CHAPITRE XV. V
Siège de Paris par Henri IV.
Henri IV était maître des ponts de CbarentonT et de Saint-Cloud , et de tous les postes iniportans aux environs de la capitale. Son armée n’excédait pas le nombre de vingt-cinq mille hommes, mais elle jouissait de l’abondance, et tous les chemins étaient ouverts pour lui amener des secours. La disette la plus affreuse régnait au contraire dansla ville; on y comptait
•i) Mérn. de Villeroi, tom. i. De Thon, liv. 98.
encore deux cent vingt mille habilaus ; mais, presque tous les gens riches ayant pris la fuite les uns après les autres, cette population affamée devenait à charge sans rendre de véritables services. Cependantles Parisiens étaientdisposés de longue main, par les manœuvres cachées des chefs de la ligue , à exposer leur vie plutôt que de mettre leur religion en péril. Les fréquens decrets de la Sorbonne et les mandemens du légat assuraient de concert qu’on ne pouvait traiter avec un prince hérétique sans encourir la damnation éternelle. Les chaires dans les églises , elles tribunes dans les sociétés politiques, retentissaient de cette opinion. On ne souffrait pas même que l’opinion contraire fût énoncée : plusieurs, auxquels il échappa de dire qu’il fallait s’accommoder avec le roi plutôt que de périr de faim , furent les uns pendus, les autres jetés dans la Seine par les ligueurs en furie (1), comme infestés du poison de l’hérésie.
Un décret de la Sorbonne du 7 mai , promettait la couronne du martyre à quiconque aurait le bonheur de mourir en combattaut contre Henri IV. En vertu de ce décret (3), se fit la.
(1) Mathieu , tom. 2. D’Aubigné, tom. 3 . Mém. de la ligue , tom. 4.
(2) Voltaire, tom. 20, édit, encadrés. Mém. de la ligue , tom. 4.
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fameuse procession de la ligue en présence du légat du pape, de plusieurs évêques italiens, et du jésuite Bellarmin , depuis cardinal , qui tous avaient siqvi le légat.
Rose, évêque de Senlis, paraissait à la tète, portant uue croix dans une main , une Italie- i barde dans l’autre ; après lui venait le prieur j» des chartreux, suivi de ses moines, l’habit re- S troussé, le capuchon abattu, un casque en tète, la cuirasse sur le dos ; les capucins , les corde- | liers, les feuillans, les minimes, les carmes, les dominicains marchaient dans le même ) équipage, portant de vieux mousquets rouillés, avec un air menaçant, , les yeux enflatnmés et H grinçant ^es dents (1). Hamilton , curé de* Saint-Côme, faisait l’odice de sergent-major, ordonnait la marche, les haltes, les salves de mousqueteric. Ljcs moines, défilant devant la I. voiture du légat, l’un d’eux tua son aumônier/d’un coup de fusil chargé à balle. Cet accident » ne troubla pas la procession ; les moines s’écrie- / rent , au rapport du président de Thou , que j cet aumônier était monté droit au ciel , en mourant dans une aussi sainte cérémonie ; et les Parisiens ne firent pas attention à la mort de ce prêtre. Le parlement , les autres cours j supérieures , et les hommes les plus distingués fl
(i) De Thou, liv. 98 . Duuiel.Hist. de France, tom. 7. '(
de tous les étals, faisaient serment dans la cathédrale, sur les évangiles, de défendre la ville jusqu’à la mort.
Cependant la famine augmentait; aucune provision ne pouvait entrer par la rivière.
Lagny , Saint-Maur et Charenton , gardés par le baron de Givry, fermaient l’embouchure de la Marne ; celle de l’Yonne l’était par Montereau , où commandait Champlivaut avec une garnison suffisante. Les garnisons de Melun et de Corbcil rendaient le roi maître de la navigation supérieure de la Seine ; le maréchal d’Aumont, logé à Saint-Cloud, interceptait sa navigation inférieure, La ville était réduite à la médiocre quantité de vivres transportés par terre , au risque de tomber dans les maius de la cavalerie royaliste qui rôdait sur toutes les routes. La faim réduisait les Parisiens au désespoir , sans les déterminer à recevoir Henri dans leurs murs. Ou fut réduit à pulvériser les os des morts dans le cimetière des Innocens , pour en faire du pain; cette étrange nourriture augmenta les maladies contagieuses qui emportaient les Parisiens par milliers.
Mais les moines, dont les discours incandescens inspiraient l’ardeur du martyre , ne partageaient pas la calamité commune; une visite faite dans les couvens dévoila leurs manœuvres lâches et intéressées. IWézerai assure qu’on trouva jusque chez les capucins d’abondantes
43i H1ST. UE FR., II* *. P., L. VI. provisions. Ce fut un secours passager; des subsistances suffisantes pour un petit nombre d’hommes, pouvaient à peine alimenter pour peu de jours une population de deux cent mille individus. La ville ne pouvait échapper à Henri IV , si, par excès de commisération, il n’eùt souffert qu’un grand nombre de femmes, d’enfans et de vieillards se retirassent , et que ses officiers et ses soldats fissent entrer des rafraîchissemens pour leurs connaissances.
On raconte que deux habilans de la campagne , surpris au moment où ils conduisaient une charretée de pain à une poterne , allaient être pendus ; Henri les rencontra en visitant ses quartiers; ils se jetèrent à ses genoux , en lui représentant qu’ilsnVvaietil d’autre manière de pourvoir à l’entretien de leurs familles.
« Allez en paix , leur dit le roi en leur donnant quelque argen t , le Béarnais est pauvre 1 j s’il en avait davantage , il vous le donnerait. » 1 1 entrait sans doute de l’imprudence dans cette conduite ; mais combien cette imprudence est. digne d’admiration ! « J’aimerais presque mieux n’avoir pas Paris , disait ce prince , que le conquérir ruiné par la mort de tant d’individus (i). »
11 importerait au bonheur de la race hu-
(i) Millut , El£m. de l’hist. de France, tom. 3.
tnaiue que des rois de ce caractère fussent affranchis de la loi commune qui condamne tous les hommes à la mort ; du moins leur mémoire sera en bénédiction dans tous les siècles. En vain les révolutions dévastatrices abattraient leurs statues , elles se relèvent dans les cœurs de tous les gens de bien , tandis que leur nom s’associe avec celui de l'Etre - Suprême pour mériter les hommages de l’univers.