CHAPITRE XXVI
Le rot de France est à l'extrémité. — Dès qu'il est guéri, il marche en Allemagne; il va assiéger Frfboorg, tandis qne l'armée autrichienne, qui avait pénétré en Alsace, va délivrer la Bohème, et qne le prince de Gonti gagne une bataille en Italie.
Le jour qu'on chantait dans Metz un Te Deutn pour la prise de Château-Dauphin, le roi ressentit des mouvements de fièvre; c'était le 8 août. La maladie augmenta ; elle prit le caractère d'une fièvre qu'on appelle putride ou maligne; et dès la nuit du 14 il était à l'extrémité. Son tempérament était robuste et fortifié par l'exercice; mais les meilleures constitutions sont celles qui succombent le plus souvent k ces mala-
LOUIS XV. S7t
die», par cela même qu'elles ont là force d'en soutenir les premières atteintes et d'accumuler pendant plusieurs jours les principes d'un mal auquel elles résistent dans les commencements. Cet événement porta la crainte et la désolation de ville en ville : les peuples accouraient de tous les environs de Metz; les chemins étaient remplis d'hommes de tous états et de tout âge, qui par leurs différents rapports augmentaient leur commune inquiétude.
Le danger du roi se répand dans Paris au milieu de la nuit: on se lève ; tout le monde court en tumulte sans savoir où Ton va. Les églises s'ouvrent en pleine nuit; on ne connaît plus le temps ni du sommeil 9 ni de la veille, ni du repas. Paris était hors de lui-même; toutes les maisons des hommes en place étaient assiégées d'une foule continuelle : on s'assemblait dans tous les carrefours. Le peuple s'écriait : c S'il c meurt, c'est pour avoir marché à notre secours. » Tout le monde s'abordait, s'interrogeait dans les églises sans se connaître : il y eut plusieurs églises où le prêtre qui prononçait la prière pour le roi interrompit le chant par ses pleurs , et le peuple lui répondit par des cris. Le courrier qui apporta, le 19, à Paris la nouvelle de sa convalescence fut embrassé et presque étouffé par le peuple; on baisait son cheval, on le menait en triomphe; toutes les rues retentissaient d'un cri de joie : c Le roi est guéri. » Quand on rendit compte à ce monarque des transports inouïs de joie qui avaient succédé à ceux de la désolation, il en fut attendri jusqu'aux larmes; et en se soulevant par un mouvement de sensibilité qui lui rendait des forces : c Ah! s'écria-t-il, qu'il est doux d'être aimé ainsi! • et qu'ai-je fait pour le mériter? »
Tel est le peuple de France , sensible jusqu'à l'enlhousias-
me, et capable de tous les excès dans ses affections comme dans ses murmures.
L'archiduchesse, épouse du prince de Lorraine, mourut à Bruxelles vers ce même temps d'une manière douloureuse : elle était chérie des Brabançons, et méritait de l'être; mais ces peuples n'ont pas l'âme passionnée des Français.
Les courtisans ne sont pas comme le peuple. Le péril de Louis XV fit naître parmi eux plus d'intrigues et de cabales qu'on n'en vit autrefois quand Louis XIV fut sur le point de mourir à Calais : son petit-fils en éprouva les effets dans Metz. Les moments de crise où il parut expirant furent ceux qu'on choisit pour l'accabler par les démarches les plus indiscrètes, qu'on disait inspirées par des motifs religieux , mais que la raison réprouvait , et que l'humanité condamnait. 11 échappa à la mort et à ces pièges.
Dès qu'il eut repris ses sens, il s'occupa, au milieu de son danger, de celui ou le prince Charles avait jeté la France par son passage du Rhin; il n'avait marché que dans le dessein de combattre ce prince ; mais ayant envoyé le maréchal de Noailles à sa place, il dit au comte d'Argenson : « Ecri- « vez de ma part au maréchal de Noailles que pendant qu'on « portait Louis XIII au tombeau , le prince de Condé ga- « gna une bataille. * Cependant on put à peine entamer l'arrière-garde du prince Charles qui se retirait en bon ordre. Ce prince, qui avait passé le Rhin malgré l'armée de France, le repassa presque sans perte devant une armée supérieure. Le roi de Prusse se plaignit qu'on eût ainsi laissé échapper un ennemi qui allait venir à lui. C'était encore une occasion heureuse manquée : la maladie du roi de France , quelque retardement dans la marche de ses troupes ,
un terrain marécageux et difficile par où il fallait aller au prince Chartes, les précautions qu'il avait prises; ses ponts assurés t tout lui facilita cette retraite; il ne perdit pas même un magasin.
Ayant donc repassé le Rhin avec cinquante mille hommes complets, il marche vers le Danube et l'Elbe avec une diligence incroyable ; et après avoir pénétré en France aux portes de Strasbourg, il allait délivrer la Bohême une seconde fois. Mais le roi de Prusse s'avançait vers Prague; il l'investit, le 4 septembre : et ce qui parut étrange , c'est que le général Ogilvi , qui la défendait avec quinze mille hommes, se rendit dix jours après prisonnier de guerre lui et sa garnison ; c'était le même gouverneur qui, en 4 744 , avait rendu la ville en moins de temps quand les Français l'escaladèrent.
Une armée de quinze mille hommes prisonnière de guerre, la capitale de la Bohême prise, le reste du royaume soumis peu de jours après, la Moravie envahie en même temps, l'armée de France rentrant enfin en Allemagne , les succès en Italie , firent espérer qu'enfin la grande querelle de l'Europe allaitétre décidée en faveur de l'empereur Charles VU. Louis XV, dans une convalescence encore faible, résout le siège de Fribourg au mois de septembre , et y marche. Il va passer le Rhin h son tour, et ce qui fortifia encore ses espérances , c'est qu'en arrivant à Strasbourg il y reçut la nouvelle d'une victoire remportée par le prince deConti.