V. — CINQUIÈME PÉRIODE DU RÈGNE.— DE 1661 A
A la mort de Mazarin Louis XIV était âgé de vingttrois ans. Son éducation avait été négligée à dessein, pour épargner le contrôle royal à l'autorité du ministre. On savait que le jeune roi était courageux, lier, incapable d'admettre la légitimité d'une résistance, mais il n'avait encore donné à personne la mesure de son intelligence politique, et tout le monde le croyait absorbé par les distractions des ballets et des fêtes de cour. Ceux qui l'auraient observé de près auraient pu rendre justice à l'énergie de son caractère, à la rectitude de son jugement, à la persévérance de sa volonté. Respectueux envers Mazarin jusqu'au dernier
jour, il était las, depuis longtemps , de maintenir le t, xiv. 1
2 MONARCHIE FRANÇAISE. LOUIS XIV. (1G<il
pouvoir aux mains défaillantes du cardinal; il attendait impatiemment l'heure où il commencerait enfin à régner lui-même. Quand cette heure vint, à l'insu des courtisans et des hommes d'État, il était prêt, et sa résolution avait été prise « de ne point prendre de premier ministre, rien n'étant plus indigne quede voir d'un côté toute la fonction et de l'autre le seul titre de roi (i). » Lors donc que les secrétaires d'État, habitués à être les commis d'un premier ministre, l'interrogèrent en ces termes : « \ qui nous adresserons-nous désormais? » le roi leur répondit : «A moi! » Le lendemain il les manda au Louvre , avec les grands-officiers de la couronne ; puis, en présence de la reine-mère, il leur déclara « qu'il vouloit à l'avenir gouverner lui-même son royaume ; qu'il espéroit que Dieu lui feroit la grâce de s'en acquitter, et de bénir les bonnes intentionsqu'il avoitd'agir selon la justice etla raison; que pour cet effet il ne vouloit pas de premier ministre; qu'il se serviroit de ceux qui avoient des charges sous lui pour agir selon leurs fonctions, et que, s'il arrivoit qu'il eût besoin de leurs conseils, il les leurdemanderoit. Ensuite il les congédia (2). » Les ministres s'imaginèrent un moment que c'était-là une résolution de jeune homme, dont l'ennui, la lassitude et l'inexpérience ne tarderaient pas à avoir raison; mais ils se trompaient. L'orgueil, à défaut du sentiment du devoir, était assez fort, dans le cœur de Louis XIV, pour le soutenir' contre les dégoûts qui accompagnent les labeurs assidus de cabinet et l'exa-
(0 Mémoires historiques de Louis XIV, t. I'r, p. a8, (a) Mémoires de madame de MotteviUe.
1661] L0UI8 tlf GOUVERNE LUI-MÊME. 3
men minutieux des affaires. On avait commencé par s'étonner de sa hardiesse; on finit par rendre justice à son bon sens, par admirer sa patiente aplitude.
Il cessa d'appeler sa mère au conseil. Ce fut une cause dedéplaisir pour Anne d'Autriche ; elle murmura, non sans aigreur ; mais Louis XIV ne s'arrêta point à ces plaintes, préférant encourir, d'ailleurs injustement, le reproche d'ingratitude à l'inconvénient bien autrement grave de mettre le gouvernement de l'Etat aux mains des favoris. Il eut soin également de ne confier la direction des affaires à aucun des princes du sang, et de n'administrer qu'à l'aide de personnages dont la position, les antécédents et la puissance ne fussent jamais un obstacle au libre développement de ses idées. On eût dit qu'il cherchait à justifier cette parole que Mazarin avait dite en parlant de lui : « Il y a en ce prince de l'étoffe pour faire quatre rois et un honnête homme! » On le vit avec surprise s'imposer des heures réglées pour le travail; lire toute requête avec une attention vraie ; s'exprimer avec précision, énergie; démêler les problèmes les plus difficiles ; soumettre à l'ascendant de son caractère, encore plus qu'à son autorité absolue, deshomm.es forts de gloire, de savoir et d'intelligence. Les leçons du passé n'avaient point été stériles pour lui. Dès son enfance il avait vu la France en proie aux trouble suscités par la jalousie des grands contre le premiers ministre; il n'ignorait pas que la même cause avait servi de prétexte aux désordres du dernier règne ; et dès lors il s'était dit que, sous son propre gouvernement, on ne créerait à aucun sujet une situation si
haute et si digne d'envie. Il existait déjà deux comités qui assistaient le roi comme auxiliaires administratifs : l'un était le « conseil des parties », l'autre le « conseil des finances » ; le roi institua en outre le conseil des dépêches, où les secrétaires d'Etat eurent ordre d'apporter la correspondance des provinces, les pétitions et les réclamations des particuliers, et toutes les missives qui se rattachaient aux affaires de l'intérieur; ces lettres étaient lues et examinées en présence du chancelier et du surintendant. Un autre conseil fut chargé de tout ce qui concernait les affaires étrangères. Le roi qui y assistait, se faisait rapporter et lire toutes les dépêches venant du dehors; il indiquait dans quel sens on devait répondre, et s'assurait par lui-même que ses instructions étaient remplies. C'est dans ce conseil que l'on traitait les affaires les plus confidentielles et que l'on avisait aux questions les plus importantes pour la tranquillité et la sûreté de l'État. La cour désignait ce haut comité sous le nom de: conseil des Trois, parce qu'il n'était composé que de trois ministres, savoir : JNicolas Fouquet, procureur général au parlement de Paris et surintendant des finances ; Michel Letellier, secrétaire d'État, chargé du département de la guerre, et Hugues de Lionne, chargé du portefeuille des relations extérieures. Colbert, que Mazarin avait légué à Louis XIV, et qui, dans un poste encore obscur, était l'un des hommes les plus utiles du royaume , se trouvait dès lors associé au travail comme aux décisions des conseils. Nous ne tarderons pas à lui voir occuper la première place, justement due à son dévouement et à son expérience.
m\) SITUATION DU GOUVERNEMENT. 5
Louis XIV, dans les instructions qu'il rédigea luimême pour son fils, nous initie à la situation difficile en présence de laquelle il se trouvait alors et aux efforts qu'il entreprit pour faire face à ses devoirs ; on ne lira pas sans intérêt quelques passages empruntés aux Mémoires de ce roi :
a Je commençai, dit-il, à jeter les yeux sur toutes les diverses parties de l'État, et non pas des yeux indifférents, mais des yeux de maîlre, sensiblement touché de n'en voir pas une qui ne m'invitât et ne me pressât d'y porter la main , mais observant avec soin ce que le temps et la disposition des choses me pouvoient permettre.
« Le désordre régnoit partout... Les gens de qualité, accoutumés aux négociations continuelles avec un ministre qui n'y a voit pas d'aversion , et à qui elles avoient été quelquefois nécessaires, se faisoient toujours un droit imaginaire sur tout ce qui étoit à leur bienséance. Nul gouverneur de place que l'on n'eût peine à gouverner ; nulle demande qui ne fût mêlée d'un reproche du passé ou d'un mécontentement à venir, que l'on vouloit laisser entrevoir ou craindre. Les grâces, exigées et arrachées plutôt qu'attendues, n'obligeoient plus, à vrai dire, personne ; bonnes seulement à maltraiter ceux à qui on vouloit les refuser. Les finances, qui donnent le mouvement et l'action à tout ce grand corps de la monarchie, étoient ^entièrement épuisées... plusieurs des dépenses les plus nécessaires et les plus privilégiées de^~a maison et de ma propre personne étoient ou retarde^ ontre toute bienséance , ou soutenues par le seul crédit, dont les suites étoient
à charge. L'abondance paroissoit en même temps chez les gens d'affaires, qui d'un côté couvroient leurs malversations par toute sorte d'artifice, etlesdécouvroient de l'autre par un luxe insolent et audacieux, comme s'ils eussent appréhendé de me les laisser ignorer.
« L'Église, sans compter ses maux ordinaires, après de longues disputes sur des matières de l'école dont on avouoit que la connoissance n'étoit nécessaire à personne pour le salut, les différends s'augmentant chaque jour avec la chaleur et l'opiniâtreté des esprits, et semêlant même incessamment de nouveaux intérêts humains, étoit enfin ouvertement menacée d'un schisme par des gens d'autant plus dangereux qu'ils pouvoient être très-utiles, d'un grand mérite s'ils en eussent été moins persuadés. Il ne sagissoit plus seulement de quelques docteurs particuliers et cachés, mais d'évêques établis dans leurs sièges, capables d'entraîner la multitude, de beaucoup de réputations. Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, que des raisons d'État trèsconnues m'empêchoient de souffrir alors, ou par inclination ou par intérêt, favorisoit cette secte naissante et en étoit favorisé.
« Le moindre défaut, dans Tordre de la noblesse, étoit de se trouver mêlée d'un nombre infini d'usurpateurs , sans aucun titre ou avec titre acquis à prix d'argent sans aucun service. La tyrannie qu'elle exerçoit en quelques-unes de mes provinces , sur ses vas saux ou sur ses voisins, ne pouvoit plus être soufferte ni réprimée que par des exemples de sévérité et de rigueur... Lajustice, à qui il appartenoit de réformer tout le reste, me paroissoit elle-même la plus difficile