CHAPITRE PREMIER. .j
Observations sur le mécanisme des gouvernemens et sur les causes des révolutions politiques.
TI k puis que l’histoire des nations éclairées par le flambeau de la critique , s’est purgée des fables ridicules qui enveloppent le berceau des peuples anciens- et de quelques peuples mo-
derncs , nous voyons les mêmes révolutions se répéter sans cesse , tantôt sur un théâtre , tantôt sur un autre. Le passé se lie au présent) la politique est plus bornée qu’on ne le croit) on la voit s’agiter dans un cercle étroit , qu’elle tente en vain d’agrandir, etne produire jamais que les memes effets, parce qu’elle est toujours conduite parles mêmes causes. L’uni- * vers est vaste , les scènes sont pompeuses) mais lesacteursnesonl que des hommes. Les modernes n’ont ni d’autres passions ni d’autres sens que les anciens. Les gouvernemens s’établis sent, dégénèrent , et tombent quand l’instrument se brisent dans la main ouvrière. Heureux ceux qui naissent dans ces momens où s’accréditent des principes d'égalité, de paixr de tolérance, qu’ils jouissent de leur bonne fortune , sans se flatter de la transmettre à leurs neveux.
Le bonheur (x) n’est pas dans les constitutions politiques un héritage de famille. Produites par l’excès des désordres du gouvernement précédent , les mêmes fléaux qui for-
(i) Louis XIY fut sacré à Reims, le 7 jtiin 1754, par l’évêque de Soissons. Les .anciens pairs furent représentés à celte cérémonie par les ducs d’Anjou , dp Vendôme , d’Elbeuf, de Candale , de Roannès et do Bernonville.
eèrent les pères de rompre leurs ancienne» habitudes pour s’abandonner à de nouvelles combinaisons politiques, écraseront les enfans. En vain toutes les pages de l’histoire avertissent les gouvernemens , quelle que soit leur forme , quels que soient les hommes qui les composent , qu’établis pour le plus grand Lien des administrés , ils ne peuvent s’éloigner de leur institution sans précipiter leur ruine, 11 semble être dans la nature des hommes d’abuser de leurs avantages. Les modernes ne sont: pas corrigés par les fautes des anciens j les dépositaires du pouvoir ont abusé et abuseront de leur influence pour augmenter leu» autorité. Le peuple aime le repos , présume le bien , et ne cherche qu’à se faire illusion.
Pour être alarmé, lorsqu’on attente de loin à sa liberté , il faudrait que le peuple fût capable de craindre pour l’avenir 5 il faudrait qu’il connût les rapports de toutes les parties de la société entre elles , l’appui mutuel qu’elles se prêtent , et sans lequel le bon ordre n’est qu’un vain nom pour cacher une oppression réelle. On éblouit le peuple sans beaucoup d’adresse , on Je dégoûte de ce qu’il possède en lui faisant de vaines promesses, on ruine un de scs droits sous prétexte de détruire quelques abus, ou de procurer quelque nouveau bien 3 il ne manque presque jamais d’aller au-devant des fers qu'on lui prépare , et ceux.
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qui Je conduisent, témoins de cette molle facilité, de cette patience inaltérable, ne manquent pas de conclure qu’il est fait pour porter le joug, les abus se multiplient et deviennent enfin iutolérables.
Alors ce même peuple, faible et imbécille , se transforme subitement en redoutable bête féroce ; les plus violentes commotions ébranlent la âoeiété dans sa niasse entière , les anciens rapports sont méconnus, les précédentes institutions s’écroulent avec fracas , la face de l’état présente l’image du chaos , le peuple brise les idoles qu’il adorait , avec l’autel même Sur lequel brûlait son encens ; les passions s’apaisent enfin lorsque lu haine est satisfaite. De nouveaux rapports s’établissent, et après un intervalle de repos plus ou moins long, recommencent la même chaîne de combinaisons.
Jamais ces grandes et salutaires leçons ne résultèrent d’une manière plus formelle des événernens historiques , que vers le milieu du dix-septième siècle, à l’époque del’avénement de Louis XIV au trône de France. Tous les peuples de l’Europe , écrasés parleurs gouvernemens , s’agitaient comme de concert pour trouver une situation politique plus sup- .. portable. - '
Presque dans le même temps , les Portugais secouaient le joug de l’Espague $ la Catalogue
. LOUIS XIV. 9 s
s’érigeait en république sous la protection de la France qui l’abandonna bientôt ; les Napolitains et les Siciliens faisaient de vains efforts pour naturaliser dans leur pays la liberté qui s’établissait vers les embouchures du Rhin; les protestans d’Allemagne, de Suède , de Hongrie , réunissaient leurs efforts pour se garantir d’une entière destruction dont les menaçait la maison d’Autriche ; la guerre civile de la fronde désolait la France , et forçait la mère de Louis XIV à fuir de sa capitale avec ses enfans ; ■- Cromwel subjuguait l’Angleterre; Charles 1er* payait de sa sèle ses tentatives pour élever le despotisme sur les ruines de la liberté de sa patrie ; enfin , l’empereur turc Ibrahim , déposé sur la décision du muphti et un arrêt dit divan , était étranglé par quatre muets.
L’amour de la liberté était le principe de ces révolutions ; mais on vit en Danemarck un exemple contraire, lorsque les peuples, lassés de l’oppression sous laquelle les nobles les tenaient enchaînés, au lieu de ramener dans la classe commune des hommes , qui prétendaient jouir des biens de la société sans en partager les charges , remirent eux-mêmes dans les mains de leur foi le glaive redoutable du pouvoir arbitraire.
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