LE CARACTÈRE OU LE PORTRAIT DE MONSIEUR DE L'YONNE
Il est de famille noble et a esté premièrement secrétaire de la Reinemère , et, quand elle fut régente, il s'avança dans les affaires d'Estat de ce royaume ; et monsieur le cardinal en mourant le recommanda particulièrement au Roy pour ce sujet. Il est un des plus prudents de l'Europe, et celuv qui a le plus de froid et de fermeté d'esprit, ainsi que les Italiens rnesmes l'ont avoué , lorsqu'estant envoyé aux cours d'Italie ils firent tout ce qu'ils purent pour l'engager à se découvrir; mais ils ne purent avec toute leur adresse retirer aucune parole de son entretien.
Le grand-duc et toute la maison de Médicis le traistoient pour ce sujet et firent tout ce qu'ils purent; mais ils n'en tirèrent aucune parole qui ne fust fort indifférente. Il a depuis esté ambassadeur avec monsieur le mareschal de Grammont en Allemagne , à l'élection de l'empereur, et on peut dire que les deux plus adroits et plus sages politiques de France estaient pour lors ensemble à partager cette illustre négociation. 11 est fort homme de bien et de conscience , et ne se veut servir d'aucune personne qui ne soit honneste et vertueuse , quoyqu'il ait eu le malheur, ces jours passez, d'avoir dans sa maison un traistre et infidèle à son maistre , au Roy et à l'Estat ; mais il avoit esté choisi par l'un de ses commis ; et non pas par luy-mesme; et, ayant découvert que le secret se produi-
APPENDICE
soit aux ambassadeurs estrangers , il Pa fait chastier selon ses mérites , après luy avoir fait ;t vouer qu'il ne luy avoit jamais parlé. Il aime la vertu et la science, est doux , affable, a l'abord agréable, et est d'une exacte fidélité pour les affaires du Roy ; et, quoyqu'il soit secrétaire d'Estat pour les affaires estrangères , qu'il entend mieux que personne du royaume , il est pourtant préféré à tout autre dans le testament de monsieur le Cardinal pour donner instruction au Roy des affaires de Lorraine avec le duc Charles , qui est un des plus fins et plus adroits de ce siècle ; et ce fut de luy que ce duc dit qu'il faisoit bon traiter avec luy , que cela ne dureroit que trois jours. Il prit l'occasion de sa parole et fit réussir la chose, ainsi que l'on sçait, par le traité signé de part et d'autre.