CHAPITRE XXI
(7 lierres des Flibustiers français et anglais contre les Espagnols. L'indépendance des Portugais est reconnue à Madrid .
IN" on-seulement les Espagnols , accablés par leurs pertes , ne faisaient que des efforts impuissans contre le Portugal , mais les vastes provinces espagnoles de l’Amérique étaient alors dévastées par des hordes sanguinaires d’aventuriers français , anglais , hollandais , qui prirent le nom de Flibustiers , association la plus singulière .qui jamais ait existé sous le globe.
• Depuis les premières années du dix-septième siècle, les Anglais, tonduits par Warner, et les Français sous les ordres de Dananbuc, avaient
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fait de fréquens voyages dans les Antilles, 1663—67» attaquant partout les Espagnols. Les flibustiers anglais et français , las de mener une vie errante et vagabonde, firent, vers le temps du traité des Pyrénées, une convention qui assurait à chaque peuple les possessions que des événemens variés leur avaient données. Cette convention était accompagnée d’une alliance offensive et défensive pour forcer les Caraïbes , anciens habitans de ces îles , à consentir à cet arrangement.
Les Français eurent la Guadeloupe, la Martinique , la Grenade et quelques autres îles moins considérables. Le lot des Anglais fut la Barbade,Nièves, Antigoa, Monferrat et quelques îlots : Saint-Christophe resta en commun aux Français et aux Anglais. Les Caraïbes furent concentrés à la Dominique , à Saint - Vincent ,à Sainte-Lucie, où les membres épars de cette nation se réunirent : leur population n’excédait pas six mille âmes. Les Français s’établirent bientôt sur les côtes de Saint - Domingue , dont les Espagnols réclamaient la propriété exclusive. ïlsy vécurent quelques années sans gouvernement fixe : la cour de France leur envoya , en i665 , des magistrats et quelques femmes , ce qui donna naissance à la colonie.
La paix qui renaissait en France et en Angleterre , après de longues agitations , porti
4 86 HIST. DE EB. , II*. T. , 1. XVIII. sur les rivages des Antilles une multitude d'hommes qui ne connaissaient d’autre métier que celui de la guerre. Sans être avoués ni par la cour de Londres, ni par celle de Paris, et se regardant comme les vengeurs des malheureux Américains, traités par les Espagnols avec la cruauté la plus révoltante , ils se réunissaient entre eux en petites sociétés de cinquanie, de cent, de cent cinquante hommes ; dans une barque plus ou moins grande consistait toute leur force navale. Leur rendez- vous fut d’abord à la Tortue, petite île au nord de Saiut-Domingue. Aidés secrètement par leurs compatriotes établis dans les Antilles , ils firent presqu’autaut de mal aux Espagnoles que ceux-ci en avaient fait aux indigènes du Mexique et du Pérou.
Pendant que les flibustiers n’avaient aucune habitation fixe, ils u 'admettaient parmi eux aucune femme; leu rsocié; ci n’était recrutée que par de nouveaux aventuriers venus d’Europe. Ils s’associaient deux à deux , pour se rendre les services qu'on reçoit dans une famille. Les biens étaient communs entre les deux associés; ils demeuraient à celui qui survivait. Eu des plus célèbres parmi eux, nommé Montbars, ayant lu, dans son enfance, une relation des horreurs commises envers les habitans du Mexique et du Pérou , avait conçu contre la nation coupable de tant d’atrocités , une haine
qu’il porta dans la suite jusqu’à la fnénésie. Sou imagination enflammée lui présentait sans cesse le funeste tableau des peuples égorgés par des monstres sortis de l’Espagne. Respirant l’ardeur de venger tant de sang innocent , il entendit parler des flibustiers comme des ennemis les plus implacables du nom espagnol. 11 quitte le Languedoc qui l’avait vu naître , s’embarque pour l’île de la Tortue , et fit tant de mal aux Espagnols, sur terre et sur mer, qu’il lui resta le suruom à! Exterminateur.
Ces aventuriers ne vivaient pas tout à fait sans lois , comme l’ont cru plusieurs écrivains y mais ils comptaient pour rien celles de leur ancienne patrie. Ce qu’un flibustier ne trouvait pas chez soi, il l’allait prendre chez ses voisins , sans autre assujettissement que de les avertir s’ils y étaient, ou , s’ils n’y étaient pas, de les en prévenir à leur retour. César trouva chez les Celtes le même usage ; il porte le caractère d’un peuple voisin de l’état de nature , et dont les institutions sociales nesont qu’ébauchées.Les différends étaient rares et facilement terminés. Si les parties rejetaient les voies de conciliation , leurs querelles se terminaient à coups de fusil. Si la balle avait frappé un homme par derrière , on jugeait qu’il y avait perfidie 3 on cassait la tête à l’auteur de l’assassinat.
Lorsque, vers l’an i665,on envoya aux flibustiers quelques femmes d’Europe, chaque mari ,
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au rapport de Raynal , disait a celle que le sort jt>63 — 67. 1 • . . T . * .
' Jui assignait « Je te prends pour ma femme,
sans savoir qui tu es , et sans m’en soucier j tu ne serais pas venue me chercher si quelqu’un avait voulu de toi dans le pays dont tu viens. Réponds-moi de l’avenir, je te quitte du passé. » Puis frappant de la main sur le canon de son fusil , il ajoutait : « Si lu me manques , celui-là ne te manquera pas. »
A la suite d’immenses périls , quand ces guerriers avaient fait un butin considérable , tous juraient qu’ils n’avaient rien détourné du pillage, et si quelqu’un était convaincu de parjure , on l’abandonnait sur une côte déserte. Les premières distributions étaient pour ceux qui avaient été mutilés dans le combat. La perte d’une jambe , d’une main , d’un œil, d’un doigt , était tarifée. Les blessés recevaient, dorant plusieurs mois , la somme journalière dont ils ayaient besoin pour leur pansement. Un chirurgien était l’homme le plus honoré parmi eux ; on ne lui permettait pas de combattre , et cependant il avait une portion de guerrier dans tous les partages.
Dès qu’on avait pourvu aux blessés , les fonds qui restaient étaient partagés. Le commandant n’avait droit qu’à un lot comme les autres ; cependant on lui en accordait plusieurs, suivant l’intelligence et la conduite qu'il avait montrée. La part de chaque mort était donnée q son
compagnon. Si quelqu’un n’en laissait point, ,^3 on envoyait ce butin à sa famille en Europe.
Ensuite commençaient les profusions de tous les genres. La fureur du jeu, du vin, des femmes , était portée à des excès qui ne finissaient que lorsque tout le fruit du pillage se trouvait dissipé. Bientôt la mer revoyait sans babils, sans vivres des hommes qu’elle venait d’enrichir, et Les nouvelles faveurs qu’elle leur accordait avaient les mêmes destinées. La séparation des Anglais et des Français, lorsqu’en 1678 une guerre passagère divisa les deux nations , anéantit celte extraordinaire agrégation politique , qui aurait subjugué l’Amérique entière , si les flibustiers avaient réuni l’esprit de conquête à celui de brigandage. Ces guerriers redoutables devinrent agriculteurs; ils secondèrent les efforts de l’un et de l’autre gouvernement pour accélérer la culture de leurs colonies ; et , abandonnant leur ancienne manière de vivre, ils acquirent des richesses par des voies plus légitimes.
Mais, lorsque Philippe IV descendait au tombeau , l’Europe entière retentissait du bruit des ravages faits par les flibustiers sur les côtes de l’Amérique espagnole. Ces désastres tarissaient la source des richesses envoyées par le Pérou à la cour de Madrid, et ces malheurs arnyaiept lorsque les armées portugaises , ou»
vertement soutenues par les Anglais, et secrètement par les Français , achevaient de ruiner l’Espagne.
Jamais les Espagnols n’avaient eu besoin d’une plus entière , d’une plus étroite union pour sauver les débris de leur monarchie. Philippe IV n’avait eu de la sœur de Louis XIII , sa première femme , qu’une fille , Marie Thérèse , femme de Louis XIV, mariage, parles suites duquel la monarchie espagnole tomba dans la maison de Bourbon. De sou second mariage avec Anne d’Autriche pétait né Charles II , enfant faible , malsain , seul reste de trois enfans mâles, dont deux étaient morts en bas âge. Louis XIV formait des prétentions sur les Pays-Bas. 11 les fondait sur la dévolution usitée dans ces provinces. On donnait ce nom à une coutume , en vertu de laquelle les enfans d’un second lit étaient exclus de la succestion paternelle par ceux du premier lit, mâles ou femelles. Ce droit n’était pas douteux pouF les successions particulières -, mais s’étendaitil au mode de succession à la puissance souveraine ?. L’affirmative était soutenue par les jurisconsultes de la cour, de France ; ceux d’Espagne étaient pour la négative. La seule raison d’état dirigeait les décisions diverses j mais la conduite de Louis XIV présentait un earactère que les anciennes lois de la cheva-
lcrie auraient traité sans ménagement de perfidie. Il attaquait un enfant qu’il devait naturellement protéger , puisqu’il avait épousé sa sœur.
L’empereur Léopold se réunissait avec le roi de France pour dépouiller le jeune Charles II. On trouve quelques traces de celle triste vérité dans les mémoires deTorey (1)5 elles sont peu démêlées ", mais le temps a dévoilé ce mystère qui prouve qu'entre les rois la convenance et le droit du plus fort tiennent lieu de justice, surtout quand cette justice semble douteuse. Louis XIV et Léopold signaient alors à peu près le même traité de partage , qui fut renouvelé entre eux après la mort de Charles II. Par les clauses de ce traité , qui se trouve au dépôt du Louvre , Léopold abandonnait les Pays- Bas à la France , à condition qu’à la mort- de Charles II , la monarchie d’Espagne appartiendrait au chef de la maison d’Autriche. Cet acte n’était pas plutôt signé , que Léopold s’en repentit; il exigea au moins qu’aucune cour n’en eût connaissance , qu’on n’en fît point une double copie suivant l’usage, et que le seul instrument qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal dont l’empereur aurait une clef et le roi de France
(1; Mdm. de Torcy , tom, 4»
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l'autre. Cette cassette devait être déposée dans les mains du grand duc de Toscane. L’empereur la remit, pour cet effet, entre les mains de l'ambassadeur de France à Vienne , et le roi envoya seize de ses gardes du corps aux portes de Vienne pour accompagner le Courier, de peur que l’empereur ne changeât d’avis et ne fît enlever la cassette sur la route. Elle fut apportée à Paris et non à Florence ; ce qui laisse soupçonner que Léopold avait reçubeaucoup d’argent pour cette étrange négociation , puisqu’il n’osa se plaindre.
Les Espagnols pour rassembler leurs forces contre la cour de France, furent obligés de faire la paix avec le Portugal et de reconnaître l’indépendance de ce nouveau royaume. Juan de Bragance était mort en i656, laissant deux fils en bas âge sous la tutelle de leur mère. Cette princesse , malgré la grandeur de son courage et les ressources de son esprit, ne s’était pas vue sans effroi exposée au ressentiment de la cour de Madrid , délivrée des guerres étrangères par la paix des Pyrénées. Elle offrait alors de tenir le Portugal en fief de la Castille , de payer un tribut annuel , et de fournir aux rois d’Espagne un certain nombre de troupes et de vaisseaux toutes les fois qu’ils requerraient ce secours. Philippe IV regardait cette proposition comme une preuve de la détresse de celle qui la faisait > il la rejeta d’abord avec hauteur. Deux batailles
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gagnées par les Portugais en l663 et en 1664 , affermirent l’indépendance du Portugal ; et, par le traité de Madrid signé en 1668, cette indépendance fut expressément reconnue. Les Espagnols retinrent la ville de Ceuta en Afrique, qui, seule de toutes les colonies portugaises, était restée soumise à l’Espagne.