‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 1 sur 85 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Etal de rEoropc en 175G. — Lisbonne détniile. — Gonspintions et nppliccs ea Sëèûe. — Guerres fonesles pour quelques territoires vers le Canada. — Prise de Port-Mâbon par le maréebal de Richelieu.

L'Europe entière ne vit guère luire de plus beaux jours que depuis la paix d'Aix-la-Chapelle , en 1748 » jusque vers l'an 4755. Le commerce florissait de Pétersbourg jusqu'à Cadix; les beaux arts étaient partout en honneur; on voyait entre tou* tes les nations une correspondance mutuelle ; l'Europe ressemblait à bue grande famille réunie après ses différends. Les malheurs nouveaux de l'Europe semblèrent être annoncés par des tremblements de terre, qui se firent sentir en plusieurs provinces, mais d'une manière plus terrible à Lisbonne qu'ailleurs. Un grand tiers de cette ville fut renversé sur ses habi« tants ; il y périt près de trente mille personne ; ce fléau s'éten* dit en Espagne; la petite ville de Sétubal fut presque détruite, d'autres endomnuigées; la mer, s'élevant au-dessus de Cadix, engloutit tout ce qui se trouva sur le chemin. Les secousses de la terre qui ébranlaient l'Europe se firent sentir de même en Afrique, et le même jour que les habitants de Lisbonne périssaient la terre s'ouvrit auprès du Maroc ; une peuplade entière d'Arabes fut ensevelie dans les abîmes ; les villes de Fez et de Méquinez furent encore plus maltraitées que Lisbopne. T. xvL • 1

Ce fléau semblait devoir faire rentrer les hommes en eaïmémes, et leur faire sentir qu'ils ne sont en effet que des victimes de la mort, qui doivent au moins se consoler les uns les autres. Les Portugais crurent obtenir la clémence de Dieu ea faisant brûler des Juife et d'autres hommes dans ce qu'ils appellent un auUhda-fé.

La première catastrophe funeste se passa en Suède. Ce royaume était devenu une république dont le roi n'était que le premier magistrat. U était obligé de se conformer à la pluralité des voix du sénat : les états, composés de la noblesse, de la bourgeoisie , du clergé et des paysans, pouvaient réformer les lois du sénat; mais le roi ne le pouvait pas.

Quelques seigneurs, plus attachés au roi qu*aux nouvelles lois de la patrie, conspirèrent contre le sénat en faveur du monarque; tout fut découvert; les conjurés furent punis de mort.

Celte aventure indisposa la Suède contre son roi, et contribua ensuite à faire déclarer la guerre à Frédéric, roi de Prusse, dont la sœur avait épousé le roi de Suède.

Les révolutions que ce même roi de Prusse et ses ennemis préparaient dè&-lors étaient un feu qui couvait sous la cendre; ce feu embrasa bientôt TEurope; mais les premières étincelles vinrent d* Amérique.

Une légère querelle entre la France et l'Angleterre, pour quelques terrains sauvages vers TAcadie» inspira une nouvelle politique à tous les souverains d'Europe. 11 est utile d'observer que cette querelle était le fruit de la négligence de tous les ministres , qui travaillèrent , en 4 74 2 et 4 74 3 , au traité d Uirechi. La France avait cédé à l'Angleterre par ce traité TAcadie, voisine du Canada» avec toutes ses anciennes limites;

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maison n*ayaH pas spécifié quelles étaient ces limites, on les ignorait; c'est une faute qu'on n'a jamais commise dans des contrats entre particuliers. On accusait les Anglais de ne chercher qu'à détruire entièrement le commerce de la France dans cette partie de l'Amérique. Ils étaient très-supérieurs, par leurs nombreuses et riches colonies, dans l'Amérique septentrionale; ils l'étaient encore sur mer par leurs flottes, et ayant détruit la marine de France dans la guerre de 4744, ils se flattaient que rien ne leur résisterait ni dans le nouveaumonde ni sur nos mers ; leurs espérances furent d'abord trom-

Ils commencèrent, en 1756, par attaquer les Français vers le Canada; et, sans aucune déclaration de guerre, ils prirent plus de trois cents vaisseaux marchands , comme on saisirait des barques de contrebande ; ils s'emparèrent même de quelques navires des autres nations qui portaient aux Français des marchandises. Le roi de France, dans ces conjonctures, eut mie conduite toute différente de celle de Louis XIY ; il se contenta d abord de demander justice ; il ne permit pas seulement alors à ses sujets d'armer en course. Louis XIV avait parlé souvent aux autres cours avec supériorité ; Louis XV fit sentir dans toutes les cours la supériorité que les Anghis affec* talent. On avait reproché à Louis XIV une ambition qui tendait sur terre à la monarchie universelle; Louis XV fit connaître la supériorité réelle que les Anglais prenaient sur les mers.

Cependant Louis XV s'assurait quelque vengeance; ses troupes battaient les Anglais, en i 755, vers le Canada ; il préparait dans ses ports une flotte considérable, et il comptait attaquer par terre le roi d'Angleterre, Georges 11, dans son

électoral d'Hanovre. Cette irruption on Allemagne menaçait l'Europe d*un embrasement allumé dans le nouveau monde. Ce fut alors que toute la politique de l'Europe fut changée. Le roi d'Angleterre appela une seconde fois tlu fond du nord trente mille Russes qu'il devait soudoyer. L'empire de Russie était l'allié de l'empereur et de l'impératrice reine de Hongrie. Le roi de Prusse devait craindre que les Russes, les impériaux et les Hanovriens, ne tombassent sur lui. Il avait environ cent quarante mille hommes en armes; il n'hésita pas à se liguer avec le roi d'Angleterre» pour empêcher d'une main que les Russes n'entrassent en Allemagne, et pour fermer de l'autre le chemin aux Français. Voilà donc toute l'Europe en armes, et la France replongée dans^de nouvelles calamités.

Le roi de France eut avec facilité et en un moment tout l'argent dont il avait besoin , par une de ces promptes ressources qu'on ne peut connaître que dans un royaume aussi opulent que la France : vingt places nouvelles de fermiers-généraux, et quelques emprunts, suffirent pour soutenir les premières années de la guerre; facilité funeste qui ruina bientôt le royaume»

On feignit de menacer les côtes d'Angleterre. Ce n*élait plus le temps où la reine Elisabeth , avec le secours de ses seuls Anglais, ayant l'Ecosse à craindre, et pouvant à peine contenir l'Irlande , soutint les prodigieux efforts de Philippe II. Le roi d'Angleterre , Georges II , se crut obligé de faire venir des Hanovriens et des Hessois pour défendre ses côtes. L'Angleterre, qui n'avait pas prévu cette suite de son entreprise , murmura de se voir inondée d*étrangers : plusieurs citoyens passèrent de la Tierté h la crainte , et tremblèrent pour leur liberté.

Le gouvernement anglais avait pris le change sur les des* seins de la France : il craignait uue invasion , et il ne songeai! pas h Tile de Minorque, ce fruit de tant de dépenses prodiguées dans l'ancienne guerre de la succession d'Espagoe.

Les Anglais avaient pris, comme on a vu, Minorque sur TEspagne ; la possession de cette conquête , assurée par tous les traités, leur était plus importante que Gibraltar, qui n*est poîDt un port , et leur donnait Tempire de la Méditerranée. Le roi de France envoja dans cette île, sur la fin d*avril 1 756, le maréchal de Richelieu, avec environ vingt bataillons , escortés d'une douzaine de vaisseaux du premier rang, et queU qaes frégates , que les Anghiis ne croyaient pas être sitôt prêtes. Tout le fut à point nommé, et rien ne l'était du côté des Anglais. Ils tentèrent au moins, mais trop tard, d'attaquer au mois de juin la flotte française, commandée parle marquis de la Galissonnière. Cette bataille ne leur eût pas conservé nie de Minorque, mais elle pouvait sauver leur gloire. L'entreprise fut infructueuse; le marquis de la Galissonnière mit leur flotte en désordre, et la repoussa. Le ministère anglais vit quelque temps avec douleur qu'il avait forcé la France à établir une marine redoutable.

ir restait aux Anglais Tespérance de défendre la citidelle de Port-Mahon, qu'on regardait, après Gibraltar, comme la place de TEurope la plus forte par sa situation , par la nature de son . terrain , et par trente ans de soins qu'on avait mis à la fortifier : c'était partout un roc uni ; c'étaient des fossés profonds de vingt pieds , et en quelques endroits de trente , taillés dans ce roc ; c'étaient quatre-vingts mines sous des ouvrages devant lesqueb il était impossible d'ouvrir la tranchée ; tout était

UDpénétrable au canon , et la citadelle entonrée partout de ces fortifications extérieures taillées dans le roc vif.

Le maréchal de Richelieu tenta une entreprise plus hardie que n'avait été celle de Berg-op-Zootn ; ce fut de donner à la fois un assaut à tous ces ouvrages qui défendaient le corps de la place. Il fut secondé dans cette entreprise audacieuse par le comte de Maillebois, qui dans cette guerre déploya toujours de grands talents, déjà exercés dans Tltalie.

On descendit dans les fossés malgré le feu de Tartillerie anglaise; on planta des échelles hautes de treize pieds; les ofiSciers et les soldats, parvenus au dernier échelon , s'élançaient sur le rôc en montant sur les épaules les uns des autres : c'est par cette audace difficile à comprendre qu'ils se rendirent maîtres de tous les ouvrages extérieurs. Les troupes s'y portèrent avec d'autant plus de courage qu'elles avaient affaire à près de trois mille Anglais, secondés de tout ce que la nature et l'art avaient fait pour les défendre.

Le lendemain la place se rendit. Les Anglais ne pouvaient comprendre comment les soldats français avaient escaladé ces fossés, dans lesquels il n'était guère possible à un homme de sang-froid de descendre. Cette action donna une grande gloire au général et à la nation; mais ce fut le dernier de ses succès contre TAngleterre.

On fut si indigné à Londres de n'avoir pu l'emporter sur mer contre des Français, que l'amiral Bing, qui avait combattu le marquis de la Galissonnière , fut, d'après ses instructions qui lui ordonnaient de tout risquer pour faire entrer dans le port de Mahon un convoi qu'il escortait, condamné par une cour martiale à être arquebuse, en vertu d'une ancieime loi portée du temps de Charles IL En vain le maréchal

de Richeliea envoya une déclaration qui justifiait Tamiral Kog, déclaration parvenue bientôt au roi d'Angleterre; en vain les juges même recommandèrent fortement le condamné à la clénaence du roi , qui a le droit de faire grâce , cet amiral fut exécuté. Il était fils d'un autre amiral qui avait gagné la bataille de Messine, en 1 61 8. Il mourut avec une grande fermeté; et avant d'être frappé il envoya ses remercîments au maréchal de Richelieu.

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