EXALTATION DE LA ROYAUTÉ
successeur, de quelque nature qu'il soit, nous appartient à même titre. Les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains des trésoriers et ceux que nous laissons dans le commerce de nos peuples doivent être par nous également ménagés (i). » Plus loin il ajoutait : « Vous devez donc être persuadé que les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés , aussi bien par les gens ^d'églises que par les séculiers , pour en user en tout temps comme de sages économes (2). » Ce n'était point encore assez ; la vie même de ses sujets entrait, à ses yeux , dans le nombre des choses dont il avait la disposition pleine et libre, et il ne connaissait, au point de vue humain, d'autre limite à l'exercice de cette prérogative absolue que le risque dommageable qu'on encourt en diminuant son avoir. C'est ainsi qu'il disait : « Comme la vie de ses sujets est son propre bien , le prince doit avoir bien plus de soin de la conserver (3). » Maxime dont la conclusion est humaine, mais qui, par son point de départ, révèle une prétention intolérable au droit de vie et de mort.
Si l'on veut bien connaître la formule delà royauté de Louis XIV , on la trouvera écrite dans le cours de droit public que ce prince fit plus tard composer pour le duc de Bourgogne, son petit-fils et son héritier présomptif. « La France , y est-il dit , est un État mo-
(1) Mémoires et Instructions de Louis XIV pour le Dauphin, t. II, p. 93.
(2) Idem, page 121 ; édition de 1816.
(3) Idem, page 3oi.
narchique dans toute l'étendue de l'expression. Le roi y représente la nation entière , et chaque particulier ne représente qu'un individu envers le roi. Par conséquent toute puissance , toute autorité résident dans les mains du roi, et il ne peut y en avoir d'autres dans le royaume que celles qu'il établit. Cette forme de gouvernement est la plus convenable au génie de la nation , à son caractère , à ses goûts et à sa situation. Les lois constitutives de l'État ne sont pas écrites , ou du moins le plus grand nombre ne Test pas. La nation ne fait pas corps en France} elle réside tout entière dans la personne du roi(i). »
Louis XIV était plus explicite encore et non moins exact lorsque , dans l'enivrement de sa puissance et dans le mépris de toute volonté contraire, il résumait ainsi la constitution de la France : UEtat, cest moi !
Durant tout son règne cette fiction hardie fut une vérité , et elle pénétra si avant dans les mœurs de la France que , pendant le dix-huitième siècle et jusqu'à nos jours, cette définition du principe monarchique a été acceptée, d'abord par le pays, plus tard par une grande école politique. D'une nouveauté qui , sous HenrilV et saint Louis, eût révolté le sentiment public et les divers ordres de la nation , la longue habitude du commandent et de l'obéissance fit la règle commune, la loi ordinaire de la France. Le despotisme commencé par Richelieu , continué par Mazarin et légué au grand roi , fut le triomphe du fait sur le droit, consacré par la subordination et la crainte.
(i) Manuscrit composé sous l'inspection de M. de Torci, et cité par Lemontey.