CHAPITRE XXXVII
Le roi de France, naître de la Flandre et victorien , propose en vain la paix. — Prise do Brabant boUandais. — Les conjonctures font on stathooder.
Dans ce fracas d'événements, tantôt malheureux, tantôt favorables, le roi, victorieux en Flandre , était le seul souverain qui voulût la paix. Toujours en droit d'attaquer le territoire des Hollandais, et toujours le menaçant, il crut les ame-
JM? ( HISTOIF^ Dp FRANCE.
nerà son grand dessein d'une pacification générale en leur proposant un congrès dans une de leurs villes ; on choisit JBréda. Le marquis de Puisieux y alla des premiers en qualité de plénipotentiaire. Les Hollandais envoyèrent à Bréda M. de Vassenaer, sans avoir aucune vue déterminée. J-a cour d'Angleterre, qui ne penchait pas à la paix , ne put paraître publiquement la refuser. Le comte de Sandwich , petit-fils , par sa mère , du fameux Vilmot , comte de Rochester, fut le plénipotentiaire anglais ; mais , tandis que les puissances auxiliaires de l'impératrice-reine avaient des miuistres à ce congrès inutile, cette princesse n'y en eut aucun.
Les Hollandais devaient plus que toute autre puissance presser l'heureux effet de ces apparences pacifiques. Un peuple tout commerçant, qui n'était plus guerrier, qui n'avait ni bons généraux ni bons soldats, et dont les meilleures troupes étaient prisonnières en France au nombre de plus de trentecinq mille hommes, semblait n'avoir d'autre intérêt que de ne pas attirer sur son terrain l'orage qu'il avait vu fondre sur la Flandre. La Hollande n'était plus même une puissance maritime ; ses amirautés ne pouvaient pas alors mettre en mer vingt vaisseaux de guerre. Les régents sentaient tous que si la guerre entamait leurs provinces, ils seraient forcés de se donner un stathouder, et par conséquent un maître. Les magistrats d'Utrecht , de Dordrecht , de la Brille , avaient toujours insisté pour la neutralité ; quelques membres de la république étaient ouvertement de cet avis : en un mot, il est certain que si les Etats-Généraux avaient pris la ferme résolution de pacifier l'Europe, ils en seraient venus à bout; ils auraient joint cette gloire à celle d'avoir fait autrefois d'un si petit pays un état puissant et libre, et cette gloire a été long-
temps dans leurs pains; mais le parti anglais et le préjugé général prévalurent. Je ne crois pas qu'il y ait un peuple qui revienne plus difficilement de ses anciennes impressions que fô nation hollandaise. L'irruption de Louis XIV et Tannée 1672 étaient encore dans leurs cœurs; et leur esprit , frappé de la hauteur ambitieuse de Louis XIV, ne pouvait concevoir la modération de Louis XV; ils ne la crurent jamais sincère. On regardait toutes ses démarches pacifiques et tous ses ménage* ments , tantôt comme des preuves de faiblesse , tantôt comme des pièges.
Le roi , qui ne pouvait les persuader, fut forcé de conquérir une partie de leur pays pendant la tenue d'un congrès inutile : il fit entrer ses troupes dans la Flandre hollandaise; c'est un démembrement des domaines de cette même Autriche, dont il prenait la défense : il commence une lieue au-dessous de Gand , et s'étend à droite et à gauche, d'un côté à Middelbourg sur la mer, de l'autre jusqu'au-dessous d* Anvers sur l'Escaut. Il est garni de petites places d'un difficile accès, et qui auraient pu se défendre. Le roi , avant de prendre cette province , poussa encore les ménagements jusqu'à déclarer aux Etats-Généraux qu'il ne regarderait ces places que comme un dépôt, qu'il s'engageait à restituer sitôt que les Hollandais cesseraient de fomenter la guerre, en accordant des passages et des secours d'hommes et d'argent.
On ne sentit point cette indulgence, on ne vit que l'irruption; et la marche des troupes françaises fit un stathouder. Il arriva précisément ce que l'abbé de la Ville, dans le temps qu'il faisait les fonctions d'envoyé en Hollande , avait dît à plusieurs seigneurs des états, qui refusaient toute conciliation, et qui voulaient changer la forme du gouvernement : c Ce ne
sera pas vous, ce sera nous qui vous donnerons un maître. »
Tout le peuple, au bruit de l'invasion, demanda pour stathouder le prince d'Orange ; la ville de Terveere , dont il était seigneur, commença, et le nomma; toutes les villes de la Zélande suivirent; Roterdam, Delft, le proclamèrent : il n'eût pas été sûr pour les régents de s'opposer à la multitude; ce n'était partout qu'un avis unanime. Tout le peuple de la Haye entoura le palais où s'assemblent les députés de la province de Hollande et de Vestfrise , la plus puissante des sept , qui seule paie la moitié des charges de tout l'état, et dont le pensionnaire est regardé comme le plus considéré personnage de la république : il fallut dans l'instant, pour apaiser le peuple, arborer le drapeau d'Orange au palais et à r Hôtel- de- Ville; et deux jours après le prince fut élu. Le diplôme porta c qu'en • considération des tristes circonstances où l'on était, on f nommait stathouder, capitaine et amiral général Guillaumet Charles-Henri Frison, prince d'Orange, de la branche de c Nassau-Diest , » qu'on nomme Dist. Il fut bientôt reconnu par toutes les villes , et reçu en cette qualité à l'assemblée des Etats-Généraux. Les termes dans lesquels la province de Hollande avait conçu son élection montraient trop que les magistrats l'avaient nommé malgré eux. On sait assez que tout prince veut être absolu , et que toute république est ingrate. Les Provinces-Unies , qui devaient à la maison de Nassau la plus grande puissance où jamais un petit état soit parvenu, purent rarement établir ce juste milieu entre ce qu'ils devaient au sang de leurs libérateurs et ce qu'ils devaient à leur liberté.
Louis XIV en 1 672, Louis XV en \ 747, ont créé deux stat-
houders par la terreur ; et le peuple hollandais a rétabli deux fois ce stathoudérat , que la magistrature voulait détruire.
Les régents avaient laissé, autant qu'ils l'avaient pu, le prince Henri Frison d'Orange dans l'éloignement des affaires; et même quand la province de Gueldre le choisit pour son stathooder, en 4722, quoique cette place ne fût qu'un titre honorable, quoiqu'il ne disposât d'aucun emploi, quoiqu'il ne pût ni changer seulement une garnison , ni donner d'ordre» les Etats de Hollande écrivirent fortement à ceux de Gueldre pour les détourner d'une résolution qu'ils appelaient funeste. Un moment leur ôta ce pouvoir dont ils avaient joui pendant près de cinquante années.
Le nouveau stathouder commença par laisser d'abord la populace piller et démolir les maisons des receveurs, tous parents et créatures des bourgmestres , et quand on eut attaqué ainsi les magistrats par le peuple , on contint le peuple par les soldats.
Le prince, tranquille dans ces mouvements, se fit donner la même autorité qu'avait eue le roi Guillaume, et assura mieux encore sa puissance à sa famille. Non-seulement le stathoudérat devint l'héritage de ses enfants mâles , mais de ses filles et de leur postérité ; car quelque temps après on passa en loi qu'au défaut de la race masculine une fille serait stathouder et capitaine général , pourvu qu'elle fit exercer ces charges par son mari ; et en cas de minorité la veuve d'un stathouder doit avoir le titre de gouvernante, et nommer un prince pour faire les fonctions du stathoudérat.
Par cette révolution les Provinces-Unies devinrent une espèce de monarchie mixte, moins restreinte à beaucoup d'égards que celles d'Angleterre, de Suède et de Pologne. Ainsi
il n'arriva rien dan$ toute cette guerre de ce qu'où avait d'abprd imaginé, et tout le contraire de ce que les nations avaient attendu arriva ; mais l'entreprise , les succès et les malheurs 4u prince .Charles Edouard eu Angleterre furent peut-être le plus singulier de ces événements qui étonnèrent l'Europe.