‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 25 sur 59 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sille ds tafalen de TEnope. — Régeice di die d'Orlée». — Sytfèae de Lew

on LaM.

Ce qui étonna le plus toutes les cours de l'Europe ce fut de voir quelque temps après, en 4724 et 4725, Philippe Y et Charles VI, autrefois si acharnés l'un contre l'autre, maintenant étroitement unis, et les affaires sorties de leur route naturelle au point que le ministère de Madrid gouverna une an*» née entière la cour de Vienne. Cette cour, qui n'avait jamais en d'autre intention que de fermer à la maison française d'Espagne tout acres dans Malie , se laissa entraîner loin de ses

propres sentiments, jusqu'à recevoir un fils de Philippe V et d'Elisabeth de Parme, sa seconde femme, dans cette même Italie dont on voulait exclure tout Français et tout Espagnol, L'empereur donna à ce fils puîné do son concurrent l'investiture de Parme et de Plaisance, et du grand duché de Toscane : quoique la successsion de ces états ne fut point ouverte, don Carlos y fut introduit avec six mille Espagnols; et il n'en coûta à l'Espagne que deux cent mille pistoles données à Vienne.

Cette faute du conseil de l'empereur ne fut pas au rang des fautes heureuses : elle lui coûta plus cher dans la suite. Tout était étrange dans cet accord; c'étaient deux maisons ennemies qui s'unissaient sans se fier Tune à l'autre ; c'étaient les Anglais qui, ayant tout fait pour détrôner Philippe V, et lui ayant arraché llinorque et Gibraltar, étaient les médiateurs de ee traité ; c'était un Hollandais, Ripperda, devenu duc et toutpuissant en Espagne, qui le signait, qui fut disgracié après l'avoir signé, et qui alla mourir ensuite dans le royaume de Maroc, où il tenta d'établir une religion nouvelle.

Cependant en France la régence du duc d'Orléans fut trèspaisible. L'habitude que les Français avaient prise d'obéir sous Louis XIV fit la sûreté du régent et la tranquillité publique. La conspiration, dirigée de loin parle cardinal Albéroni, et mal tramée en France, fut dissipée aussitôt que formée. Le parlement, qui, dans la minorité de Louis XIV, avait fait la guerre civile pour douze charges de maîtres des requêtes, et qui avait cassé les testaments de Louis XIII et de Lm* XIV avec moins de formalités que celui d'un particulier, eut à peine la liberté de faire des remontrances lorsqu'on eut ngmenté la valeur numéraire des espèces trois fois au-delà du

prix ordinaire. Sa marche à pied de la grand'chambre au Louvre ne lui attira que les railleries du peuple. L'édit le plus injuste qu'on ait jamais rendu, celui de défendre à tous les habitants d'un royaume d'avoir chez soi plus de cinq cents francs d'argent comptant, n'excita pas le moindre mouvement. La disette entière des espèces dans le public ; tout un peuple en foule se pressant pour aller recevoir à un bureau quelques monnaies nécessaires à la vie, en échange d'un papier décrié dont la France était inondée ; plusieurs citoyens écrasés dans cette foule, et leurs cadavres portés par le peuple au Palais-Royal, ne produisirent pas une apparence de sédition. Enfin ce fameux système de Lass, qui semblait devoir ruiner la régence et l'état, soutint en effet l'un et l'autre par des conséquences que personne n'avait prévues.

La cupidité qu'il réveilla dans toutes les conditions, depuis le plus bas peuple jusqu'aux princes, détourna tous les esprits de toute attention au bien public, et de toute vue politique, en les remplissant de la crainte de perdre et de l'avidité de gagner. C'était un jeu nouveau et prodigieux où tous les citoyens pariaient les uns contre les autres. Des joueurs acharnés ne quittent point leurs cartes pour troubler le gouvernement. 11 arriva par un prestige dont les ressorts ne purent être visibles qu'aux yeux les plus exercés et les plus fins, qu'un système tout chimérique enfanta un commerce réel, et fit renaître la compagnie des Indes , établie autrefois par le célèbre Colbert, et ruinée par les guerres. Enfin, s'il y eut beaucoup de fortunes particulières détruites , la nation devint bientôt plus commerçante et plus riche. Ce système éclaira les esprits , comme les guerres civiles aiguisent les courages.

Ce fut une maladie épidémique qui se répandit de France en Hollande et en Angleterre : elle mérite l'attention delà postérité; car ce n'était point l'intérêt politique de deux ou trois princes qui bouleversait des nations; les peuples se précipitèrent d'eux-mêmes dans cette folie, qui enrichit quelques familles, et qui en réduisit tant d'autres à la mendicité. Voici quelle fut l'origine de cette démence précédée et suivie de tant de folies.

Un Ecossais nommé Jean Law, que nous nommons Jean Lass , qui n'avait d'autre métier que d'être grand joueur et grand calculateur, obligé de fuir de la Grande-Bretagne pour un meurtre, avait dès longtemps rédigé le plan d'une compagnie qui paierait en billets les dettes d'un Etat , et qui se rembourserait par les profits. Ce système était très-compliqué ; mais réduit à ses justes bornes, il devait être très-utile. C'était une imitation de la banque d'Angleterre et de sa compagnie des Indes. Il proposa cet établissement au duc de Savoie, depuis premier roi de Sardaigne, Victor-Amédée, qui répondit qu'il n'était pas assez puissant pour se ruiner. Il le vint proposer au contrôleur-général Desmarets ; mais c'était dans le temps d'une guerre malheureuse où toute confiance était perdue ; et la base de ce système était la confiance.

Enfin , il trouva tout favorable sous la régence du duc d'Orléans, deux milliards de dettes à éteindre, une paix qui laissait du loisir au gouvernement, un prince et un peuple amoureux des nouveautés.

Il établit une banque en son propre nom, en 4746. Elle devint bientôt un bureau général des recettes du royaume : il y joignit une compagnie du Mississipi , compagnie dont on faisait espérer de grands avantages. Le public, séduit par l'ap-

pât du gain, s'empressa d'acheter avec fureur les actions de celte compagnie et de cette banque réunies. Les richesses, auparavant resserrées par la défiance , circulèrent avec profusion ; les billets doublaient, quadruplaient ces richesses. La France fut très-riche en effet par le crédit. Toutes les professions connurent le luxe; et il passa chez les voisins de la France, qui eurent part à ce commerce.

La banque fut déclarée banque du roi en 4718. Elle se chargea du commerce du Sénégal ; elle acquit le privilège de l'ancienne compagnie des Indes, fondée par le célèbre Colbert, tombée depuis en décadence, et qui avait abandonné son commerce aux négociants de Saint-Malo. Enfin, elle se chargea des fermes générales du royaume. Tout fut donc entre les mains de l'écossais Lass , et toutes les finances du royaume dépendirent d'une compagnie de commerce.

Cette compagnie paraissant établie sur de si vastes fondements , ses actions augmentèrent vingt fois au-delà de leur première valeur. Le duc d'Orléans fit sans doute une grande bute d'abandonner le public à lui-même. 11 était aisé au gouvernement de mettre un frein à cette frénésie ; maïs l'avidité des courtisans et l'espérance de profiter de ce désordre empêchèrent de l'arrêter. Les variations fréquentes dans le prix de ces effets produisirent à des hommes inconnus des biens immenses ; plusieurs en moins de six mois devinrent beaucoup plus riehes que beaucoup de princes. Lass, séduit luimême par son système , et ivre de l'ivresse publique et de la sienne, avait fabriqué tant de billets, que la valeur chimérique des actions valait , en 4719 , quatre-vingts fois tout l'argent qui pouvait circuler dans le royaume. Le gouvernement remboursa en papiers tous les rentiers de l'Etat.

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Le régent ne pouvait plus gouverner une machine si immense , si compliquée , et dont le mouvement rapide l'entraînait malgré lui. Les anciens financiers et les gros banquiers réunis épuisèrent la banque royale en tirant sur elle des sommes considérables. Chacun chercha à convertir ses billets en espèces ; mais la disproportion était énorme. Le «redit tomba tout d'un coup : le régent voulut le ranimer par des arrêts qui l'anéantirent. On ce vit plus que du papier , une misère réelle commençait à suceéder à tant de richesses fictives. Ce fut alors qu'on donna la place de contrôleur-général des finances à Lass, précisément dans le temps qu'il était impossible qu'il la remplit ; c'était en 4720 , époque de la subversion de toutes les fortunes des particuliers et des finances du royaume. On le vît en peu de temps, d'écossais, devenir français par la naturalisation ; de protestant, catholique; d'aventurier, seigneur des plus belles terres; et de banquier, ministre d'Etat. Il arrivait dans les salles du Palais-Royal, suivi de ducs et pairs, de maréchaux de France et d'évdques. Le désordre était au comble. Le parlement de Paris s'oppœa autant qu'il le put à ces innovations , et il fut exilé à Ponlxnse. Enfin, dans la même année , Mss , chargé de l'exécration publique , fut obligé de fuir du pays qu'il avait voulu enrichir, et qu'il avait bouleversé. U partit dans une chaise de poste que lui prêta le duc de Bourbon-Condé , n'emportant avec lui que deux mille louis , presque le seul reste de son opulence ]

Les libelles de ce temps-là accusent le régent de s'être emparé de tout l'argent du royaume pour les vues de son ambition ; et il est certain qu'il est mort endetté de sept millions exigibles. On accusait Lass d'avoir lait passer pour son profit

les espèces de la France dans les pays étrangers. Il a vécu quelque temps à Londres des libéralités du marquis de Lassay, et est mort à Venise, en 1729, dans un état à peine au-dessus de l'indigence.

Pendant ce temps la peste désolait la Provence ; on avait la guerre avec l'Espagne. La Bretagne était prête à se soulever. 11 s'était formé des conspirations contre le régent ; et cependant il vint à bout presque sans peine de tout ce qu'il voulut au dehors et au dedans. Le royaume était dans une confusion qui faisait tout craindre, et cependant ce fut le règne des plaisirs et du luxe.

H fallut, après la ruine du système de Lass, réformer l'Etat. On fit un recensement de toutes les fortunes des citoyens, ce qui était une entreprise non moins extraordinaire que le système : ce fut l'opération de finance et de justice la plus grande et la plis difficile qu'on ait jamais faite chez aucun peuple. On la commença vers la fin de 4721 . Elle fut imaginée, rédigée et conduite par quatre (1) frères , qui jusque-là n'avaient point eu de part principale aux affaires publiques , et qui, par leur génie et par leurs travaux , méritèrent qu'on leur confiât la fortune de l'Etat. Ils établirent assez de bureaux de maîtres des requêtes et d'autres juges ; ils formèrent un ordre assez sûr et assez net pour que le chaos fût débrouillé ; cinq cent onze mille et neuf citoyens , la plupart pères de famille , portèrent leur fortune en papier à ce tribunal. Toutes ces dettes innombrables furent liquidées à près de seize cent trente et un millions numéraires effectifs en argent , dont l'Etat fut chargé. C'est ainsi que finit ce jeu prodigieux de la fortune, qu'un étranger inconnu avait fait jouer à toute une nation.

(1) Les frères Paris.

Après la destruction de ce vaste édifice de Lass, si hardiment conçu et qui écrasa son architecte , il resta de ses débris une compagnie des Indes , qu'on crut quelque temps à Paris la rivale de celle de Londres et d'Amsterdam.

La fureur du jeu des actions , qui avait saisi les Français, anima aussi les Hollandais et les Anglais. Ceux qui avaient observé en France les ressorts par lesquels tant de particuliers avaient élevé des fortunes si rapides et si immenses sur la crédulité et sur la misère publiques, portèrent dans Amsterdam, dans Roterdam, dans Londres, le même artifice et la même folie. On parle encore avec étonnement de ces temps de démence et de ce fléau politique.

Il se trouva dans Londres et dans Roterdam des charlatans qui firent des dupes. On créa des compagnies et des commerces imaginaires. Amsterdam fut bientôt désabusé. Roterdam fat ruiné pour quelque temps. Londres fut bouleversé pendant l'année 1720. Il résulta de cette manie, en France et en An* gleterre, un nombre prodigieux de banqueroutes, de fraudes, de vols publics et particuliers, et toute la dépravation de mœurs que produit une cupidité effrénée.

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