‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 46 sur 59 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Combat tfExiUea funeste aux Franciift.

Pour pénétrer en Italie, malgré les armées d'Autriche et de Piémont, quel chemin fallait-il prendre? Le général espagnol , la Mina , voulait qu'on tirât à Final par le chemin de la côte du Ponent, où Ton ne peut aller qu'un à un ; mais il n'avait ni canons ni provisions : transporter l'artillerie française, garder une communication de près de quarante marches par une route aussi serrée qu'escarpée, où tout doit être porté à dos de mulet, être exposé sans cesse au canon des vaisseaux anglais, de telles difficultés paraissaient insurmontables. On proposait la route de Démont et de Coni; mais assiéger Coni était une entreprise dont tout le danger était connu. On se détermina pour la route du col d'Exilles , à près* de vingt-cinq lieues de Nice , et on résolut d'emporter cette place.

Cette entreprise n'était pas moins hasardeuse; maison ne pouvait choisir qu'entre des périls. Le comte de Belle-Isle saisit avidement cette occasion de se signaler; il avait autant d'audace pour exécuter un projet que de dextérité pour le conduire , hommeîinfatigable dans le travail du cabinet et dans

celui de la campagne. Il part donc, et prend son chemin en retournant vers le Dauphiné , et s'enfonçant ensuite vers le col de l'Assiette, sur le chemin d'Exilles; c'est là que vingt et on bataillons piémontais l'attendaient derrière des retranchements de pierre et de bois , hauts de dix-huit pieds sur treize pieds de profondeur , et garnis d'artillerie.

Pour emporter ces retranchements, le comte de Belle-taie avait vingt-huit bataillons et sept canons de campagne , qu'on ne put guère placer d'une manière avantageuse. On s'enhardissait cV cette entreprise par le souvenir des journées de Montalban et de Château- dauphin , qui semblaient justifier tant d'audace. Il n'y a jamais d'attaques entièrement semblables, et il est bien difficile encore et plus meurtrier d'attaquer des palissades qu'il faut arracher avec les mains sous un feu plongeant et continu , que de gravir et de combattre sur des rochers; enfin , ce qu'on doit compter pour beaucoup, les Piémontais étaient très-aguerris , et l'on ne pouvait mépriser des troupes que le roi de Sardaigce avait commandées. L'action dura deux heures, c'est-à-dire que les Piémontais tuèrent deux heures de suite sans peine et sans danger tous les Français qu'ils choisirent; M. d'Arnauld, maréchal-de-camp, qui menait une division , fut blessé à mort des premiers avec H. de Grille, major-général de l'armée.

Parmi tant d'actions sanglantes qui signalèrent cette guerre de tous côtés, ce combat fut un de ceux où l'on eut le plus à déplorer la perte prématurée d'une jeunesse florissante , inutilement sacrifiée. Le comte de Goas , colonel de Bourbonnais, y périt. Le marquis de Donge, colonel de Soissonnais, y reçut une blessure , dont il mourut six jours après. Le marquis de Brienne, colonel d'Artois, ayant eu un bras emporté,

retourna aux palissades en disant : c II m'en reste un autre pour le service du roi ; et il fut frappé à mort. » On compta trois mille six cent quatre-vingt-quinze morts, et mille six cent six blessés ; fatalité contraire à l'événement de toutes les autres batailles, où les blessés font toujours le plus grand nombre. Celui des officiers qui périrent fut très-grand; presque tous ceux du régiment de Bourbonnais furent blessés ou moururent v et les Piémontais ne perdirent pas cent hommes.

Belle-Isle désespéré arrachait les palissades , et, blessé aux deux mains , il tirait des bois avec les dents , quand enfin il reçut le coup mortel. Il avait dit souvent qu'il ne fallait pas qu'un général survécût à sa défaite , et il ne prouva que trop que ce sentiment était dans son cœur. Les blessés furent menés à Briançon , où Ton ne s'était pas attendu au désastre de celte journée. M. d'Audi fret, lieutenant de roi, vendit sa vaisselle d'argent pour secourir les malades ; sa femme , près d'accouher, prit elle-même le soin des hôpitaux, pansa de ses mains les blessés, et mourut en ^acquittant de ce pieux office ; exemple aussi triste que noble , et qui mérite d'être consacré dans l'histoire.

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