CHAPITRE XXIX
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Le piaréchal de Saxe était déjà en Flandre à la tête de l'armée, composée do cent ?ix bataillons complets, et de cent soixante et douze escadrons. Déjà Tournai, cette ancienne capitale de la domination française , était investi. C'était la plus forte place de la barrière. La ville et ta citadelle étaient encore un des cbefs-d'œuyre du maréchal de Vauban ; car il n'y avait guère de place en Flandre dont Louis XIV n'eût fait construire les fortifications.
Dès que les Etats-Généraux des &ept ^rpvtqces apprirent que Tournai était en danger, ils mandèrent qu'il fallait hasarder une bataille pour secourir la ville. Ces républicains , malgré leur circonspection, furent alors les premiers à prendre des résolutions hardies. Au S mai, les alliés avancèrent à Çambron, à sept lieues de Tournai. Le roi partit , le 6 , de Paris avec le dauphin ; les aides-de-camp du foi, les nlenins du dapphin, les accompagnaient.
La principale force de l'armée ennemie consistait en vingt bataillons et vinçt-six escadrons anglais, sous le jeune duc de Cumberland, qui avait gagné avec le roi son père la bataille de Dettingue : cinq bataillons et seize escadrons hanovriens étaient joints aux Anglais. Le prince de Valdeck , à peu près de l'âge du duc de Cumberland, impatient de se signaler, était à la tête
de quarante escadrons hollandais et de vingt-six bataillons. Les Autrichiens n'avaient dans cette armée que huit escadrons* On faisait la guerre pour eux dans la Flandre, qui a été si longtemps défendue par les armes et par l'argent de l'Angleterre et de la Hollande ; mais à la tête de ce petit nombre d'Autrichiens était le vieux général Koanigsek, qui avait commandé contre les Turcs en Hongrie, et contre les Français en Italie et en Allemagne : ses conseils devaient aider l'ardeur du duc de Cumberland et du prince de Valdeck. On comptait dans leur armée au-delà de cinquante-cinq mille combattants. Le roi laissa devant Tournai environ dix-huit mille hommes, qui étaient postés en échelle jusqu'au champ de bataille; six mille pour garder les ponts sur l'Escaut et les communications.
L'armée était sous les ordres d'un général en qui on avait la plus juste confiance. Le comte de Saxe avait déjà mérité sa grande réputation par de savantes retraites en Allemagne , et par sa campagne de 1 744 ; il joignait une théorie profonde à la pratique. La vigilance, le secret, l'art de savoir différer à propos un projet, et celui de l'exécuter rapidement, le coup-d'oeil, les ressources , la prévoyance , étaient ses talents, de l'aveu de tous les officiers ; mais alors ce général, consumé d'une maladie de langueur, était presque mourant. 11 était parti de Paris très-malade pour l'armée. « Il ne s'agit pas de vivre , mats c de partir, disait-il à ceux qui lui parlaient de son état de c faiblesse. »
Le roi étant arrivé, le 6 mai, à Douai, se rendit le lendemain àPonlachin, auprès de l'Escaut, à portée des tranchées dé Tournai; de là il alla reconnaître le terrain qui devait servir de champ de bataille. Toute l'armée, en voyant le roi et le dau-
phin, fie entendre des acclamations de joie. Les allies passèrent le 40 el la nuit du 4 1 à faire leurs dernières dispositions. Jamais le roi ne marqua plus de gaieté que la veille du combat. La conversation roula sur les batailles ou les rois s'étaient trouvés en personne. Le roi dit que depuis la bataille de Poitiers , aucun roi de France n'avait combattu avec son fils , et qu'aucun, depuis saint Louis , n'avait gagné de victoire signalée contre les Anglais ; qu'il espérait être le premier. Il fut éveillé le premier. Le jour de l'action , il éveilla lui-même à quatre heures le comte d'Argenson, ministre de la guerre, qui dans l'instant envoya demander au maréchal de Saxe ses derniers ordres. On trouva le maréchal dans une voiture d'osier, qui lui servait délit, et dans laquelle il se faisait traîner quand ses forces épuisées ne lui permettaient plus d'être à cheval. Le roi et son fils avaient déjà passé un pont sur l'Escaut, à Calonne ; ils allèrent prendre leur poste par-delà la justice de Notre-Dame-aux-Bois, à mille toises de ce pont, et précisément i l'entrée du champ de bataille.
La suite du roi et du dauphin , qui composait une troupe nombreuse, était suivie d'une foule de personnes de toute es* pèce, qu'attirait cette journée , et dont quelques-uns même étaient montés sur des arbres pour voir le spectacle d'une bataille.
En jetant les yeux sur les cartes, qui sont fort communes, on voit d'un seul coup-d'œil la disposition des deux armées : on remarque Antoin assez près de l'Escaut, à la droite de l'armée française , à neuf cents toises de ce pont de Calonne , par où le roi et le dauphin s'étaient avancés ; le village de Fontenoi par-delà Antoin , presque sur la même ligne ; un espace étroit de quatre cent cinquante toises de large entre Fontenoi et un
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petit bois qu'on appelle le bois de Barri. Ce bois, ces villages, étaient garnis de canons comme un camp retranché. Le maréchal de Saxe avait établi des redoutes entre Antoin et Fontenoi ; d'autres redoutes aux extrémités du bois de Barri fortifiaient cette enceinte. Le champ de bataille n'avait pas plus de cinq cents toises de longueur, depuis l'endroit où était le roi, auprès de fontenoi, jusqu'à ce bois de Barri, et n'avait guère plus de oeuf cents toises de )arse ; de sort* que l'on allait combattre en champ clos, comme à Dettingue, rçais dans une journée plus mémorable.
\& général de L'armée française avait pourvu à la victoire et à la défaite. Le pont de Calonne , muni de canons , fortifié de retranchements, et défendu par quelques bataillons t devait servir de retraite au roi et au dauphin, en cas de malheur ; le reste de l'armée aurait défilé alors par d'autres ponts sur le bas Escaut par-delà Tournai..
Op prit tputes les mesures qui se prêtaient un secours mutuel sans qu'elles pussent se traverser • L'armée de France semblait inabordable ; car le feu croisé qui partait des redoutes du bois de Barri et du village de Fontenoi défendait toute approche. Outre ces précautions, on avait encore placé six canons de seize livres de balles au-delà de l'Êscapt, pour foudroyer les troupes qui attaqueraient le village d' Antoin.
On commença à se çanonner de part et d'autre à six heures du matin, te maréchal dçNoailles était alors auprès de Fontenoi, et rendait compte au marécha} dé Saxe d'un ouvrage qu'il avait fajt à l'entrée dp la nuit pour joindre le village de Forttenoià ia première des trois redoutes, ent?e Fontenoi qt ÂntQin ; il lui servit de premier aide-de-cajnp , sacrifiant la jalousie dtff commandement au bien de l'EtaJ, et s'out)Jiant soi-
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même jkwr an général étranger et ihoiris ancien. Le maréchal de Saxe sentait tout le prix de cette magnanimité, et jamais on ne vil liée union a grande entte deux homfteft que la faiblesM ordinaire Su cœur humain pouvait éloigner Van de l'autre.
Le maréchal de Noatlles embrassait le doc de Gramdnt , son neveu, et ils se séparaient, l'un pour retourner auprès du roi, l'autre pour aller à son poste, lorsqu'un boulet de canon vint frapper le due de Gramont à mort : il fut la première vîctirfie de eette journée.
Les Anglais attaquèrent trois fois Fontenoi , et les Hollandais se présentèrent k deux reprises devant Antoin. A leur seconde attaque , on vit tin escadron hollandais emporté presque tout entier par le canon d'Antolh ; il n'en resta que quinze hommes, et les Hollandais ne sd présentèrent plus dès ce rnomeut.
Alors le due de Cmberland prit une résolution qui pouvait lui assurer le succès de éette journée : ii ordonna à un major général, nommé Ingolsbi , d'entrer dans le bois de Barri , de pénétrer jusqu'à la Redoute de ce bols , vis-à-vis de Fontëtioi, et de l'emporter. Ingolsbi marche avec les meilleures trouves pour exécuter cet ordre : il trouve dans le bais de Barri un batafllori du régiment d'iro pàrtitan ; c'était ce qu'on appelait les Grassins, du nom de celui qui les avait formés : ces soldats étaient en avant dans le bots; par-delà la redoute, couchés par terré. Ingolsbi crut que c'était un corps considérable ; il retourne auprès du duc de Cumberland , et demande du canon. Le temps se perdait. Le prince était au désespoir d'une désobéissance qui démangeait toutes ses mesures, et qu'il Ht ensuite punir à Londres par un conseil de guerre qu'on appelle cour martiale.
Il se détermina sur-le-champ à passer entre cette redoute et Fontenoi. Le terrain était escarpé ; il fallait franchir un ravin profond ; il fallait essuyer tout le feu de Fontenoi et de la redoute. L'entreprise était audacieuse ; mais il était réduit alors, ou à ne point combattre, ou à tenter ce passage.
Les Anglais et les Hanovriens s'avancent avec lui sans presque déranger leurs rangs, traînant leurs canons à bras par les sentiers : il les forme sur trois lignes assez pressées, et de quatre de hauteur chacune, avançant entre les batteries de canon qui les foudroyaient dans un terrain d'environ quatre cents toises de large. Des rangs entiers tombaient morts à droite et à gauche ; ils étaient remplacés aussitôt ; et les canons, qu'ils amenaient à bras vis-à-vis Fontenoi et devant les redoutes, répondaient à l'artillerie française. En cet état, ils marchaient fièrement précédés de six pièces d'artillerie , et en ayant encore six autres au milieu de leurs lignes.
Vis-à-vis d'eux se trouvèrent quatre bataillons des gardesfrançaises , ayant deux bataillons de gardes-suisses à leur gauche, le régiment de Courten à leur droite, ensuite celui d'Aubeterre, et plus loin le régiment du roi, qui bordait Fontenoi, le long d'un chemin creuk.
Le terrain s'élevait à l'endroit où étaient les gardes-françaises, jusqu'à celui où les Anglais se formaient.
Les officiers des gardes-françaises se dirent alors les uns aux autres : « Il faut aller prendre le canon des Anglais. » Ils y montèrent rapidement avec leurs grenadiers ; mais ils furent bien étonnés de trouver une armée devant eux : l'artillerie et la mousqueterie en couchèrent par terre près de soixante» et le reste fut obligé de revenir dans ses rangs.
Cependant les Anglais avançaient, et cette ligne d'infanterie,
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composée des gardes-françaises et suisses, et deCourten, ayant encore sur leur droite Aubeterre et un bataillon du régiment du roi, s'approchait de l'ennemi : on était à cinquante pas de distance. Un régiment des gardes-anglaises, celui de Cambel et le royal-écossais étaient les premiers : M. de Cambel était leur lieutenant-général ; le comte d'Albermale, leur général major, et M. de Churchil, petit-fils naturel du grand duc de Marlborough, leur brigadier. Les officiers anglais saluèrent les Français en étant leurs chapeaux ; le comte de Chabanes, le duc de Biroo , qui s'étaient avancés , et tous les officiers des gardes-* françaises leur rendirent le salut. Mylord Charles Hai , capitaine aux gardes-anglaises , cria : c Messieurs des gardes- « françaises , tirez. »
Le comte de Hauteroche, alors lieutenant des grenadiers» et depuis capitaine , leur dit à voix haute : « Messieurs, nous ne t tirons jamais les premiers, tirez vous-mêmes. » Les Anglais firent un feu roulant, c'est-à-dire qu'ils tiraient par divisions; de sorte que le front d'un bataillon , sur quatre hommes de hauteur ayant tiré, un autre bataillon faisait sa décharge, et ensuite un troisième , tandis que les premiers rechargeaient. La ligne d'infanterie française ne tira point ainsi : elle était seule sur quatre de hauteur, les rangs assez éloignés, et n'étant soutenue par aucune autre troupe d'infanterie. Dix-neuf officiers des gardes tombèrent blessés à cette seule charge. MM. de Clisson, de Langey, de Peyre, y perdirent la vie ; quatre-vingtquinze soldats demeurèrent sur la place ; deux cent quatrevingt-cinq y reçurent des blessures : onze officiers suisses tombèrent blessés , ainsi que deux cent neuf de leurs soldats, parmi lesquels soixante-quatre furent tués. Le colonel de Courten, son lieutenant-colonel, quatre officiers, soixante et quinze
HISTOIRE DS FNANCE.
soleils , tombèrent morts; quatorze effieitfrs et deux soldats furent blessés dangereusement. Le ptemiet raag ainsi emporté* ho trois autres regardèrent derrière eus, et voyant la cavalerie à plus de trois cents toise», Us se dispersèrent. La duc de Oramonl, teur colonel et premier lieutenaai-général ♦ qui aurait pu les faire soutenir, était tué ; H. de Luttaux, seeond lieutenant - général , n'arriva que dans leur déroute. Les Anglais avançaient à pas lents * tomme faisan! l'exertieé : on voyait les majors appuyer leurs cannes sur les fusils des soldats pour les faire tirer bas et droit. Ils débordèrent Fohtenoi et la redoute* Ce oerps, qui auparavant était en trois divisions * se pressant par la nature du terrain 9 devint une colonne longue et épaisse, presque inébranlable par sa nasse , et plus encore par son oeurage ; elle s'avança vers le régiment d'Aubeterre. M. de Luttaux, premier lieutenant-général de l'armée , à h nouvelle de ce danger, accourt de Fontenoi» ou il venait d'être Messe dangereusement : son aide-decamp le suppliait de commencer par dire mettre le premier appareil à sa blessure : « Le service du roi, lui répondit M. de c Liittaux* m'est plus cher que ma vie. » Il s'avançait a? ee le duc de Binon à la tête du régiment d'Aubeterre, que conduisait son eolonei de ce nom; Luttaux reçoit en arrivant deux coups morteb; le duc de Biron .a un oheval tué sous lui : le régiukeht d'Aubeterre perd, beaucoup de soldats et d'officiers. Le due de Biron arrête alors, avec le régiment du roi qu'il commandait, la marche de la colonne par son flanc gauche : un balaiUon des gardes-anglaises se détache , avance quelques pas à lui, fait une décharge très-meurtrière, et revient au petit pan se replacer à la tête de la colonne, qui avanoe toujours lentement sans jamais se déranger, repoussant tous les régi-
wmtfi qpx viennent l'un après l'autre se présenter devant elle.
Ce corps gagnait du terrain, toujours serré, toujours ferme. Le maréchal de Sa*ef qui voyait de sang-froid combien l'affaire était périlleuse , fit dire au roi, par le marquis de Meuze, qu'il le conjurait de'repasser le pont avec le dauphin ; qu'il ferait ce qu'il pourrait pour remédier au désordre. « Oh ! je suis bien c sûr qu'il fera ce qu'il faudra, répondit le roi ; mais je reste- * rai où je sais. »
Il y avait de l'étonnement et de la confusion dans l'armée , depuis le moment de la déroute des gardes -françaises et suisses : le maréchal de Saxe veut que la cavalerie fonde sur la colonne anglaise. Le comte d'Estrées y court;, mais les efforts de cette cavalerie étaient peu de chose contre une «asse d'infanterie si réunie, si disciplinée et si intrépide, dont le feu toujours roulant et soutenu écartait nécessairement de petits corps séparés : on sait d'ailleurs que la cavalerie ne peut guère eotamer 6eule une infanterie serrée. Le maréchal de Saxe était au milieu de ce feu : sa maladie ne lui laissait pas la force de porter une cuirasse \ il portait une espèce de bouclier de plusieurs doubles de taffetas piqué, qpi reposait sur l'arçon de sa asile : il jeta son bouclier, et courut faire avancer la seconde ligne de cavalerie contre la colonne.
Tout rétat-njajor était en msuvemént. M. de Vaudreuil , major général de l'arméç, allait de la droite à la gauche. M. de Puységur, MM. de Saint-Sauveur, de Saint-George, deMezière, aides maréchaux-des-logis, sont tous blessés. Le comte de Longaunai , aide-major général , est tué. Ce fut dans ces attaques que le chevalier d'Aché, lieutenant-général, eut le pied fracassé : il vint ensuite rendre compte au roi, et lui parla
longtemps sans donner le moindre signe des douleurs qu'il ressentait, jusqu'à ce qu'enfin il tomba évanoui.
Plus la colonne anglaise avançait, plus elle devenait profonde et en état de réparer les pertes continuelles que lui causaient tant d'attaques réitérées. Elle marchait toujours serrée au travers des morts et des blessés des deux partis , et paraissait former un seul corps d'environ quatorze mille hommes.
Un très-grand nombre de cavaliers furent poussés en désordre jusqu'à l'endroit où était le roi avec son fils : ces deux princes furent séparés par la foule des fuyards qui se précipitaient entre eux. Pendant ce désordre, les brigades des gardes du corps, qui étaient en réserve , s'avancèrent d'ellesmêmes aux ennemis ; les chevaliers de Suzi et de Sauméri y furent blessés à mort. Quatre escadrons de la gendarmerie arrivaient en ce moment de Douai -, et, malgré la fatigue d'une marche de sept lieues, ils coururent aux ennemis. Tous ces corps furent reçus comme les autres, avec cette même intrépidité et ce même feu roulant. Le jeune comte de Chevrier, . guidon, fut tué ; c'était le jour même qu'il avait été reçu à sa troupe. Le chevalier de Monaco , fils du duc de Valentinois, y eut la jambe percée. M. du Guesclin reçut une blessure dangereuse. Les carabiniers donnèrent; ils eurent six officiers renversés morts, et vingt et un de blessés.
Le maréchal de Saxe, dans le dernier épuisement, était toujours à cheval, se promenant au pas au milieu du feu. Il passa sous le front de la colonne anglaise pour voir tout de ses yeux , auprès du bois de Barri, vers la gauche : on y faisait les mêmes manœuvres qu'à la droite. On tâchait en vain d'ébranler cette colonne : les régiments se présentaient les uns après les autres; et la masse anglaise, faisant face de tous côtés,
plaçant à propos sod canon, et tirant toujours par division, nourrissait ce feu continu quand elle était attaquée , et après l'attaque, die restait immobile ^et ne tirait plus: Quelques régiments d'infanterie vinrent encore affronter cette colonne par les ordres seuls de leurs commandants. Le maréchal de Saxe en vit un dont les rangs entiers tombaient, et qui ne se dérangeait pas : on lui dit que c'était le régiment des vaisseaux, que commandait M. de ôuerchi. c Comment se peut-il faire, s'écria- t-il, que de telles troupes ne soient pas victorieuses? »
Haioault ne souffrait pas moins : il avait pour colonel le fils du prince de Craon , gouverneur de Toscane. Le père servait le grand duc ; les enfants servaient le roi de France. Ce jeune homme , d'une très-grande espérance , fut tué à la tête de sa troupe ; son lieutenant-colonel blessé à mort auprès de lui. Le régiment de Normandie s'avança ; il eut autant d'officiers et de soldats hors de combat que celui de Hainault : il était mené par son lieutenant-colonel, M. de Solenci, dont le roi loua la bravoure sur le champ de bataille, et qu'il récompensa ensuite en le faisant brigadier. Des bataillons irlandais coururent au flanc de cette colonne ; le colonel Dillon tombe mort : ainsi aucun corps, aucune attaque n'avaient pu entamer la colonne, parce que rien ne s'était fait de concert et à la fois.
Le maréchal de Saxe repasse par le front de la colonne qui s'était déjà avancée plus de trois cents pas au-delà de la redoute d'Eu et de Fontenoi. 11 va voir si Fontenoi tenait encore : on n'y avait plus de boulets ; on ne répondait à ceux des ennemis qu'avec de la poudre.
M. du Brocard , lieutenant-général d'artillerie , et plusieurs officiers d'artillerie étaient tués. Le maréchal pria alors le duc d'Harcourt , qu'il rencontra , d'aller conjurer le roi de s'éloi-
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gner, et il envoya ardre an comte de h Mark , qui gardait Antoin , d'en sertir avec le régiment de Piémont : là bataille patrut perdue sans ressource. Où ramenait de tous côtés les canots de campagne ; eu était près de feîre partir eeiui de R» • tenoi , quoique des boulets fussent arrivés. L'intention du maréchal de Saxe était de faire, si l'en pouvait, un dernier eiart mieux dirigé et plus plein contre la colonne anglaise. Celte masse d'infanterie avait été endommagée, quoique aa profondeur parut toujours égale; elle-même était étonnée de se trouver au milieu des Français, sans avoir de cavalerie; la eolonne était immobile , et semblait ne recevoir plus d'ordre; mais elle gardait une contenance fière , et paraissait être mattresse du champ de bataiHe. Si les Hollandais avaient passé entre les redoutes qui étaient vers Pontenoi et Antoin, s'ils étaient venus donner la main aux Anglais, il n'y avait plus de ressource , plus de retraite même , ni pour l'armée française, ni probablement pour le roi et son fils : le succès d'une dernière attaque était incertain. Le maréchal de Saxe , qui voyait la victoire ou l'entière débite dépendre de cette dernière attaque , songeait à préparer une retraite sflre : il envoya un second ordre au comte de la Mark d'évacuer Antoin , et de venir vers le pont de Calonne, pour favoriser cette retraite en cas d'un dernier malheur : il fait signifier un troisième ordre au comte depuis duc de Lorges , en le rendant responsable de l'exécution; le comte de Lorges obéit à regret. On désespérait alors du suceès de la journée.
Un conseil assez tumultueux se tenait auprès du roi; on le pressait de la part du général et au nom de la France de ne pas s'exposer davantage. Le duc de Richelieu , lieutenant-général, et qui servait en qualité d!aide-d*-camp du roi, arriva en ce
moment ; il venait dp reconnaître la cojonie près de Bentenoi. Ayant ainsi couru de tous cotée sans être blessé , il se présenta tare d'haleipe, l'épée à la main» et courent de poussière. c Quelle nouvelle appertea-vous ? lui dit le maréchal de Noait- « l£g ; quel est votre avis! — Ma nouvelle , dit le duc de Ri- « cheUeu , eat que la bataille est gagnée si on le veut; et non c avis est qu'on fasse avancer dans l'instant quatre canons c centre le firpnt delà colonne; pendant que cette artillerie « r ébranlera, la maison du roi et les autres troupes l'entou- ■ reroet ; il faut tomber sur elle comme des fourrageurs. » Le roi se rendit le premier à cette idée.
Vingt personne» se détachent. Le duc de Féquigny, appelé depuis le duc de Chaulnes , va faire pointer ces quatre pièces; eu les plaie vis-à-vis la colonne anglaise. Le due de Richelieu court à bride abattue au nom du roi faire marcher sa maison ; il qnnonce cette nouvelle à IJ. de Monteeson qui la commandait : le prince de Soubise rassemble ses gendarmes , le due de Chaulnes ses chevau-légers, tout se forme et jnarohe; quatre escadrons de fe gendarmerie avancent à la droite de la maîsop du roi; les grenadiers à cheval sont à la tête, sous M. de Grille, leur capitaine; les mousquetaires, commandés par M. de Jqmilhac , se précipitent.
Dans ce même moment important le comte d'Eu et le duc de Biron , à la droite , voyaient avec douleur les troupes d'Antoin quitter leur poste, selon Tordre positif du maréchal de Saxe. « Je prends sur moi la désobéissance , leur dit le duc de t Biren ; je suis sAr que le roi l'approuvent dans un instant « où tout va changer de face; je réponds que M. le mare- « chai de Saxe le trouvera bon. » Le maréchal , qui arrivait dans cet endroit, informé de la résolution du roi et de la
bonne volonté des troupes , n'eut pas de peine à se rendre : il changea de sentiment lorsqu'il en fallait, changer, et fit rentrer le régiment de Piémont dans Antoin ; il se porta rapidement , malgré sa faiblesse , de la droite à la gauche vers la brigade des Irlandais, recommandant à toutes les troupes qu'il rencontrait en chemin de ne plus faire de fausses charges, et d'agir de concert.
Le duc de Biron , le comte d'Estrées , le marquis de Croissi, le comte de Lovendhal, lieutenants-généraux , dirigent cette attaque nouvelle. Cinq escadrons de Penthièvre suivent M. de Croissi et ses enfants. Les régiments de Chambrillant, de Brancas , de Brionne , Aubeterre , Courten , accourent guidés par leurs colonels ; le régiment de Normandie , les carabiniers entrent dans les premiers rangs de la colonne , et vengent leurs camarades tués dans leur première charge : les Irlandais les secondent. La colonne était attaquée à la fois de front et par les deux flancs.
En sept ou huit minutes tout ce corps formidable est ouvert de tous côtés; lj général Posoinby, le frère du comte d'Albermale , cinq capitaines aux gardes , un nombre prodigieux d'officiers , étaient renversés morts. Les Anglais se rallièrent, mais ils cédèrent; ils quittèrent le champ de bataille sans tumulte, sans confusion, et furent vaincus avec honneur.
Le roi de France allait de régiment en régiment , les cris de victoire et de vive le roi , les chapeaux en l'air, lesétendarts et les drapeaux percés de balles, les félicitations réciproques des officiers qui s'embrassaient , formaient un spectacle dont tout le monde jouissait avec une joie tumultueuse. Le roi était tranquille, témoignant sa satisfaction et sa reconnaissance à
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lotis les commandante des corps : il ordonna qu'on eût soin des blessés , et qu'on traitât les ennemis comme ses propres sujets.
Le maréchal de Saxe t au milieu de ce triomphe , se fit porter vers le roi ; il retrouva un reste de force pour embrasser ses genoux , et pour lui dire ces propres paroles : c Sire, j'ai € assez vécu ; je ne souhaitais de vivre aujourd'hui que pour « voir votre majesté victorieuse. Vous voyez» ajouta-t-il en- € suite, à quoi tiennent les batailles. » Le roi le releva et l'embrassa.
11 dit au duc de Richelieu : « Je n'oublierai jamais le serc vice important que vous m'avez rendu. » Il parla de même au duc de Biron. Le maréchal de Saxe dit au roi : c Sire, il c faut que je me reproche une faute : j'aurais dû mettre une « redoute de plus entre le bois de Barri et Fontenoi ; mais je c n'ai pas cru qu'il y eût des généraux assez hardis pour hac sarder de passer en cet endroit. »
Les alliés avaient perdu neuf mille hommes , parmi lesquels il y avait environ deux mille prisonniers : ils n'en firent presque aucun sur les Français.
Par le compte exactement rendu au major-général de l'infanterie française , il ne se trouva que seize cent quatre-vingtun soldats ou sergents d'infanterie tués sur la place, et trois mille deux cent quatre-vingt-deux blessés. Parmi les officiers, cinquante-trois seulement étaient morts sur le champ de bataille; trois cent vingt-trois étaient en danger de mort par leurs blessures. La cavalerie perdit environ dix -huit cents hommes.
Jamais, depuis qu'on fait la guerre, on n'avait pourvu avec plus de soin h soulager les maux attachés à ce fléau ; il y avait t. xv. 26
4<fe HISTOIRE DB FRANCE.
des hôpitaux préparés dans toutes les villes voisines , et surtout à Lille : les églises même étaient employées à cet usafc digne d'elles : non-seulement aucun secours, mais encore aucune commodité ne manqua ni aux Français ni à leurs prisonniers blessés ; le zèle même des citoyens alla trop loin : on ne cessait d'apporter de tous côtés aux malades des aliments délicats, et les médecins des hôpitaux furent obligés de mettre un frein à ces excès dangereux de bonne volonté. Enfin les hôpitaux étaient si bien servis que presque tous les officiers aimaient mieux y être traités que chez des particuliers; et c'est ce qu'on n'avait point encore vu.
On est entré dans les détails sur eette seule bataille de Fontenoi ; son importance , le danger du roi et du dauphin, l'exigeaient. Cette action décida du sort de la guerre, prépara la conquête des Pays-Bas, et servit de contre-poids à tous les événements malheureux. Ce qui rend encore cette bataille à jamais mémorable , c'est qu'elle fut gagnée lorsque le général, affaibli et presque expirant, ne pouvait plus agir. Le maréchal de Saxe avait fait la disposition , et les officiers français remportèrent la victoire.