LE CAVALIER BERNIN
traîne en longueur, en admettant indifféremment toutes sortes de gens à dire leuravis. D'un autre côté, il faut avoir soin de n'oublier aucun de ceux qui sont en grande réputation, comme les signori Pietro di Cortone, Reynaldi, le cavalier Bernin et quelques autres des plus fameux. 11 faut les prier de donner leuravis par écrit, ce qu'ils feront volontiers, je crois, étant malaisé qu'Usaient de l'indifférence pour la gloire qui leur reviendra d'avoir donné des soins pour le plus superbe palais du monde. » Il y avait alors à Rome un artiste célèbre, tout à la fois peintre, sculpteur, architecte, comme avait été Michel-Ange; il s'appelait Bernini. Colbert voulut d'abord avoir son avis, son plan; puis il résolut de le faire venir à Paris. Louis XIV lui écrivit pour l'y appeler.
« Seigneur cavalier Bernin, mandait le roi, je fais une estime si particulière de votre mérite que j'ai un grand désirde voir et de connoître une personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse accorder avec le service que vous devez à notre Saint- Père pape et avec votre commodité particulière. Je vous envoie en conséquence un courrier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France, prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon cousin le duc de Gréqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera savoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous voir et de vous entretenir des beaux dessins que vous m'avez envoyés pour le bâtiment du Louvre, et du reste me rapportant à ce que mondit cousin vous fera entendre de mes bonnes
intentions, je prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde , seigneur cavalier Bernin. Louis. »
Quel artiste ne se fût empressé de répondre à une aussi flatteuse invitation, accompagnée, pour prévoir et lever tous les obstacles, d'un premier présent de trente mille livres? Le Bernin parût donc, emmenant avec lui un de ses fils, deux de ses élèves, une nombreuse suite, et il reçut pendant tout son voyage des honneurs inusités. D'après les ordres du roi, les magistrats de toutes les villes qu'il traversa le complimentèrent et lui offrirent les vins d'honneur, hommage réservé aux seuls princes du sang. Sur sa route, des officiers de la cour lui apprêtaient à manger, et, quand il approcha de Paris, un maître d'hôtel du roi vint à sa rencontre pour le recevoir et l'accompagner partout. A peine arrivé, Colbert lui rendit visite de la part du roi, qui, à son tour, lui fit l'accueil le plus distingué. Le Bernin n'était pas seulement un artiste de mérite, c'était aussi un habile courtisan. Dans sa première entrevue avec Louis XIV, il lui proposa de faire son buste. Quelque temps après, comme le roi posait devant lui, ayant écarté une boucle de cheveux qui couvrait le front de son modèle : « Votre Majesté, lui dit-il, peut montrer son front à toute la terre. » Le mot fit fortune, et bientôt tous les courtisans adoptèrent la coiffure à la Bernin. Quant au plan du Louvre il fut moins heureux. Ce plan avait d'abord été adopté, et les fondations en furent posées avec éclat le 17 octobre i665; mais, comme il exigeait que tous les anciens bâtiments fussent détruits, contrairement aux vues du roi et de Colbert, on y renonça après le
leei-iwai travaux artistiques. 191
départ dii Bernin et l'on revint à celui de Charles Perrault. Louis XIV aurait voulu retenir le Bernin et lui promettait trois mille louis d'or par an s'il voulait rester à Paris. Le Bernin, dont la vanité excessive s'était encore accrue par suite des hbnnèurs exagérés qu'on lui avait rendus, persista à quitter la France, sous prétexte que l'hiver y était trop rigoureux (1).
Sous le règnè glorieux de Louis XIV, les arts furent surtout destinés à satisfaire la vanité, car c'est le caractère naturel d'un siècle de distinctions, de classes et de noblesse , que cette tendance vers la magnificence plutôt que vers l'utile. Des manufactures furent partout établies; elles étaient royales, c'est-à-dire dirigées par l'intendant des bâtiments de la couronne, ou bien elles étaient créées par compagnies, et alors Colbert, en donnant une somme d'argent, devenait commanditaire de la compagnie, l'encourageait par des privilèges et des concessions.
Les peintures de Nicolas Poussin, les œuvres de Lebrun et de Lesueur, les groupes de Puget servirent de modèle aux arts de l'industrie ; on reproduisit sur le velours, la toile, les tissus, les scènes mythologiques ou les batailles d'Alexandre, ces chefs-d'œuvre un peu compassés de l'école française ; on eut le Parnasse et les Muses, Apollon couronné de lauriers, la mort de Porus, Alexandre recevant sous sa tente les femmes et les filles de Darius. L'art , qui est un véhicule puissant de l'industrie, donna aux manufactures de France une supériorité réelle ; on ne fut plus tributaire de la Tur-
(i) M. P. Clément , Colbert, etc.
quie pour ses tapis, de Venise pour son orfèvrerie, de Florence pour sa ciselure, de la Hollande et de l'Angleterre pour leurs tissus ; la cour se para désormais de tous les produits de la France.
Dans les choses industrielles, artistiques, administratives, mais surtout dans tout ce qui est du domaine de la force , de l'épée et de la politique, Louis XIV voulait que la France fût la première entre toutes les nations, que la monarchie capétienne devînt l'âme et le cœur de l'Europe. Sous lui donc la royauté ne fut pas seulement le premier des pouvoirs, tous les éléments de la société durent être absorbés par elle ; toute justice, toute faveur, tout privilège émanèrent du trône ; la France se personnifia en un seul homme ; l'obéissance passive fut érigée en axiome politique, la servitude transformée en dogme, le roi exalté comme un dieu.
Ces derniers mots n'ont pas seulement une valeur de comparaison et d'image , mais, sans qu'il soit possible de les prendre dans un sens rigoureux, ils tendent à exprimer que, d'après le système monarchique de Louis XIV, la royauté fut un pouvoir presque divin, ayant droit aune soumission aveugle, considérant le doute et l'examen comme un commencement de rébellion. Le roi désormais fut l'âme de l'État, et ne tint que du Ciel l'exercice du sacerdoce militaire dont il s'attribua la plénitude. Il ne reconnut aucun privilège comme préexistant au sien, pas même celui de propriété, et l'on sait qu'il ne reculait pas devant les conséquences de cette idée. « Tout ce qui se trouve dans nos États, écrivait-il pour l'instruction de son