I673J GUERRE DANS LE BRANDEBOURG
dernier souverain, renonçant à l'espoir d'obtenir quelques débris de la monarchie espagnole, venait d'adopter d'autres intérêts et de se liguer contre Louis XI V avec l'électorat de Brandebourg et la Hollande ; de son côté l'Espagne faisait marcher des troupes dans les Pays-Bas.
Sur ces entrefaites, le prince de Condé, guéri de sa blessure, fut envoyé en Alsace avec dix-huit mille hommes pour empêcher les Allemands de passer le Rhin. Tandis qu'il protégeait la frontière par de savantes manœuvres, Turenne envahissait les États de Brandebourg et ne négligeait aucun effort pour contraindre l'électeur à abandonner la Hollande pour défendre ses propres domaines. Jaloux de la gloire de Turenne, Louvois lui enjoignit de prendre ses quartiers d'hiver ; Turenne se plaignit au roi, et Louis XIV, jugeant bien la situation, permit au maréchal de continuer la campagne sous sa responsabilité et tant qu'il aurait l'espoir de vaincre.
Les événements de la guerre ne répondirent pas à l'attente de l'Europe : la campagne ne fut signalée par aucun événement bien remarquable. Montécuculli ne secondait l'électeur de Brandebourg qu'avec une lenteur calculée, ne voulant pas donner à ce prince l'occasion de rendre à la Hollande de trop grands services. Turenne passa le Rhin à Wé~ sel (10 septembre). Il se proposait de couvrir ce fleuve depuis Wésel jusqu'à Coblentz. L'électeur de Brandebourg, déconcerté par la hardiesse de ce mouvement, se replia en toute hâte, sans oser tenir devant Turenne. Le maréchal le poursuivit sans relâche
jusque dans 6a principauté d'Halberstadt , et prit en passant la Mark et Ravensberg. Cependant la saison était fort rude et les troupes avaient beaucoup à souffrir dans un pays de montagnes. En dépit des misères de la guerre, les soldats de ïurenne combattaient sans murmure, et donnaient parfois à leur illustre chef des marques touchantes de sympathie.
Le maréchal s'étant un jour couché à l'abri d'un buisson pour prendre quelques instants de sommeil pendant que l'armée passait un de ces défilés qui était fort long, quelques soldats le reconnurent, et, comme la neige commençait à tomber sur lui , ils coupèrent des branches d'arbres pour lui faire une hutte; plusieurs cavaliers qui survinrent, voyant que les branchages ne le mettaient pas assez à couvert , donnèrent leurs manteaux pour lui faire une espèce de tente. En ce moment, Turenne s'étant éveillé et leur ayant demandé à quoi ils s'amusaient au lieu de marcher : Nous voulons, répondirent-ils, conserver notre général ; c'est là notre plus grande affaire , et, si nous venions à le perdre, nous ne reverrions peut-être jamais notre pays, a Les peines que les soldats avaient à souffrir étaient inconcevables; mais le vicomte de Turenne les ménageait en toutes choses avec des soins si pleins de bonté que la reconnoissance les auroit fait aller avec lui jusqu'au bout du monde (i). »
Cependant Turenne , en dépit des obstacles , poursuivait l'électeur Frédéric-Guillaume de ville en ville, de province en province. Hors d'état de tenir tète à
(i) V. Hist. du vicomte de Turenne.