CHAPITRE XLVI
Giene en Alleiiiagiie. — Un éleetenr de Brandeboni^ résiste ^ la maison d'Aatriche, k l'en^ire aUemand , à eelii de Russie , il la Fraoee. — EvénemenU mémonbles.
On a déjà vu que le second roi de Prusse était le seul prince de l'Europe qui eût un trésor, et le seul qui, ayant mis dans ses années une vraie discipline , avait établi une puissance nouvelle en Allemagne. On a vu combien les préparatifs du père avaient enhardi le fils à braver seul la puissance autrichienne, et à s'emparer de la Silésie.
L'impératrice-reine attendait que les conjonctures lui fournissent les moyens de rentrer en Silésie. C'eût été autrefois un objet indifférent pour l'Europe qu'un petit pays annexé à la Bohême appartint à une maison ou à une autre ; mais la politique s'élant raffinée plus que perfectionnée en Europe, ainsi que tous les autres objets de l'esprit humain , cette petite querelle a mis sous les armes plus de cinq cent mille hommes : il n'y eut jamais tant de combattants effectifs ni dans les croisades, ni dans les irruptions des conquérants de TAsie. Voici comment celte nouvelle scène s'ouvrit.
8 HISTOIRE DE PHANCE.
Elisabeth, impératrice de Russie, était liée avec l*impératrice Marie-Thérèse par d'anciens traités, parFîntérét commun qui les unissait contre l'empire ottoman , et par une inclination réciproque. Auguste III , roi de Pologne et électeur de Saxe, réconcilié avec rimpératricc-reine , et attaché h la Russie , h laquelle il devait le litre de roi de Pologne , était intimement uni avec ces deux souveraines. Ces trois puissances avaient chacune leurs griefs contre le roi Frédéric de Prusse. Maric-Thércse voyait la Silésie arrachée h sa maison ; Auguste et son conseil souhaitaient un dédommagement pour la Saxe ruinée par le roi de Prusse dans la guerre de 1 741 ; et il y avait entre Elisabeth et Frédéric des'sujets de plainte personnels, qui souvent influent plus qu on ne pense sur la destinée des états.
Ces trois puissances, animées contre le roi de Prusse, avaient entre elles une étroite correspondance, dont ce prince craignait les cffels. L'Autriche augmentait ses troupes ; celles d'Elisabeth étaient prêtes ; mais le roi de Pologne , électeur de Saxe, était hors dYt.-it de rien entreprendre : les finances de son électorat étaient épuisées ; nulle place considêral)îe ne pouvait empocher les Prussiens de marcher h Dresde. Autant Tordre et l'économie reiuliieiU le Brandebourg formidable , autant la dissipation avnit affaibli la Saxe. Le conseil saxon du roi de Pologne ht'sii.iil beaucoup d*cntrcr dans des mesures qui pouvaient lui être funestes.
Le roi de Prusse n'hésita pas , et , dès Tannée 1755, il prit seul, et sans consulter personne, la résolution de prévenir les puissances dont il avait de si grands ombrages. 11 se ligua d'abord avec le roi d'Angleterre, électeur d'Hanovre, sur le refus que fil la France de s'unir à lui ; s'assura du landgrave de
Hesse et de la maison de Brunswick , et renonça ainsi k Taliiaoce de la France.
Ce fut alors que l'ancienne inimitié entre les maisons de France et d'Autriche, fomentée depuis Charles-Quint et François I", fit place h une amitié qui parut sincèrement établie, et qui étonna toutes-les nations. Le roi de France, qui avait fait une guerre si cruelle à Marie-Thérèse , devint son allié ; et le roi de Prusse, qui avait été allié de la France, devint son ennemi. La France et TÂutriche s'unirent après trois cents ans d'une discorde toujours sanglante. Ce que n'avaient pu tant de traités de paix, tant de mariages, un mécontentement reçu d'un électeur, et l'animosité de quelques personnes alors toutes-puissantes , que le roi de Prusse avait blessées par des plaisanteries, le fit en un moment. Le parlement d'Angleterre appela celte union monstrueuse ; mais étant nécessaire, elle était trèsnaturelle. On pouvait même espérer que ces deux maisons puissantes réunies, secondées de la Russie, de la Suède , et de plusieurs états de Vempire , pourraient contenir le reste de VEurope.
Le traité fut signé à Versailles entre Louis XV et Marie-Thérèse. L'abbé de Bernis, depuis cardinal, fit ce fameux traité , qui détruisait tout Tédifice du cardinal de Richelieu : il fut bientôt après ministre d'Elat, et presque aussitôt disgracié.
Le roi de Prusse , menacé de tous côtés , n'en fut que plus prompt à se mettre en campagne. II fait marcher ses troupes dans la Saxe, qui était presque sans défense, comptant se faire de cette province un rempart contre la puissance autrichienne, et un chemin pour aller jusqu\^ elle. 11 s'empare d'abord de Leipsick ; une partie de son armée se présente devant Dresde : le roi Auguste se relire, comme son père devant
Charles Xn ; il quitte sa capitale, et va occuper le camp de Pirna, près de Kœnigstein , sur le chemin delà Bohême et sur la rive de l'Elbe, où il se croit eo sûreté.
Frédéric entre dans Dresde en maître , sous le nom de protecteur. La reine de Pologne , fille de l'empereur Joseph , n'avait point voulu fuir : on lui demanda les clés des archives. Sur le refus qu'elle fit de les donner, on se mit en devoir d'ouvrir les portes ; la reine se plaça au-devant , se flattant qu'on respecterait sa personne et sa fermeté : on ne respecta ni l'une ni l'autre ; elle vit ouvrir ce dépôt de l'État. Il importait au roi de Prusse d'y trouver des preuves des desseins de la Saxe contre lui ; il trouva en effet des témoignages de la crainte qu'il inspirait ; mais cette même crainte, qui aurait dû forcer la cour de Dresde à se mettre en défense, ne servit qu'à la rendre victime d'un voisin puissant. Elle sentit trop tard qu'il eût fallu, dans la situation où était la Saxe depuis tant d'années, donner tout à la guerre et rien aux plaisirs : il est des positions où l'on n'a d'autre parti à prendre que celui de se préparer à combattre, à vaincre ou à périr.
Au bruit de cette invasion, le conseil aulique<Ie l'empereur déclara le roi de Prusse perturbateur de la paix publique , et rebelle. Il était difficile de faire valoir cette déclaration contre un prince qui avait près de cent cinquante mille combattants à ses ordres, et qui passait déjà pour le plus grand général de l'Europe. Il répondit aux lois par une bataille ; elle se donna entre lui et l'armée autrichienne, qu'il alla chercher à l'entrée de la Bohême, près d'un bourg nommé Lovositz.
Cette première bataille fut indécise par le nombre des morts , niais elle ne le fut point par les suites qu'elle eut. On ne put empêcher le roi de bloquer les Saxons dans le camp de Pirna
même : les autrichiens ne parent jamais leur prêter la main ; et cette petite armée du roi de Pologne , composée d*environ treize à quatorze mille hommes, se rendit prisonnière de guerre $q>t jours après la bataille.
Auguste, dans cette capitulation singulière, seul événement militaire entre lui et le roi de Prusse , demanda seulement qu'on ne fît point ses gardes prisonniers. Frédéric répondit c qu'il ne pouvait écouter cette prière ; que ses gardes servic raient infailliblement contre lui, et qu'il ne voulait pas avoir c la peine de les prendre une seconde fois. > Cette réponse fut une terrible leçon à tous les princes, qu'il faut se rendre puissant quand on a un voisin puissant.
Le roi de Pologne, ayant perdu ainsi son électoral et son armée, demanda des passe-ports h son ennemi pour aller eu Pologne : ils lui furent aisément accordés ; on eut la politesse insultante de lui fournir des chevaux de poste. Il alla de ses états héréditaires dans son royaume électif, où il ne trouva personne qui proposât même de s'armer pour secourir son roi. Tout Télectorat fut mis à contribution ; et le roi de Prusse, en faisant la guerre, trouva dans les pays envahis de quoi la soutenir. La reine de Pologne ne ^suivit point son mari ; elle resta dans Dresde ; le chagrin y termina bientôt sa vie. L'Europe plaignit cette famille infortunée ; niais , dans le cours de ces calamités publiques , un million de familles essuyaient des malheurs non inoins grands , quoique plus obscurs. Les magistrats municipaux de Leipsick iirent des remontrances sur les contributions que le vainqueur leur imposait ; ils se dirent dans l'impuissance de payer : on les mit en prison , et ils payèrent.
Jamais on ne donna tant de batailles que dans cette guerre.
12 HISTOIRE DE FIUNCE.
Les Russes enlrèrent dans les états prussiens par la Pologne : les Français, devenus auxiliaires de la reine de^Hongrie, combattirent pour lui faire rendre cette môme Silésie dont ils avaient contribué h la dépouiller quelques années auparavant, lorsqu'ils étaient les alliés du roi de Prusse. Le roi d'Angleterre , qu'on avait vu le partisan le plus déclaré de la maison d'Autriche , devint un de ses plus dangereux ennemis. La Suède, qui autrefois avait porté de si grands coups à cette maison impériale d'Autriche , la servit alors contre le roi de Prusse, moyennant neuf cents mille francs que le ministère français lui donnait ; et ce fut elle qui causa le moins de ravages.
L'Allemagne se vit déchirée par beaucoup plus d'armées nationales et étrangères qu'il n'y en eut dans la fameuse guerre de trente ans.
Tandis que les Russes venaient au secours de l'Autriche par la Pologne , les Français entraient par le duché de Clèves et par Vesel , que les Prussiens abandonnèrent. Ils prirent toute la liesse ; ils marchèrent vers le pays d'Hanovre contre une armée d'Anglais , d'Hanovriens , de Hessois , conduite par ce même duc de Cumberland qui avait attaqué Louis XV à Fontenoi.
Le roi de Prusse allait chercher l'armée autrichienne en Bohême ; il opposait un corps considérable aux Russes. Les troupes de Tempirc, qu'on appelait les troupes d'exécution, étaient commandées pour pénétrer dans la Saxe , tombée tout entière au pouvoir du Prussien. Ainsi , l'Allemagne était en proie à six armées formidables qui la dévoraient en même temps.
D'abord le roi de Prusse court att;iquer le prince Charles de
lorraine, frère de Tempercur, et le général Broun, auprès de Prague. La bataille fut sanglante ; le Prussien la gagna , et une partie de rinfanterie autrichienne fut obligée de se jeter dans Prague, oii elle fut bloquée plus de deux mois par le vainqueur. Une foule de princes étaient dans la ville ; les provisions commençaient à manquer ; on ne doutait pas que Prague ne subit bientôt le joug, et quel* Au triche ne fût plus accablée par Frédéric que par Gustave-Adolphe.
Le vainqueur perdit tout le fruit de sa conquête en voulant tout emporter à la fois. Le comte de Kaunitz, premier ministre de Marie-Thérèse, homme aussi actif dans le cabinet que le roi de Prusse Tétait en campagne , avait déjà fait rassembler une armée sous le commandement du maréchal Daun. Le roi de Prusse ne balança pas à courir attaquer cette armée, que la réputation de ses victoires devait intimider. Cette armée une fois dissipée, Prague, bombardée depuis quelque temps , allait se rendre à discrétion : il devenait le maître absolu de l'Allemagne. Le maréchal Daun retrancha ses troupes sur la croupe d'une colline. Les Prussiens y montèrent jusqu'à sept fois , comme à un assaut général ; ils furent sept fois repoussés et renversés* Le roi perdit environ vingt-cinq mille hommes en morts, en blessés, en fuyards, en déserteurs. Le prince Charles de Lorraine, renfermé dans Prague, en sortit, et poursuivit les Prussiens. La révolution fut aussi grande que Ta • valent été auparavant les exploits et les espérances du roi de Prusse.
Les Français, de leur cAté, secondaient puissamment Marie^ Thérèse. Le maréchal d'Estrées, qui les commandait, avait déjà passé le Yeser : il suivit pas à pas le duc de Cumberland vers Minden ; il l'atteignit vers Hastembeck , lui livra bataille,
14 HISTOmE DE FRANGE.
et remporta une victoire complète. Les princes de Gondé et de la Marcho-Gonti signalèrent dans cette jonmée leurs prenijères armes , et le sang de France soutenait la gloire de la patrie contre le sang d'Angleterre; on y perdit un comte Laval de Montmorency» et un brave oflScier, traducteur de la tactique d*Ëlien, frère du même Bussi qui se rendit si fameux dans rinde. Un coup de fusil , qu'on crut longtemps mortel , perça le comte du Ghâlelet , de la maison de Lorraine » fils de la célèbre marquise du Ghâtelet.
Remarquons ici que des intrigues de cour avaient déjà ôté le commandement au maréchal d'Estrées ; les ordres étaient partis pour lui faire cet affront tandis qu'il gagnait une bataille. On affectait à la cour de se plaindre qu'il n'eût pas encore pris tout Télectorat de Hanovre, et qu'il n'eût pas marché jusqu'à Magdebourg ; on pensait que tout devait se terminer en une campagne. Telle avait été la confiance des Français quand ils firent un empereur, et qu'ils crurent disposer des états de la maison d'Autriche, en 4744 ; telle elle avait été quand, au commencement du siècle, Louis XIV et Philippe Y, maîtres de ritalie et de la Flandre , et secondés de deux électeurs , pensaient donner des lois à l'Europe : et l'on fut toujours trompé. Le maréchal d'Estrées disait que ce n'était pas assez de s'avancer en Allemagne ; qu'il fallait se préparer les moyens d'en sortir. Sa conduite et sa valeur prouvèrent que, lorsqu'on envoie une armée, on doit laisser &ire le général; car, si on l'a choisi, on a eu en lui de la confiance.
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