CHAPITRE XL1L
Louisbourg. — Combat de mer : prises immenses que font les Anglais.
Une autre entreprise, commencée plus tard que celle de l'amiral Anson , montre bien de quoi est capable une nation commerçante à la fois et guerrière; je veux parler du siège de Louisbourg : ce ne fut point une opération du cabinet des ministres de Londres , ce fut le fruit de la hardiesse des marchands de la Nouvelle-Angleterre; cette colonie , Tune des plus florissantes de la nation anglaise, est éloignée d'environ quatre-vingts lieues de l'He de Louisbourg ou du Cap-Breton r lie alors importante pour les Français , située vers l'embou-
chure du fleuve Saint-Laurent, la clef de leurs possessions dans le nord de l'Amérique. Ce territoire avait été confirmé à la France par la paix d'Utrecht. La pèche de la morue , qui se fait dans ces parages, était l'objet d'un commerce utile, qui employait par an plus de cinq cents petits vaisseaux de Bayonne, de Saint Jean-de-Luz, du Hâvre-de-Grâce , et d'autres villes; on en rapportait au moins trois mille tonneaux d'huile , nécessaires pour les manufactures de toute espèce : c'était une école de matelots; et ce commerce, joint à celui de la morue, faisait travailler dix mille hommes, et circuler dix millions.
Un négociant, nommé Vaugan, propose à ses concitoyens de la Nouvelle- Angleterre de lever des troupes pour assiéger Louisbourg; on reçoit cette idée avec acclamation ; on fait une loterie dont le produit soudoie une petite armée de quatre mille hommes; on les arme, on les approvisionne, on leur fournit des vaisseaux de transport, tout cela aux dépens des habitants. Ils nomment un général ; mais il leur fallait l'agrément de la cour de Londres , il leur fallait surtout des vaisseaux de guerre ; il n'y eut de perdu que le temps de demander ; la cour envoie l'amiral Waren avec quatre vaisseaux protéger cette entreprise de tout un peuple.
Louisbourg est une place qui pouvait se défendre et rendre tous ces efforts inutiles, si on avait eu assez de munitions; mais c'est le sort de la plupart des établissements éloignés qu'on leur envoie rarement d'assez bonne heure ce qui leur est nécessaire. A la première nouvelle des préparatifs contre la colonie, le ministre de la marine de France fait partir un vaisseau de soixante-quatre canons chargé de tout ce qui manquait à Louisbourg ; le vaisseau arrive pour être pris à
l'entrée du port par les Anglais. Le commandant de la place, après une vigoureuse défense de cinquante jours , fut obligé de se rendre. Les Anglais lui firent les conditions \ ce fut d'amener eux-mêmes en France la garnison , et tous les habitants au nombre de deux mille. On fut étonné à Brest de recevoir quelques mois après une colonie entière de Français que des vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage.
La prise de Louisbourg fut encore fatale à la compagnie française des Indes; elle avait pris à ferme le commerce des pelleteries du Canada, et ses vaisseaux, au retour des grandes Indes, venaient souvent mouiller à Louisbourg; deux gros vaisseaux de la compagnie y abordent immédiatement après sa prise, et se livrent eux-mêmes. Ce ne fut pas tout; une fatalité non moins singulière enrichit encore les nouveaux possesseurs du Cap-Breton ; un gros bâtiment espagnol , nommé Y Espérance , qui avait échappé à des armateurs, croyait trouver sa sûreté dans le port de Louisbourg comme les autres; il y trouva sa perte comme eux. La charge de ces trois navires, qui vinrent ainsi se rendre eux-mêmes du fond de l'Asie et de l'Amérique , allait à vingt-cinq millions de livres. Si dès longtemps on a appelé la guerre un jeu de hasard , les Anglais en une année gagnèrent à ce jeu trois millions de livres sterling. Non-seulement les vainqueurs comptaient garder à jamais Louisbourg, mais ils firent des préparatifs pour s'emparer de toute la Nouvelle-France.
Il semble que les Anglais dussent faire de plus grandes entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de cent pièces de canon , treize de quatre-vingt-dix , quinze de quatrevingt, vingt-six de soixante-dix , trente-trois de soixante; il y en avait trente-sept ie cinquante à cinquante-quatre canons;
LOUIS fcV. 497
et au-dessous de celle forme , depuis les frégates de quarante canons jusqu'aux moindres , on en comptait jusqu'à cent quinze ; ils avaient encore quatorze galiotcs à bombes , et dix brûlots; c'était en tout deux cent soixante-trois vaisseaux de guerre, indépendamment des cor aires, et des vaisseaux de transport ; cette marine avait le fond de quarante mille matelois. Jamais aucune nation n'a eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient être armés à la fois , il s* en fallait beaucoup; le nombre des soldats était trop disproportionné; mais enfin , en \ 746 et 4 747 , les Anglais avaient à la fois une flotte dans les mers de l'Ecosse et d'Irlande, une à Spitheâd , une aux Indes orientales , une vers la Jamaïque , une à Antigoa , et ils en armaient de nouvelles selon le besoin.
Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre , n'ayant en tout qu'environ trente-cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois , elles demeuraient sans secours à la merci des flottes anglaises, si les convois partaient ou de France ou des îles, ils couraient risque étant escortés d'être pris avec leurs escortes. En effet, les Français essuyèrent quelquefois des pertes terribles; car une flotte marchande de quarante voiles , venant en France de la Martinique sous l'escorte de quatre vaisseaux de guerre, fut rencontrée par une flotte anglaise ; il y en eut trente de pris, coulés à fond ou échoués : deux vaisseaux de l'escorte, dont l'un était de quatre-vingts canons , tombèrent au pouvoir de l'ennemi.
En vain on tenta d'aller dans l'Amérique septentrionale pour essayer de reprendre le Cap-Breton , ou pour ruiner la colonie anglaise d' Annapolis dans la Nouvelle-Ecosse : le dijc d'Ent. xv. 32
ville, de la maison de la Rochefoucauld, y fut envoyé avec quatorze vaisseaux. C'était un homme d'un grand courage , d'une politesse et d'une douceur de mœurs que les Français seuls conservent dans la rudesse attachée au service maritime : mais la force de son corps ne secondait pas celle de son âme; il mourut de maladie sur le rivage barbare de Chiboclou, après avoir vu sa flotte dispersée par des tempêtes.
Un des plus grands avantages que les Anglais eurent sur mer fut le combat naval de Finistère ; combat où ils prirent six gros vaisseaux de roi , et sept de la compagnie des Indes armés en guerre, dont quatre se rendirent dans le combat, et trois autres ensuite ; le tout portant quatre mille hommes d'équipage.
Londres est remplie de négociants et de gens de mer qui s'intéressent beaucoup plus aux succès maritimes qu'à tout ce qui se passe en Allemagne ou en Flandre : ce fut dans la ville un transport de joie inouï quand on vit arriver dans la Tamise ce même vaisseau le Centurion, si fameux par son expédition autour du monde ; il apportait la nouvelle de la bataille de Finistère , gagnée par ce même Anson , devenu à juste titre viceamiral général, et par l'amiral Waren : on vit arriver vingtdeux chariots chargés de l'or, de l'argent et des effets pris sur la flotte de France. La perte de ces effets et de ces vaisseaux fut estimée plus de vingt millions de France. De l'argent de celte prise on frappa quelques espèces, sur lesquelles on voyait pour légende Finistère ; monument flatteur à la fois et encourageant pour la nation, et imitation glorieuse de l'usage qu'avaient les Romains de graver ainsi sur la monnaie courante , comme sur des médailles , les plus grands événements de leur empire. Celte victoire était plus heureuse et plus utile
LOUIS XV. Mt
qu'étonnante; les amiraux Anson el Ware» avaient combattu avec dix-sept vaisseaux de guerre contre six vaisseaux de roi, dont le meilleur ne valait pas pour la construction le moindre navire de la flotte anglaise.
Ce qu'il y avait de surprenant c'est que le marquis de la Jonquière, chef de cette escadre, eAt soutenu longtemps le combat , et donné encore à un convoi qu'il amenait de la Martinique le temps d'échapper. Le capitaine du vaisseau le Windsor s'exprimait ainsi dans sa lettre sur cette bataille : c Je n'ai c jamais vu une meilleure conduite que celle du commodore « français; et, pour dire la vérité , tous les officiers de cette « nation ont montré un grand courage ; aucun d'eux ne s'est « rendu que quand il leur a été absolument impossible de € manœuvrer. »
11 ne restait plus aux Français sur ces mers que sept vaisseaux de guerre pour escorter les flottes marchandes aux lies de l'Amérique, sous le commandement de M. del'Estanduere : ils furent rencontrés par quatorze vaisseaux anglais; on se battit comme à Finistère avec le même courage et la même fortune : le nombre l'emporta , et l'amiral Hawkes emmena dans la Tamise six vaisseaux des sept qu'il avait combattus.