Tome V
104 HIST. DÈFÎl. 1«. PART. LtV. XIV.
1400 Un édit était admis d’un côté, rejeté d’un autre, modifié par un troisième parlement, modifié différemment par un quatrième; une province payait un impôt, une autre province s’en exemptait. L’unité de l’empire était violée.
L’action de l’autorité publique reposait en France dans les mains du roi. Les barons et les parlemens exerçaient une réaction. La nation était passive, les barons, le clergé et les parlemens se regardaient comme formant seuls la société politique; à force d’abuser de l’autorité des rois ils seraient parvenus à l’envahir.
L’ambition et l’envie de dominer, dirigeant les actions des uns et des autres , arrêtaient la marche de cette coalition. On vit les grands porter des lois au nom des rois , et les parlemens les rejeter ou les modifier au nom des rois. Un prince, habile contenait les grands par les magistrats et le clergé , le clergé et les magistrats par les grands ; sous les rois faibles ou iusoucians les prétentions du clergé, des grands et des parlemens se montraient à découvert, elles produisaient des désordres. Ce mode administratif, fondé sur la force et sur l’astuce, .perdait dans plusieurs rencontres une partie de son ressort, mais retombant sur sa base par son propre poids, il ne devait périr que par ses excès.
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2o. Le duc d’Orléans, frère du roi, parvenu »4oo à sa vingt-huitième année, se disposait sérieusement à remplir dans le gouvernement la place que lui destinait sa naissance. Ce prince réunissait en sa faveur , la volonté du roi , le suffrage de la plupart des courtisans, et l'amitié du duc de Bourbon. Le duc de Berry, lui-même, jaloux de l'éclat jeté sur le duc de Bourgogne par les vastes états dont il était souverain , paraissait désirer de voir le duc d’Orléans investi de la régence. Dès ce moment la mésintelligence secrète entre les ducs d’Orléans et de Bourgogne devint publique ; le duc de Bourgogne cachait à peine la volonté de conserver par les armes l’autorité dont il jouissait.
Des conciliateurs parvinrent à établir une espèce de paix dans la maison royale. Les branches du pouvoir furent partagées entre la reine , le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne. Ce triumvirat trompait des haines, sans les éteindre. Les deux rivaux employaient les finances à augmenter le nombre de leurs créatures , et à se venger de leurs ennemis. Le roi végétait dans une nullité absolue , ses enfans manquaient souvent des choses les plus nécessaires. Leur gouverneur vint lui dire un jour qu’ils n’avaient ni habits ni nourriture:
1^01-1404 IléJas ! répondit-il, je ne suis pas mieux traité.
Charles était le plus infortuné des hommes ; isolé dans sa cour, les retours momentanés de .sa raison ne lui montraient que des sujets d’inquiétudes -, il se livrait à l'amertume et aux soupçons. Moins à plaindre sans doute , si sa raison avait été perpétuellement aliénée , il n’eùt pas du moins senti l’horreur de sa situation. Ses alarmes se montraient dans les mesures par lui prises lorsqu’il jouissait de son intelligence. Craignant également , dans la main de sa femme , de son frère, de ses oncles, un pouvoir dont ils pouvaient abuser , il forma un nouveau conseil d’état , composé de la reine , du duc d’Orléans , des princes du sang , du chancelier et de quelques ministres. Les affaires importantes y devaient être de'cidées à la pluralité des voix ; un autre édit assujettissait la reine, les princes, les barons, les prélats et les principaux bourgeois de Paris , dans le cas où Je roi viendrait à mourir, à placer sur le trône le dauphin , âgé de neuf ans. Le chancelier porta ces lettres patentes au parlement. Elles y furent enregistrées en présence des gens du roi , des avocats , secrétaires , notaires , greffiers et huissiers de la cour. Tous en jurèrent l’observation sur les évangiles. . .
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Le duc de Bourgogne (1) mourut dans ces 1401-1-104 >
circonstances. Ce prince, dès son enfance , s’était accoutumé à la cour de son père à respecter l’autorité royale. D’ailleurs , son âge commençait à ralentir le feu de ses passions. Un reste d’amour de la patrie ne lui eût probablement pas permis de ravager la France; le comte de Nevers, son (ils, sans expérience , violent, ambitieux, ne fut pas retenu par les mêmes motifs. Ayant pris possession de ses Etats , il vint à Paris dans l’intention de disputer le pouvoir au duc d’Orléans, déclaré, après la mort du duc de Bourgogne , lieutenant général de la couronne de France , dans une séance solennelle du parlement.
Ce furent chaque jour des ruptures, de9 raccommodemens, de ruptures nouvelles entre les deux princes. Le> duc d’Orléans proposait, dans le conseil , l’établissement d’un impôt général. Le nouveau duc de Bourgogne cherchait une occasion de se populariser , il s’élève vivement contre cet impôt. Il représente la misère publique , les vices du gouvernement , offre de défendre le royaume à ses dépens, enfin il ajoute qu’il saura bien garantir ses états particuliers de cette surcharge.
(1) Le 28 avril
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M°4 Son avis n’ayant pas été adopté , il sort do Paris et lève des troupes. Les Parisiens, le regardant comme le protecteur des intérêts du peuple, le rappellent. La reine et le duc d’Orléans sont contraints de s'éloigner de la capitale. On parvint à réconcilier les deux ducs en apparence.
Des deux côtés on congédia les troupes rassemblées aux environs de la capitale. La lieutenance générale du royaume fut partagée entre les deux rivaux. Le duc de Berry , dans l’espoir d’anéantir tout levain de discorde , réunit ses deux neveux dans son palais ; ils s’y donnèrent de mutuels témoignages de réconciliation : ces dehors cachaient les projets les plus sinistres.
Depuis six mois , le duc de Bourgogne fai- ' sait chercher dans Paris un endroit propre à cacher les sicaires chargés par lui d’assassiner le frère du Roi. Il acheta une maison dans la Vieillc-Rue-du-Temple. Dix-huit brigands en prirent possession. Jamais mesures mieux concertées n’assurèrent le succès d’un crime ; celui dont cet infâme projet menaçait la tête , n’eut jamais le moindre soupçon.
Le a 3 novembre 1407,, duc d’Orléans soupait chez la reine à l’hôtel Barbette ; un
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valet dej chambre du roi est annoncé vers *•» les huit heures : Monseigneur , dit-il au duc , le roi vous mande que sans délai vous veniés devers lui , et qu’il a à parler à vous hastivement. Le duc monte sur-le-champ à cheval et prend la route de l’hôtel Saint-Paul , suivi de deux écuyers et précédé de quatre ou cinq valets avec des flambeaux. Le choix du jour , l’heure à laquelle fut porté le faux ordre du roi , témoignent avec quel sang froid avait été méditée la perte du prince. Sans chaperou , vêtu d’une houpélande de damas noir, fourrée de martre , il jouait avec son gant , bien éloigné de soupçonner l’événement dont il allait être victime. Il passa devant ses meurtriers , rangés le long d’une maison. Ses deux écuyers montaient le même cheval j ce cheval s’épouvanta : approchant de ces inconnus , il prit le mors aux dents. On serait tenté de soupçonner de trahison cette fuite précipitée, si on n’appréhendait de multiplier les noirceurs d’un attentat , offrant déjà trop de circonstances atroces. Le duc se trouve entouré d’assassins : Je suis le duc d’Orléans, dit-il en élevant la voix. Nous le cherchons, répondit un des scélérats en le frappant d’une hache j d’autres coups se succédèrent , il ne donna bientôt plus le moindre signe de sentiment ;
les assassins apportèrent un flambeau pour s’assurer de sa mort.
Alors un homme dont le visage se cachait sous un chaperon vermeil, se présenta. IL tenait une massue dont il déchargea un dernier coup sur le grince, disant : Eteignez tout; allons-nous en , il est mort. Etait-ce le duc do Bourgogne? les valets de pied du duc assassine avaient pris la fuite à la réserve d’un seul qui essayait de faire à son maître un rempart de son corps. 11 fut percé de coups.
21 . Les assassins prirent la précaution d’incendier l’hôtel dans lequel ils s’étaient cachés. L’alarme causée par le feu, favorisa leur fuite. Cependant les écuyers emportés par leur cheval revinrent. Les domestiques , res tés à l’hôtel Barbette , arrivèrent. Ils transportèrent leur maître dans une maison voisine.
La reine, demi morte de douleur et d’effroi , se fit conduire au palais de Saint-Paul. Les princes s’assemblèrent le lendemain à l’hôtel d’Anjou , rue de la Tixeranderie. Le duc de Bougogney vint -, le corps du prince fut transporté dans l’église des Blancs-Manteaux.
Le prévôt de Paris fut chargé des premières informations , le duc de Bourgogne affectait l’indignation et la douleur. 11 assista’, versant
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des larmes feintes, aux funérailles de son cou- i4°7 sin, et proposa le premier, dans le conseil , les recherches rigoureuses contre les meurtriers.
Ces recherches se poursuivaient avec activité ; des gens suspects s’étaient réfugiés dans l'hôtel de Bourgogne. Le prévôt de Paris demandait au conseil d’état , un ordre de faire des perquisitions dans ce palais ; à cette nouvelle le duc de Bourgogne se déconcerte , conduit le duc de Berry à une des extrémités de la salle du conseil, et avoue son crime, disant que le diable l’avait tenté et surprins .
Le conseil se rassembla le lendemain. Le duc de Bourgogne y vint encore. Le duc de Berry l'empêcha d'entrer; le duc de Bourbon, survenant un instant après } se plaignit de ce qu'on ne l’avait pas arrêté. Ce coup d’autorité aurait pu sauver l’Etat.
On délibérait dans le conseil sur cet incident ; le duc de Bourgogne évita les suites de cette délibération, sortant brusquement de Paris. La duchesse d'Orléans Valentine apprit ^ dans Château-Thierry cet événement tragiques ; elle vint sur-le-champ à Paris ; la reine d’Angleterre venait d’épouser en secondes noces son fils aîné , elle l’accompagnait. Le
1407 duc d’Anjou, comte de Provence, et roi titulaire de Naples , les ducs de Berry et de Bourbon , les comtes de Clermont et de Vendôme, et le connétable d’Albret allèrent la recevoir hors des murs de la ville. C’était, dit un auteur contemporain , le plus beau deuil qui devant eût été vu, car la dame et toutes ses femmes étaient atournées de noirs atours. Son char, entièrement couvert de drap noir, était traîné par six chevaux blancs. L’usage alors ne permettait pas aux princesses de paraître en public durant les six premières semaines de leur viduité.
Valentine descendit au palais de Saint-Paul.
Charles jouissait d’un de ses intervalles de santé au moment où sa belle-sœur vint embrasser ses genoux; il la releva , et lui promit une justice éclatante. Le jour fut assigné où commenceraient des procédures dont les résultats devaient effrayer les juges.
Après l’aveu de son crime , le coupable ne se flattait d’en éviter la punition qu’en frappant ses ennemis de terreur. Ayant assemblé dans Gand les Etats de Flandre , il expliqua dans un manifeste les motifs de sa conduite; il avait fait assassiner le duc d’Orléans, disait-il*, pour éviter l’entière spoliation de la France. Les
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députés des villes lui promirent de l’assister 1407 envers et contre tous , excepté contre le roi et ses enfans. En même temps il levait une armée en Bourgogne. Le conseil de France éprouvait l’anxiété la plus embarrassante ; plusieurs grandes villes , mécontentes de l’administration , penchaient en faveur du duc de Bourgogne , dont les déclamations contre les impôts offraient l’espoir d’un gouvernement plus économique. Ces dispositions se remarquaient surtout dans Paris. Le comte de Saint- Pol fut chargé d’une négociation. On voulait engager lé duc à reconnaître , par un aveu et des excuses., un crime qu’on lui aurait pardonné à cette condition. Il refusa cette satisfaction frivole.
Charles venait de retomber dans sa maladie. Avant cette rechute, un grand conseil, tenu au parlement , avait décidé que, jusqu’à la majorité du dauphin , les affaires publiques seraient régies par la reine , les princes du sang , le connétable , le chancelier et les plus sages hommes du conseil au choix de la reine et des princes.
On était au cœur de Thiver le plus rigoureux qu’on eût ressenti depuis plusieurs siècles.
La plupart des vignes et des arbres fruitiers périrent *, le dégel survenant ensuite , causa
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1408 des ravages affreux par le débordement des rivières. Le petit pont et le pont Saint-Michel furent renversés à Paris.
Le duc de Bourgogne, entouré d’une petite armée, entrait dans celte capitale. 11 demandait à être entendu devant la cour des pairs. Valentine s’était réfugiée dans le château de Blois. Le duc de Bourbon , se retirant dans son apanage , y déplorait la honte des princes et les malheurs du royaume. Le conseil frémissait de la proposition téméraire du duc , Jean de Bourgogne. 11 craignait d’irriter un coupable assez puissant pour parler en maître.
Le 8 mars , jour indiqué , la cour des pairs s’assembla dans la principale salle du palais Saint-Paul. Le dauphin occupait la place du roi. On avait convoqué, avec les princes du sang , les pairs laïques et ecclésiastiques , les grands officiers de la couronne , les cours supérieures et le conseil d’Ëtat , l'université , le prévôt des marchands et les principaux bourgeois de Paris. Le docteur Jean Petit, avocat du duc de Bourgogne , osa soutenir que le duc d’Orléans s’étant permis plusieurs actions tyranniques , on avait fait en le tuant une action vertueuse et nécessaire au bien de l’Etat. La cour des pairs, dominée parla crainte de voir incendier Paris , fit expédier au duc des lettres d’abolition.
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La reine , retirée à Melun , revint alors à i 4°8 Paris. La duchesse d’Orléans se rendit auprès d’elle avec ses trois enfans , Charles , père de Louis XII, Philippe, comte de Vertus, et Jean, comte d’Àngoulême, aïeul de François I.
Elle demandait justice de la mort de son mari et des calomnies répandues contre sa mémoire.
Un nouvel arrêt de la cour des pairs annula les lettres d’abolition. Jean, duc deBourgogne , fut déclaré assassin et calomniateur. On sursit à prononcer sur la forfaiture.
Le coupable répondait à ces procédures en se rapprochant de Paris à la tête de son armée.
La reine, ne se trouvant plus en sûreté dans cette capitale , résolut de conduire son époux à Tours ; c’était un fantôme de roi , mais il donnait du poids aux résolutions prises sous son nom et son autorité. Isabeau de Bavière employa toute son adresse à dérober aux Parisiens le départ de Charles ; elle les amusait par des exhortations et des promesses , dans le temps où le roi était embarqué dans un bateau couvert -, elle ne tarda pas à le suivre , conduisant avec elle le dauphin et le reste de la famille royale. Le duc de Bretagne escortait la reine avec quinze cents hommes d’armes.
La cour fugitive, parvenue à Gien , manda le chancelier. Ce magistrat , ayant communiqué
j 408 au parlement les ordres de la reine, se préparait à se mettre en route : de nouveaux oidres le retinrent dans la capitale.
Jean , duc de Bourgogne , revenait dans Paris , rongé d’inquiétude. La cour des pairs continuait l’examen de son procès. Déclaré rebelle , ses propres sujets se seraient probablement prononcés contre lui. Le comte de Hainaut lui conseillait un accommodement , offrant d’en porter les premières paroles. Il vint à Tours. Le roi jouissait d’une lueur de raison. Ses propositions furent écoutées favorablement. Plusieurs membres du conseil , chargés de régler les préliminaires , accompagnèrent le comte de Hainaut à Paris. La duchesse Valentine , d’un caractère vif et passionné , avait tendrement chéri son époux ; voyant la cour forcée de négocier avec son assassin , la douleur et le désespoir la conduisirent au tombeau.
*409 La cour se transporta à Chartres au mois de mars. Le duc Jean avait promis de venir présenter ses excuses au roi dans cette ville. Il y arriva , suivi seulement de cent hommes d’armes j ainsi l’avait-on décidé dans les conventions préliminaires.. Le monarque parut sur son trône , entouré de sa famille , des princes du sang , du connétable , d’un grand
nombre de grands barons, des conseillers ,1409 d’Etat, du prévôt des marchands et des officiers municipaux de Paris. Les princes d’Orléans étaient placés à côté du trône.
Le duc Jean se mit à genoux , son avocat portant la parole , dit : Sire , monseigneur le duc de Bourgogne votre vassal et cousin , venu vers vous parce qu’on lui a dit que vous étiez indigné sur lui , pour le fait qu’il a commis en la personne de monseigneur d’Orléans ,
Votre frère , pour le bien de votre royaume et de votre personne , et pourtant vous prie si humblement comme il peut, qu’il vous plaise ôter votre ire et indignation de votre cœur , et le tenir en votre bonne grâce.
On se contenta de cette excuse : Beau cousin , répondit le monarque, nous vous accordons votre requête , et nous vous pardonnons tout. Le duc ensuite alla se présenter devant les princes d’Orléans. Son avocat leur dit :
Messeigneurs , voici le duc de Bourgogne qui vous prie d’ôter de vos cœurs, si vous avez aucune vengeance ou haine contre lui , pour le fait perpétré en la personne de monseigneur le duc d’Orléans , votre père ; le duc ajouta :
Et de ce je vous prie. Les princes ne répondaient rien. Le roi les exhorta de pardonner au meurtrier de leur père. Sire , répondit
1 409 l’aîné , au nom de ses frères , puisqu’il vous plaît nous commander, nous lui accordons sa requête , car, à rien ne voulons désobéir à chose qui soit à votre plaisir. De nouvelles lettres d’abolition furent expédiées. Leduc seul devait jouir de cette abolition , ses complices demeuraient à perpétuité bannis du royaume.
Les princes d’Orléans retournèrent à Blois. Le roi revint à Paris , le duc de Bourgogne le suivit.
DE
FRANCE