CHAPITRE XVII
De l'abbé Dubois , archevêque de Cambrai , cardinal , premier minisire. — Mort dn duc d'Orléans.
Il ne faut pas passer sous silence le ministère du cardinal Dubois. C'était le fils d'un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, dans le fond du Limousin. Il avait commencé par être instituteur du duc d'Orléans; et ensuite , en servant son élève dans ses plaisirs, il en acquit la confiance : un peu d'esprit , beau-
coup de débauche , de la souplesse , et surtout le goût de son maître pour la singularité , firent sa prodigieuse fortune. Si le cardinal premier ministre avait été un homme grave, cette fortune aurait excité l'indignation ; mais elle ne fut qu'un ridicule. Le duc d'Orléans se jouait de son premier ministre. Tout se tournait en gaieté et et en plaisanterie dans la régence du duc d'Orléans : c'était le même esprit que du temps de la Fronde, à la guerre civile près ; ce caractère de la nation , le régent l'avait fait renaitre après la sévère tristesse des dernières années de Louis XIV.
Le cardinal Dubois , archevêque de Cambrai , mourut d'un ulcère dans l'urètre , suite de ses débauches.
Le duc d'Orléans prit alors le titre de premier ministre, parce que le roi étant majeur, il n'y avait plus de régence ; mais il suivit bientôt son cardinal. C'était un prince à qui on ne pouvait reprocher que son goût ardent pour les plaisirs et pour les nouveautés.
De toute la race de Henri IV Philippe d'Orléans fut celui qui lui ressembla le plus; il en avait la valeur, la bonté, l'indulgence, la gaieté, la facilité, la franchise, avec un esprit plus cultivé. Sa physionomie , incomparablement plus gracieuse , était cependant celle de Henri IV. Il se plaisait quelquefois à mettre une fraise , et c'était alors Henri IV embelli^).
Il avait alors un singulier projet dont sa mort subite sauva la France ; c'était de rappeler Lass , réfugié et oublié dans Venise, et de faire revivre son système, dont il comptait rectifier les abus , et augmenter les avantages. Rien ne put jamais le détacher de l'idée d'une banque générale chargée de payer
(i) C'est Voltaire qui parle.
toutes les dettes de l'Etat. L'exemple de Venise, de la Hollande, de l'Angleterre» lui faisait illusion : son secrétaire Melon , esprit systématique , très-éclairé , mais chimérique , lui avait inspiré ce dessein, et l'y confirmait de jour en jour. Il oubliait la différence établie par la nature entre le génie des Français et des peuples qu'on voulait imiter; combien de temps il faut pour faire réussir de tels établissements ; que la nation était alors plus révoltée contre le système de Lass qu'elle n'en avait d'abord été enivrée; et que Lass, revenant une seconde fois bouleverser la France avec des billets , trouverait des ennemis plus en garde , plus acharnés et plus puissants qu'il n'en avait eus à combattre dans ses premiers prestiges.
La contemplation continuelle de cette grande entreprise qui séduisait le duc d'Orléans, et celle des orages qu'il allait exciter, allumèrent son sang : les plaisirs de la table et de l'amour dérangèrent sa santé davantage. Il fut averti par une légère attaque d'apoplexie, qu'il négligea, et qui lui en attira une seconde , le 2 décembre 4 723 , à Versailles. Il mourut au moment qu'il en fut frappé.
Son fils, le duc de Chartres, d'un caractère faible et bizarre , plus fait pour une cellule à Sainte-Geneviève, où il a fini ses jours, que pour le ministère , ne demanda pas la place de son père. Le duc de Bourbon , arrière petit-fils du grand Condé» la demanda sur-le-champ au jeune roi majeur. Le roi était avec Fleuri, ancien évéque de Fréjus, son précepteur : il consulta par un regard ce vieillard timide et circonspect, qui n'osa pas s'opposer par un signe de tête à la demande du prince.
La patente du premier ministre était déjà dressée par le secrétaire-d'état la Vrillière , et le duc de Bourbon fut le maître du royaume en deux minutes.
Mais bientôt M. le due fui supplahté , chassé de k etrtir, et exilé par Fleuri, évéque dé Fréjto, qui fut cardinal bientôt après.
Veteî comment se fil cette révolution , qui étonna la France, et qui n'était après tout qu'uto changement de ministre , ordinaire dans toute* les cours.
M. le duc abandonna d'abord tout le département de l'Eglise , et le soin de poursuivre les calvinistes et les jansénistes à l'évfique de Fréjus , se réservant l'administration de tout le reste. Ge partage produisit quelques difficultés entre eux. Le prince était gouverné par un des frères Paris ♦ nommé du Ver* ney, qui avait eu la principale part à l'ouvrage indtfi de la li* quidaiiou des biens de tous les citoyens après le renversement des chimères de Lass. Une autre personne gouvernait plus gaiement le prince ministre; c'était la fille du traitant Pléneuf , mariée au marquis de Prie , jeune femme brillante , légère , d'un esprit vif et agréable. Pour Fleuri , âgé alors de soixante et tretae ans» il n'était gouverné par personne, et B avait sur le roi» son élève» un ascendant suprême, fruit de l'autorité d'un précepteur sur son disciple et de l'habitude.
Paris du Verney, étroitement lié avec cette marquise de Prie , résolut avec elle de mettre le roi entièrement dans la dépendance du prince, et de chasser le précepteur. Nous avons déjà vu que le duc d'Orléans , régent de France, pour finir sa guerre contre le roi d'Espagne, Philippe Y, avait marié l'infante, fille de ce monarque et de la princesse de Parme, âgée alors de cinq ans et demi > au roi de France, qui en avait quinze. Il fallait attendre environ dix ans au moins la naissance incertaine d'un dauphin. Mme de Prie et du Verney prirent ce prétexte pour renvoyer l'infante à son père, et pour faire un
véritable mariage du roi de France avec une sœur du duc de Bourbon, très-belle et élevée à Fontevraud sous le nom de princesse de Vermandois.
On commença par renvoyer la femme de cinq ans avant de s'assuref d'une plus mûre: on la fit partir pour l'Espagne, sans pressentir son père et sa mère , sans adoucir la dureté d'une telle démarche par la plus légère excuse; on chargea seulement l'abbé de Livry Sanguin , fils d'un premier maîtred'hôtel du roi , ministre alors en Portugal , de passer en Espagne pour en instruire le roi et la reine , pendant que leur enfant était en chemin , reconduite à petites journées. Cet oubli de toute bienséance n'était l'effet d'aucune querelle entre les cours de France et d'Espagne : il semblait qu'une telle démarche ne devait être imputée qu'au caractère de du Verney, qui, ayant été garçon cabaretier dans son enfance chez sa mère, en Dauphiné , soldat aux gardes dans sa jeunesse , et plongé depuis dans la finance, retint toute sa vie un peu de la dureté de ces trois professions : la marquise de Prie ne songea jamais aux conséquences; et M. le duc n'était pas politique.
L'infante, qui fut ainsi reconduite, fut depuis reine en Portugal. Elle donna à Joseph II les enfants qu'on ne voulut pas qu'elle donnât à Louis XV, et n'en fut pas plus heureuse.
Quelques mois après son renvoi » M™ de Prie courut en poste à Fontevrault , essayer si la princesse de Vermandois lui convenait, et si on pouvait s'assurer de gouverner le roi de France par elle. La princesse, encore plus fière que la marquise n'était légère et inconsidérée , la reçut avec une hauteur dédaigneuse , et lui fit sentir qu'elle était indignée que son frère lui dépéchât une telle ambassadrice. Cette seule entrevue
la priva de la couronne : elle mourut abbesse de Beauinontles-Tours trois ans après.
Il y avait dans Paris une M*6 Texier , veuve d'un caissier qui avait appartenu à Pléneuf , père de Mme de Prie : elle était retenue pour toujours dans son lit par une maladie affreuse qui lui avait rongé la moitié du visage. On lui parla de Stanislas Leczioski , fait roi de Pologne par Charles XII , dépossédé par Pierre-le-Grand , et réfugié à Veissembourg, frontière de l'Alsace» y vivant d'une pension modique que le ministère de France lui payait très-mal. 11 avait une fille élevée dès son berceau dans le malheur, dans la modestie , et dans les vertus, qui rendaient ses infortunes plus intéressantes. La dame Texier pria la marquise de la venir voir : elle lui parla de cette princesse pour laquelle on avait proposé des partis un peu au-dessous d'un roi de France. M™ de Prie partit deux jours après pour Veissembourg, vit cette infortunée princesse polonaise, trouva qu'on ne lui en avait pas assez dit , et la fit reine.
Dans le conseil privé qu'on assembla pour décider de cette alliance, l'évêque de Fréjusdit simplement qu'il ne s'était jamais mêlé de mariage : il laissa conclure l'affaire sans la recommander et sans s'y opposer. La nouvelle reine fut aussi reconnaissante envers M. le duc , que le roi et la reine d'Espagne furent indignés du renvoi, ou plutôt de l'expulsion de l'infante.
Quelque temps après, les murmures de Versailles et de Paris ayant éclaté , la défiance entre M. le duc et le précepteur étant augmentée , la cour ayant formé deux partis , les esprits commençant à s'aigrir, l'évêque déclare enfin au prince ministre que le seul moyen d'en prévenir les suites était de renvoyer de la cour Mm* de Prie, qui était dame du palais de la
reine. La marquise, de son côté, résolut» selon les règles de la guerre de cour, de faire partir le précepteur.
Une des mortifications du premier ministre était que , lorsqu'il travaillait avec le roi aux affaires d'Etat, Fleury y assistait toujours , et que , lorsque Fleury faisait signer au roi des ordres pour l'Eglise , le prince n'y était point admis. On engagea un jour le roi à venir tenir son petit conseil sur des objets de peu d'importance dans la chambre de la reine , et quand l'évéque de Fréjus voulut entrer, la porte lui fut fermée. Fleury , incertain si le roi n'était pas du complot y prit incontinent le parti de se retirer au village d'Issy , entre Paris et Versailles , dans une petite maison de campagne appartenant à un séminaire. C'était là son refuge quand il était mécontent ou qu'il feignait de l'être.
Le parti du premier ministre parait triompher pendant quelques heures ; mais ce fut une seconde journée de$ dupes , semblable à cette journée si connue, dans laquelle le cardinal de Richelieu , chassé par Marie de Médicis et par ses autres ennemis, les chassa tous à son tour.
Le jeune Louis XV, accoutumé à son précepteur, aimait en lui un vieillard qui, n'ayant rien demandé jusque-là pour sa famille , inconnue à la cour, n'avait d'autre intérêt que celui de son pupille. Fleury lui plaisait par la douceur de son caractère, par les agréments de son esprit naturel et facile; il n y avait pas jusqu'à sa physionomie , douce et imposante , et jusqu'au son de sa voix, qui n'eût subjugué le roi. M. le duc ayant reçu delà nature des qualités contraires, inspirait au roi une secrète répugnance.
Le monarque , qui n'avait jamais marqué de volonté , qui avait vu avec indifférence son gouverneur, le maréchal de
Villeroi , exilé par le duc d'Orléans régent; qui, ayant reçu pour femme une enfant de six ans sans en être surpris , l'avait ' vu partir comme un oiseau qu'on change de cage ; qui avait épousé la fille de Stanislas Leczinski , sans faire attention à elle ni à son père ; ce prince enfin , à qui tout paraissait égal , fut réellement affligé de la retraite de l'évéque de Fréjus. Il le redemanda vivement , non pas comme un enfant qui se dépite quand on change sa nourrice , mais comme un souverain qui commence à sentir qu'il est le maître : il fit des reproches à là reine , qui ne répondit qu'avec des larmes. M. le duc fut obligé d'écrire lui-même à l'évéque , et de le prier au nom du roi de revenir.
Ce petit démêlé domestique fut incontinent le sujet de tous les discours chez tous les courtisans , chez tout ce qui habitait Versailles.
Il y avait ce jour-là spectacle à la cour : on jouait Britannicus. Le roi et la reine arrivèrent une heure plus tard qu'à l'ordinaire. Tout le monde s'aperçut que la reine avait pleuré; et lorsque Narcisse prononça ce vers :
Que tarde*-?ons, seigneur, a la répudier?
presque toute la salle tourna les yeux sur la reine pour l'observer avec une curiosité plus indiscrète que maligne.
Le lendemain Fleury revint. 11 affecta de ne se point plaindre; et, sans paraître demander ni satisfaction ni vengeance, il se contenta d'abord d'être en secret le maître des affaires. Enfin, le H juin 4726, le roi ayant invité M. le duc h venir coucher h la maison de plaisance de Rambouillet, et étant parti, disait-il, pour l'attendre, le duc de Cliarost, capitaine des gardes, vint arrêter ce prince dans son appartement; il le mit
entre les mains d'un exempt , qui le conduisit à Chantilly , séjour de ses pères , et son exil.
Paris du Verney dès ce moment ne fut plus le maître de Tétât : le roi déclara , dans un conseil extraordinaire , que c'était lui qui devait l'être , et que tous les ministres iraient travailler chez Tévêque de Fréjus; c est-à-dire que Fleury allait régner : les frères Paris furent exilés , et bientôt du Verney fut mis à la Bastille.
C'est ce même du Verney que Ton a vu depuis jouir d'une assez grande fortune , et de beaucoup de considération. 11 fut l'inventeur et le vrai fondateur de l'Ecole militaire. Pour Mm* de Prie , elle fut envoyée au fond de la Normandie , où elle mourut bientôt dans les convulsions du désespoir.
Il manquait à Fleury d'être cardinal.
M. le duc avait secrètement empêché , par le cardinal de Polignac, ambassadeur à Rome, et par l'abbé deRothelin, qu'on envoyât cette barrette tant désirée ; elle arriva bientôt; Fleury la reçut avec la même simplicité qu'il avait reçu la place de premier ministre.
S'il y a jamais eu quelqu'un d'heureux sur la terre, c'était sans doute le cardinal de Fleury. On le regarda comme un homme des plus aimables , et de la société la plus délicieuse jusqu'à l'âge de soixante et treize ans; et, lorsqu'à cet âge, où tant de vieillards se retirent du monde, il eut pris en main le gouvernement il fut regardé comme un des plus sages. Depuis \ 726 jusqu'à 1 742 tout lui prospéra. Il conserva jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans une tête saine, libre et capable d'affaires.
Quand on songe que de mille contemporains il y en a trèsrarement un seul qui parvienne à cet âge, on est obligé d'à-
vouer que le cardinal de Fleury eut une destinée unique. Si sa grandeur fut singulière, en ce qu'ayant commencé si tard elle dora si longtemps sans aucun nuage, sa modération et la douceur de ses mœurs ne le furent pas moins. Il fut simple et économe en tout, sans jamais se démentir. L'élévation manquait à son caractère; ce défaut tenait à des vertus, qui sont la douceur, l'égalité, l'amour de Tordre et de la paix : il prouva que les esprits doux et conciliants sont fails pour gouverner les autres.
Il s'était démis le plus tôt qu'il avait pu de son évéché de Fréjus, après l'avoir libéré de dettes par son économie, et y avoir fait beaucoup de bien par son esprit de conciliation : c'étaient là les deux parties dominantes de son caractère. La raison qu'il allégua à ses diocésains était l'état de sa santé qui « le mettait dans l'impuissance de veiller à son troupeau * ; mais heureusement il n'avait jamais été malade.
Cet évéché de Fréjus , loin de la cour, dans un pays peu agréable, lui avait toujours déplu. Il disait que dès qu'il avait vu sa femme, il avait été dégoûté de son mariage, et signa dans une lettre de plaisanterie au cardinal Quirini : « Fleuri, évé- < que de Fréjus par l'indignation divine. »
Il se démit vers le commencement de 1 71 5. Le maréchal de Villeroi, après beaucoup de sollicitations, obtint de Louis XIV qu'il nommât l'évéque de Fréjus précepteur par son codicile. Cependant voici comme le nouveau précepteur s'en explique dans une lettre au cardinal Quirini :
c J'ai regretté plus d'une fois la -solitude de Fréjus. En arc rivant j'ai appris que le roi était à l'extrémité, et qu'il m'at vait fait l'honneur de me nommer précepteur de son petitc fils : s'il avait été en état de m'entendre, je l'aurais supplié
318 HISTOIRE DK FRANCE.
c de me décharger d'un fardeau qui me fait trembler; mais « après sa mort on n'a pas voulu m'écouter : j'en ai été « malade, et je ne me console point de la perte de ma li- « berté. »
n s'en consola en formant insensiblement son élève aux affaires, au secret, à la probité, et conserva dans toutes les agitations de la cour, pendant la minorité, la bienveillance du régent et l'estime générale; ne cherchant point à se faire valoir, ne se plaignant de personne, ne s'attirant jamais de refus , n'entrant dans aucune intrigue; mais il s'instruisait en secret de l'administration intérieure du royaume et de la politique étrangère. Il fit désirer à la France, par la circonspection de sa conduite , par la séduction aimable de son esprit, qu'on le vft à la tête des affaires. Ce fut le second précepteur qui gouverna la France. Il ne prit poirft le titre de premier ministre, et se contenta d'être absolu. Son administration fut moins contestée et moins enviée que celle de Richelieu et de Mazarin dans les temps les plus heureux de leurs ministères. Sa place ne changea rien dans ses mœurs; on fut étonné que le premier ministre fût le plus aimable et le plus désintéressé des courtisans. Le bien de l'état s'accorda longtemps avec sa modération. On avait besoin de cette paix qu'il aimait; et tous les ministres étrangers crurent qu'elle ne serait jamais rompue pendant sa vie.
Il laissa tranquillement la France réparer ses pertes, et s'enrichir par un commerce immense sans faire aucune innovation; traitant l'état comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même ; haïssant tout système, parce que son esprit était heureusement borné ; ne comprenant absolument rien à une affaire de fiance, exigeant seulement des sous-mi-
nistres la plus sévère économie; incapable d'être commis d'un bureau, et capable de gouverner l'état.
Les affaires politiques rentrèrent insensiblement dans leur ordre naturel. Heureusement pour l'Europe le premier ministre d'Angleterre, Robert Watpole, était d'un caractère aussi pacifique; et ces deux hommes continuèrent à maintenir presque toute l'Europe dans ce repos qu'elle goûta depuis la paix d'Utrecht jusqu'en 4 738 ; repos qui n'avait été troublé qu'une fois par les guerres passagères de 4 74 8 et de 4 726. Ce fut un temps heureux pour toutes les nations, qui, cultivant à l'envi le commerce et les arts, oublièrent toutes leurs calamités pas-
Ea ces temps-là se formaient deux puissances , dont l'Europe n'avait point entendu parler avant ce siècle. La première était la Russie, que le czar Pierre-le-Grand avait tirée de la barbarie. Cette puissance ne consistait, avant lui, que dans des déserts immenses et dans un peuple sans lois, sans discipline, sans connaissances, tel que de tout temps ont été les Tartares. U était si étranger à la France, et si peu connu, que lorsqu'en 4668 Louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement, comme l'ambassade des Siamois.
Cet empire nouveau commença à influer sur toutes les affaires, et à donner des lois au Nord, après avoir abattu la Suède. La seconde puissance, établie à force d'art, et sur des fondements moins vastes, était la Prusse. Ses forces se préparaient et ne se déployaient pas encore.
La maison d'Autriche était restée à peu-près dans l'état où la paix d'Utrecht l'avait mise : l'Angleterre conservait sa puissance sur mer, et la Hollande perdait insensiblement la sienne.
SfiO HISTOIRE DE FRANCE.
Ce petit état» puissant par le peu d'industrie des autres nations, tombait en décadence, parce que ses voisins faisaient eux-mêmes le commerce dont il avait été le maître. La Suède languissait; le Danemarck était florissant; l'Espagne et le Portugal subsistaient par l'Amérique; l'Italie, toujours faible, était divisée en. autant d'états qu'au commencement du siècle, si on excepte Mantoue devenue patrimoine autrichien.
La Savoie donna alors un grand spectacle au monde et une grande leçon aux souverains. Le roi de Sardaigne , duc de Savoie, ce Victor-Amédée , tantôt allié, tantôt ennemi de la France et de l'Autriche , et dont l'incertitude avait passé pour politique, lassé des affaires et de lui-même, abdiqua par un caprice, en 4730 , à l'âge soixante-quatre ans, la couronne qu'il avait portée le premier de sa famille , et se repentit par un autre caprice un an après. La société de sa maîtresse devenue sa femme, la dévotion et le repos, ne purent satisfaire une âme occupée pendant cinquante ans des affaires de l'Europe. Il fit voir quelle est la faiblesse humaine , et combien il est difficile de remplir son cœur sur le trône et hors du trône. Quatre souverains dans ce siècle renoncèrent à la couronne; Christine , Casimir, Philippe V, Yictor-Ainédée. Philippe Y ne reprit le gouvernement que malgré lui ; Casimir n'y pensa jamais; Christine en fut tentée quelque temps par un dégoût qu'elle eût à Rome; Amédée seul voulut remonter par la force sur le trône que son inquiétude lui avait fait quitter. La suite de cette tentative est connue : son fils, Charles-Emmanuel, aurait acquis une gloire au-dessus des couronnes, en remettant h son père celle qu'il tenait de lui ; si ce père seul l'eût redemandée, et si la conjoncture des temps l'eût permis; mais c'était, dit-on, une mattresse ambitieuse qui voulait régner, et
tout le conseil fut forcé d'en prévenir lés suites funestes, et de faire arrêter celui qui avait été son souverain. Il mourut depuis en prison , en 1732. 11 est très-faux que la cour de France voulut envoyer vingt mille hommes pour défendre le père contre le fils, comme on Ta dit dans les Mémoires de ce temps-là. Ni l'abdication de ce roi , ni sa tentative pour reprendre le sceptre, ni sa prison, ni sa mort , ne causèrent le moindre mouvement chez les nations voisines; ce fut un terrible événement qui n'eut aucune suite.
Tout était paisible depuis la Russie jusqu'à l'Espagne , lorsque la mort d'Auguste 11, roi de Pologne, électeur de Saxe, replongea l'Europe dans les dissensions et dans les malheurs dont elle est si rarement exempte.