CHAPITRE XXV
Première campagne de Louis XV en Flandre ; ses succès. — H quitte la Flandre pour aller au secours de l'Alsace menacée, pariant que le prine» de Goatf eeaAnue à s'ouvrir le passage des Alpes. — Nouvelles lignes. — Le roi de Presse prend encore les armes.
Ce fiit dans ces circonstances dangereuses , dans ce choc de tant d'états , dans ce mélange et ce chaos de guerre et de politique , que Louis XV commença sa première campagne. On gardait à peine les frontières du côté de l'Allemagne. La relie de Hongrie s'était fait prêter serment de fidélité par les habitants de la Bavière et du haut Palatinat, Elle fit présenter dans Francfort même , où Charles VII était retiré , un mémoire où l'élection de cet empereur était qualifiée nulle de toute nullité. Il était obligé enfin de se déclarer neutre , tandis qu'on le dépouillait; on lui proposait de se démettre, et de résigner rempire à François de Lorraine , grand-duc de Toscane , époux de Marie-Thérèse.
Le prince Charles de Lorraine , frère du grand duc, commençait à 8'étabKr dans une fie du Rhin auprès du vieux Brisach. Ses partis hongrois pénétraient jusque par-delà la Sarre , et entamaient les frontières de la Lorraine. Ce fameux partisan Mentiel faisait répandre dans l'Alsace, dans les Trois- Evéchés, dans la Franche-Comté, des manifestes par lesquels il invitait les peuples, au nom de la reine de Hongrie, à retourner sous l'obéissante de la maison d'Autriche ; il menaçait les habitants qui prendraient les armes de les faire pendre, c après c les avoir forcés de se couper eux-mêmes le nez et les oreil- € les. » Cette insolence , digne d'un soldat d'Attila , n'était que méprisable; mais elle était la preuve des succès. Les ar-
mées autrichiennes menaçaient Napfes, tandis que les armées françaises et espagnoles n'étaient encore que dans les Alpes : les Anglais, victorieux sur terre , dominaient sur les mers; les Hollandais allaient se déclarer, et promettaient de se joindre en Flandre aux Autrichiens et aux Anglais. Tout était contraire : le roi de Prusse, satisfait de s'être emparé da la Silésie , avait fait sa paix particulière avec la reine de Bon* grie.
Louis XV soutint tout ce grand fardeau : non-seulement il assura les frontières sur les bords du Rhin et de la Moselle par des corps d'armée , mais il prépara une descente en Angleterre même. Il fit venir de Rome le jeune prince Charles- Edouard , fils aîné du prétendant , et petitrfils de l'infortuné roi Jacques IL Une flotte de vingt et un vaisseaux , chargée de vingt-quatre mille hommes de débarquement, le porta dans le canal d'Angleterre. Ce prince vit pour la première fois le rivage de sa patrie ; mais une tempête, et surtout les vaisseaux anglais, rendirent cette entreprise infructueuse.
Ce fut dans ce temps-là que le roi partit pour la Flandre* Il avait une armée florissante que le comte d'Argenson , secrétaire d'état de la guerre , avait pourvue de tout ce qui pouvait faciliter la guerre de campagne et de siège.
Louis XV arrive en Flandre : à son approche les Hollandais, qui avaient promis de se joindre aux troupes de la reine de Hongrie et aux Anglais, commencent à craindre. Ils n'osent remplir leur promesse : ils envoient des députés au roi au lieu de troupes contre lui. Le roi prend Gourtrai et Menin en présence des députés.
Le lendemain même de la prise de Menin , il investit Ypres. C'était le prince de Glermont, abbé de Saint-Germainrdes-
Prés, qui commandait les principales attaques au siège d'Ypres. On n'avait point vu en France» depuis les cardinaux de la Valette et de Sourdis , d'homme qui réunit la profession des armes à celle de l'église. Le prince de Clermont avail eu cette permission du pape Clément XII. On insulta le chemin couvert du front de la basse ville , quoique cette entreprise parût prématurée et hasardée ; le marquis de Beau veau, maréchal de camp, qui marchait à la tête des grenadiers de Bourbonnais et de Royal-Comtois , y reçut une blessure mortelle qui lui causa les douleurs les plus vives : il mourut dans des tourments intolérables, regretté des officiers et des soldats, comme capable de commander un jour les armées, et de tout Paris comme un homme de probité et d'esprit. Il dit aux soldats qui le portaient : c Mes amis, laissez-moi mourir, etatc lez combattre. »
Ypres capitula bientôt. Nul moment n'était perdu ; tandis qu'on entrait dans Ypres , le duc de Boufflcrs prenait la Kenoque; et pendant quer le roi allait après ces expéditions visiter les places frontières , le prince de Clermont faisait le siège de Furnes , qui arbora le drapeau blanc au bout de cinq jours de tranchée ouverte. Les généraux anglais et autrichiens qui commandaient vers Bruxelles regardaient ces progrès , et ne pouvaient les arrêter. Un corps que commandait le maréchal de Saxe , que le roi leur opposait , était si bien posté, et couvrait les sièges si à propos , que les succès étaient assurés. Les alliés n'avaient point de plan de campagne fixe et arrêté : les opérations de l'armée française étaient concertées; le maréchal de Saxe , posté à Courtrai , arrêtait tous les efforts des ennemis, et facilitait toutes les opérations. Une artillerie nombreuse qu'on tirait aisément de Douai , un régiment d'arlille-
Ijftjtè XV. Sé9
fie de près de cinq mille hommes , plein d'officiers capables de conduire des sièges, et composé de soldats qui sont pour la plupart des artistes habiles , enfin le corps des ingénieurs , étaient des avantages que ne peuvent avoir des nations réunies à la hâte pour faire ensemble la guerre quelques années. De pareils établissement ne peuvent être que le fruit du temps et d'une attention suivie dans une monarchie puissante : la guerre de siège devait nécessairement donner la supériorité à la France.
Au milieu de ces progrès la nouvelle vient que les Autrichiens ont passé le Rhin du côté de Spire & la vue des Français et des Bavarois ; que l'Alsace est entamée ; que les frontières de la Lorraine sont exposées : on ne pouvait d'abord le croire , mais rien n'était plus certain. Le prince Charles , en menaçant plusieurs endroits» et faisant à la fois plus d'une tentative , avait enfin réussi du côté où était posté le comte de Seckendorf , qui commandait les Bavarois, les Palatins et les Hessois 9 alliés payés par la France.
L'armée autrichienne, au nombre d'environ soixante mille hommes, entre en Alsace sans résistance. Le prince Charles s'empare en une heure de Lauterbourg, poste peu fortifié, mais de la plus grande importance : il fait avancer le général Nadasti jusqu'à Veissembourg , ville ouverte, dont la garnison est forcée de se rendre prisonnière de guerre; il met un corps de dix mille hommes dans la ville et dans les lignes qui la bordent. Le maréchal de Coigni , qui commandait dans ces quartiers, général hardi, sage et modeste, célèbre par deux victoires en Italie , dans la guerre de 4738, vit que sa communication avec la France était coupée ; que le pays Messin , la Lorraine , allaient être en proie aux Autrichiens et aux Hont. xv. 24
grois : il n'y avait d'autre ressource que de passer sur le corps de l'ennemi pour rentrer en Alsace et couvrir le pays. H marche aussitôt avec la plus grande partie de son armée à Veissembourg , dans le temps que les ennemis venaient de s'en emparer ; il les attaque dans la ville et dans les lignes : les Autrichiens se défendent avec courage. On se battait dans les places et dans les rues; elles étaient couvertes de morts. La résistance dura six heures entières. Les Bavarois , qui avaient mal gardé le Rhin , réparèrent leur négligence par leur valeur ; ils étaient surtout encouragés par le comte de Mortagne, alors lieutenant-général de l'empereur, qui reçut dix coups de fusil dans ses habits : le marquis de Montai menait les Français.
Celui, qui rendit les plus grands services dans cette journée, et qui sauva en effet l'Alsace » fut le marquis de Clermont- Tonnerre. Il était à la tête de la brigade Montmorin ; tout plia devant lui : c'est le même qui l'année suivante commanda une aile de l'armée à la bataille de Fontenoi, et qui contribua plus que personne à la victoire. On Ta vu depuis doyen des maréchaux de France : son fils fut l'héritier de sa valeur et de ses vertus.
On reprit enfin Veissembourg et les lignes ; mais on fut bientôt obligé, par l'arrivée de toute l'armée autrichienne, de se retirer vers Haguenau , qu'on fut même forcé d'abandonner. Des partis ennemis , qui allèrent à quelques lieues audelà de la Sarre , portèrent l'épouvante jusqu'à Lunéville , dont le roi Stanislas Leczinski fut obligé de partir avec sa cour.
A la nouvelle de ces revers , que le roi apprit à Dunkerque, il ne balança pas sur le parti qu'il devait prendre; il se réso-
lui à interrompre le cours de ses conquêtes en Flandre, à laisser le maréchal de Saxe , avec environ quarante mille hommes, conserver ce qu'il avait pris, et à courir lui-même au secours de l'Alsace.
Il fait d'abord prendre les devants au maréchal de Noailles : il envoie le duc d'Harcourt avec quelques troupes garder les gorges de Phalzbourg ; il se prépare à marcher à la tête de vingt-six bataillons et trente-trois escadrons. Ce parti que prenait le roi dès sa première campagne transporta les cœurs des Français , et rassura les provinces alarmées par le passage du Rhin , et surtout par les malheureuses campagnes précédentes en Allemagne.
Le roi prit sa route par Saint-Quentin , La Fère , Laon , Reims, faisant marcher ses troupes, dont il assigna le rendezvous à Metz : il augmenta pendant cette marche la paie et la nourriture du soldat ; et cette attention redoubla encore l'affection de ses sujets. Il arriva dans Metz le 5 auguste , et le 7 on apprit un événement qui changeait toute la face des affaires, qui forçait le prince Charles à sortir de l'Alsace , qui rétablissait l'empereur, et mettait la reine de Hongrie dans le plus grand danger où elle eût été encore.
Il semblait que cette princesse n'eût alors rien à craindre du roi de Prusse après la paix de Breslau , et surtout après une alliance défensive conclue la même année que la paix de Breslau , entre lui et le roi d'Angleterre ; mais il était visible que la reine de Hongrie , l'Angleterre, laSardaigne, la Saie et la Hollande , s'étant unies contre l'empereur par un ^aité fait à Vorms , les puissances du nord , et surtout la Russie, étant vivement sollicitées, les progrès de la reine de Hongrie augmentant en Allemagne, tout était à craindre tôt
tn HIStOIRE DE FRANCE.
ou tard pour le rçi de Prusse. Il avait enfin pris le parti de rentrer dans ses engagements avec la France : le traité avait été signé secrètement le 5 avril, et on avait fait depuis i Francfort une alliance étroite entre le roi de Prusse, l'électeur palatin et le roi de Suède, en qualité de landgrave de Hesse. Ainsi l'union de Francfort était un contrepoids aux projets de l'union de Vorms : une moitié de l'Europe était ainsi animée contre l'autre, et des deux côtés on épuisait toutes les ressources de la politique et de la guerre.
Le maréchal Schmettau vint de la part du roi de Prusse annoncer que son nouvel allié marchait sur Prague avec quatrevingt mille hommes , et qu'il en faisait avancer vingt-deux mille en Moravie. Cette puissante diversion en Allemagne , les conquêtes du roi en Flandre , sa marche en Alsace , dissipaient toutes les alarmes , lorsqu'on en éprouva une d'une autre espèce qui fit trembler et gémir toute la France.