‹ Histoire de FranceChapitre 186 sur 192 · LE CARACTERE OU LE PORTRAIT DE MONSIEUR DE COLBBRT · texte numérisé non relu

LE CARACTERE OU LE PORTRAIT DE MONSIEUR DE COLBBRT

Il est né d'un notable bourgeois de Rheims ; mais ceux qui s'entendent fort aux généalogies disent qu'il est sorty d'une des plus illustres familles d'Escosse. Il a été premièrement commis de monsieur Le Tellier, secrétaire d'Estat , et, lorsque monsieur le cardinal fut exilé de la cour et qu 'il se retira en Allemagne , ayant demandé à monsieur Le Tellier quelqu'un de confiance à qui il pust fier quelques pierreries de grand prix , et mesme de l'argent, monsieur Le Tellier luy donna monsieur Colbert comme un homme afiidé , de qui la fidélité luy estoit connue. Et comme il avoit sa maison à Rheims , qui estoit sur le chemin de Paris à Cologne , le cardinal luy remit entre les mains ce qu'il avoit de plus précieux , qu'il réservoit pour le besoin , et qu'il laissoit en un lieu où il pourroit plus commodément en disposer. Son Éminence logea aussi deux jours chez luy ; il luy commit le soin de recevoir et de faire tenir toutes les lettres de correspondance qu'il devoit envoyer ou recevoir de la cour. Il estoil d'au-

APPENDICE

tant plus propre à ce commerce qu'il estoit alors moins connu, et il s'en acquitta avec tant d'exactitude , de fidélité et de bonheur, qu'il mérita qu'on luy confiast de plus grandes choses. Il fut aussi dès lors tout à fait bien dans l'esprit de son Éminence, qui , estant rentré en France et retourné heureusement à la cour, le demanda à monsieur Le Tellier, et le fit intendant de sa maison , qu'il a administrée jusques à la mort au gré de ce ministre ; si bien que Son Éminence en mourant , mesme dans un testament dont il est exécuteur, l'a recommandé au Roy particulièrement, "et a prié Sa Majesté de se servir de luy comme d'un homme bien éprouvé. Le Roy l'a trouvé selon son désir, et capable plus que personne du royaume de l'administration de ses finances. Cest pourquoy , ayant fait arrester monsieur Fouquet , il luy en a donné toute la direction, et l'a encore honoré de la charge de surintendant des bastiments et maisons royales, et luy fait part (quand il luy plaist) des plus importants secrets de son Estât.

Il est indéclinablemcnt attaché aux services et aux volontez de Sa Majesté ; il est homme sans fastidic, sans luxe , d'une médiocre dépense , qui sacrifie volontiers tous les plaisirs et les divertissements aux intérests de l'Estat et aux soins des affaires. Il est actif et vigilant, ferme et inviolable du costé de son devoir, qui fuit les partis , et ne veut entrer en aucun traité sans en donner connoissance au Roy et sans un exprès commandement de Sa Majesté ; qui témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte passion d'amasser et de conserver les biens du Roy ; qui, comme un homme intelligent et bien versé dans la connoissance des finances , donne des bons avis à Sa Majesté touchant le dégagement de son domaine , le rempli ssement de ses coffres et l'augmentalion de ses finances. lia déjà fait retourner aux coffres du Roy beaucoup de millions qui avoient esté détournez, dissipez et convertis en propre par les traitants ou gens d'affaires, et ne se soucie guère de se faire beaucoup d'ennemis pour ce sujet ; et il lui suffit d'estre bien dans l'esprit d'un si puissant maistre , qui peut le maintenir contre tous ses adversaires.

On dit qu'il a assuré le Roy que dans trois ans il aura retiré tout son domaine , ce qui le rendrait le plus riche potentat de la chrestienneté , quoyqu'il soit déjà dans cette réputation de tous les pays estrangers.

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