M. 1362) HOSTILITÉS DIRECTES
Une se défend d'avoir la main dans l'entreprise; pour confirmer son dire, elle proclame que nul citoyen ne pourra suivre Gambacorti, et que ceux qui l'ont suivi devront Tabandonner. Fisc dut prendre au sérieux ces grimaces et s'adresser ailleurs pour désarmer le rebelle. Il empêchait les Hongrois de piller : la corruption détacha de lui les Hongrois. Menacé par eux, réduit à disparaître, il découvrait les Florentins*.
Aussi bien, ceux-ci étaient las de la feinte. Un rien fît déborder la coupe pleine. En mars 1362, les Pisans ont fait main basse sur quelques têtes de bétail. On lance sur eux les gens du val de Nievole', et la seigneurie se démasque en assemblée à parlement (18 mai). — Ceux qui occupent Pietrabuona l'ont offerte à la commune, et Pietrabuona est assiégée. La laissera-t-on perfidement enlever comme Sovrana et Cavriglia? Laissera-t-on impunis tant d'outrages, la capture ou la mort de onze mercenaires, les vignes et les arbres coupés, les moissons enlevées avec plus de cent paires de bœufs sur ce territoire de Barga' qui s'est placé sous le protectorat des Florentins? — Les anciens griefs, habilement rappelés, rendent plus graves les nouveaux. L'assistance décide que Pietrabuona sera ouvertement défendue*. Mieux eût valu, dit mélancoliquement Marchionne, suivre les détours des renards pisans*.
Il a raison, puisqu'on devait si mal conduire la
* Matteo Villani, X, 85; Ranieri Sardo, c. cxxx, p. 148; Âmmirato, Xn, 610.
> Matteo Villani, X, 91 ; Âmmirato, XII, 610.
' Barga, localité fortifiée à mi-côte de rApennin qui descend dans la vadlée du Serchio. (Repelti, I, 273.)
* Matteo Villani, X, 101 ; Ammirato, XU, 611. " March. de Coppo, IX, 690.
Si L ARHÉE FLORENTINE (An. 1563)
guerre. On ne sait pas fortifier à temps les hauteurs de la Romita, qui dominent Pietrabuona, et lesPisans s*en peuvent emparer. On nomme capitaine, ou c pour tenir lieu de capitaine^ », Bonifazio Xupi , noble de Parme qu'il faut aller quérir jusqu'à Padoue, et qui n'arrive dans la place assiégée (4 juin) que pour la voir, dès le lendemain, prise d'assaut', que pour essuyer les insultes des Pisans enivrés. On eût dit qu'ils avaient conquis une province. Si les Florentins, écrivaient marchands et anzianiy ont le cœur de nous attaquer, il suffira d'une de nos femmes pour enchaîner trois d'entre
eux*,
Insultes comme échec criaient vengeance. En dix jours sont sur pied quinze cents chevaux, autant d'arbalétriers, deux mille cinq cents fantassins, toute unearm^ (15 juin), et des alliés on attendait un millier d'hommes. Le 20 juin, les enseignes furent remises. C'était le jour qu'avaient indiqué les astrologues, consultés à la pieuse indignation de Matteo Yillani. Le 25 juin, Bonifazio Lupi sortait de Pescia et, traversant l'Arno, pénétrait dans le val d'Era. En quelques jours, il avait pris Ghizzano (26 juin), détruit ou brûlé trente châteaux\ La campagne s'annonçait bien, mais il l'avait entreprise malgré les importuns tuteurs dont le flanquait la seigneurie, et il les blessait chaque jour en répondant, non sans dédain, à leurs conseils, que le trafic et la guerre ne se ressemblent point. Dénoncé comme insoumis à
* March. de Coppo, LX, C90.
« Matteo ViUani, X, 101 ; Cron. Pis. R. I. S. XV, 1037; Roncioni, 1. XY, p. 856; Âmmirato, XII, 615.
s Matteo ViUani, X, 101.
* Malleo Villani, XI, 6; Neri de Donato et Cron. PU. R. I. S. XV, 171, 1058; Roncioni, 1. XV, p. 856; Âminirato, XII, 615.
(As. 1562) SUR LE TERRITOIRE PISAN. 25
Tautorité civile*, les Huit de la guerre le remplaçaient par Ridolfo de Varano, seigneur de Camerino', qui restait inerte et dormait la grasse matinée (6 juillet) , qui fut heureux que, dans sa modestie, son courtois et désintéressé' prédécesseur consentit à servir sa paresse en qualité de maréchal, à lui amener des renforts, au lieu (le mutiner les soldats comme on l'y provoquait.
Les renforts venus, quel prétexte restait à l'inertie? Les femmes en faisaient honte à l'armée : elles la poussaient hors de leurs murs, disant que, seules, elles suffiraient à les défendre. Parti enfin le 17 juillet, Ridolfo n'est guère moins heureux, pour son début, que Bonifazio : il campe à cinq cents pas de Pise; il repousse les sorties des Pisans, qu'il a insultés en faisant courir le paliOy et qu'accable la peste ; il s'empare de divers châteaux \ Mais à quoi tenait alors la victoire! Le bras des mercenaires la donnait, leur caprice la retirait. Le 30 août, en récompense dePecciole prise, les connétables
( Sismondi (lY, 343) fait dire à Poggio Bracciolini (un historien qu'il faut consulter, quoique non contemporain, au moment où ya disparaître Matteo Yiilani), que Bonifaiio Lupi n'avait ni assez de réputation ni une assez baute naissance pour commander à tant de capitaines étrangers. Poggio ne dit rien de pareil. Yoy. R. I. S., XX, 210, 1. 1, et éd. des Giunti, htoria di M.Poggio fiorentmo, iradoUa daJacopo, iuo figlio, p. 21. Flor. 1598. Né en 1580 sur le territoire d'Ârezzo, Poggio mourut en 1459. Son fils et traducteur Jacopo fut pendu en 1478 comme complice de la conjuration des Paru.
* fl Pro tempore et termino quo voient, non tamen majore sex mensium. i (Promitoni, 1, 194.)
'MatteoYiUani, XI,13, 15.
^ Montecchio, à deux milles au sud-ouest de Pecciole, sur la route qui iDène de cette ville à Montelopio, sur la droite de l'Era. Lajatico (Castrum Ajalici), sur une hauteur entre les toiTents Slerza et Ragone, à la gauche de ^'Era. Toiano, à 4 milles de Palaia. Ces trois localités sont dans le val d'Ëra. (Hepetli, Y, 532.) Yoy. le détail des efforts des Pisans dans Cron, Pu. , R. 1. S. , XV, 1039. Cf. Malteo ViUani, Xï, 17-20; Neri de Donato, R. I. S., XY, ni ; Ammirato, XII, 615; Roncioni, 1. XY, p. 857 ; Tronci, p. 395.
20 SUCCÈS MARITIMES (Ah. 1562)
allemands réclament paie double et mois entier \ Ne l'obtenant point de la seigneurie, ils mettent un chapeau sur une lance, invitent leurs hommes à se ranger sous cette bannière d'un nouveau genre, et ont bientôt rallié plus de mille compagnons. Florence les casse aux gages, ils se retirent sur le territoire d'Arezzo, pour y vivre en brigands. Et voilà une nouvelle compagnie, dite du Cappelletto^, qui vient à point pour désoler la Toscane, quand Landau mort et Bongart au service de Milan la laissent respirer. Ridolfo sans soldats n'a plus qu'à se claquemurer dans San-Miniato. Sous ses yeux, en quelque sorte, les Pisans reconquièrent Lajatico, tandis que Ghizzano et Toiano secouent le joug florentin'.
C'est sur mer, chose étrange, signe de temps nouveaux, que la continentale Florence prenait sa revanche contre un peuple de marins. Ses trésors lui donnaient un commencement de flotte. Deux habitants de la ri-
* Pérouse envoya alors les secours qu'elle ayait refusés et dont Florence n'avait plus besoin. On leur fit Taccueil dédaigneux qu'ils méritaient. (Matteo Villani, XI, 21 ; Ammirato, XH, 616.) M. Bonazzi ne soufQe mot de ce fait, peu à l'honneur de ^a patrie.
« Matteo Villani, XI, 23; Ammirato, XII, 616, Neri de Donato(R. I. S., IV, 1 72) , disent qu'ils étaient tous Italiens, ce qui n'est guère croyable, et que leur chef fut le comte Niccolô de Montefeltro. Voy. la Peste e la compagnia del Cappelletto a Todi nel 1363, par L. Leonij, Arch, slor.y 3" ser.. 1878, t. II, disp. 4. On voit à cette compagnie deux capitaines, un Allemand, le comte llermann de Werterstein, et un Italien, Ugolino des Sabatini, de Bologne. Même mélange parmi les maréchaux, conseillers et caporaux de la compagnie. Sur quatorze mentionnés, il y en a deux Hongrois, un Allemand, les autres sont Italiens. Nous relevons encore deux Sabatini, un Casiracani de Lucques, un Piccolomini de Sienne, Bernardo des Scolari et Leonardo des Frescobaldi de Florence. Le chef, Niccolô de Montefeltro ou d'Urbino, était alors dans les prisons de Todi. Voy. p. 7 et 10.
s Matteo Villani, XI, 23; Neri de Donato et Cron.Pis., R. I.S.,XV,172, 1039; Ammirato, XU, 616; Roncioni, 1. XV, p. 857, 858.
(An. 1562) DES FLORENTINS. 27
vière de Gênes*, Perino Grimaldi et un certain Bartolommeo, faisaient, à la solde de la République, la guerre maritime sur le littoral pisan. Ils commandaient chacun à deux galères bien armées. Niccola Âcciajuoli en avait, de Naples, envoyé deux autres à ses frais, et la seigneurie cherchait à en avoir plus encore*. Les couler bas était le vœu de Simone Boccanegra, doge de Gênes, ancien hôte des Pisans, durant son exil ; mais ses compatriotes exigeaient la neutralité. Voulant du moins qu'elle fût réelle, il arrêtait au passage les caisses d'armes à destination de Florence : les expéditeurs en étaient quittes pour les donner comme caisses de sucre, et les garde-côtes, gagnés à prix d'argent, fermaient les yeux'. Librement, impunément, les six galères florentines dévastaient donc, dès le mois d'août, la rivière de Pise et les îles voisines. Le 2 octobre, Perino Grimaldi s'emparait de Tîle de Giglio, que n'avaient pu enlever jamais ni Gênes, ni les Napolitains, ni les Catalans. Un châtelain en vint prendre possession au nom de Florence, et la bannière du lis flotta pour la première fois sur la mer tyrrhénienne. li'exubérante joie des Florentins se répandit en fêtes, que la nuit même n'interrompait pas^. Ils saluaient, à son aurore, l'avenir de leurs rêves, et
' Ou du comté de Provence. Riccieri Grimaldi, qui est de Nice, envoie k Florence des arbalétriers parmi lesquels se trouvent avec ses deux fils les deux de Perino Grimaldi. Voy. Matteo Villani, XI, 10. Cet auteur dit pourtant plus loin (XI, 28) : Perino Grimaldi da Genova.
* Matteo Villani, XI, iO, 24. Le 19 juillet 1362, les conseils donnaient aux prieurs Tautorisation suivante : f Possint semel et pluries conducere ad stipendia et servitia illas galeas et illa navigia seu ligna et illos homines et personas pro ipsisgaleis, navigiis seulignis regendis, inslruendis, seu gubernandis. • (Prowinonif L, 206.)
s Matteo VUlani.XI, 10, 24; Âmmirato, XII, 613.
* Matteo Villani, XI, 24, 28; Ammirato, XII, 616, 617; Boninsegni, p. 503; Poggio Bracciolini, R. I. S., XX, 210.
28 SUCCÈS ET REVERS (An. 1563)
leur imagination le voyait trop tôt dans tout son éclat.
L'échec de leur flottille devant Pile d'Elbe les ramena à la réalité. De dépit, et cherchant sa vengeance, Grimaldi mit le cap sur Porto Pisano, et vint donner Tassant au palais qui en commandait l'entrée. Un ingénieux stratagème signala ce coup de main. Aux antennes de ses navires, le Génois avait fait suspendre des cages pleines d'arbalétriers, qu'on élevait ou qu'on abaissait, pour frapper haut ou bas. Ainsi tombèrent en son pouvoir et le palais et les tours. 11 envoya en trophée à Florence les chaînes qui fermaient le port. Quelques fragments en furent suspendus aux colonnes de porphyre, devant la principale porte du baptistère. On les y voit encore aujourd'hui *.
Ville maritime, c'est par terre, désormais, que Pise est le moins vulnérable. Quoique fort d'un millier de mercenaires et de ses intelligences dans sa patrie, Piero Gambacorti échoue à s'en emparer (10 octobre) *. Malgré la peste ', malgré les pluies d'automne, c'est même Pise qui reprend bientôt vers l'est les hostilités (8 janvier 1365). Si elle n'y est pas heureuse, si Âltopascio, Santa Maria a Monte, Barga, Pescia, défient ses attaques (janvier-mars) *, elle réussit à Gello, dans le val de Cecina ". Piero Farnese n'a pu l'en empêcher. « Courageux,
« Matteo Villani, XI, 50; Ammirato, XII, 617; Boninsegni, p. 504. Roncioni (1. XV, p. 858) émet des doutes sur cette conquête de Giglio ; mais en présence des affirmations positives des chroniqueurs florentins, le silence des Pisans ne lui parait pas suffisant pour une négation formelle.
« Matteo Villani, XI, 29 ; Ammirato, Xlï, Ci 7 : Roncioni, 1. XV, p. 859.
s Matteo Villani, XI, 55. Selon Roncioni (l. XV, p. 860) cette nouvelld peste enleva à Pise vingt-cinq mille personnes.
^ Matteo Villani, XI, 57, 59, 40. Ces incidents de guerre sont passés sous silence par les Pisans.
» Matteo Villani, M, 47 ; Roncioni, 1. XV, p. 864. 11 n'y a pas de district*
(As. 1565) DES DEUX RIVALES. 29
expérimenté, grand maîlre de guerre S > il remplaçait à la télé des Florentins l'inerte Ridolfo, et il profitait de la pointe des Pisans vers les Maremmes pour soutenir un soulèvement des Lucquois. Depuis 1358, ce peuple malheureux avait de nouveau le droit d'être libre : les quinze ans étaient expirés pour lesquels il avait si imprudemment aliéné sa liberté. Mais Pise le prétendait déchu de tout droit par une rébellion antérieure, comme par un diplôme de Charles IV, qui confirmait à perpétuité sa sujétion. Entre ces prétentions contraires, la force devait prononcer, et la force, en ce temps d'inexpérience dans l'art des sièges, était aux épaisses murailles. La garnison pisane de Lucques ne se laissa point surprendre. Farnese retourné à Pescia, elle décapita onze complices des Florentins '.
Qui l'emporterait des deux républiques rivales? A tout prendre, elles se tenaient l'une l'autre en échec. Pour faire pencher la balance, il s'agissait, comme toujours, d'enrôler des mercenaires, d'obtenir des renforts. Pise en espérait des Yisconti ; mais sa requête plongeait Galeazzo dans l'embarras. En paix avec les Florentins, sous quel prétexte marcher contre eux? En guerre avec le marquis de Montferrat, quelle imprudence de se dégarnir! Pourtant, il ne pouvait vouloir la ruine de ces Pisans, son unique espérance pour dominer quelque jour sur la Toscane. Un biais le tira d'affaire. Il leur désigna une compagnie à la solde du marquis, et dont l'engage-
de Tallée, dit Repetti (11, 425), qui n*ait une bourgade, un château appelé Oello, abréviation d'agellum. Le nom primitif était toujours Âgelli c»lrum.
' Natteo ViUani, XI, 45.
* Malteo Villani, XI, 46 ; Neri de Donato et Cron. PU. R. I. S. XV, 182, ÏOW; Ammirato, XÏI, 620; Cianelli, I, 380, 591.
30 LA COMPAGNIE BLANCHE. (Ax. iS63)
ment allait expirer '. Qu'on y mit le prix, sans hésiter elle changerait de maîtres.
Cette compagnie, de trois mille cinq cents chevaux et deux mille hommes de pied% reconnaissait pour chef Albert Sterz, un Allemand. Ce vil ramassis de brigands « cruels et stupides' » avait servi jadis TAngleterre sous les ordres de Bernard de la Salle et de la féroce comtesse d'Harcourt, d'où le nom d'Anglais qu'on leur donnait. On disait aussi a la compagnie blanche, b peut-être à cause de leurs armures, si bien polies par les valets, qu'elles ressemblaient à des miroirs*. Filippo Yillani, troisième du nom et fils de Matteo, nous peint ces Anglais de toute nation bardés de fer, armés de dagues, d'épécs, quelques-uns d'arcs en bois d'if, mettant pied à terre et se formant en cercle pour combattre, prenant à deux une lance '^^ comme pour attendre le sanglier, s'avançant ainsi à pas lents et à grands cris, munis, pour les coups de main, d'échelles en plusieurs morceaux qui rentraient l'un dans l'autre, comme les diverses parties de la trompette •. Ils étaient anciens en Italie. Dès l'année 1553, Florence avait souci de vivre
' Blatteo Villani, XI, 48.
• Ibid.
' Filippo Villani, XI, 68. Filippo continue le XI** livre laissé incomplet par son père.
• f Cosl dctta dall'armi e vcslimenti loro. » (Roncioni, 1. XV, p. 866.) > C'est de là que vient de mot de lance, se substituant au mot de barbue
pour désigner un homme d*armes. Ricotti (II, 104) montre avec précision, d*après des documents qu'il cite à la p. 103 et qui vont de 1557 à 1569, ce que c'était qu'une lance. Elle se composait d'im chef de lance, d'un servi' tour {pialto) et d'un page, avec deux chevaux et un bidet. Dix lances étaient soumises à un chef. Chaque enseigne avait un trompette, ou un joueur àe fifre, de nacchere^ de cornemuse, etc.
• Filippo Yillani, XI, 81. Cf. Ammirato, XII, 653. Sisraondi (IV, 554) dit que ce même genre d'échelles employées en 160^ par le duc de Savoir pour escalader les murs de Genève y sert encore dans les incendies.