'occupation de Bologne par Bemabb. (Capilolif XVi, 44.)

(Ar. 1360) BIBBIENA ET LES UBALDINI. 15

secours de leurs bras contre les compagnies*. En haine des Tarlati, Buoso des Ubertini, évêque d'Arezzo, cède aux Florentins ses droits sur Bibbiena, que Pier Saccone lui a ravie, et le peuple de cette ville, aussi empressé vers ses nouveaux maîtres que dégoûté des précédents, la livre sans la défendre (6 janvier 1360)*. D'autres forteresses, satellites de Bibbiena, en suivent le sort, ou même en ont devancé l'exemple'. Pistoia profite des embarras de Giovanni d'Oleggio à Bologne, pour reprendre la Sambuca (fin de janvier 1360)*, et ainsi se trouvent fermés les débouchés directs de TApennin sur la Toscane. N'espérant plus être secourus, affaiblis par les divisions et les haines fraternelles*, réduits à faire aux réclamations de Florence des réponses courtoises, soumises même ', comment les Ubaldini eussent-ils continué dans le Mugello leur odieux métier d'oiseaux de proie ? Les voilà qui courbent à leur tour la tête sous le joug, comme l'ont fait, deux siècles auparavant, tant de nobles

* Yoy. plus haut, mêmechap., p. là.

* Matteo VUlani. K,47,49, 61, 62; Ammiralo, Xï,597, 599. — 20jan- TJer 1560, proTision pour nommer des officiers à Bibbiena • noviter sub jugo comunis deducti ; » 30 janvier, autre sur la soumission de cette villo. Prowi-- «oni, XLVIII, 105vM13.

' Par ex. San fliccolè et Soci. Le seigneur les offrit et spontanément Floreoce les paya six mille fl. d'or (26 octobre 1359). Puis Pieve a San Stefano dont les habitants se soulèvent contre les Tarlati (8 février 1360); Monlecchio et la vallée de Chiusi; la Serra, qui fermait le passage de la Romagne a Bibbiena (13 février 1360). Matteo Yillani, IX, 48, 66, 70.

« Matteo ViUani, IX, 64 ; Ammirato, XI, 600.

* Matteo Villani, IX, 81. En août et septembre 1359, il y a au recueil de la correspondance des prieursde nombreuses lettres concernant les Ubaldini* [Sign. cart, miss.y XII, 101 sq.) La division des Ubaldini s'explique parce qu'ils formaient alors deux branches, les fils de Maghinardo et d'Albizo, ceux de Vanni de Susinana, auxquels se joignaient les autres. (Matteo Villani, X, 26.)

« Matteo Villani, iX, 88.

16 SOUMISSION DES SEIGNEURS. (An. 1360)

voisins. Les uns vendent à la République leurs châteaux, leurs droits sur TApennin ; les autres, pour s*y opposer, n'ont plus qu'une ressource, et quelle ressource ! venir plaider leur cause devant un peuple de marchands. Ils la perdent, cette cause, malgré Thumiliation subie. Florence accepte la cession au prix de six mille florins d'or, et fait popolaniy suivant sa vieille coutume, les hobereaux qui l'ont offerte ou consentie. Elle affranchit leurs hommes des redevances perpétuelles, elle incorpore leurs a Alpes y> au contado^ De quel prix serait maintenant ce qui leur reste? Il restait douze châteaux ou forteresses à Giovacchino de Maghinardo : la République en hérite, au détriment des héritiers \

Se soumetlre était dès lors le conseil de la raison, et la folie, dans l'occasion, le faisait entendre aux plus récalcitrants seigneurs. Tel était le comte Tano des Âlberti, maître de Montecarelli et Montevivagni, sur la route de Florence à Pietramala'. Dans le fossé qui séparait ses domaines de ceux de la commune, se jette un jour son bouffon; il appelle à l'aide, comme s'il était attaqué. Accourent au bruit cinq cents campagnards du contado florentin, trop perpétuellement menacés pour n'être pas sur leurs gardes, et, de sou côté, Tano luimême, qui, voyant la plaisanterie, gourmande son fou. — Comte, s'écrie celui-ci, tu vois qu'au premier appel

< MaUeo Yillani, X, 26; Ammirato, XI, 601. — Confirmatio coropositionis facle ab Ibaldinis cum quibusdam pactis. (30 décembre 1360. Prawisioni, XLIX, 113.)

* Malteo Villani dit (XI, 35) que ce testament est de décembre 1361 ; mais Ammirato le jeune (XII, 617) déclare l'avoir vu et en donne l'analyse comme la vraie date, 6 août 1362.

> L'inimitié de Tano et de Florence datait du temps où Giovanni d*01eggio assiégeait Scarperia. Tano s'était alors prononcé pour Tarchevéque de Milan.

(An. 15C0) ACQUISITION DE VOLTERRE. 17

onl rép«)ndu cinq cents sujets de Florence et pas un du seigneur de Milan. En vain lu sonnerais le cor de Roland, il n*en viendrait pas cinq dans une année. — L'avis était sage, on ne larda pas à le voir. Le comte s'obstinant, ses deux châteaux lui furent pris (27 août 1560). On lui coupa la tête, on pendit les bannis dont il protégeait le brigandage ^ La peur du supplice calma les cerveaux échauffés; elle opéra plus d'une conversion. « Presque dans le môme temps, dit Sismondi, les trois grandes familles qui régnaient sur l'Apennin furent réduites sous l'obéissance de la République*. »

A l'instar d'une simple famille, succombait à son tour rimprenable Volterre, et sa chute, inquiétante pour Pise, était grosse d'une sérieuse lutte entre celte ville et Florence. Cent sept années auparavant, Volterre était tombée au pouvoir des Florentins'; mais ils n'avaient pu, dans ces temps difficiles, conserver cette conquête, empêcher les Relforti d'y établir leur tyrannie. Ce fut la discorde qui perdit ces tyrans. Chacun d'eux, pour régner seul, consentait à régner en sous-ordre. Pour garder Pombre, ils livraient la proie. Les plus actifs, les plus habiles s'en saisirent; au nom de Florence, un capitaine de guerre s'établit dans quelques places de sûreté (octobre 1360), et Volterre, découragée, se donna pour dix ans à ses envahissants protecteurs.

Dès ce moment, Pise devenait aux Florentins une

* M. Yillaiii, IX, 108; March. de Goppo, IX, 684; Âmmirato, XI, 601 ; htnvisioni, XLIX, 1.

> Sismondi, lY, 531. Vers le même temps, en mai 1361, les comtes de S»ta Ftore, qui prenaient leur nom d*une localité située au sud d'Arcidosso et au nord-ouest de Grosseto, faisaient leur soumission à Sienne. Voy. Matteo aillant, X, 51.

^ Yoj. plus haut, 1. 1, p. 427-430.

HlSr. DB FLOBERCS. — ▼ 9

18 CONDITIONS DE PISE (An. 1560)

proche voisine, un ennemi à surveiller. Ils s'en créaient ainsi de nouveaux, ou réveillaient les vieilles haines assoupies à mesure qu'ils étendaient leurs domaines. Ils font défense aux Yolterrans de prendre le moindre oflicier à Pise ou dans un rayon de trente milles autour de leurs murailles. Bocchino des Belforti avait voulu livrer aux Pisans sa patrie : il est décapité sans retard ^ Ainsi périsse quiconque s'oppose aux progrès, aux ambitions des Florentins!

L'émotion fut extrême à Pise, quand on y connut ces prescriptions et ces rigueui^. Depuis que le désastre de la Meloria* l'avait rayée du nombre des puissances maritimes, Pise reportait sur le continent toute son activité, toutes ses espérances d'avenir. N'ayant plus ses colonies de Sardaigne et de Corse, qui la fournissaient jadis de marins, ne pouvant, aux termes de son traité avec Gènes, armer des galères, et voyant ses pécheurs de la côte passer au service des vainqueurs, qui, seuls, tenaient la mer, elle avait conquis l'Etat de Lucques, doublé ainsi son territoire, ouvert au travail agricole et industriel un champ nouveau'. Elle rêvait aussi de conquérir Vol* terre, ne fût-ce que pour en écarter un voisin dangereux, qui, retranché dans ce poste avancé des montagnes^ pouvait également protéger Telamone, fondre sur Pise, se retirer et se défendre en cas d'échec. Mais faute d'être prêt à la guerre, il fallait dissimuler tout ressentiment*

« Matteo Villani, î, 67 ; Neri de Donato, R. I. S., XV, 169 ; Ammirato, XI, 607 ; TroDci, p. 392 ; Cecina, Notizie di Vollena, p. 157.

* Le 6 août 1284. Yoj. notre t. H, p. 273.

' Sisinondi (IV, 3i4) a très bien tu et montré cette transformation.

^ On peut voir dans Roncioni (l.XV, p. 851) une lettre de rappel adressée aux ambassadeurs de Pise à Florence, qui montre que les Pisans firent Contre mauvaise fortune bon cœur et ne se plaignirent pas de cet édiec.

{Ky. 1360) ET DE FLORENCE. i9

el préler Torcille aux ouvertures pacifiques du légat Albornoz, naïvement surpris de ces haines vigoureuses entre deux républiques limitrophesi les plus fameuses du monde, disait-iP.

La discorde intestine commandait aussi, et comman- ^ dait des deux parts, Texpectative, les atermoiements. A Pise, les artisans, ruinés par l'émigration des marchands florentins vers Telamone, et jaloux de les ramener parmi eux, conjuraient, avec beaucoup de prêtres et de moines, la mort des principaux recteurs, comme le rappel des Gambacorti, amis de Florence (3 avril). Déjoués et châtiés, ils n'en paraissaient pas moins redoutables, et la force publique n'avait d'yeux que pour l'intérieur, que pour les rues, en prévision de quelque retour offensiP.

A Florence, c'est Vammonizione aggravée qui donnait une cause ou un prétexte au réveil de la discorde. Les Âlbizzi triomphants venaient de rétablir (12 septembre) le tambour aux dénonciations, supprimé depuis cinq ans*. Les Ricci, rejetés dans l'opposition, cherchaient leur revanche. Unis à plusieurs ammoniti\ ils mettaient à leur tête Bartolommeo des Medici, < homme trop ardent, qui se serait exposé à tous les périls pour abattre ses adver$aires^ » La sédition était dans l'air, on la sentait venir, on l'annonçait*. Tout semblait bien combiné :

* 5 join 1360. Capiioli, XVI, 44.

' La Cron. Pis. (R.I.S.,XV, 1035) dit le 25 novembre; Ranieri Sardo (c.cxxTin, p. 145) le 13. Cf. Roncioni, 1. XV, p. 847 ;Neri de DonaloR. I.S., XV, 168.

' ProwUioniy XLIX, 32. Le tambour avait été supprimé par une provision <lu 4 février 1354, confirmée le 11 avril 1355.

* Marcb. de Coppo, IX, 678, 685.

> Malteo YiUani, X, 24.

* « La città n'era in moUe parti slracciata e divisa e di maie talento piena^

30 CONJURATION AVORTÉE. (Aîi. lot»)

un moine révoque de son emploi à la chambre des armes, mais qui avait conservé ses entrées au palab, y devait a dormir » le 31 décembre, s'emparer des clefs, ouvrir les portes à qualre-vingts fantij et profiter du moment où les prieurs sortants viendraient, le lendemain, sur la ringhieraj remettre leurs pouvoirs aux prieurs entrants, pour tuer, de Tétage supérieur, les uns et les autres, pour sonner la cloche, c courir la ville, » y faire entrer les hommes d'armes de Giovanni d'Oleggio. Giovanni d'Oleggio se voyait déjà seigneur de Florence : Bernardo des Infangati, un brouillon, ne lui en avait-il pas fait, de son autorité privée, l'impudente promesse^? Il ne sut pas s'en taire, et on le répéta partout après lui. Bartolommeo des Medici, moins ferme qu'ardent, prit peur et supplia son frère Salvestro de le sauver, ainsi que la République. La chose était facile : on s'enfuyait de toutes parts. Les fugitifs furent condamnés par contumace. Deux ammoniti du complot eurent la tète tranchée. Quant aux Ricci, aucun d'eux ne fut inquiété : t Les gros poissons, dit Marchionne, rompent les filets*. » Cette fois, le pêcheur, à dessein, en élargis-

ne stava in tremore e sospesa. Quasi per una boce comune foile si dubiUiTa di cittadinesca conimozione. » (Mattco Villani, X, 24.)

* Matteo Villani, X, 24. Boninsegni, p. 485. Le 1*' avril 1360, Giovanni d^Oleggio s*était vu réduit à remettre Bologne aux mains du légat Albomoz.

* March. de Coppo, IX, 685 ; Matteo Villani, X, 25 ; Cron. Pis., R. 1. S., XV, 1055. — Spogîio di condanne criminali del poletlà e del capilano, 1340-1478, cl. V, n** 86, p. 9-10. Ce doc. a été publié en langue vulguire par M. Fossati, // tumullo dei ciompi con Vaiuto di nuovi documenii, append. n** 1, Pi 91, dans les Pubblicazioni del R. IsUtulo di studi superiori in Firenze^ Sezione Filosofia e Filologia^ vol. I, 15 juin 1875. Voici les noms portés dans la sentence : • Nicolaum Bartoli Boni, Domiiiicum DonatiBandini, Dominum Pimun Domini Joannis de Rubeis, Uberlum Ubaldini Infaugati, Bellramum Bartolomei de Pazzis. Andream Thelli, Micolaum Guidi Samontone de Frescobaldis, Andream Pacchii de Adimaribus, Pazziuuni

(Ak. 134)0) PRÉPARATIFS DE GUERRE. 21

sait les mailles. La seigneurie avait une liste des conjurés, de la main d'Infangati : elle la brûla en conseil, € coram omnibus. * On cessa dès lors de fuir ou même l'on revint : avec des justiciers si bénévoles, c'était se déclarer innocent*; mais ce n'était pas, tant s*en faut, rendre à l'État la sécurité.

Ainsi traînaient en longueur les préparatifs d'une guerre inévitable. A Florence comme à Pise, d'ailleurs, avec des citoyens déshabitués du mélier des armes, avec des conladini qui le faisaient si mal et de si mauvaise grâce qu'il avait fallu les en dispenser moyennant une taxe, on devait enrôler des mercenaires, et ce n'était pas l'affaire d'un jour. Comme on avait chassé au loin les compagnies, on ne trouvait plus que des Allemands de hasard, rôdeurs solitaires, et ces Hongrois que leur souverain avait conduits, puis abandonnés au royaume de Naples, petits hommes sans autres armes que leur arc et leur épée, montés sur d'agiles chevaux, qui les emportaient, leur flèche lancée, à la manière barbare ; la télé nue pour mieux viser, la poitrine couverte de cuirs épais formant cuirasse, coutumiers de dormira la belle étoile, sans autre oreiller que leur selle, de manger du jus de viande desséché et trempé dans l'eau, durs, en un mot, à la faim, à la soif, à la fatigue*. Florence et Pise les appelaient à l'envi sous leurs bannières'.

Domini Apardi de Donaiis.Pelliciamfiindi, Sassi de Gherardinis, Lucam Fei et fratrem Christophorum Nuccii de Flor. solitum morari in palatio dominonim priorum populi civitatis Florentie. » La liste donnée par March. de Coppo n'est pas tout à fait semblable (IX, 685). 11 met Bartolommeo des Vcdici au nombre de ceux qu'on laisse fuir pour les condamner par contumace.

* Marcb. de Coppo, IX, 685.

« Matteo ViUani, VI, 54. Ricolti, U, 76.

^ On a de ce temps-là un registre de vingt-six compagnies à la solde de

92 HOSTILITÉS U^DIRECTES. (An. 1363)

Innocent VI le voyait, et, pressentant la lutte, il tentait de la conjurer. En son nom, un certain Petroncino, évéque élu de Ravenne, intimait la réconciliation, sous peine d'interdite Des deux parts, on ne voulait point ol)éir; mais on reculait également devant le rôle de provocateur*. Pise, au fond, ne souhaitait la guerre que pour ramener au Porlo Pisano le trafic de Florence'. Longtemps donc les hostilités ne furent qu'indirectes. Hypocritement et par moyens détournés, les deux Républiques s'enlevaient des forteresses. C'est un exilé de Pise qui livrait aux Florentins Pietrabuona, clef de la vallée de Pescia et de la montagne de Lucques\ — Nous pouvons bien reprendre cette place, disaient les Pisans, puisque ce ne sont pas les Florentins qui l'ont prise'. — C'est Piero Gambacorti, confiné à Venise, qui tente en vain de soulever sa patrie' et qui fond sur le val d'Era, avec douze cents exilés, Hongrois et brigands (27 janvier 1362). Interpellée à ce sujet, la seigneurie floren-

Pise sous des enseignes et des noms divers. Yoici les noms de quelquesunes : Cenra bianca, Cerva nera, Cerro nero, Croce bianca, Leone bal&ano, Leone délia palla, Leone délia spada, Rosa bianca, Porta rermiglia, Cappelletlo, Aquila bianca, Aquila balsana, Chiavi, Grifon bianco, Grifon staccato, Leone di rissa, Pappagalli, Pontedera, Spiedi, Tavola rotonda, etc. Yoy. Tronci, p. 389.

* 27 avril 1561. Capitoli, XVI, 47 t*. Ce prélat est chargé des mêmes négociations par Urbain V le 1**' décembre 1362, le 19 mars 1365; plus tard, le 11 novembre 1564, le Saint-Siège, l'appelant ailleurs, lui substitua Marco de Viterbe, général des mineurs franciscains. (Ibid., 55, 5i v*, 55.)

* c Voleano la guerra e volcano dimostrare non essere li cominciatori. » (March. de Coppo, IX, 690.)

' c Seguendo pace délia guerra come suole, patteggiare nella pacc la tornata del porto. » (Matteo Villani, X, 85.)

« Matteo Villani, X, 85; Ammirato, XII, 609; Roncioni, 1. XV, p. 855.

3 March. de Coppo, IX, 690. Matteo Villani (X, 85) parle d'une attaque des Pisans, en janvier 1562, contre des connétables au service de Florence, sur les hauteurs de la Romita, au-dessus de Pietrabuona.

* Octobre 1561. Matteo Villani, X, 76.

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