‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 27 sur 27 · Tome f^JL · texte numérisé non relu

Tome f^JL

546 HIST. DE FR. I.« PART. LIV. XXVn.

1554. ils furent contraints de retourner sur leurs frontières , &utc de moyens de subsistance. Montmorenci , en se retirant , brûla toutes les places ouvertes , et pilla les villages avec une barbarie indigne d’une armée royale.

Charles voyait ses affaires prendre une tournure iiicheuse en Italie , comme dans la Belgique ; pendant sa retraite à Willach , il avait demandé deux cent mille écus au duc de Florence ; il obtint cette somme en cédant la principauté dePiombino , dont il restait en possession dans la Toscane. Les Espagnols dominaient dans Sienne ; Diégo de Mendosa y construisait une citadelle. Les Siennois, instruits de la détresse de l’empereur , avaient demandé et obtenu des renforts de France ; ils chassèrent les Espagnols de leur ville , et démolirent la citadelle. , Les pertes de l’empereur avaient été précédées d’événemens plus fâcheux encore. La sévère admiy nistration du comte Pédro de Tolède remplissait de murmures le royaume de Naples. Le prince de Salerne , chef des mécontens , réfuté dans Paris , se vantait de pouvoir, par son crédit, mettre Henri II en possession des Deux-Siciles. Henri , à l’exemple de François 1.*', avait recours à la Porte Ottomane ; elle était sollicitée d’envoyer uoe flotte sur la mer Tyrhénienne , et de seconder une invasion française vers les côtes de la Campanie. Le divan (il équiper cent cinquante vaisseaux sous les .ordres du capitan pacha Dragut, un des élèves de Barbe-, rousse. Dragut parut devant le golfe de Naples au

HENRI n.

temps convenu, brûla et dévasta les bords d#la j554. mer ; mais la 'flotte française , retenue par des accidens dont les contemporains n’expliquent pas la nature , tlferrlvant point , les Turcs reprirent la route des Dardanelles. Le vice-roi fut délivré de la crainte d’une invasion. Cet événement procura le temps aux Français de se fortifier dans Sienne et dans plusieurs autres places de la Toscane.

Ces conquêtes donnaient de l’inquiétude au duc de Florence, Cosme deMédicisj la cour de France regardait la Toscane entière comme devant appartenir à Marie de Médicis ; le duc. Cosme éloignait cet événement , aidant l’empereur de tout son pouvoir à repousser les Français dans le Piémont.

Les prétentions de Henri II sur le duché de Florence furent l’objet d’une négociatipn entre ce monarque et le pape Paul IV. J’en parlerai bientôt.

Les Français ayant porté leurs principales forces dans la Belgique, Cosme de Médicis se hâtait de rassembler une armée. Le commandement fut confié à Jacques Medecino , marquis de Marignan. C’était un soldat de fortune dont la réputation égalait celle desplus grands capitaines. Henri lui opposa Laurent Strozzi , parent de la reine; il ouvrit la campagne, assiégeant à la fois plusieurs villes de Toscane.

Le marquis de Marignan avait commencé le siège de Sienne , il l’abandonna pour combattre Jacques Strozzi. L’action eut lieu le 5 août , les deux armées étaient à peu près égales en forces; soit trahison , soit lâcheté , un corps de gendarmerie ita-

1 554. li<yip. faisant partie de l’ariiïée française, pritla fuite sans livrer combat ; les efforts du reste de l’armée n’eurent aucun succès. Strozzi, afiàibli par ses blessures, eut beaucoup de peine à sorti||du champ de bataille avec une poignée de ses compagnons.

Medecino ramène au siège de Sienne son armée victorieuse. Les Siènnois se défendirent avec constance, secondés par Monluc , commandant de la garnison française. Medecino ayant vainement tenté plusieurs assauts , ses pertes énormes le réduisirent à bloquer la place. ' > I

Son ' camp fut fortifié avec soin : occupant les postes importans aux environs de la ville , il attendit que la famine forçât les Siènnois à ouvrir leurs portes. Ils supportèrent long-temps une disette extrême; Monluc, par sa conduite et ses discours , apprenait à ses sol(kts à partager les privations des assiégés ; ils furent enfin forcés à capituler.

Sienne , sous la protection de l’emperenr , conservait une partie de sa liljerté. On accordait à ses magistrats l’exercice de leur autorité ordinaire et aux citoyens la tranquille jouissance de leurs biens. Cosme obtenait le droit de mettre garnison dans la ville ; il ne pouvait rebâtir la citadelle sans le consentement des citoyens : Monluc et les Français obtenaient la liberté de se retirer dans le Piémont avec armes et bagages.

1555. 5. Henri II faisait les préparatifs d’une nouvelle campagne ; on avait eu recours , les années

HENRI U. 54g

précédentes , aux expédiens les plus ruineux, la >554. même méthode fut employée cette année.

Quatre ans auparavant les provinces maritimes an sud de la Loire s’étaient rédimées d’une augmentation de gabelle , en payant une somme convenue.

La cour rétablit l’ancien droit; il fut affermé quatrevingt mille francs , puis cent vingt mille. Les nouveaux fermiers , exigeant ce surcroît d’impôts avec une excessive rigueur , donnaient lieu à de perpétuelles’réclamations. On craignait de nouvelles éraeutes.Legouvernement proposa aux provinces de Poitou, Saintonge,Angoumois, la Marche, Périgord, Agénois , Guienne Querci,, Aunis et Gascogne , d’éteindre irrévocablement tout droit royal sur le sel , moyennant 1,100,000 fr. payables avant le 1." juin: les provinces adoptèrent cet arrangement, k condition que la noblesse et le clergé contribueraient au paiement de la somme demandée.

Dans les autres provinces on obligea les hôtelsde-ville d’acheter à douze pouri cent les greniers à sel les plus voisins. La ville de Paris fut contrainte de se conformer à ce réglement. La cour ne prenait aucun soin de ménager la confiance publique.

Au moment où les droits sur le sel étaient mis en vente , le roi ordonnait aux individus qui avaient * acquis de' lui ou de ses prédécesseui-s des rentes ou des domaines, de lui en avancer le revenu d’une année , dont ils seraient remboursés quand l’état voudrait reintrer dans les objets aliénés. Le parle-; ment ordonna des remontrances, elles ne furent

55o mST. DE FR. I.* PART. LIV. XXVII.

i555. pas écoutées. Un édit exigeait des villes 'closes 1,800,000 fr. employés à la solde des légionnaires. Les contributions des années précédentes avaient réduit les bourgeois à un état complet d’épuisement. Le recouvrement de cette somme fut jugé impossible ; le conseil lui donna la forme d’em-> prunt , permettant aux officiers municipaux d’augmenter les octrois sur les entrées des marchandises. Cette opération fut encore l’objet des remontrances du parlement , non moins inuliles'cjue les remontrances précédentes.

Un petit nombre d’officiers avait été précédemment employé à l’inspection çt à la conservation des étangs , des rivières et des forêts. Un seul tribunal des eaux et forêts existait en France. C^était la table de marbre à Paris , présidée par le grand maître , un des officiers de la couronne. U vendait les charges à son .profit) fit en expédiait les provisions. Le roi érigea formés ^ dont

il se réservais disposition j les places de maîtres , enquêteurs , gruyers , verdriers , sergens , forestiers , capitaines , concierges , lieutenans-généraux et particuliers , conseillers , arpenteurs , archers et gardes. On créa auprès de chaque parlement un tribunal de table de marbre , semblable jà la ta7 ble de marbre de Paris. Ces trib.nnsux, forent composés d’un lieutenant-général , de quatre conseillers, d’un avocat, d’unprocureur du. roi., d’uq greffier, d’un receveur des amendes et. de qnatro huissiers. 1 »... , . .

' Dans cliaqne bailliage ou sénéchaussée, furent >555. établis un maître particulier , un lieutenant , un avocat et un procureur du roi , et un greffier. La cour plaça auprès de ces nouveaux tribunaux une légion de sergcns , d’arpenteurs , de gardes , sans autre salaire que la taxe de leurs vocations , et un intérêt dans le produit des amendes. Tous ces offices furent vendus ; les anciens officiers étaient ténus de rapporter leurs provisions et d’en prendre de nouvelles , acquittant en entier la finance fixée pour ces offices. On ne leur tenait nul compte du prix de leurs premières provisions.

- Le roi créa encore de nouveaux maîtres des requêtes , et de nouveaux secrétaires du roi ; il établit un parlement pour la province de Bretagne : elle s0 trouva soustraite au ressort du parlement de Paris. II plaça un lieutenant des maréchaux de France dans: chaque justice royale. Le parlement de Paris voyait dans une partie de ces édits , et notamment dans celui des 'eaux et forêts, une atteinte portée à l’inamovibilité des offices de magistrature. Les officiers de; ce tribunal , - pourvus légitimément , étaient menacés d’être dépouilles, s’ils > ne ' pouvaient acquitter la nouvelle finance.

On présenta de nouvelles remontrances.

Une entreprise d’un autre genre excitait la solliditudé du parlement de Paris. Le cardinal de Lorraine voulait introduire légalement en France le tribunal de nnquisition. Ses nombreux amis ne cessaient de représenter au roi les magistrats de*

i555. cours supérieures comme infectés' eux-niémes des nouvelles opinions. Loin de réprimer les 'bérétiqaes, répétaient de concert tous les prêtres , ils les tolèrent ouvertement. En vain les tribunaux d’é— ^ glise incarcèrent les coupables et instruisent leur procès. L’appel comme d’abus les leur enlève eons* tamment : aucun ne veut se laisser brûler. La' religion est détruite en France , âi le roi n’accorde au# tribunaux ecclésiastiques le droit de prononcer sans appel sur le crime d’hérésie, avec la seule obligation d’envoyer les procédures attx juges les plus prochain , tenus de mettre sur-le-rchamp la sentence à exécution : les prêtres demandaient encore l’autorisation de confisquer les- biens des réformés éloignés de France parla crainte de la persécution. La cliaire et le confessional étaient dans, les mains des prêtres un moyen as^ré d’infnser leur volonté dans l’ame des dévots et des dévotes : le vœu sacerdotal prit à la cour le caractère de l’opinion publique , il fut adopté dans le conseil.

Bertrand! , garde-des-sceaux , fit dresser : deux édits, elles envoya au parlement. La fermeté , déployée par ce corps dans cette occasion , .doit le couvrir .d’une gloiriC impérissable; il prononça. à une grande majorité : « Les édits envoyés. ;à la cour ne peuvent être publiés ; elle adne^sera âu roi des remontrances ', da(s>;li^uelles4er.<)^t ûidi-T qués d’autres moyens d’agir enfers les probestans d’une manière plus conforme,. à l’esprit du chris-^ tiaui&me », Ces remontrances furent remises au roi

HENiU U. 555'

à Villcrs - Coterets. • Le coonétable , le duc de i555. Guise , le maréchal Saint-André et les conseillers d’état Durfé et du Mortier se trouvaient dans le cabinet du roi. Us assistèrent à 1» réception de la députation parlementaire.

Henri, regardant la suscription, dit d’un air sévère : « C’est sans doute une lettre; de créance que vous m’apportés ; parlés , je suis prêt à vous entendre ». Plusieurs membres du conseil, survenant alors , prirent place. Le président , sans se déconcerter , parla ainsi n Sire , la commission dont nous, sommes clrai^gé^ , épineuse en elle- même., le devient davantage; per des impressions, sinistres inspirées à Votre Majesté contre le parlement.

Ceux qui formèrent le projet, d’introduire l’inquisition en F rance ,, sentirent l’impossibilité d’en venir à bout, sans rendre' suspecte la .reUgion,;des magistrats , et sans traiter d’hérétiques ceux qn^t ne sont pas d’avis dé faire périr les réformés dans les flammes. Les membres du parlement ont tous fait preuve d’orthôdojtie. .Si Ifl porte restait ouverte aux soupçons , à qui . désqrmais accorderiez - vous votre confiance?. . r , ’ ;

» On nous accuse dé redouter pour ^ nous-mêmes le tribunal de l’inquisition : c’est une atroce ca-; lomnie. Plusieum empereurs romains employèrent l’inquisition contre le christianisme naissant : Its plus sages , les Trajan , les Marc-Aurèle , la rejetèrent. Comme hommes et comme magistrats, nous abhorrons un triliunal de sang , où les prêtres

554 HIST. DE FR. L* PART. UV. XXVH.

1 555. sont juges et parties des infortunés qu’ils ont intérêt de condamner à mort. Pliiâeurs de ces infortunés, condamnes par les tribunaux eccléûastiquesjse sont pourvus comme d’abus au parlement. Nous avons trouvé les procédures remplies d’absurdités révoltantes. Si nous ne soupçonnons pas de la mauvaise foi de la part des inquisiteurs , il nous est impossible de ne pas déplorer leur ignorance et leur barbarie. A de parais juges , Sire ^ on veut livrer vos sujets pieds et poin^ liés ^ leur enlevant la dernière ressource de l’appel ! Si vous y consentiez , n’excéderiez - vous pas votre pouvoir ? Les liens qui les attachent à vous vous Kent aussi à eux ; ils vous payent les impôts j vous leur devez protection. GhaîpSc Français, se croyant opprimé ,'a le droit • d’appeler à vous. Vous êtes toujours censé' prosider à vos cours souveraines.' Lés promoteurs: des nouveaux édits vous proposent d’aliéner vos sujets, et de rompre le contrat aocial par léqud vous régnez., " •

» Ces raisons nous ont empêchés dé déférer à vo$ ordres:* La religion chrétienne .ne fut pas fondée par le glaive et par le feu , mais par de saints évêques. Ils résidaient au milieu de leur troupeau ; ils l’instruisaient par la par(deiy ilsl’éddiaient par leurs exemples. Us nous reste deux constitutrôns de Justinien, dans lesquelles il est défendu aux évêques , sous peine de saisie de leur temporel'; de s’absenter de leur diocèse. Mettez en videur éet édit } que les évêques se conduisent comme

se cOBduisaient les apôtres , les h^sies disparai- i555. tront sans avoir besoin de bûchers.

3) Presque tous vos sujets , éloignés de votre présence , ignorent peut-être le danger dont on les menace de cesser de Vous avoir pour juge. Le parlement vous adresse ses suppUcations en leurs noms. Quant à vous , Messieurs , ajouta le magistrat en sè tournant vers les painistres, vous regardez probablement ce changement de juges comme ne pouvant vous être préjudiciable : détrompezvous. Quand vous jouissez de la &veur, ilne prend envie à personne de s’attaquer à vous; mais plus votre élévation vous &it remarquer , plus, vous avoisinez la foudre. 11 faut être étranger à la çonnaissance de l’histoire , pour ignorer à oom-> bien peu de chose tient une disgrâce. Quand ce malheur vous arrive , votre fortune peut vous consoler de votre chute. A dater de l’enregis-> trement des édits , votre condition cessera d’être la même. Vous aurez pour successeurs des hommes maigresr., affamés ; ne sachant pas combien de temps ils resteront en place , ils brûleront de devenir tout -à - coup riches et trouveront im* merveilleuse facilité ^ bien sûfs d’obtenir du roi votre confiscation.; Il s’agira de s’asstirer d’un int quisiteur et dèux témoins, fussiez vons des saints^ vous serez brûlés comme hérétiques) si:. >!

’Montmocenci n’avait pas oublié sa disgrâce sous lelirègnc; précédent; il fronça Je sourcil en en-*tendant la do:nière!phrase du présent Les autres

i555. ministres paraissaient épouvantés j le roi, interdit et un peu confus , dit ; « Je prends en bonne part les remontrances de mon parlement. J’examinerai de nouveau cette affaire ». Le projet d’inquisition fut alors abandonné. ^ •

Ces remontrances &tiguaient le conseil. L’engré-' nage de l’administration publique ne permettait pas de supprimer le parlement ; ce corps était devenu un ressort essentiel du gouvernement depuis qu’on le présentaitàl’opiiiion des peuples commele contrepoids de la puissance ministérielle. On imagina d’atténuer sa force en le rendant semestre. Ce projet était présenté en même temps comme une ressource financière, et comme une innovation favorable à l’autorité royale. La justice, disaient les ministres,' sera administrée avec plus de vigilance par des magistrats qui , après avoir vaqué durant six mois ii leurs affaires particulières, loin de porter au palais une extrême lassitude de leurs fonctions', y paraîtront pleins de *èle et d’ardeur. !.. -■■■<■• t - >il Soixante-dix nouvelles charges de conseillers et (j^tre charges de présidons furent créées èt vendues. La rcour , voolÉnt empêcher les plaintes des parlementaires idBitnë. appuyées par cello'du public, dirminnales ^nc^'Les juges furent dédommagés' de cette perte: par une augmentation dè gages. On la leur promit, et on ne la leur paya pas. . • : •< r Tousles membres du conseil voyaient ddnsèêtte innovation la chute rapide de. Finfiuenoe parlementale sur l’esprit des peuples^- Le .parlement.

Hivisc en deux fractions étrangères l’une à l’aütre , ,555, devait perdre son ancien esprit. Le conseil , répandant à propos des bienfaits , se flattait de maîtriser un des semestres’. On lui aurait réservé les édits d’un succès douteux.

, De Thou nous apprend qu’en efiet le parlement . parut atterré par cette mesure. Sa frayeur ne dura pas long-temps. Le mauvais état des finances ne jiermit pas de payer les gages de ce grand nombre de magistrats ; il fallut rétablir les choses sur l’ancien pied, dans la crainte d’une interruption dans l’administration de la justice. Les soixante-quatorze conseillers ou présidons, pourvus de nouveaux offices , refusaient de donner leur démission sans être remboursés. On les distribua dansles chambres.

6. A considérer la France dans ses rapports avec les puissances voisines , on ne pouvait la supposer réduite à rechercher la paix par des sacrifices. Elle étonnait au contraire l’Europe par la promptitude et l’immensité de ses armemens. La cour de Paris , disposant du royaume d’Ecosse , a£fermie en Italie par la possession du Piémont, couverte vers l’Allemagne par la conquête récente des trois évêchés de Metz , Toul et Verdun , et d’une partie du Luxembourg , se voyait en mesure de porter la guerre au cœur des provinces ennemies j mais , en calculant combien cette supériorité entraînait de dépenses écrasantes , on prenait des idées plus pacifiques.

La reine d’Angleterre offrait sa médiation. Des

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1 555. conférences furent ouvertes dans lin village à une distance à peu près égale d’Ardres , de Gravelines et de Calais.

Il fut d’abord proposé de la part des ministres impériaux de rédiger les nouveaux traités , prenant pour base les précédentes stipulations paciBques entre François l.*' et Charles-Quint. Adoptant cette méthode, disaient-ils, deux seuls objets restaient, sur lesquels on ne fut pas d’accord : la réclamation faite par le roi du duché de Milan , et ses prétentions en qualité d’héritier de Louise de Savoie , duchesse d’Angouléme , dans le partage de la succession des ducs Philippe et Philibert, père et frère de cette princesse. Les médiateurs offraient deux moyens de terminer ces contestations ; le premier , s’en rapportant à la décision d’arbitres dont on conviendrait; le second, transigeant par des alliances. On pouvait déterminer le mariage de Charles , fils aîné du prince des Asturies , avec la princesse Elisabeth , fille du roi , à laquelle on donnerait en dot les droits réclamés par la cour de France sur le duché de Milan. On pouvait transiger de meme sur le Piémont , en donnant au prince de Piémont la princesse Marguerite , sœur du roi , à laquelle seraient cédés les droits de son aïeule. » Ces articles accordés, ajoutait-on , la paix était faite , en rendant réciproquement les places sur lesquelles on n’avait d’autre droit que celui de conquête ». Les médiateurs

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proposaient encore à Henri II de restituer les trois i555. évêchés à l’empire j et le Morit-Ferrat au duc de Mantoue.

A peine pouvait-on proposer ces dures conditions à Li France, si elle eût été vaincue. Les plénipotentiaires français les rejetèrent ; ils présentèrent à leur tour un projet de traité. Le duché de Milan , appartenant au roi de France à titre d’hérédité , disaient-ils , il faut d’abord le lui rendre.

Le roi offre de restituer le Luxemboui^ à l’emj>ereur , Metz , TouT et Verdun à l’Empire , et le Piémont au duc de Savoie; 'mais en même temps l’empereur doit restituer la Navarre au roi Antoine de Bouilkon , les villes d’ütrech , de Cambrai, de Liège et de Constance à l’Empire ; Plaisance à Octave Famèse , Orbitello et plusieurs autres places de la Toscane à la république de Sienne.

Les ministres impéiiaux invoquaient la prescription. « Tout ce qui concernait , disaient-ils , le royaume de Navarre et le duché de Milan , avait été réglé depuis long-temps. On ne pouvait plus s’occuper de cette aSàire ». Les ministres français répliquaient qu’ils n’étaient pas assemblés pour examiner les opérations faites par l’empereur à son avantage, mais si ces opérations étaient justes ou injustes. Des prétentions aussi contraires ne pouvaient se rapprocher. Les conférences furent rompues.

Jules 111 était mort le a5 mars i555. SonsuC^ cesseur, Marcel II , mourut vingt-quatre jours

56o HI3T . DE FR. I.. PART. LIV. XXVIL

x555. après son élection. Le cardinal Jean-Pierre Carrafik parvint au pontificat sous le nom de Paul IV. Ce pontife , né dans un rang qui le dispensait d’avoir du mérite pour parvenir aux grandes dignités ecclésiastiques , s’était , dès sa jeunesse , appliqué à l’étude en homnie voulant tout devoir à ses qualités personnelles. Pourvu de riches béné- •fices, et employé en qualité de nonce apostolique auprès de plusieurs cours , il soupirait après l’instant où , dans une obscure retraite , il pourrait se livrer tout entier à son goût dans les subtilités de la scholastique. Dans ce dessein bizarre , résignant un jour son évêché de Chiéti, appelé autrefois Ihéate, et ses abbayes , et ayant institué un ordre religieux nommé Théâtin , il s’y associa. Se conformant à toutes les minuties de la règle imaginée par ' lui - même , il paraissait préférer le rôle de fon- , dateur d’un nouveau corps de moines aux grandes espérances offertes par la cour de Rome à son ambition.

On' s’attendait à un pontificat semblable à celui d’Adrien. Son exaltation répandit dans Rome une consternation générale. Chacun pensait que les principes de la saine politique seraient sacrifiés’, sous son administration aux préjugés superstitieux. On redoutait de voir la rigidité et la parcimonie des mœurs claustrales remplacer la gaîté et la magnificence de Jules 111.

Ces alarmes se dissipèrent au moment même où Paul IV sortait du conclave. La pompe la plus

éclatante

éclatante signala son couronnement. Le grand- i555. maître dosa maison lui ayant demandé de quelle manière il Youluil être servi : « comme il convient au premier prince de l’Europe , répondit-il » , au rapport de Plalina. Deux de ses neveux vinrentauprès de lui. L’aîné fut nommé gouverneur de Rome , le * cadet obtint le chapeau de cardinal : l’ambition de ces deux neveux ne connaissait point de limites. Ils voyaient les Médicis élevés en Toscane à la puissance suprême par l’habileté des papes de cette maison , et les enfans de Paul 111 reconnus ducs* de Parme. Ces exemples les autorisaient à prétendre à une souveraineté. La disposition générale des gouvernemens d’Italie bornait en leur faveur cette perspective à un démembrement des domaines possédés par Charlcs-Quint dans la Péninsule.

Les oppositions des cardinaux attaches à l’em- pereur avaient été sur le point d’éloigner Paul IV du pontificat. 11 en conservait un vif ressentiment.

Ses neveux , à l’aide de cette disposition , employaient divers artifices à le brouiller irrévocablement avec la cour impériale. Us montrèrent à leur oncle une lettre interceptée , dans laquelle Charles-Quint taxait les cardinaux de son parti de négligence et d’incapacité j pour n’avoir pas ar- * rèté cette élection. Us prétendirent un jour avoir découvert une conspiration tramée contre les jours du pape par les ambassadeurs de l’empereur et de Cosme de Médicis. Une autre fois , ils parlaient Tome ni. , 56 ^

i555. d’uu complot formé, disaient-ils, pour les assas-* siner eux -mêmes : tenant dans une perpétuelle perplexité l’esprit de leur oucle violent et soupçonneux, on l’entraîna dans des démarches qu’il eût probablement condrunnées dans d’autres cir-

• constances.

Paul IV fît arrêter plusieiu-s cardini^ux attachés à l’empereur et les confina au château St.-Ange.

Il persécuta les Colonna et d’autres barons romains regardés comme Gibelins. 11 rechercha l’amitié de Henri U.

7. Le succès des projets formés par les deu.x neveux de Paul IV dépendait de la vie de ce pontife, dont l’âge avancé ne permettait pas de consumer du temps en négociations inutiles. Ils engagèrent le pape à expédier un homme de confîance àParis avec des offres si avantageuses, qu’on n’eût point à craindre un refus. Paul proposait au roi une alliance offensive et défensive; il promettait de fournir une armée nombreuse et un subside considérable. Ces moyens réunis à ceux de la Fran-? ce devaient procurer au roi la possession non seulement de la Lombardie , mais encore du royau- . me de Naples et du duché de Florence : un bien en amène un autre. Henri , maître de ces superbes

* contrées, pouvait-il trouver la moindre difficulté de rentrer dans Gènes. Pour prix de ces magnifiques conquêtes , le pape exigeait du roi la création d’une principauté en faveur de la maison Carraffa.

IlENni IL

Henri ancucillit l’ehvoyé pontifical de la roa- i555. nière la plus distinguée ; l’édit , dont les dispositions prohü)aieut tout transport d’or et d’argent à Rome , fut révoqué sans avoir reçu aucune exécution. Le connétable s’opposait en vain à cette romanesque expédition , observant combien le» guerres d’Italie avaient été préjudiciables à la France , et combien peu on pouvait compter sur les promesses du pape. Le duc et le cardinal de Guise se déclaraient en faveur de l’alliance proposée, lis l’emportèrent sur les sages avis de Montmorenci.

Le cardinal de Lorraine fut envoyé à Rome avec des pleins pouvoirs de conclure le traité , et de con- • certer avec les neveux du pape les mesures relatives à son exécution. On convint de ne point di- / vulguer cette alliance avant le moment où les troupes entreraient en campagne.

Charles-Quint avait convoqué dans Ausgbourg la diète célèbre dans laquelle obtint force de loi la paix de religion conclue à Passau. Ce prince , alors déterminé à renoncer au diadème impérial , assurait la liberté des protestans, en leur abandounant d’une manière définitive les biens d’église dont ils étaient en possession. Le serment prêté par les conseillers à la chambre impériale changeait de formule en leur faveur. On ne devait plus jurer par les saints, mais par les évangiles. Le vainqueur de Murberg , près d’aller vivre en moine , agissait en philosophe.

Depuis la pacification de Passau , le roi des Ro-

mains attachait à sa personhe les princes et les villes impériales d’Allemagne par une administration équitable. Charles avait suspendu , mais non absolument abandonné son projet de porter la couronne sur la tcte de son fils. 11 pressait de nouveau Ferdinand de sacrifier ses droits impériaux à b grandeur delà branche aînée autrichienne. Ferdinand se proposait très-décidément de ne jamais donner à son frère cette marque de dévouement. A l’appui de sa fermeté il lui fallait l’assistance des princes de l’Empire , il les prévenait par ses déférences , ménageant les catholiques et les réformés. Les trois collèges conclurent unanimement à terminer les affaires de religion , et à renvoyer les au- -■ très à une autre diète.

Suivant les réformés , la liberté entière du culte par eux récbmée, en vertu de b transaction de Passau , devait s’étendre à ceux qui avaient embrassé ou qui embrasseraient b réforme dans b suitS. Cet incident regardait principalement les pays ou \ 'inhalt était observé : les uns considéraient ces pays comme catholiques, les autres comme protestans. Si l’amour de b paix, répondaient les catholiques , nous a conduits à tolérer les nouvelles opinions religieuses , cette condescendance ne saurait s’étendre aux villes ou Vinhalt est adopté et moins encore à celles qui se sépareraient dans b suite de b communion romaine. Ferdinand rapprocha les esprits. Tantôt donnant des interprétations bvorables aux prétentions équivoques , tantôt faisant valoir les

nvantages de la paix, il amena les deux partis à i555. une conclusion dont chacun parut satisfait.

On convint des articles suivans : les princes et les villes de la communion protestante, obtenaient toute liberté de remplir publiquement les cérémonies de leur culte , sans pouvoir être inquiétés j ils ne pouvaient gêner ni les villes , iii les princes de la communion catholique , les possesseurs des biens ecclésiastiques les conservaient ; la puissance civile avait le droit d’établir à son gré le culte catholique ou le culte proteslant^ans chaque pays : ceux auxquels ces réglemens ne convenaiebt pas restaient libres de se retirer où bon leur semblait, emportant leurs propriétés : enfin , si un homme d’église renonçait d:uis la suite à la religion romaine , son bénéfice vaquait par le seul fait.

Paul IV , instruit de ce recès de la diète d’Ausgbourg , entra dans les transports de la plus violente colère. Sa raison en fut troublée , il menac.ait

ridiculement Charles - Quint et Ferdinand des effets de sa vengeance, s’ils n’annulaient cette loi surle-champ ; ce ton despotique était celui des pontifes romains du douzième siècle. L’ambassadeur de l’Empire , auquel s’adressaient ces plaintes et ces menaces , s’efforcait de calmer le pontife par le tableau de l’embarras dans lequel se trouvait l’empereur et le roi des Romains ; scs raisons ne faisaient aucune impression sur l’esprit d’un pape hautain et fanatique. A l’entendre , îl s’agissait de la cause de Dieu et de son église , devant laquelle

i555. tx>utes les maximes de la prudence humaine devaient être condamnées au silence. Dans cette disposition haineuse, fut signé le traité entre Henri II et Paul IV.

Pendantla négociation, l’empereur avait cédé ses états héréditaires à son fils. Le monarque détrôné faisait un nouvel eifortpour rendre à l’Europe la tranquillité dont il l’avait privée depuis les premiers jours de son règne; des commissaires impériaux avaient ordre de traiter avec des commissaires français d’un échange de prisonniers. Ces conférences donnaient ouvertureà de nouvelles paroles de paix ; on convint d’une trêve, durant laquelle chaque monarque garderait les pays dont il était en possession.

d. Depuis plus de quatre ans, Charles- Quint avait formé la résolution d’abandonner le trône; le besoin de la ytaix se faisait sentir dans ses vastes états, elle était surtout nécessaire à son fils dans un commencement de règne. Ces considérations l’avaientdéterminéàconclureuneticve avec laFrance.

Charles avait communiqué son projet de retraite à ses deux soeurs les reines douairières de France et de Hongrie; elles offraient de l’accompagner ; le seul obstacle à l’exécution de ce vœu bizarre venait de la part de la reine Jeanne de Castille, mère de l’empereur. Cette princesse, depuis la.mort de son mari , était tombée dans un égarement d’esprit qui la fit nommer Jeanne la Folle; elle était cependant censée gouverner l’Eapagne conjointement avec sou fils; le nom de Jeanne figurait dans toutes les or-

flon^ances avant celui de Charles. Les Castillans lui témoignaient le plus vif attachement ; ils eussent peut-être refusé de reconnaître Philippe pour leur roi sans le consentement de son aïeule. Sa mort survenue cette année leva cette difficulté. Charles se trouva le maître de disposer de la couronne d’Espagne en faveur de son fils, l’instant de la trêve avec la France lui parut favorable à ce changement.

Voulant signaler son dernier acte de souveraineté par un éclat propre à laisser une impression profonde dans l’ame de ses sujets , il rappelle Philippe d’Angletere. Ayant assemblé le a5 novembre les états de Flandre et de Brabant dans Bruxelles, il vint les présider pour la dernière fois 5 un secrétaire d’état lut l’acte de résignation. L’empereur déliait ses sujets du serment qu’ils lui avaient prêté , abandonnant son autorité à son fils.

Alors Charles , s’appuyant sur l’épaule du prince d’Orange à cause de sa faiblesse, se leva de son siège et s’adressantà l’assemblée, parla ainsi : « flévoué dès l’àge de dix-sept ans aux travaux du gouvernement, j’ai donné peu de temps au repos, moins encore aux plaisii-s ; obligé de voyager sans cesse dans les vastes pays de ma domination, j’ai passé neuf fois eu Allemagne, six fois en Espagne, quatre fois en France , sept fois en Italie, dix fois en Belgique, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique. J’ai traversé onze fois la mer ; jamais je ne me suis plaint de la fatigue; mais lescrisesdoloureuses d’une mabdie incurable m’éloignentdes affaires. Je ne suis pas assez

i555. jaloux de commander, pour porter le sceptred’une main débile; je l’abandonne à un prince qui joint à la force de l’âge une assez longue expérience. »

Se tournant ensuite vers Philippe : «Si je vouslaissaispar ma mort, ajouta-t-il, ce riche héritage, vous devriez quelque tribut à ma mémoire; en vous cédant ce que je pourrais conserver, ma conduite exige toute votre reconnaissance : je vous en dispense • cependant employez tous vos soins à rendre vos svijcts heureux , ce sera la preuve la plus forte de votre attachement pour moi : que les lois de votre . patrie soient toujours sacrées à vos yeux ». En achevant ces mots , l’empereur sortit de l’assembléè toujours appuyé sur le prince d’Orange, qui devait bientôt porter les premiers coups au colosse de puissance élevé durant son règne.

1 553. La reine douairière de Hongrie gouvernait de- -

puis long-temps la^Jfelgique ; elle rendit compte " sommairement de son administration , et donna sa' ' démission. ;Pnilippe la remplaça par Emmanuel Philibert , duc de Savoie , un des plus grands capitaines de ce siècle.

Quelques semaines après , Charles résigna à son fils les couronnes d’Espagne , des Deux-Siciles et ses autres états, se réservant une pension annuelle de cent mille écus.

Cette abdication devint l’objet d’une foule de conjectures; on ne pouvait guère la prévoir de la part d’un monarque dont la passion favorite avait toujours été l’amour de la domination. A peine âgé

HÊNRI IL 56g

de cinquante-six ans , il se trouvait précisément à l’époque de la vie humaine , où l’ambition , moins distraite, maîtrise la plupart des hommes. Charles- Quint n’aimait pas son fils , il lui avait donné plusieurs preuves d’ingratitude ; Charles , scion les uns, avait pris le parti de la retraite après la déroute d’Inspruck ; selon d’autres , indigné de voir sur le siège de Rome le cardinal Carrafla , dont il avait vainement sollicité l’e.\clusion , regardant cet événement comme la preuve de la diminution de son crédit , il se dégoûta du trône. Un historien espagnol assure que le souvenir d’un serment fait par lui avec sa femme , de renoncer au monde à un âge dont ils étaient convenus , l’avait décidé , après avoir consulté à ce sujet ceux qui se mêlaient d’astrologie judiciaire.

Il est difficile d’admettre que le fourbe Philippe II eût employé cette sorte ^e gens à troubler • l’imagination de son père et à l’engager d’abandonner le trône. Brantôme cherche uneaulre cause de l’abdication faite par Charles-Quint ; elle est plus analogue au caractère ambitieux de ce monarque , cependant je ne l’appuyerai pas davantage. Charles, au rapport de ce savant, entrant dans un monastère, à l’exemple du duc Amédée de Savoie , élevé au pontificat par le concile de Bâle , voulait se frayer le chemin de la tiare, et rendre ensuite la papauté héréditaire dans sa maison. C’était suivre jusqu’au bout le chimérique espoir de la monarcliic universelle, ,

1 55rt. H est plus simple , il est plus naturel de penser qu’un moment de mauvaise humeur décida du reste de la vde de Cliarles-Quint. Le repos lui paraissait le seul remède contre les cruels accès de la goutte dont il était fréquemment tourmenté ; des idées superstitieuses l’entraînèrent au pied des autels, il crut y trouver les doux loisirs après lesquels il soupirait.

Charles avait choisi sa retraite en Espagne , et se montrait empressé d’en prendre possession ; c’était le seul moyen de se débarrasser entièrement des affaires dont il ne pouvait éviter d’entendre parler pendant son séjour à Bruxelles. Les médecins lui représentaient les dangers de la navigation durant l’hiver j il se décida à différer son voyage do quelques mois.

g.Montraorenci avait déterminé Henri II à signer la trêve de cinq a[|s , convenue entre la F rance et l’Espagne , en profitant de l’absence du cardinal de Lorraine , envoyé à Rome. Les deux traités avec l’empereur et avec le pape avalent été conclus dans le même temps. L’empereur rendait le duché de Plaisance à Octave Farrièsej la France restait en possession des états du duc de Savoie et des trois évêchés. Le pape même était compris dans le traité.

Comment concilier ces deux actes diplomatiques? Le cardinal de Lorraine, n’osant soutenir le courroux de Paul IV, (juitta Rome brusquement , laissant au cardinal dè Tournon la commission délicate d’apaiser le pontife 5 il la remplit avec beau-

coup d’adresse. Le pape , feignant d’approuver la 1 556. trêve et témoignant son désir qu’elle fût le signal d’une paix solide et durable, offrait sa médiation:

Sous ce prétexte furent envoyés , le cardinal Re- Lida à la cour de Bruxelles , et le cardinal Carralfa à la cour de France: il était enjoint aux deux né> gociateurs d’employer tous leurs moyens à déterminer les deux gouvernemens à accepter la média* tion pontificale j mais Carrafilà avait des ordres secrets d’engager la cour du roi de France à- rompre la trêve.

Ce cardinal , ayant présenté à Henri une épée bénie sur le tombeau de St.-Kerre, le supplia de ne pas souffrir que le pape et sa famille devinssent les victimes de leur attachement à la France.

Les circonstances , ajoutait le ministre italien , favorisent une expédition française en Italie ; l’empereur laisse à Philippe des royaumes épuisés d’hommes et d’argent 5 le pape a rassemblé une brillante armée ; avec un renfort convenable de troupes françaises, elle est en mesure de chasser , dans une campagne , les Espagnols d’Italie , et de porter la réputation de Henri II au dessus de celle de Charles-Quint.

L’éloquence du cardinal neveu était appuyée par toute la maison de Guise, par Diane de Poitiers et même par Catherine de Médicis. On n’écoutait plus les remontrances du connétable. Le légat, ayant délié Henri de ses engagemens avec l’empereur , lui fit signer une nouvelle ligue avec le pape.

556. Paul , informé d<î succès de la' négociation de son neveu , ordonne au cardinal Rebida de sortir de Bruxelles , sans prendre congé, et de revenir à Rome. 11 se porta à des violences inconcevables ; l’envoyé d’Espagne est emprisonné par ses ordres ; Philippe est cité à Rome : on l’accuse d’avoir violé les lois de la féodalité , en donnant asile aux Colonna révoltés contre le Saint-Siège.

‘ Philippe , également dissimulé et superstitieux , répondait à l'impétuosité du pape par une extrême modération. Ke pouvant éviter une rupture 'avec la cour romaine , des théologiens sont consultés ; leur décision unanime l’autorisait à soutenir la guerre contre le pape , si on ne pouvait l’amener à des résolutions pacifiques.

Ou envoya à Rome le duc d’Albe avec le titre d’ambassadeur extraordinaire ; ce général commandait toutes les troupes espagnoles dans la Péninsule. Le traitement éprouvé par l’envoyé ordinaire d’Espagne ne lui permettait pas de se montrer au Vatican ; cependant , par condescendance pour les scrupules de Philippe , il essayait les voies de la négociation ; ses manières respectueuses rendaient le pape encore plus exigeant. D’Albe fut contraint de commencer les hostilités ; ses troupes , en peu de temps , conquirent la campagne de Rome. Aucunffenfort n’arrivait de France ; le pape, obéissant aux lois de la nécessité , se vit réduit à proposer au duc d’Albe une suspension d’armes. On conclut une trêve , d’abord pour dix jours , ensuite

pour quarante. Plusieurs conférences accompagnèrent cette suspension d’armes ; elles n’eurent cependant aucune suite. Le retour du cardinal neveu à Rome , avec beaucoup d’argent envoyé par Henri U, 1 ’arrivée d’uu corps nombreux de troupes françaises en Piémont , et la perspective d’étre bientôt secondé par toutes les forces de Henri 11 , rendirent à Paul IV sa première inflexibilité , il ne respirait que la guerre.

i T O. Charles - Quint quittait alors la Belgique. Ce monarque , rentré dans la vie privée , ne pouvaitdétacher son ame des vastes projets qui l’avaient remplie si long-temps. Ayant occupé le premier trône de l’Europe , il voyait avec chagrin son fils placé dans un rang inférieur; ce sentiment l’avait empêché durant plusieurs mois d’abdiquer l’empire ; il renouvelait ses sollicitations auprès de son frère. Dioclétien et Maxiraien avaient autrefois conjointement abdiqué l’empire. Se flattant que cette idée pourrait faire impression sur l’esprit de Ferdinand, il l’engageait à couronner son fils Maximilieu, comme lui-même venait de couronner Philippe.

Ferdinand s’était montré inflexible dans im temps où les sollicitations de l’empereur s’appuyaient du pouvoir suprême , il les recevait alors avec Indifierence. Charles acheva son sacrifice. Ayant transféré à son frère ses droits à la souveraineté sur le corps germanique , le prince d’Orange fut chargé de présenter au corps électoral cet acte revêtu des formalités nécessaires. *

1 556. Tout étant préparé pour le voyage de Charles , il s’embarqua à Zuitbourg en Zélande ; sa flotte jeta l’ancre à Laredo dans la Biscaye. De Laredo , il vint à Burgos où plusieurs grands d’Espagne se présentèrent auprès de lui. Leur petit nombre et la froideur de leurs hommages lui apprirent qu’il n’était plus souverain. Ayant traversé une partie de l’Espagne , et fait ses adieux à scs deux sœurs dans Valladolid , sans leur permettre de le suivre plus loin , il continua sa route vers sa solitude.

C’était le monastère de Saint-J ust de l’ordre des Jéronimites , dans l’Estramadure. Un architecte , envoyé par lui dans ce couvent , y venait de construire un logement à son usage.

,55^, Dans cette humble retraite Charles entra , le a4 février 1 507,^ avec douze domestiques. Ce prince oublia dès ce moment le théâtre sur lequel il avait joué un rôle si important : sa table était servie proprement et sans aucun luxe , il y admettait alter-^ nativenaent scs nouveaux confrères.

Occupé des devoirs religieux , il les remplissait avec l’assiduité des autres moines , sans chercher des délasseraens distingués. Comme ses confrères j il cultivait des fleurs ; travaillait à des machines mécaniques , ou se promenait dans les champs un bréviaire à la main.

11 eût été difficile de classer la métamorphose do Charles-Quint en moine parmi les traits de foKe ou de sag€^e , si par une bizarrerie , dont la pensée

n’entra jamais dans une autre tête, il ne se fût avisé de faire célébrer ses obsèques de son vivant. Ce fut le seul acte d’autorité qu’il se permit dans le monastère de Saint-Just.

Pendant les première mois de sa retraite , scs journées s’écoulaient dans des amusemens innoccns , ils délassaient son esprit fatigué par son excessive application aux affaires publiques. Ce fut peut-être le temps le plus fortuné de sa vie. Les accès de goutte , après lui avoir laissé un intervalle de repos assez long , reparurent avec un surcroît de violence. Son tempérament épuisé n’eut pas la force de supporter de nouvelles attaques ; elles af&iblirent son ame et son corps. Tout montrait dans cette fa mille l’excès de la faiblesse humaine. Maximilien , aïeul de Charles-Quint , avait voulu être pape ; Jeanne , sa mère, atteinte de folie , mourut enfermée ; Charles se relégua chez des moines : le dérangement de son cerveau le condubit à ordonner son propre enterrement , à se placer dans un cercueil , à chanter son de profundis.

Une cliapelle ardente fut élevée dans l’église du monastère ; les domestiques de l’empereur moine .s’y rendirent deux à deux , tenant dans leurs mains des torches funèbres. Cliarles suivait les moines, enveloppé dans un linceul. Arrivé au milieu de l’église , il se plaça dans la bière : on chanta autour delui les prières des morts consacrées par l’usage de l’église romaine. L’office se termina en jetant de l’eau bénite sur la chapelle ardente. Tout le mond^

5; 6 hÎsT. de FR. I.* PART. LIV. XXVII.

s’étant retiré , les portes de l’église furent fermées : Charles quitta alors le linceul dont il étaiCcnveloppé ; il rentra dans son appartement , plein des idées lugubres que cette cérémonie ne pouvait manijuer de lui inspirer.

La longueur du service funéraire avait-il fatigue ce prince , ou l’image. de la mort fit-elle sur son ame une impression trop profonde ? S^dsi de la fièvre le lendemain , il mourut le ai septembre i558 , âgé de cinquante-huit ans six mois vingtcinq jours.

I 11. Vers le temps où Charles-Quint abandonnait l’empire , les Français commençaient à former des établisseniens en Amérique. L’Espagne était maîtresse du Mexique et du Pérou , quand les les autres nations européennes , excitées par son exemple , cherchaient à fonder des colonies en Amérique.

Jusqu’alors toute l’ambition de la cour de France s’était tournée vers l’Italie. Les F rançais , oubliant les grands objets d’un commerce étranger, laissaient les Espagnols découvrir des continens etdonner des lois à des nations inconnues.

Un seul homme leur ouvrit les yeux ; ce fut Coligni , devenu amiral de France , en i55a , après la mort de l’amiral d’Annebaud. La religion réformée était persécutée en France, il imagina, en i55'j, de la rendre florissante dans le Brésil. Une colonie fut envoyée sous les ordres du chevalier de YUlegaguon 3 elle se composait de catholiques

qties et de réformes. Calvin s’intéressa dans cette 1557. entreprise; Les Genevois ne connaissaient pas alors toutes les ressources du commerce auquel ils durent leur prospérité dans la suite. Calvin envoya trop de ministres , et pas assez de cultivateurs. Ceux-ci voulaient dominer ; ils eurent de violentes querelles avec le commandant , dont les vues tendaient *à concilier le culte protestant et le culte catholique. La colonie naissante se divisa. Villegagnou t^viht'Cn Eutôpe^ traitant les ministres réformés de perlurbâteui-s j ceux-ci le traitaient de mécréant ét d’athée. Les Po'rhigais dév astèrent les habitations . françaises T le pays fut perdu pour la France.

On parla à Coligni de la Floride. Les Espagnols occupaient ufae partie de ce pays. Un armateur français prétendait y avoir abordé le premier j c’était ' un’ droit à disputer. Les tprres américaines appartenaient J suivant notre droit public , non seulement à celui qui les envahissait le premier, mais à celui qui disait le premier les avoir vues.

Coligni y envoya , vers l’an i544,une colonie de réformés , sous la conduite de Jean Ribaud.

Cette colonie trouva , dans la Floride , un ciel serein y une terre fertile, un climat heureux, et des sauvages amis de la paix et de l’hospitalité.

Les colons méconnurent le prix de ces avantages.

Coligni les exhortait à cultiver cette terre. Elle attendait la main de l’homme pour étaler les fruits les plus précieux. La légèreté française n’admettait pas tant de patience. On prodigua les vivres qu’il Tome f^IL 3y

5;8 HIST. Dû FR, I.' FART. LIV. XXVII.

t557. fallait ménager; on viola les propriétés des naturels du pays qu’il fallait respecter ; les champs ne furent pas ensemencés ; des subalternes indociles hravèrent l’autorité des che&; la discorde arma les colons les uns contre les autres. Philippe U envoya de Cadix une flotte pour exterminer des gens qui s’exterminaient sans lui. En vain la nécessité les réunit momentanément , les Espagnols les attaquent dans un fort nommé par eux Caro- Hn. Le fort. est emporté d’assaut. On &it un massacre horrible des habitans. Ceux qui survécurent furent pendus à des arbres , avec cet écriteau attaché à leur dos ; Pendus , non comme Français , mais comme hérétiques.

Loin de songer à venger cet outrage , le ministère françab se réjouit en secret de la perte de ces hommes d’une religion proscrite en France. 11 était réservé à un particulier d’exécuter une entreprise dont le gouvernement devait se charger.

Dominique de Gourgues , né à Mont-de-Marsan , passionné pour les expéditions périlleuses et pour la gloire , vend les biens de ses pères , achète un vaisseau, choisit ses compagnons, va attaquer ^ les meurtriers espagnols dans la Floride, s’empare d’uni petit fort , feit pendre les prisonniers à des arbres autour desquels on écrit : Pendus , non comme Espagnols , mais comme assassins.

Cette expédition n’eut aucune suite. Les guerres de religion dont je parlerai bientôt ruinaient alors les habitans de la France. Elles ne leur permet-

talent pas de disputer des pays lointains aox Es- iSSj. pagnols. Gourgues revint dans sa patrie ; il y fut reçu pr ses compatriotes avec admiration et reconnaissance ; mais, au lieu des récompenses de la cour auxquelles il s’attendait , sa campgne d*ontre-mer mit t on existence en danger. Le roi d’Espagne , dont le ministère français recevait de l’argent contre les reformés , ayant fait porter des plaintes au roi pr son ambassadeur , il fut question de faire le procès à Gourgues. Ses amis lui conseillèrent de se cacher.

La récompense refusée à ce marin par la cour de France lui fut offerte pr la reine d’Angleterre, Elisabeth. Elle lui destinait le commandement d’une flotte armée sur la Tamise , dans l’intention de porter au trône de Portugal Don Antoine, après la mort du roi Sébastien, dont je paierai dans la suite. Gourgues mourut à Tours,. àà a 585.

Depuis 1667, époque 'de l’évacuation ^ de la Floride par Gourgues , 'les Français oublièrent l’Amériqüe : égarés par des querellés religieuses,, ils prdaient «1 même temp les sentimens de raison et d’humanité. Le peuple le plus doux', le plus léger , le plus sociable , devenait barbare et sanguinaire. Ce n’était pas assez des échafauds* et des bûchers , criminels les uns envers les autres^' tous ûirent alternativement bourreaux et victimes. S’étant condamnés mutuellmieut aux flammes de l’enfèrj plaçant l’ehfer emFnmce, ils s’eutr’égor-

58o HIST. DE FR. I." PART. LIV. XXVII.

1557. ^geaient à la voix des Ëibatiques altérés de vengeances.

Ces temps de la plus longue et de la plus horrible frénésie changèrent , lorsque l’ame généreuse de Henri IV toucha le cœur de ses sujets. Ce prince , pleurant sur leurs maux , leur apprit a les sentir. Il rendit à nos pères les doux penchans de la vie domestique : -arrachant de leurs mains des armes fatales , il les fit consentir à vivre heureux sous' ses lois paternelles. Alors la France , se livrant à son industrie j ' s’occupa de colonies. Les Espagnols , les Portugais et les Anglais se partageaient les' coikrées les plus avantageuses. Cependant les Français pouvaient débarquer de nouveaü dans la Floride. 1! ■ >-

. • A l’exception du fort Saint-Augustin , élevé par les Espagnols à dix ou douze lieues des ruines du fort C^aroün , les Emrâpéens ine possédaient pas un seuliétablissement^sOT-cetté côtel'Tbut annonçait l’extrâme fertilité du sol. Prébabtenient ou *

cra^it les plaintes > de -la cour de 'Madrid , peu diposée àitolérerdes 'moindres- colonie^ 'étrangères sur .le gidfe du Mexique* pu> dans, les environs de ce goUe; Les aventuriers français donnèrent- la préférence aux contrées les plus septentrionales de It’Amérique. • . i

. Cette route avait été Irticée sous le règne deFran-' cois I.*’' Ce prince enioya vers le fleuve Saint- Laurent , 'en 1625 , lelFlorentin Verazzani. Il $0

HENRI H. SSi

contenta d’observer l’île de Terre-Neuve et quel- i55y. ques côtes du continent , sans s’y arrêter. Jacques Cartier , de Saint-Malo , marcha sur les traces do Verazzani. Les nations , qui les premières avaient pjis possession du Nouveau Monde, criaient à l’injustice , voyant les F rançais tenter des découvertes à leur exemple. « Eh quoi ! disait plaisamment François I.'', les rois d’Espagne et de Portugal partagent entre eux l’Amérique , sans souffrir ma concurrence! Ne suis-je pas leur frère? Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam qui leur lègue ce vaste héritage ».

Cartier entra sur le fleuve Saint-Laurent, il le remonta assez long-temps , échangeant des marchandises avec les aborigènes. Il revint en Europe avec de belles pelleteries. Les Français oublièrent par légèreté une entreprise formée par imitation.

On verra dans la suite de cette histoire comment, en 1608 , un petit nombre de navigateurs de Dieppe et de Saint-Malo jetèrent les fondemens de Quebec , c’est-à-dire , bâtirent des cabanes. Elles ne devinrent une ville que sous le règne de Louis XIV.

12. Après la mort de Charles-Quint , quatre grandes puissances balançaient les forces de l’Europe; la France par elle-même et par sa situation, qui empêchait les royaumes de Philipj>e II de communiquer librement cnsemlde ; l’Espagne , par les trésors du Nouveau- Monde; l’Allemagne , par soo immense population ; l’Angleterre, après la mort de Marie , par les grands talcns d’Elisabeth,

1557. Les royaumes du Nord n’entraient pas dans le système politique de l’Europe , l’Ecosse obéissait à la France. L’Italie ne jouissait d’aucune prépondérance ; Philippe II la tenait sous sa main. Philippe, maître des principales contrées de l’Amérique , possédait assez de trésors pour acheter l’Europe si elle eût été à vendre. Sa domination directe en Italie s’étendait sur les Deux-Siciles , la Lombardie et une partie du Piémont. Il dominait indirectement sur la Toscane , l’état de Gènes et celui de Mautoue. Maître de l’Espagne, des dix-sept provinces de la Belgique , du comté de Bourgogne 'et, en i58o, du Portugal, jamais prince ne parut aussi puissant. 11 ne manquait ni de génie , ni de ressources pour conduire à bien les plus vastes projets. L’événement justifia cette maxime politique ) que l’ambition démesurée d’un prince entraîne la ruine de ses états.

On appela Philippe II le Démon du Midi , parce que do fond de l’ïicurial il agitait PEurope. Voici son portrait tracé par Condillac : « On a représenté Philippe comme un grand politique qui remuait l’Europe. Je ne conçois pas pourquoi on lui &itcet honneur; qu’a-t-il remué ? Li France , elle se remuait assez toute seule. 11 fomenta les fictions , il voulut surtoutsoutenir la ligue ; mais, sans autorité sur le parti en faveur duquel il se déclarait , il croyait le faire mouvoir, et n’était que l’instrument dont ce parti’se servait. Il troubla la Lombardie et le royaume de Naples avec l’inquisition qu’il ne lui

HENRI il. 685

fut pas possible d’établir. U remua les Pays-Bas si 1O57. maladroitement , que plusieurs de ces provinces abandonnèrent son obéissance. Enfin , souvent humilié par des ennemis qu’il paraissait devoir écraser, il ruina ses états en les remuant. Philippe 11 eut une ame cruelle , un esprit £mx j ce fnt un brouillon ».

a Ppurse faire une juste idée de ce prince, observe Voltaire , il faut se demander ce que c’est qu’un souverain qui affecte de grands sentimens de religion , et à qui Guillaume , prince d’Orange, reprocha dans un manifeste le parricide de son 6Is et l’empoisonnement de sa troisième épouse, Isabelle de France. Etait-ce orgueil , était-ce la force de la vérité qui empêchait Pliilippe de répondre ? Pouvait-il mépriser le manifeste do prince d’Orange répandu dans toute l’Europe , comme on méprise des libelles obscurs auxquels les particuliers même ne répondent pas? Qu’on joigne à ces accusations trop authentiques les amours de Philippe avec la femme de son favori Rui Gomez , l’assassinat d’Escovédo , la persécution contre Antonio Pérez , qui avait assassiné Escovédo par ses ordres. Qu’on se souvienne que le même homme parlait perpétuelment de son zèle pour la religion, et sacrifiait tout à son zèle. Sous le masque de la reli^on , il trama une conspiration dans le Béarn en i564 , pour enlever Jeanne , reine de Navarre , mère de Henri IV , la mettre dans les mains des inquisiteurs , ta &ire brûler , et se saisir du Béarn en vertu de la con-

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1557. fiscationque cetribunald’assassinsauraitprononcëc. On volt une partie de ce projet au trente-sixième •volume de l’histoire de de Thou. Qu’on mette en opposition celte conduite avec l’attention de faire rendre la justice avec exactitude , attention qui ne coûte que la peine de vouloir, et qui affermit l’autoi ité ; une activité de cabinet , une surveillance continuelle sur ses ministres toujours accompagnée de défiance ; l’application suivie de tout voir par ses yeux , autant que le peut un roi ; à entretenir le trouble chez scs voisins, et à maintenir le centre de ses états en paix ; un visage loujoui-s sévère , an milieu des chagrins de la pohtique et des troubles des passions , alors on pourra se former un portrait de Philippe II ».

Cependant sa politique fut souvent en défaut. S’il conquit le Portugal , cette acquisition le dédommagea à peine de la perte des provinces bataves ; s’il se déclara le protecteur de la ligue , il no réussit pas à démembrer la France ; il porta ses vues ambitieuses sur l’Angleterre, après la mort do Marie; entreprise funeste , elle coûta aux Espagnols 4o,ôoo,ocx) de ducats , vingt -cinq mille hommes et cent vaisseaux; enfin il augmenta sa puissance en Amérique, en affaibhssant la population de l’Espagne , et malgré les trésors du Mexique et du Pérou , il laissa à son successeur .cent quarante millions de dettes.

Ceux qui ont comparé Philippe II à Tllière n’ont étudié ni l’un ni l’autre prince. 'Tibère comiuan-

dait les légions rengaines et combattait à leur tête , >557. Philippe se renfermait dans une chapelle, entre deux récollets, au moment où le duc de Savoie gagnait la bataille de St. -Quentin. Tibère n’était ni superstitieux , ni hypocrite ; Philippe prenait souvent un crucifix en main , ordonnant des meurtres. La dissimulation qui formait le caractère des deux monarques semble différente : celle de Tibère prait plus fourbe , celle de Philippe plus taciturne. 11 faut distinguer entre parler pour tromper , ou se taire pour être impénétrable -, tous deux déployèrent une cruauté tranquille et réfléchie.

Un grand nombre de princes et d’hommes publics ont mérité le même reproche , on ne peut en faire un objet de comparaison entre ces deux monarques.

i3. Henri II ayant résolu de commencer la guerre , il fitllait pourvoir aux dépenses extraordinaires , ce n’était pas chose aisée j ^on craignait , en rompant la trêve , de pousser à bout la patience des peuples Oonsolés par la perspective d’un soulagement prochain. Je trouve dans un des manuscrits de Béthune , conservés à la bibliothèque de Paris , que le produit des revenus publics , les frais de perception déduits , s’élevait , en 1 55j , à i2,P98,573 francs 6 sous ii deniers , non compris les généralités de Bourgogne , de Provence et de Bretagne. D’autres mémoires portent le revenu total a 18,000,000 j le marc d’argent fin valait i5 francs, le marc d’or 17a francs.

1557. Ce revenu ne suffisant pas, on eut recours à des emprunts forcés , à des ventes du domaine , à des créaticms d’offices ; on ér^ea les chaînes des huissiers priseurs , seuls autorisés à vendre les vieux meubles , et des mesureurs de charbon. Le parlement remontra l’indécence de pareils expédiens. On lui répondit par plusieurs autres édits. IL ctai)lissaient un président , un second avocat du roi , deux conseUlers et un huissier dans chaque présidial. Ces tribunaux recevaient une ampliation de jurisdiction ; ils obtenaient le droit de jnger en dernier ressort toute affaire dont le principal n’excédait pas 1,000 francs.

Les présidens Mioard et Seguier , chargés de présenter des remontrances , haranguèrent dans le conseil. Henri les exhorta , s’ils connaissaient un autre moyen moins onéreux pour faire face aux dépenses extraordinaires , de le lui suggérer. Les deux préçidens déconcertés répondirent : que le parlement ne se mêlait pas de l’administration des finances. « Cela étant , répartit lë roi , prenez patien^ ; mon intention n’est pas de laisser aux abus le temps de s’enraciner , tout s’arrangera à la paix ».

Dans le même temps fut publié un édit contre les filles et veuves qui célaient leur grossesse. Cette loi trop rigoureuse prononçait peine de mort contre celles qui , ayant celé leur grossesse , ne seraient pas en état de montrer leur enfant.

i4. On avait chaîné de la guerre dltalie le duc

HENRI n.

de Gnise , célèbre par la manière éclatante dont iGS;. il avait défendu Metz. Les Français semblaient devoir d’abord attaquer la Lombardie ; mais Paul lY avait promis dix mille hommes payés et équipés sur les frontières de la Campanie. Le duc de Guise conduisait vingt mille hommes d’excellentes troupes. Cette armée traversa les Alpes dans la saison la plus fâcheuse. Elle s’avança vers Rome sans trouver d’obstacles.

Enhardi par l’approche des Français , le pape, laissantéclater le ressentiment le plus indiscret contre Philippe II, le déclarait déchu du royaume des Deux-Siciles. Son nom , frappé d’anathème , ne fut plus prononcé dans les prières publique de la chapelle pontificale.

Ce pontife , se livrant aux éclats bizarres de sa fureur, négligeait ou peut-être manquait des moyens capables de rendre son ressentiment redoutable.

Guise , arrivé à Turin an mois de janvier , traversa le Parmesan , le Plaisantin ; il passa dans le duché de Modène, où le souverain , dévoué à la France , lui procura des vivres en abondance. On le reçut dans Rome avec une pompe plus convenable au retour triomphant d’une campagne glorieuse , qu’au départ pour une guerre d’un succès douteux.

Aucun des préparatifs promis par le pape n’était fait. L’armée pçntificale peu nombreuse manquait d’armes et de solde.

Paul IV négociait avec le duc de Florence ,

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557. et lui demandait de l’argent. Ce prince, redoutant les prétentions de Catherine de Médicis sur les domaines de sa maison , au lieu d’écouter les propositions du pape , resserrait son alliance avec la maison d’Autriche.

Guise , voyant tout le poids de la guerre sur le point de tomber sur lui , sentait trop tard combien il est imprudent de compter dans les grandes entreprises sur le secours de faibles alliés ; cependant , marchant sur Naples , il ouvre la campagne par le siège de Civitella. Le gouverneur espagnol rendit inutiles les efi'orts impétueux de la valeur française. Guise fut contraint de lever le siège ; il voulait effacer cette tache, olfrant la bataille au duc d’Albe : il suffit ordinairement de se tenir sur la défensive contre un ennemiqui tente une invasion. Le duc d’Albe , convaincu de cette vérité , occupait des positions inattaquables ; les maladies faisaient des ravages dans l’armée française ; les soldats étaient assassinés par les paysans , lorsqu’ils s’écartaient pour chercher des subsistances devenues rares dans le camp français. Le pape , au lieu des conquêtes auxquelles il s’attendait, voyait la guerre prête à être reportée sur les états de l’Eglise. Guise au désespoir pressait en vain le pontife d’accomplir ses belliqueuses promesses. Paul, loin de s’occuper d’armemens, renouvelait des propositions de paix. Ou fut alors instruit à l’année française des suites de la désas-

HENRI II. 58g

tveiise journée de Saint -Quentin. Guise reçut » l’ordi-e précis de ramener promptement scs troupes en France.

i5. Au moment où les Français rompaient la trêve , Philippe II faisait saisir les effets appartenant aux F rancais dans toutes les villes de la Belgiljue. La guerre se borna durant plusieurs mois à des excursions sur les frontières.

Ce prince, comptant sur la tendre affection de la i*einc d’Angleterre , ne désespérait pas d’engager le conseil britannique à déclarer la guerre à la France J il vint à Londres. Marie entrait dans ses projets. Eu vain ses ministres lui faisaient des représentations sur 'l’imprudence et même sur le danger de cette rupture; en vain on lui rappelait les traités entre la France et l’Angleterre , qu’on n’avait aucun prétexte de rompre. Marie , ne voyant que par les yeux de son époux, fil déclarer la guerre à Henri II par un héraut d’armes. C’est peut-être la seule circonstance où les Anglais aient oommencé avec répugnance des hostilités contre les E'rancais. * '

1 .Lne forte escadre est armée avec beaucoup de pronqititude , elle portait un corps nombreux’ de troupes de débarquementcoramandéespar le comte de Pçhibrok. Ce général reçut ordre de se combiner a^ec l’armée de Philippe , forte de cinquante mille combattans.

' Emmanuel PbiUbei*t, duc de Savoie , commàn-' duit ces forces redoutables. Philippe se rapprocha'

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i55;. de ses troupes jusqu’à Cambrai. Le duc de Savoie ouvrit la campa^^ne par un trait d’iiabiletë qui présageait le succès de ses opérations. Le rendezvous général fut indiqué dans des pays très -éloignés de ceux sur lesquels il se proposait de feire tomber l’effort de ses armes. Il trompa complètement Henri II par la variété de ses niarches et de ses contre-marches. Ce prince, croyantson ennemi sur. le point d’envahir la Champagne, vint à lleiinset ensuite à Soissons , dégarnissant la frontière de Picardie. Emmanuel Phililrert s’avance vers cette province par des marches forcées et combinées avec art. Sa cavalerie se porte en avant : elle investit St.-Quentin. Cette place, importante par elle-même, le devenait davantage , parce qu’il ne restait presque aucune autre ville, de guerre entre elle et Paris. Les fortifications en avaient cependant été négligées. Sa garnison peu nombreuse aurait opposé une faible résistance , si l’amiral de Coligni ne s’j était enfermé brusquement avec un corps de troupes. Tous les talens de Coligni furent employés à mettre St.-Quentin en état de défense, les habitans de la ville formaient une seconde garnison dontle zèle rivalisait avec celui des guerriers conduits par l’amiral.

Emmanuel Philibert reçut devant St.-Quentin la division anglaise : la force de son armée lui permettait de multiplier les attaques. Coligni ne pou^i vait se dissimuler le danger pressant dont la place était menacée. 11 en donna avis au connétable, son

HENRI II. 5g X

oncle, lui indiquant un moyen de secourir les i assiégés.

St.-Quentiu est défendu par un marais rempli de fange , recouverte de plantes aquatique». Les ennemis, redoutant de s’enfoncer dans ces gouffres, s’étaient contentés de placer un corps-de-garde dans un moulin à l’entrée de l’inondation. Us avaient encore jété dans les courans d’eau des bateaui remplis de soldats , chargés d’intercepter toute communication entre, la place assiégée et les pays voisins. L’amiral avait ffiit sonder le marécage, on avait découvert plusieum sentiers praticables , jus- £[u’à un brge ruisseau dont cette enceinte était ];)Ordée. Par ces sentiers inconuns aux Espagnols, il entretenait des relations avec le connétable , auquel'Henri 11 avait confié le commanden^t de l’armée française.

Goligpi lui manda qu’en se portant à la tête du marais , avec un corps de troupes supérieur au détachement espagnol placé dans le moulin , il sèrait aisé de le déloger; on pouvait ensuite, à l’aide d’un certain nombre de bateaux qu’il tiendrait prêts sur le canal , introduire un renfort dans la ville et se retirer sans être inqüiété par l’ennemi , dont les quartiers se trouvaient éloignés du lieu indiqué. Cette expédition n’était pas sans danger, ceperi^ dant le connétable crut devoir la tenter.

i6. Après l’arrivée des Anglais , le duc de Savoie commandait' soixante mille hommes ;i on en comptait à peine trente-cinq mille dans l’armée du

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1O57. connétable de Montmorenci. Son premier devoir était donc d’éviter une affaire générale. 11 connaissait parfaitement la position des ennemis , les obstacles qui le» séparaient de la tête des marais , et les moyens de leur couper le seul chemin par où ils pouvaient y arriver sans faine un très-long détour. Combinant ces circonstances , il forme le projet d’affronter une armée supérieure à la sienne, de jeter des secours d& vivres et des soldats dans la place assiégée , et de ramener ses troupes sans risquer une bataillé. . ‘ .;ii' • :

Dans ce dessein , il part de Lk Père à la tête de son armée , traînant à sa suite virigt pièces de canon. Parvenu à la tête du marais , il dissipe en urt moment les soldats espagnols placés dans le moulin , en confieJa garde au priùcie de Condé.- Deux compagnies allemandes occupent par ses ordres le seul débouché par où l’ennemi pouvait en peu de temps venir à lui ; ces compagnies d’infanterie sont soutenues par trois compagnies d’ordonnance aux ordres du duo de Nevers. C’était une faute ; le défilé eût été plus avantageusement défendu par un corps d’arquebusiéurs à pied j retranchés de leur ndeux , ils auraient arrêté la cavalerie ennemie 5 ne pouvant être délogés que |>ar un corps nombreux d’infanterie , leur défense' aurait laissé à Montmorenci de temps nécessaire à la retraite de l’armée. . -

On rangea sur une éminence les vingt pièces de canon. Cette éminence dominait un faubourg de

St.-Quentiu ,

Saint-Quentin , où le duc de Savoie avait son quar- 1 557. tier général. Le feu de cette artillerie écrasait les baraques des soldats. La vie du duc fut en danger.

Le connétable réussit dans le j)remier objet de son Stpédition en Liisant passer, de l’autre côté du canal , les troupes et les provisions destinées au ravitaillementde la place. Cette opération fut plus lente qu’on ne s’y était attendu : l’amiral ne s’était procuré que cinq bateaux ; on ne pouvait pas même les remplir. Le volume d’eau étant peu considérable , surtout du côté de la rive où il fallait débarquer, les soldats se seraient enfoncés dans la boue , d’où il aurait été difficile de les arracher.

Les Espagnols, revenus deleur premièresurprise, s’avancaient vers l’armée française sur une chaussée assez étroite. Le prince de Condé, apercevant les premiers escadrons se formant dans la plaine , en prévint le connétable : c’était un instant décisif ; i|l fallait promptement ou marcher à l’ennemi , culbuter dans le marais ceux qui l’avaient déjà passé , ou faire retraite. Montram-enci ne fit aucune attention aux conseils du prmee de Condé ; sa confiance se fondait sur la connaissance de la chaussée , où quatre cavaliers pouvtiient à peine passer de front ; il avait calculé , d’après cette supposition , le temps nécessaire pour passer quatre ou cinq compagnies ; il avait conclu que, si ces compagnies venaient à lui sans attendre le reste de l’armée , elles seraient défaites par le prince de Condé et par le duc de Nevers. Si au contraire elles attendaient la plus grande Tome J^IL 58

5gi mST. DE FR, I.' PART. LIV. XXVII.

1^*57. partie des troupes castiHaxies , il serait de retour à La Fère avant de pouvoir être, poursuivi. La supposition était fausse.

Depuis quelques jours , les ennemis avaient travaillé à élargir la chaussée , elle donnait passa^ à vingt cavaliers de front. Ce mécompte n’aurait eu cependant aucune suite fâcheuse , si le connétable eût renvoyé sur-le-champ à La Fère son artillerie, dont la marche pesante retardait celle de l’armée , et l’eût &it suivre par son infanterie , puis par sa gendarmerie , laissant à l’arrière-garde ses arquebusiers à cheval ; ils auraient retardé l’approche de . l’ennémi ; mais croyant avoir du temps de reste , et voulant conserver tout l’éclat de son expédition , il retarda sa retraite jusqu’au moment où le comte d’Andelot, frère de Coligni , entra dans la place avec tous les secours demandés.

Alors il se retira. Le duc de Nevers, témoin de cette retraite , et sur le point d’être attaqué avec des forces supérieures par le duc de Savoie , se rapprochait du prince de Condé ; l’un et l’autre doublèrent le pas , et joignirent l’arrrere-garde ; elle avait déjà &it une lieue. Les ennemis , arrivant au moulin , et n’y trouvant personne désespéraient d’atteindre l’armée française ; ils retournaient sur leurs pas. Les coureurs du comte d’Egmont , se trouvant sur une éminence , aperçurent de loin les vivandiers et les valets de l’armée fuyant en désordre. Sur ce rapport , le comte d’Egmont conjectura que l’arrière-garde n’était pas éloignée j il

doubla le pas , dans l’espoir d’engager le combat. 1 557.

Montmorenci, ne pouvant éviter la bataille , forma les meilleures dispositions indiquées par le terrain sur lequel il se trouvait ; la cavalerie soutint avec ardeur le premier choc de l’ennemi ; accablée à la fin j)ar le nombre , elle précipita sa retraite.

Les derniers escadrons pressaient vivement ceux dont ils étaient précédés. Sa marche rapide ressembla bientôt à une fuite.

L’infanterie, formée en bataillon carré, et présentant une haie de piquiers et d’arquebusiers , repoussait sans s’ébranler les attaques de la cavalerie ennemie ; cette cavalerie , désespérant de l’enfamer , se contenta de l’entourer et de retarder sa retraite. Le duc de Savoie arrive bientôt avec une artillerie nombreuse ; celle de Montmorenci, placée à l’avant-garde, avait reçu ordre de rentrer dans La Fère avec promptitude. L’infanterie française, n’étant plus soutenue par toute la cavalerie et l’artillerie , présentait une masse immobile dans laquelle le canon ennemi faisait de larges ouvertures. Les cavaliers espagnols et anglais y pénétrèrent , foulant sous les pieds des chevaux ou moisonnant à coups de sabre tout ce qui résistait. Quatre mille Français restèrent sur le champ de bataille ; le connétable s’était précipité dans les escadrons ennemis , il reçut une blessure dangereuse; épuisé par la perte de son sang, plusieurs officiers flamands, dont il était connu, le garantirent de la fureur du soldat , et le firent prisonnier.

5g6 mST. DE FR. I.» PART. LIV. XXVII.

1557. Cette bataille, livrée presque sur le méraé terrain où les Anglais remportèrent les victoires de Crécy et d’Azincourt , ressemblait à ces célèbres actions par la promptitude delà déroute, par l’imprudence du général , par le grand nombre d’officier^ de distinction faits prisonniers, et par la consternation qu’elle répandit en France , surtout dans Paris. La témérité de Philippe II préserva cette capitale du danger auquel l’imprudence du connétable l’avait exposée.

17. Immédiatement après la bataille, Philippe vint dans le camp sous St.-Quentin. On tint un conseil de guerre ; le duc de Savoie et les autres généraux formés par Charles -Quint proposaient d’abandonner les bords de la Somme, et de se porter rapidement sur Paiis ; les chemins de cette capitale étaient ouverts devant l’armée. La conquête de Paris livrait aux Espagnols toutes les provinces septentrionales de France. Philippe combattit cet avis. Les généraux, se flattant d’entrer dans St.-Quentin en peu de jours, et que ce délai ne nuirait pas à leur vaste plan d’invasion , se conformècent aux volontés du roi d’Espagne.

Ils n’avaient pas apprécié le caractère de l’amiral , de Coligni ; un courage indomptable et tranquille au milieu des dangers, une imagination féconde en ressources, un génie dont chaque revers semblait augmenter l’énergie, l’art de subjuguer les esprits dans les circonstances les plus délicates , les plus épineuses ; ces qualités mettaient Coligni ^u dessus

de tous les généraux de son siècle. Connaissant les 1557. avantages procurés au roi par les moindres délais , il employa tous les moyens de prolonger le siège ; et telle fut son habileté , que , malgré les efforts de soixante mille hommes, la ville se défendit dixsept jours après la bataille. Coligni, accablé p^r le nombre des ennemis, fut pris les armes à la main avec son frère.

Sa défense opiniâtre de St. -Quentin donnait à Henri II le temps de se reconnaître , on sut le mettre à profit ; l’armée s’étant réunie à La Fère , les généraux ayant choisi le duc de Nevers pour les commander , Henri 11 approuva ce choix. 11 fut enjoint par des lettres closes, à tous les officiers de la maison du roi , de se trouver en équipage militaire dans Noyon , et à tous les possesseurs de fief, sous peine de déchéance, de se réunir aux environs de Laon avec tou^ la célérité possible. Le duc de Nevers jeta des garnisons dans les villes voisines de l’ennemi.

Deux jours après la bataille de Saint-Quentin , le garde-des-sceaux Bertrand! était venu au parlement. Ayant annoncé en peu de mots cet événement, il invita les magistrats d’envoyer des députés à une assemblée des notables de Paris convoquée par la reine à l’Hôtel-de-Ville. Cette princesse , prenant elle-même la parole , parla du danger oîi la capitale se trouvait exposée, si le roi n’était promptement en état de lever une armée. La ville de Paris accorda un million : cette somme devaR

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>557. être payée par tous les babitans sans distinction de naissance ou d’état. Les principales villes suivirent l’exemple de Paris. Les sommes votées à cette occasion furent payées avec une extrême célérité. On distribua cet argent à divers capitaines. Ils s’obbgèrent d’enrôler sur-le-champ dix mille Suisses, quatre mille Allemands et un corps nombreux d’infanterie française. Les individus riches joignaient des dons particuliers à ceux de la commune dont ils faisaient partie. On eût dit que l’honneur de la France dépendait des efforts personnels de chaque Français. Henri II reconnaissait alors , selon la remarque de Mezerai , combien les Français étaient attachés à leur patrie , et qu’il y avait de la dureté et de la mauvaise politique à les tourmenter par des impôts écrasans , puisque , dans les occasions épineuses , ils sacrifiaient libéralement leurs biens aux besoins de l’%t. Henri , voulant tirer le meilleur parti de cette disposition , avait convoqué dans Paris une assemblée générale des notables de France pour le mois de janvier suivant.

Philippe fut bientôt instruit des mesures avec lesquelles on allait lui enlever le fruit de la bataille de Saint-Quentin . Les grands événemens dépendent presque toujours du caractère des hommes en place. Le roi d’Espagne avait perdu une occasion unique de pénétrer en France. Ge prince donnait peu ' à la valeur, beaucoup à la politique , et se flattait d’obtenir par une paix , dictée par lui , ce qu’il ne voulait pas devoir aux victoires gagnées par scs

généraux. Son armée fut employée le reste de iSSy. l’année au siège de Ham et du Gitelet. Dans la réduction de ces deux places et de Saint-Quentin consistèrent toutes les suites de la victoire la plus éclatante. ' -

i8. Un courrier expédié par le roi apporta au duc de Guise les premières nouvelles de la bataille de Saint-Quentin. Le pape traitait de son accommodement avec Philippe. La paix fut signée aux conditions suivantes: Paul renonçait à son alliance avec la France ] Philippe restituait les places dont il s’était emparé dans l’état ecclésiastique ; le duc d’Albe se soumettait k demander pardon du [>ape d’être entré à main armée sur les terres de l’Eglise , et à recevoir humblement l’absolution.

En conséquence , ce général parut devant le papé en posture de suppliant , baisa ses pieds , et implora la miséricorde d’un pontife réduit par la force des armes à demander la paix.

Guise sortit de Rome , le 2g septembre , le jour même où son adversaire faisait au pape ses lâches soumissions , et s’embarqua à Civita Yecchia avec huit cents arquebusiers , laissant le reste de l’armée sous les ordres des ducs d’Aumale cl de Ncniours ; ib placèrent deux mille hommes au duché de Modène , des gambons dans les principales villes du Piémont, et revinrent en France.

Gube fut reçu dans Paris comme un génie tutélaire. Ses revers en Italie paraissaient oubliés. On exagérait avec affectation ses anciens exploits : sa

6oo HIST. DE FR. I.« PART. LIV. XXVII.

,557. place <le connétable était remplie; le roi le créa son lieutenant-général par des lettres-patentes enregistrées au parlement.

19. Guise vint prendre le commandement de l’armée sur les bords de l’Oise. Le duc de Nevers consentit à servir sous scs ordres ; l’armée française se fortifiait chaque jour. Philippe craignait de perdre Saint - Quentin dont les fortifications avaient été imparfaitement réparées.

Guise méditait une entreprise plus importante. Ayant trompé le duc de Savoie par différentes marches , il parut devant Calais. Cette place était regardée commcinexpugnable. Aucun roideFrance n’avait osé l’attaquer depuis la bataille de Crécy. La reine IVIarie et son conseil, portant leurs vues vers V extirpation delà religion réformée, n’avalent pris aucune précaution pour la sûreté de cette importante forteresse. La seule réputation de sa force devait , à leur avis, éloigner les Français de ses remparts. Dans cette confiance , apres la déclaration de la guerre , ils osèrent conserver un usage introduit en temps de paix par le mauvais état des finances de la reine.

Durant l’hiver, les environs de Calais étant inondés, cette ville se trouvait alors séparée de La France par un vaste et impraticable marais. Une seule cha usséc , défendue par plusieurs forts , conduisait dans Calais. On retirait la plusgrande partie de lagarnison à la fin de l’automne, et on la replaçait au printemps.. En vain le commandant de la pl^ce , W enwort, se

6oi

récriait contre une parcimonie si déplacée , le con- 1567. seil rejetait ses remontrances.

Philippe , revenant d’Angleterre dans la Belgique , avait 'passé par Calais ; il offrit à la reine d’y mettre , durant l’hiver , un détachement de ses troupes. Le conseil d’Angleterre , d’accord avec Marie pour brûler les protestans , se déliait de Philippe 5 il soupçonnait sous sa générosité un projet caché de se rendre maître de la place ; on refusa ses offres. 11 restait à peine dans Calais le quart des troupes nécessaires pour défendre

la place avec succès. '

Guise , instruit de cet état des choses, s’était i558. déterminé à tenter une entreprise dont le succès surprit ses amis et ses ennemis.

Dès le premier assaut , on délogea les Anglais du fort Sainte-Agathe. Ils furent contraints , dans l’espace de trois jours , d’abandonner celui de Newiihan-Bridge. On emporta par escalade le château qui commandait le port ) enfin , le huitième jour depuis l’arrivée des Français devant Calais, la garnison se trouva tellement affaiblie et fatiguée , que le gouverneur fut contraint de capituler.

Guise investit sur-le-champ Guines dont la garnison capitula après avoir souffe'rt un seul assaut.

Les troupes enfermées dans . le château de Ham se retirèrent sans attendre l’arrivée des Fraqçals ; ainsi , dans l’espace de quelques jours , au milieu de riilvcr , la valeur audacieuse d’un guerrier vint à bout de chasser les Anglais d’une cpn-

6oa HIST. DE FR. I.* PART. LIV. XXVII.

i558. quête possédée par eux depuis deux cents ans: Cette expédition l)riltante élevait le duc de Guise dans l’opinion publique au dessus de tous les généraux de son temps.

Marie et ses ministres étaient auparavant odieux aux Anglais. Un profond mépris succédait à cette haine. Les terreurs d’une administration arbitraire et rigoureuse ne pouvaient arrêter le cri public contre des insensés qui , après avoir décidé des hostilités étrangères aux intérêts de la nation , la couvraient par leur ineptie et leur avarice d’une honte irréparable , lui enlevant la possession la plus précieuse dont se glorifiait la Grande-Bretagne.

20. Guise, après ces dispositions, distribua son armée dans des quartiers de rafraîchissement, et vint à Paris jouir de sa gloire.

Henri II tenait une assemblée des notables à laquelle plusieurs historiens ont donné le nom d’états-généraux. L’ouverture s’en fit le 5 janvier dans une des salles du parlement. Le clergé fut représenté par des évêques , la noblesse par des sénéchaux et des baillis , et les communes par des maires et des échevins. Le roi y appela les premiers présidens de tous les parlemens , et tous les magistrats de celui de Paris. Ils formèrent un ordre distinct sous le nom d’état de la justice. Les financiers y obtinrentaussiune place particulière, et, à l’exemple des juges , ils refusaient de se confondre avec les représentans des villes. Si cet usage eût subsisté ,

HENRI ir.

ou aurait partagé les états-généraux de France en i558. cinq sections: clergé, noblesse, magistrature , finance et peuple. *

Cliaque ordre ayant nommé son orateur , le roi , accompagné du dauphin , des cardinaux de Bourbon , de Lorraine , de Guise , de Châtillon et de Sens , et des grands officiers de la couronne , vint s’asseoir sur un fauteuil de velours semé de fleurs de lys d’or. Le roi de Navarre et le prince do Condé n’assistèrent pas à cette assemblée ; cette absence causa une vive surprise. Le roi prit la parole. Ayant représenté qu’à son ‘avènement au trône , il s’était trouvé engagé dans des guerres contre les Anglais et les Espagnols , il ajouta :

« Les revenus publics ne pouvant couvrir les dépenses de la guerre , on a été contraint de vendre des domaines royaux et d’augmenter les tailles.

« Latrèvede cinqansconclue avecCharles-Quint était un artifice sous lequel les ennemis cachaient leurs préparatife de guerre. Dans La position de nos affaires , on ne saurait rechercher la paix sans l’acheter par des conditions flétrissantes. J’ai rassemblé une armée au moins égalé à celle de Philippe ; • j’attends des renforts de Suisse et d’Allemagne. Je dois espérer des succès glorieux si les états me procurent l’argent nécessaire sans surcharger les campagnes ».

Chaque ordre répondit par des protestations de ïèlc. On tint des conférences chez le gardc-des-

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1 558. sceaux. Le cardinal de Lorraine présidait le clergé. Ayant pris connaissance des demandes Ëtites par . ■ le roi , il dit : « Le roi a besoin de trois millions d’écus d’or , il faut les trouver ; le clergé payera im tiers de cette somme. On va dresser une liste de mille ecelésiastiques, chacun fournira mille écus. Il serait convenable que les nobles, les magistrats, les financiers et les représentans des villes dressassent une autre liste de deux mille individus en état d’effectuer une pareille avance , dont ils feraient ensuite la répartition sur leurs concitoyens.

Chacun parutsalisLit de l’expédient proposé par le cardinal de Lorraine; quand il fallut dresser les listes , personne ne voulait y être inscrit , dans la crainte de payer et de ne pouvoir se faire rembourser. On pro(>osa de répartir les deux millions d’écus d’or proportionnellement sur les hôtels-de-ville, sans admettre d’autre exemption que celle des gens d’église. Un cahier contenant les réformes regardées comme les plus urgentes fut ensuite présenté au roi et accueilli favorablement. Un édit parut ; ses dispositions réduisaient les poids et mesures aux . poids et mesures de Paris. C’était un cliangcment dont chacun reconnaissait l’avantage. Cependant cet avantage ne put l’emporter sur l’intérêt particulier des individus , auxquels les mesures diverses offraient des profits. On aperçut dans cette occasion combien l’esprit routinier s’oppose toujours avec succès aux innovations les plus heureuses. Ld

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parlement enregistral’éditjsgiuf à entendre dansleufs i558. défenses ceux qui croiraient avoir à se plaindre.

Cette loi resta sans exécution.

ai, Henri engageait les Ecossais à tenter une excursion en Angleterre. Une longue expérience enseignait à ces montagnards le danger de prendre parti dansles guerres élevées entre la F rance et l’Angleterre ; il fut impossible de les déterminer à prendre les armes. L’ardeur d’un peuple guerrier et turbulent fut réprimée dans cette occasion par la considération de la tranquillité publique. Les Ecossais , embrassant un système pacifique , ne se montraient pas moins disposés à satisfaire le roi sur la proposition faite par son ambassadéur de marier le dauphin François avec la jeune reine Marie.

~ Marie avait été fiancée en 1 548; élevée depuis lors à la cour de France, on la regardait comme une des princesses les plus accomplies de son siècle.

Henri demanda le consentement des Ecossais |>our la célébration du mariage; un parlement convoqué à cet effet chargea des commissaires de signer le contrat; ils employèrent les plus extrêmes précautions à conserver l’indépendance de l’Ecosse.

Cet événement augmentait la considération du duc de Guise ; le mariage de sa nièce avec le dauphin , l’associant à la famille royale , semblait donner à son pouvoir autant de solidité qu’ü avait déjà d’étendue. Dans ce haut degréde faveur , Guise était dévoré d’inquiétude ; il exerçait toute l’auto-

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i558. rité d’un connétable de France; mais, soit que le conseil , donné par François I.®' en mourant à Henri II de se défier de la maison de Guise, fît impression sur son ame, ou qiVil fût conduit paC. ses affections particulières, le connétable de Montmorcnci possédait sa confiance entière ; jamais peut- être n’avait-on vu une si parfaite union entre un roi et son sujet. Henri offrait à Montmorencl tous les sacrifices exigés par les Espagnols ; il l’informait de ce qu’on disait , de ce qu’on faisait k la cour à son préjudice , des vexations auxquelles restaient exposés ses amis les plus intimes, des trahisons de plusieurs individus dont il avait défendu les intérêts , des sourdes mesures prises par les Guise pour le supplanter. Les Guise paraissaient s’attacher à Catherine de Médicis ; la duchesse de Valentiriois , s’en apercevant , appuyait le crédit du connétable. La duchesse lui écrivait dans les lettres du roi ; plusieurs lettres de cette correspondance sont conservées dans la bibliothèque de Paris, elles finissent ordinairement par cette formule : « vos anciens et meilleurs amis, Diane et Henri ».

En prodiguant au connétable ces marques d’intérêt , Henri rendait la paix plus difficile ; les ministres espagnols ne les ignorèrent pas long-temps , ils en prirent avantage pour augmenter leurs prétentions ; le duc de &voie reconnaissait Montmorenci en qualité de son parent, et le visitait souvent; il loi parla un jour de la proposition qu’on loi faisait d’épouser Elisabeth, sœur de Marie, reine

d’Angleterre, ajoutant qu’il préférerait Marguerite , 1 G58. sœur du roi , s’il pouvait espérer, à l’occasion de cet hymen , de rentrer dans l’héritage de scs pères.

Henri faisait mystère de ces particularités aux Guise 5 ils en étaient instruits par leurs partisans dans la Belgique; voulant les connaître entièrement, ils prétextèrent une entrevue de famille. La duchesse douairière de Lorraine, retirée à Bruxelles, désirait de voir son fils élevé à la cour de France ; le cardinal de Lorraine lui offrait cette satisfaction, si elle voulait se rendre sur la frontière : la duchesse vint à Cambrai accompagnée du cardinal de Granvelle, évéque d’Arras , du comte d’Egmont et du président Viglius ; le cardinal de Lorraine, conduisant avec lui le Jeune duc , se fit accompagner à Péronne par le duc d’Aumale et le secrétaire d’état d’Aubespine. La conférence eut lieu à une lieue de Cambrai; on signa une suspension d’armes pour le territoire entre Cambrai et Péronne. L’entrevue de la mère et du fils offrit une scène attendrissante, celle des ministres fut froide et réservée.

Ceux de Philippe ne craignant pas les Guise, désireux d’une paix, dont les suites devaient rendre le commandement des armées au connétable leur ennemi, affectaient de se regarder comme de simples particuliers sans caractère public. Lorraine , pressé par la duchesse d’expliquer les motifs qui lui avaient fait désirer la présence d’un ministre de Philippe à cette entrevue , prétendait n’avoir aucune mission spéciale , et ajouta qu’en qualité de

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i558. ministre des autels, il ne pouvait trop exhorter M. le cardinal de Granvelle à terminer une guerre . sans avantage pour les rois de France et d’Espagne, et nuisible à leurs sujets.

^ « Henri possède , par le droit de conquête , des places dans le Luxembourg et dans le Hainault ; le roi d’Espagne en possède au même droit en Picardie. Echangeons ces acquisitions j cimentons cette opération par le mariage de la fille aînée du roi avec le prince des Asturies. Les intérêts des alliés sont peut-être plus' difficiles à concilier. Le roi d’Espagne ne saurait exiger la restitution du Piémont et de la Savoie , s’il veut garder la Navarre et la Lombardie. Deux arrangemens se présentent ; le premier consisterait à céder au duc de Savoie le duché de Milan en échange des pays possédés par la France ; le second, de partager le différend. Les rois de France et d’Espagne céderaient au duc de Savoie , le premier la Savoie et la Bresse , le second la moitié du duché de Milan. La cour de France garderait le Piémont pour se remplir de ses droits dans la succession de Louise de Savoie , et abandonnerait le reste de la Lombardie au roi d’Es-, pagne. Cet arrangement pourrait encore être cimenté par le mariage d’une sœur du roi avec le duc de Savoie ».

Granvelle , après avoir conféré un moment avec ses collègues , répondit : « Plusieurs traités ont réglé tout ce qui concerne la Navarre et la

Lombardie ,

Lombardie ; on ne peut se concilier sans prendre ces traités pour base de la discussion. Le roi d’Espagne consentira à la restitution mutuelle des places conquises durant la guerre. Dans cette hypothèse , Henri doit restituer Calais aux Anglais , Metz ^ ïoul et Verdun aux Allemands , la Lorraine au duc de Lorraine , la Savoie et le Piémont au duc de Savoie , sauf à arbitrer les droits du roi dans la succession de son aïeule. Ces conditions paraîtront peut - être dures au conseil de France; mais, en courant après des conquêtes éloignées , l’hérésie menace d’enlever au roi sa couronne , et il aura bientôt a soutenir une guerre civile et une guerre étrangère ».

Plusieurs historiens datent de cette entrevue les liaisons de la maisqn de Guise avec le conseil d’Espagne. Les ministres espagnols, voulant éloigner Henri d’insister sur la restitution de la Navarre et du Milanais , prétextaient les liaisons de la maison de Bourhon avec les réformés de France , livrés alors par le clergé aux supplices les plus épouvantables.

IVfelgré le peu de succès de cette entrevue , le cardmal de Lorraine parut satisfait de son voyage. Il en tira les éclalrcissemens dont il avait besoin • il prévit aisément que les dures conditions proposées par les Espagnols seraient rejetées . par Henri , maigre son désir de rendre la liberté au connétable.

• 23. La campagne s’ouvrit. Le duc de Guise . Tome VU. 5^.

558. à la tête d’une armée formidable , investit Thionville , place importante pour la France , à cause de son voisinage de Metz. Elle capitula après un siège de trois semaines. Ce succès annonçait des triomphes , il fut efifacé par un échec en Flandre.

Le maréchal de Thermes , pénétrant dans cette province sans trouver de résistance , faisait le siège de Dunkerque ; la place fut prise d’assaut. Les Français , s’avançant sur Nieuport , allaient s’en emparer ; le comte d’Egmont , survenant avec une armée supérieure, les força à faire retraite. D’Egmont atteignit de Thermes auprès de Gravelines , et l’attaqua avec impétuosité. Les Français , ayant passé l’Aa à son embouchure , profitant de la basse marée , s’étaient rangés en bataille dans une anse formée par la mer. Dans cette position , ils repoussèrent deux fois les Esrpagnols ; la victoire restait induise. Les Français , prévoyant une destruction inévitable s’ils étalent vaincus , se défendirent avec une bravoure désespérée. Un de ces accidens , auxquels la prudence humaine ne saurait apporter aucun remède , rendit leurs efforts infructueux.

Une escadre anglaise croisait sur cette côte : attirée par le bruit du canon , elle approche du rivage ; son artillerie se dirige sur la droite des Français ; cette droite fait un mouvement pour s’éloigner du feu ; l’ordre de bataille se trouve changé. Le comte d’Egmont avait été renversé de cheval , ses soldats prenaient la fuite j les ralliant

HENRI n. ' 6ii

avec peine, elles réunissant à un corps qui n’a- i558* Tait pas combattu , il renouvelle ses efforts. La déroute des Français devient bientôt générale ; plus de deux miUe hommes restèrent sur le champ de bataille , le général fut fait piîsonnier.

Celte action , dont le comte d’Egmont fut si mal récompensé dans la suite , obligeait le duc de Guise à marcher vers la Picardie ; son armée, renforcée par des corps de troupes tirés des garnisons de différentes villes , se trouva forte de quarante mille hommes ; celle de Philippe , commandée par le duc de Savoie et le comte d’£g-> mont , campait à la distance de quatre ou cinq lieues. Les deux rois étaient venus se mettre à la tête de leurs troupes ; on s’attendait à une bataille décisive -, ils n’osèrent la tenter. Les malheureuses journées de Saint-Quentin et de Gravelines faisaient une fâcheuse impresâon sur l’ame de Henri 11 ; Philippe ne voulait rien hasarder^ les deux armées se tinrent sur la défensive.

s 5. On parlait de paix dans les deux camps. Philippe brûlait du désir de retourner en Espagne : accoutumé dès son enfance au climat et aux mœurs de ce pays , il se regardait comme étranger dans la Belgique : cependant la décence et même ses intérêts ne lui permettaient pas de ffiire çe voyage durant la guerre. Henri , craignant de manquer d’argent, pensait, comme Philippe, à'terminer les hostilités.

Une intrigue particulière vint augmenter les

6i3 HIST. de FR. I.‘ PART. LIV. XXVU.

}558. dispositions pacifiques des deux rois. Le connétable de Montmorenci se montrait jaloux des succès du duc de Guise. Le roi l’avait instruit de l’adresse avec laquelle les nombreux partisans de ce général , exagérant ses succès, augmentaient en sa faveur l’ejithousiasme public. Montmorenci, craignant les effets de ces artifices , désirait de les prévenir en revenant à la cour.

. Il fut d’abord instruit d’une éclatante brouil-

' lerie survenue entre le duc de Guise et Diane de Poitiers. Si nous en croyons les contemporains , cette, femme extraordinaire , conservant , à l’âge de près de soixante ans , les charmes de la jeu- . nesse , était toujours idolâtrée par le roi. Per- . suadée que le meilleur moyen d’éconduire entièrement les princes de la maison de Lorraine , était de resserrer ses liaisons avec le connétable , elle proposa le mariage d’une de ses filles avec un des fils de Montmorenci , et décida le roi à laisser ce guerrier le maître absolu des conditions de la paix. ’ . -

Montmorenci s’adresse ain duc de Savoie ; ce prince procure au connétable une permission de -venin à Paris. Henri le reçut avec les marques d’estime les plus flatteuses. Les Guise , cédant sans effort à ce torrent de faveur , et se bornant aux: travaux de leur ministère , laissaient Mon^moi*enci < et la duchesse de ; Valentinois conduire à leur gré les affaires diplomatiques.' Henri et Philippe nommèrent des commissaires. L^abbaye

HENRI n. . 6i5

d’Orcamp fut choisie pour le lieu des conféreuces. On convint de terminer par une suspension d’armes toutes les opérations militaires. ,

Environ un mois après l’ouverture des négociations , Marie , reine d’Angleterre , mourut. Elisabeth , sa sœur , parvint à la couronne. Cet événement annulait les pouvoirs des plénipotentiaires anglais • les conférences restèrent suspendues; Le connétable retourna dans sa prison des Pays-Bas. En arrivant , il déclara que le rôle de plénipotentiaire ne convenant pas à un prisonnier , il avait prié le roi de choisir un autre négociateur j mï^ qu’il ne lui conseillerait jamais d’accepter les conditions proposées par les ministres espagnols j 'il proposa au roi d’Espagne de le mettre à rançon , ou d’assigner une prison dans laquelle il finirait ses jours. Les ministres de Philippe le trouvant inébranlable dans cette résolution ,et considérant leur intérêt d’avoir à la cour de F rance un homme en état de balancer le crédit des Guise , sa ranoxin, fut fixée à 200,000 écus, avec une promesse secrète de diminuer la mcûtié de cette somme , s’il contritribuait à procurer une paix générale. ,

. Philippe et Henri voyaient avec une égale inquiétude l’élévation d’^isabeth au trône britannique. Cette princesse s’était conduite durant le régne de la soupçonneuse Marie avec une prudence au dessus de son âge j c’était de ses talens l’auguré le plus fiivorable. Les deux rois employaient à l’enyi les moyens propres à obtenir

6i4 fflST. DE FR. L* PART. LIV. XXVH.

i558. sa confiance, lis réclamaient les lois de la recon- . naissance pen connues dans les cours. Henii avait ofiert à Elisabeth un asile en France contre les violences de Marie. Philippe avait employé son crédit à empêcher Marie de se porter aux dernières extrémités envers sa sœur. Ces conseils n’étaient pas ^ dictés par la bienveillance envers Elisabeth ; mais Marie n’ayant pas d’enfans, Philippe craignait que le trône d’Angleterre ne passât à Marie Stuart, dauphine de France.

Henri , félicitant Elisabeth sur son avènement au trône , attribuait la guerre élevée entre les deux nations à l’aveugle complaisance de Marie pour les volontés de son époux. Il la conjurait d’abandonner une alliance funeste à l’Angleterre et de conclure une paix parti(mlièrc , sans mêler ses intérêts avec ceux de la cour d’Espagne. Philippe assurait, non seulement la nouvelle reine de son attachement pour elle , mais il lui proposait de l’épouser. Elisabeth pesait les propositions des deux rois , sans laisser entrevoir de quel côté pencherait la balance. Henri , par une indiscrétion impardonnable, mécontenta Elisabeth, permettant à la dau-' phine , reine d’Ecosse , de prendre le titre de reine d’Angleterre: prétention déplacée; elle devint la source des malheurs de cette princesse.

Pendant l’interruption des conférences d’Orcamp , les Guise avaient condn le mariage du ^ jeune Charles III, duc de Lorraine, chef de leur maison , avec la seconde fille du roi. A l’occasion

HENRI U. 6i5

de ce mariage, ce prince rentra dana la Lorraine. i558. bn lui céda encore la ville de Stenai, une des clefs de la Champagne. Dans le même temps, la cour était venue à bout de s’assurer la possession des évêchés de Metz , Toul et Verdun , elle devait ee succès à la bizarrerie de Paul IV.

a4. Charles-Quint avait renoncé au mois d’aoAt l556 à la couronne impériale. Les difficultés à l’occasion des formalités requises dans cette drconstance ne se trouvaient pas prévues par la constitution germanique. Le roi des Romains , forcé de résider I dans la Hongrie attaquée par les Ottomans , avait remis la Bohême à Maximilien , son fils aîné. Des docteurs catholiques et protestans assemblés à Ausgbourg , travaillaient à rendre inutile le concile de Trente. Us ne s’accordèrent sur aucun des points contestés. La diète impériale tenue en 1 667 fit de vains efforts pour rapprocher les théolo^ens.

Ferdinand , ayant signé une trêve avec les Ottomans, vint à la diète de Francfort, dans laquelle le priqce d’Orange devait présenter au corps électoral la renonciation de Charles-Quint. Elle fut acceptée le 18 février i558.

Ferdinand, reconnu empereur, ordonna à son chancelier, Martin de Gusman, de concerter avec le pape la cérémonie de son couronnement à Rome.

Paul tenait pour nulle l’élection de Ferdinand, parce que , selon lui , l’acte d’abdication devait être approuvé par le Saint-Siège avant d’enins-

6i6 fflST. DE FR. I.* PART. LIV. XXVH.

ï558. truire lea.âectcurs d’Allemagne. Parmi les électeurs, ajoutait le pape, trois, faisant profession de ' l’hérésie, doivent être considérés comme morts civilement. D’ailleurs Ferdinand s’est montré in- . digne du trôné par ses liaisons avec les hérétiques.

* Gusman , évitant d’entrer dans le dédale de la junsdiction papale, se bornait aux considérations po*^ litiques 5 Paul resta inflexible. Ferdinand , durant le reste de ce pontificat , ne fut pas reconnu à

Rome en qualité d’empereur.

i55g. Une diète fut convoquée au mois de janvier. Une ambassade solennelle , envoyée par Henri II , y reconnut le nouvel empereur , et promit la médiation du roi pour établir la paix en Hongrie- Henri était le seul monarque dont Ferdinand redoutât les entreprises ; il n’ignorait pas que le pontife romain l’engageait , non seulement à ne pas reconnaître l’élection du nouveau César , mais à solliciter la couronne impériale , à l’exemple de François 1."

L Dans cette circonstance , la démarche de la cour de France faisant une agréable impression sur ; l’esprit de Ferdinand , les ambassadeurs français reçurent l’assurance qu’il ne serait pas insisté sur la restitution des Trois Evêchés.

a5. A l’expiration de la trêve , les plénipotentiaires s’étaient rassemblés’ à Cateau ,- Cambrésis. On reprit les négociations suspendues , en pro- ■ longeant l’armistice pour un temps indéflni. La , reine d’Angleterre, mécçntcntedu roi de France ,

JL

l’étail encore davantage du roi d’Espagne. Henri i55y. refusait de rendre Calais ; cette ville était l’entrepôt du commerce britannique ; sa perte frappait les Anglais de la douleur la plus vive ; l’espoir de cette restitution avait engagé la reine à ordonner à ses plénipotentiaires d’agir de concert avec les commissaires espagnols.

Philippe appuya d’abord vivement les réclamations d’Elisabeth, dans l’espoir d’épouser cette princesse. Les Anglais détestaient le choix fait par ' Marie de ce prince : Elisabeth ne voulait pas les irriter , en renouvelant une pareille union; mais l’état de ses affaires la forçait à dissimuler : elle fit une réponse vague , dont Philippe paraissait se contenter. ,

f Un grand nombre de détails minutieux ralentissait les négociations. Montmorenci atténuait ces obstacles , passant alternativement de Cateaur- Carabrésis à Bruxelles et à Paris. Tout fut enfiu disposé par son adresse à mettre la dernière main au traité de paix : la restitution de Calais arrêtait presque seule la signature.

Dans cet intervalle , le parlement britannique , ayant déféré à la reine le titre de chef suprême de la religion , rétablissait dans leurs sièges les évêques protestans , et préparait une révolution complète dans le culte public. Les ministres castillans , zélés catholiques et profondément versés dans la politique , convaincus que Philippe ne devait plus penser à épouser Elisabeth , et hon-

6i8 Hisr. DE FR. I.* PART. LIV. XXVII.

i55g. d’avoir été trompés par une jeune princesse , insistaient moins sur la restitution de Calais. Le traité particulier entre la France et l’Es^ pagne était sur le point d’être signé : la reine en fut instruite.

Ses plans d’administration intérieure ne s’accordaient pas avec la continuation de la guerre. De nouvelles instructions furent envoyées aux commissaires britanniques. La perte de Calais retombait sur Marie, dont la mémoire était odieuse à Elisabeth. Le mot de cession aurait révolté la nation anglaise ; il fut convenu que Henri resterait en possession de Calais pendant huit ans. A l’expiration de ce terme , il devait rendre la place à la cour de Londres, ou payer 5oo,oo6 couronnes. Le roi et la reine d’Ecosse étaient compris dans le traité.

Montraorenci avait levé les principales difficultés par le mariage d’Isabelle, fille aînée de Henri II, avec le roi d’Espagne , et celui de Marguerite ', sœur de Henri , avec le duc de Savoie. Les liens du sang parmi les monarques sont fiiibles ; ils veulent cependant paraître quelquefois conduits par les afiections domestiques , surtout lorsqu’il s’agit de justifier des actions contraires à leur intérêt , mais rendues nécessaires par les circonstances. Tel fût le motif de la conduite <Je Henri II ; en considération des deux mariages , il souscrivit à des conditions qu’il n’eût pas approuvées sans ce prétexte.

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HENRI n. 619

Par les articles du traité , le roi Catholique i55g. rendait à la France Saint - Quentin , le Catelet ,

Ham , et le territoire occupé auparavant par là ville de Terouane. Le roi Très - Chrétien rendait au roi d’Espagne le comté de Charolais , les villes de Marienbourg , Thionville , Üanvilliers et Montmédi. Le duché de Savoie et la principauté de Piémont devaient être restitués au duc Emmanuel Philibert , immédiatement après son mariage avec Marguerite de France, à l’exception des villes de Turin , Pignerol , Quiers , Chivas et Villa-Nova y dont Henri se réservait la possession jusqu’à la liquidation de ses droits sur ces places. Il se réservait aussi la liberté de tenir des garnisons dans Verseil et dans Asti. La France évacuait sur-lechamp les places occupées par elle dans le Mila>

• nais et la Toscane ; elle rendait le marquisat dé Montferrat au duc de Mantoue , et les places con-; qnises en Corse aux Génois. Le pape , l’empereur, les rois de Danemarck, de Suède, de Pologne, de Portugal , et presque tous les états de la chrétienté , furent compris dans le traité comme alliés de Henri ou de Philippe.

26. Ce. traité , loin de diminuer les charges publiques , nécessitait de nouveaux impôts. 11 fallait payer les arrérages dus aux troupes au moment d’être congédiées. Une antre dépense empêcha la cour de s’occuper de cet objet. On créa une chambre des comptes à Toulouse. On aliéna par bail emphytéotique les domaines assignés en douaire

t55g. à la reine Eléonore. On ouvrit des emprunts sur les grandes villes de France , leur cédant ce qui restait encore au roi de greniers à sel.

Cet argent fut employé par Henri II aux fêtes ordonnées à l’occasion du double mariage de sa fille et de sa sœur, sans prévoir qu’il travaillait aux apprêts de ses funérailles. Suivant de Thou , un peu crçdule sur l’astrologie judiciaire , l’astrologue Gauric avait prédit le temps et le genre de mort de Henri II. Gassendi rapporte la prédiction de Gauric en ces termes : « Si le roi peut surmonter les périls dont il est menacé durant la ■ soixante-troisième et la soixante-quatrième année de son âge , il vivra heureux jusqu’à soixante-neuf ans dix mois ». Ce prince mourut à quarante ans.

Parmi les fêles données par les monarques , les tournois tenaient le premier rang. Henri II ai- ' mait ces exercices militaires , malgré leur danger.

Ayant rompu plusieurs lances avec succès , et ' voulant jouter de nouveau avec le comte de Montgommeri , il fut blessé à l’œil d’un éclat de lance , dont il- mourut en lôSg. François II , son fils , lui succéda.

* * 527. On se plaint de la disette des grands hommes ; on regrette les siècles qui en ont produit plusieurs à la fols. L’histoire présente sans doute une source précieuse d’instruction et d’amuse- ' ment, lorsque les événemens publics sont préparés par des esprits supérieurs, et condplts avec un courage héroïque 3 les peuples sont - Us alors plus

heureux? Des grands hommes , réunis sous une iSSg. autorité ferme et respectée , et dont les talens s’employent au bien de l’état , doivent produire d’excellentes choses. Ces circonstances ne se rencontrent pas toujours ensemble. On peut regarder comme un malheur pour les empires le concours simultané d’un grand nombre de personnages , dont la vaste puissance est exhaussée par de grands talens ; tous, prétendant à l’autorité, commencent par la diviser , finissent par l’anéantir.

Ces élémens de choses merveilleuses en bien et en mal remplissaient la France après la mort de Henri H.

Le règne de François II , dont la durée fut de dix-huit mois , vit éclore tous les maux sans nombre versés sur la France. On peut en attribuer la , cause principale à la multitude des grands hommes <jui vivaient alors à la cour. L’ambition des grands arma le fanatisme des * peuples ; il en résulta le plus terrible fléau , dont la mémoire doit inspirer une vive horreur envers cet esprit de cabale changé souvent en frénésie par un zèle mal entendu.

Les Guise , à qui la qualité d’oncles du roi donnait une augmentation de crédit , se croyaient en droit de gouverner arbitrairement la France. Peut-être apercevaient-ils, dans l’esprit de subversion répandu partout , l’espoir d’ènvahir la couronne développé par eux sous les règnes suivans. Le roi de Navarre, le prince de Coudé ét les autres princes dn sang , indignés de se voir sans prépondérance à la qôur ,

155g. employaient leurs efforts à saper le pouvoir co* lossal de la maison de Guise. Une foule d’hommes audacieux , embrassant tantôt un parti, tantôt un autre , au gré de leurs mobiles intérêts , agissaient avec la fière jalousie qu’ils s’inspiraient mutuellement. lia rebgion devint dans leurs mains l’arme la plus redoutable ; ils purent , chacun dans leur parti , annoncer à la multitude abusée qu’ils vengeaient les lois divines, lorsqu’ils détruisaient les lois humaines.

Dans le temps où la religion réformée s’introdui* sit en France, la cour de Rome considérait les Français comme des schismatiques , à cause de la pragmatique sanction conforme aux décrets du concile de B^e. L’objet principal de cette loi était l’élection aux principales dignités ecclésiastiques sans le concours du pape, usage encourageant à la vertu et aux sciences. Il était cher aux esprits rigides, comme un reste des rites de la primitive église, et aux univerrités, comme offrant des récompenses au mérite. La pragmatique abolissait encore les annates et d’autres droits de la cour romaine , regardés comme des exactions. Cependant cette cour les percevait ordinairement. Si on s’en rapporte à Fromenteau , dans dix-sept années du règne de Louis XII , les papes tirèrent du diocèse de Paris la somme exorbitante de trois millions trois cent raille francs de ce temps-là.

On se récriait généralement contre cet abus et contre celui des biens immenses dont les gens d’e-

glise fanaient un usage scandaleux.'Cétait sur tout iSàg. le véritable crime , le crime irrémissible des novateurs , plutôt que leurs opinions sur certaines dogmes inintelligibles. Comment en douter? puis, que Vinhalt de Charles-Quint eût été adopté par le pape , si ce monarque avait forcé par ce réglement les princes d’Allemagne à restituer les possessions ecclésiastiques envahies par eux.

. « François I." , nous dit Voltaire , laissa plutôt perswuter les hérétiques , qu’il ne les persécuta.

Les évêques et les parlemens allumèrent des bûchers , il ne les éteignit pas. U les aurait éteints si son cœur n’avait pas été endurci sur les mallieurs des autres , mitant qu’amolli par les plaisirs ; il aurait au moins mitigé le supplice de Jean Leclerc, tenaillé vif , et à qui on coupa les bras , les mamelles et le nez , pour avoir parlé contre les images et contre les reliques. 11 souffi-it qu’on brûlât à petit feu des misérables accusés d’avoir dit tout haut ce que lui-même pensait tout bas , si on en juge par les actions de sa vie. Le nombre des suppliciés, pour avoir voulu diminuer l'autorité du pape , et l’horreur de leur' supplice font frémir. 11 n’en était pas ému. La religion ne l’embarrassait guère. 11 se liguait avec les protestans d’Allemagne * et avec les Turcs contre Charles-Quint , et quand les prmees d’Allemagne lui reprochaient la mort de leurs frères, il rejetait tout sur les juges ordinaires ».

On ne reconnaît pas dans ce portrait rembruni

624 HLST. DE FR. I.« PART. LIV. XXVH.

iG5y. François I.", le plus brave , le plus franc chevalier de son temps, mais qui ne fut pas toujours le maître de diriger à son gré lès événemens de son règne. C’est un problème , si', à l’époque où Charles- Quint se déclarait le protecteur de la religion romaine , François I.®” devait ou ne devait pas embrasser la réforme. Secouant le joug de Rome , et réunissant à sa couronne les biens du clergé , il se procurait les moyens de vaincre son redoutable adversaire ; mais il courait risque de perdre ses états. Les malheurs, amoncelés en France depuis sa mort jusqu’aux belles années du règne de Henri IV, démontrent assez les ressources des prêtres pour soulever un peuple ignorant et superstitieux , paraissant soutenir les droits de Dieu et de son église.

Le cœur de François I." fut sans doute déchiré, Jorsqu’entraîné hors de ses mesures par des brochures incendiaires, dans lesquelles on le traitait d’ennemi de Dieu et de la rehgion chrétienne , la crainte de perdre sa couronne le contraignit à prouver son cathoücisme , abandonnant à l’âpre inquisition du clergé des infortunés auxquels il devait sa protection. Mais ceux qui savent combien, dans les pays où certaines corporations dirigent à leur profit l’opinion pubUque , les rois sont forcés de ménager ces corporations. , ne sauraient rejeter sur la coupable insoucbnce.de Françob I." les suites bmentables de plusieurs procès criminels , instruits selon les formes ordinaires de b justice.

On

FRANÇOIS II. 6a5

On présentait à ce monarque les réformés de iSSy. France , non seulement comme les ennemis de l’église , mais comme ceux de l’état. C’étaient , disaient tous les évêques, desséditieux toujours prêts à prendre les armes contre leur patrie. Ces propos devaient faire la plus fâcheuse impression sur l’ame faible de François I.®', dans un temps où , poursuivant une guerre étrangère , il redoutait davantage une guerre intestine. Cependant ayant été informé des massacres de Cabrières et de Mérindol , François 1.*®, détrompé , recommanda en mourant à son (ils de punir cette atroce barbarie. Si sa vie eût été prolongée , on l’eût vu probablement rendre aux réformés la justice qui leur était due.

Henri 11 , hors d’état de gouverner par lui-même , montrant contre les réformés une fureur délirante, obéissait aux conseils delà cruelle duchesse de Yalentinois. Cette femme ne rougissait pas de s’approprier les dépouilles des protestans condamnés aux flammes , et de ceux qui cherchaient un asile dans les pays étrangers.

Cependant les plus sanglantes exécutions n’arrêtaient pas les progrès de la réforme. La résignation avec laquelle les réformés enduraient les plus longs tourmens , et leur inébranlable constance , augmentaient le nombre de leurs sectateurs. Us en comptaient dans tous les ordres de l’état. On faisait secrètement des prêches -, mais on disputait hautement : ces quereUes, dont personne ne se sou- Tome 4o

626 HIST. DE PR. I.' PART. UV. XXVff,

1 55g. cie aujourd’hui , aiguillonnaient dans leur nouveauté tous les esprits.

L’homme opprimé réagit ordinairement contre le pouvoir qui le blesse. Les réformés cherchaient un dief, ils le trouvèrent. Alors naquit la faction puissante qui balança le pouvmr des Guise. Nous la verrons s’accroître sous les règnes de Charles- Maximilien et de Henri 111. Bille changea souvent > de forme , et si elle dégénéra en force armée , il faut

convenir qu’en l’irritant de toutes les manières , on l’avait poussée à prendre les armes.

La mort funeste de Henri 11 fut le signal de trente ans de guerres civiles. Un roi en&int, des princes du sang et des grands officiel de la couronne , jaloux du pouvoir des Guise , commencèrent la subversion de la BVance.

a8. Henri 11 avait laissé de Catherine.de Médicis quatre fils et deux filles. Le daupliin B'rançoi» entrait dans sa seizième année lorsqu’il parvint à la couronne. De fréquentes maladies et une langueur habituelle avaient écarté de son éducation toute occupation qui exige une contention d’esprit ; elle ne lui permettait pas même les exercices alors si; chers aux grands s^gneurs , dont l’usage, fortifiant les organes du corps , donne à l’arae du ressort et de l’énergie. Catherine de Médicis, sa mère , long- temps stérile, et en danger d’éU*e répudiée, devait au médecin Fernel l’heureuse révolution opérée dans son tempérament ; les remèdes violens dont elle avait usé avant et pendant sa

FRANÇOIS If.

grossesse , allérèreDt le premier fruit d’une fécon- i55c,. dité sur laquelle oh n’osait compter. Frêle et plaintif enfant , triste et débile adolescent , sans désirs , sans vices , comme sans vertus, il était majeur par la loi : condamné par la nature à une éternelle minorité , il allait devenir un instrument aveugle entre les mains de ceux qui s’en saisiraient.

Ce furent les Guise r une des premières opérations du duc et du cardinal de Guise avait été d’engager leur pupille à prendre le titre de roi d’Ecosse et d’Angleterre. Cette conduite était trèscondamnable. Dans un commencement de règne orageux , François II devait éviter tout sujet de rupture avec la cour de Londres ; au sein des plus noirs orages , les Guise se flattaient d’aficrmir leur grande fortune. Us voulaient se rendre nécessaires au nouveau roi par les embarras même dans lesquels ils le plongeaient.

La cour de France faisait passer une petite ar- *56o. niée en Ecosse. Elisabeth , feignant de regarder ces ti'oupes comme destinées à tenter une invasion en Angleterre, publie un manifeste dans lequel, exposant l’insulte queFrançois II lui avait faite , en prenant dans les actes publics la quaUflcalion de roi d’Angleterre , elle l’attribuait au duc et au cardinal de Guise , dont l’excessive ambition, ne se bornant pas à la France, se couvrait du nom de leur nièce pour asservir l’Ecosse et l’Angleterre. Forcée de pourvoir à la défense de ses états, ajoutait la reine , ce seul motif conduisait scs soldats en

628 HIST. DE Fr! 1/ PART. UV. XXVH.

1 56o. Ecosse , promettant de les rappeler dès que IVmèe

française rentrerait en France.

, 29. Elle fut bientôt bloquée dans la ville de Leith par les Anglais ; la plus grande partie de l'a nation écossaise , redoutant le despotisme de , la , cour de France , réunissait ses milices à celles de la reine Elisabeth. Les Français, commandés par Sébastien de Luxembourg, se défendirent avec beaucoup d’intelligence et de bravoure. Après avoir long-temps disputé les approches de la place, ils firent, le 1 5 avril , une sortie générale, comblèrent une partie des travaux des assiégeanset enclouèrent plusieurs pièces d’artillerie. Us soutinrent un assaut peu de jours après , et forcèrent l’ennémi à se retirer en désordre. Les Anglais, ayant reçu des renforts , tentèrent un second assaut infructueux comme le premier. Perdant l’espoir d’emporter la place de vive force , ils se bornèrent à la réduire par famine.

• On armait dans les ports de Marseille et de Tou-

lon tous les vaisseaux en état de tenir la mer , avec ordre de faire voile vers les côtes de Normandie. . Le trajet pouvait être long. Le duc de Guise envoya en Ecosse en qualité de ministres plénipotentiaires Jean de Montluc , évêque de Valence , et Charles de la Rochefoucauld ; ils avaient ordre de ralentir l’ardeur du parti écossais contraire aux prétentions de la France , et de conclure un traité avec lui aux meilleures conditions possibles.

Des conférences s’ouvrirent dans Edimbourg , le

1." juillet; une suspension d’armes permit aux »56o. subsistances d’entrer librement dans Leith. Marie de Lorraine, régente d’Ecosse, mourut dans cette circonstance. Cet événement, semblait devoir apporter des obstacles à la paix , il en accéléra au contraire la conclusion. Le duc et le cardinal de Guise, perdant l’espoir de subjuguer l’Ecosse par la force des armes , cherchaient à contenter les Ecossais et à leur ôter tout prétexte de recourir à la protection de la reine Elisabeth. Les Ecossais se prêtèrent à un arrangement ; Elisabeth , croyant avoir besoin de la paix au commencement de son règne , ne s’en éloignait pas.

3o. Deux traités furent signés , le premier avec les Ecossais , le deuxième avec les Anglais. Ils avaient peu de rapport ensemble , on stipulait dans le second que le roi et la reine de France tiendraient à leurs sujets d’Ecosse les promesses Lit^ en leur nom par les deux ministres plénipoten- • tiaires , et qu’Elisabeth serait garante de ces promesses.

Les troupes françaises devaient sortir d’Ecosse dans le terme de vingt jours. François II et Maine Stuart accordaient ime amnistie générale. Us promettaient de convoquer les états d’Ecosse , et de leur laisser la liberté de choisir la forme d’administration qui leur serait la plus convenable.

Par le traité avec la reiue Elisabeth , le roi et la reine de France et d’Ecosse abandonnaient le titre de roi et de reine d’Angleterre et d’Irlande, et le

65o HIST. DE FR. I.* PART. UV. XXVII.

ibôo. droit de prendre les armoiries de ces roj'aumcy. Les actes dans lesquels se trouvaient ces qualifications devaient être réformés.

Après la sigpature des deux traités , les Français et les Anglais évacuèrent simultanément l’Ecosse ; les lettres d’amnistie furent publiées , et les états d’Ecosse convoqués ; mais des ambassadeurs britanniques ayant demandé à Fr!\pçois 11 la ratification d’un traité conclu avec leur souveraine, il s’éleva des difficultés auxquelles Elisabeth n’avait pas lieu de s’attendre. Cette princesse comprit alors pourquoi les ministres français n’avaient pas réuni les stipulations pacifiques dans un seul acte ; il lui }>arut évident que les princes lorrains persistaient dans le dessein de lui arracher la couronne si l’occasion s’en présentait. Les oncles de Marie Stuart ne prévoyaient pas alors l’infortune de leur nièce , dont ce projet infâme devait être un jour le principe.

Au surplus, François 11 mourut peu de mois ' après, dans la dix-huitième année de son âge ; sa maladie était un abcès crevé dans la tête. Les troubles de France, dont cette mort fut accompagnée, offraient à la reine Elisabeth mille moyens de se venger de la supercherie» des. Guise; elle prévoyait que les réformés franç.ais auraient bientôt besoin de son assistance : son parti fut pris de dissimuler , sans paraître s’apercevoir que le roi et la reine de France continuaient à prendre, malgré leur renonciation, le titre de roi et de reinç d’Angleterre.

La cour (le Paris, incertaine , ignorante et cor- i56o. rompue , se livrant dans son dtilire aux pratiques les plus absurdes de l’astrologie et des sortilèges , ne pouvait arrêter les funestes influenoes d’un mécontentement répandu en France depuis les dernières années du règne tie François I.*' On eût dit que le génie de la discorde seeouait sur l’empire français ses torches ensanglantées ; des hommes , dont les talcns contrastaient avec la faiblesse de Charles-Maximilien , successeur de François II, remplissaient la cour. Dans des temps tranquilles et prospères , ils eussent affermi le bonheur et la gloire de leur patrie, ils en devenaient alors le fléau redoutable.

Ces hommes extrî^ordinaires auraient appelé la guerre , quand meme 1<» bouleversemens , à l’occasion de la religion réformée , ne l’auraient pas fait naître. -François , duc de Guise ; le cardinal de Lorraine , son frère j Anne, connétable de Montmorenci ; le comte d’Andelot , le cardinal de Châtillon , le prince deCondé, l’amiral de Coligni , offrent au burin de l’histoire ces physionomies mâles, prononcées , frappées à grands traits , (]ui se plaisent et se jouent dans les révolutions. Guerriers , négociateurs , ministres également distingués , la bonne et la mauvaise fortune ne purent établir de différence entre eux ; leurs vertus et leurs vices se balancent; on s’étonne dans les uns et dans les autres des talens et des ressources dont ils firent un usage fatal à la France.

632 fflST. DE FR. I.* PART. LIV. XXVII.

i56o. Tous les fondemens de l’empire français furent • ébranlés par le terrible choc de leurs dissensions. Ces hommes , la religion sur les lèvres , l’ambition dans le cœur , le poignard à la main , se rendaient maîtres des mouvemens d’un peuple trompé: La France s’agita durant près d’un demi-siècle dans les angoisses de l’anarchie j tableau funeste et mémorable dont je développerai toutes les' parties dans les livres suivans. '

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