CHAPITRE XUII
De l'Inde , de Madras , de Pondlchéry. — Expédition de la Bourdonnais. — Conduite dé Dopleix, etc.
La France n'avait plus alors qu'un seul vaisseau de guerre. On connut dans toute son étendue la faute du cardinal de Fleuri d'avoir négligé la mer : cette faute est difficile à réparer. La marine est un art et un grand art. On ,a vu quelque*
fois de bonnes troupes de terre formées en deux ou trois années par des généraux habiles et appliqués ; mais il faut un long temps pour se procurer une marine redoutable.
Pendant que les Anglais portaient leurs armes victorieuses sur tant de mers, et que tout le globe était le théâtre de la guerre , ils en ressentirent enfin les effets dans leur colonie de Madras. Un homme ù la fois négociant et guerrier , nommé Mahédela Bourdonnais, vengea l'honneur du pavillon français au fond de l'Asie.
Pour rendre cet événement plus sensible, il est nécessaire de donner quelque idée de l'Inde, du commerce des Européens dans cette vaste et riche contrée , et de la rivalité qui régna entre eux, rivalité souvent soutenue p.ir les armes.
Les nations européennes ont inondé l'Inde : on a su y faire de grands établissements; on y a porté la guerre, plusieurs y ont fait des fortunes immenses, peu se sont appliqués à connaître les antiquités de ce pays, plus renommé autrefois pour sa religion, ses sciences cl ses lois, que pour ses richesses, qui ont fait de nos jours Tunique objet de nos voyages.
Le climat de l'Inde est sans contredit le plus favorable à la nature humaine ; il n'est pas rare d'y voir des vieillards de six vingts ans. Les tristes mémoires de noire compagnie des Indes nous apprennent que dans une bataille livrée par un autre tyran, l'un des deux, nommé Anaverdikan , que l'on fit assassiner dans le combat par un traître de ses suivants, était âgé de cent sept années , et qu'il avait ramené trois fois ses soldats à la charge. L'empereur Aurengzeb vécut plus de cent ans. NisasElmoluk, grand chancelier de l'empire sous Nahomet-Sba, détrôné et rétabli par Sha-Nadir, est mort à
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l'âge de cent ans révolus. Quiconque est sobre dans ces pays jouit d'une vie longue et saine.
L'ancienne coutume immémoriale de leurs brames de finir leurs jours sur un bûcher , dans l'espoir de recommencer une nouvelle carrière, et celle des femmes de se brûler sur le corps de leurs maris pour renaître avec eux sous une forme différente, prouvent une grande superstition, mais aussi un grand courage dont nous n'approchons pas. Ces peuples autrefois avaient horreur de tuer leurs semblables, et ne craignaient pas de se tuer eux-mêmes. Les femmes dans les castes des brames se brûlent encore, mais plus rarement qu'autrefois.
L'horreur de répandre le sang des bêtes augmenta chez cette antique nation celle de répandre le sang des hommes. La douceur de leurs mœurs en fit toujours de très-mauvais soldats; c'est une vertu qui a causé leurs malheurs, et qui les a faits esclaves. Le gouvernement tartare , qui est précisément celui de nos anciens grands fiefs, soumet presque tous ces peuples à de petits brigands, nommés par des vice-rois, lesquels sont institués par l'empereur. Tous ces tyrans sont très-riches, et le peuple très-pauvre. C'est cette administration qui fut établie dans l'Europe, dans l'Asie et dans l'Afrique, par les Vandales, les Francs, les Turcs, tous originaires de la Tartaric ; gouvernement entièrement contraire à celui des anciens Romains.
La prodigieuse supériorité de génie et de force qu'ont les Européens sur les Asiatiques orientaux est assez prouvée par les conquêtes que nos peuples ont faites chez ces nations , et qu'ils se disputent encore tous les jours. Les Portugais, établis les premiers sur les côtes de l'Inde, portèrent leurs armes et
leur religion dans l'étendue de plus de deux mille lieue*, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à Malaca, ayant des comptoirs et des forts qui se secouraient les uns les autres. Philippe II, maître du Portugal, aurait pu former dans l'Inde une domination aussi avantageuse pour le moins que celle du Pérou et du Mexique ; et sans les Hollandais et ensuite les Anglais, le pape aurait donné plus d'évéchés réels dans ces vastes contrées qu'il n'en confère en Italie.
Les Marattes, dans ces vastes pays, sont presque les seuls qui soient libres. Us habitent des montagnes derrière la côte de Malabar, entre Goa et Bombay, dans l'espace de plus de sept cents milles. Ce sont les Suisses de l'Inde, aussi guerriers, moins policés, mais plus nombreux, et par là plus redoutables. Les vices-rois qui se font la guerre achètent leurs secours, les paient et les craignent.
On n'ignore pas que les Hollandais sont ceux qui ont les plus grands établissements dans cette partie du monde depuis les lies de la Sonde jusqu'à la côte de Malabar; les Anglais viennent après eux ; ils sont puissants sur les deux côtes de la presqu'île de l'Inde et jusque dans le Bengale : tes Français, arrivés les derniers, ont été les plus mal partagés : c'est leur sort dans l'Inde orientale comme dans l'occidentale.
Leur compagnie établie par Louis XIV, anéantie en 4742, renaissante, en 4720, dans Pondichéry, paraissait très-florissante; elle avait beaucoup de vaisseaux, de commis, de directeurs , même des canons et des soldats ; mais elle n'a jamais pu fournir le moindre dividende à ses actionnaires du produit de son commerce. C'est la seule compagnie de l'Europe qui soit dans ce cas ; et au fond ses actionnaires et ses créanciers n'ont jamais été payés que de la concession
faite par le roi d'une partie de la ferme du tabac, absolument étrangère à son négoce ; par cela même elle florissait à Pondichéry ; car l'argent de ses retours était employé à augmenter ses fonds, à fortifier la ville, à l'embellir, à se ménager dans l'Inde des alliés utiles.
Dupleix, homme aussi actif qu'intelligent, et aussi méditatif que laborieux, avait dirigé longtemps le comptoir de Chandernagor sur le Gange, dans la fertile et riche province de Bengale, à onze cents milles de Pondichéry, y avait formé un vaste établissement, bâti une ville, équipé quinze vaisseaux ; c'était une conquête de génie et d'industrie, bien préférable à toutes les autres. La compagnie trouva bon que chaque particulier fit alors le commerce pour son propre avantage. L'administrateur en la servant acquit une immense fortune. Chacun s'enrichit. 11 créa encore un autre établissement à Patna, en remontant le Gange jusqu'à trente lieues de Bénarès, cette antique école des brachmanes.
Tant de services lui méritèrent le gouvernement général des établissements français à Pondichéry, en 4742. Ce fut alors que la guerre s'alluma entre l'Angleterre et la France. On a déjà remarqué que le contre-coup de ces guerres se fait toujours sentir aux extrémités du monde, en Asie et en Amérique. Les Anglais ont, à quatre-vingt-dix milles de Pondichéry, la ville de Madras dans la province d'Arcat; cet établissement est pour l'Angleterre ce que Pondichéry est pour la France. Ces deux villes sont rivales; mais le commerce est si vaste de ce monde au nôtre, l'industrie européenne est si active, si supérieure à celle des Indiens, que ces deux colonies pouvaient s'enrichir sans se nuire.
Dupleix, gouverneur de Pondichéry, et chef de la nation
française dans les Indes, avait proposé la neutralité à la compagnie anglaise : rien n'était plus convenable à des commerçants qui ne doivent point vendre des étoffes et du poivre à main armée ; le commerce est fait pour être le lien des nations, pour consoler la terre, et non point pour la dévaster. L'humanité et la raison avaient fait ces offres ; la fierté et l'avarice les refusèrent. Les Anglais se flattaient, non sans vraisemblance, d'être aisément vainqueurs sur les mers de l'Inde comme ailleurs et d'anéantir la compagnie de France.
Mahé de la Bourdonnais était, comme les Duquesne, les Jeao- Bart, les Duguay-Trouin, capable de faire beaucoup avec peu, et aussi intelligent dans le commerce qu'habile dans la marine ; il était gouverneur des iles Bourbon et de Maurice, nommé à ces emplois par le roi, et gérant au nom delà compagnie ; ces iles étaient devenues florissantes sous son administration : il sort enfin de l'Ile de Bourbon avec neuf vaisseaux armés par lui en guerre, chargés d'environ deux milles trois cents blancs et de huit cents noirs, qu'il a disciplinés lui-même , et dont il a fait de bons canonnière. Une escadre anglaise sous l'amiral Barnet croisait dans ces mers, défendait Madras , inquiétait Pondichéry, et faisait beaucoup de prises. Il attaque cette escadre, la disperse, et se hâte d'aller mettre le siège devant Madras.
Des députés vinrent lui représenter qu'il n'était pas permis d'attaquer les terres du grand-mogol. Ils avaient raison ; c'est le comble de la faiblesse asiatique de le souffrir, et de l'audace européenne de le tenter. Les Français débarquent sans résistance ; leur canon est amené devant les murailles de la ville mal fortifiée, défendue par une garnison de cinq cents soldats. L'établissement anglais consistait dans le fort Saint-George, où étaient tous les magasins : dans la ville qu'on nomme
Blanche , qui n'est habitée que par des Européens ; dans celle qu'on nomme Noire , peuplée de négociants et d'ouvriers de toutes les nations de l'Inde, juifs , banians, arméniens, mahométans, idolâtres, nègres de différentes espèces, indiens rouges, indiens de couleur bronzée. : cette multitude allait à cinquante mille âmes ; le gouverneur fut bientôt obligé de se rendre. La rançon de la ville fut évaluée à onze cent mille pagodes, qui valent environ neuf millions de France.
La Bourdonnais avait un ordre exprès du ministère « de ne « garder aucune des conquêtes qu'il pourrait faire dans c l'Inde ; » ordre peut-être inconsidéré , comme tous ceux qu'on donne de loin sur des objets qu'on n'est pas à portée de connaître. 11 exécuta ponctuellement cet ordre , et reçut des otages et des sûretés pour le paiement de cette conquête qu'il ne gardait pas. Jamais on ne sut ni mieux obéir, ni rendre un plus grand service : il eut encore le mérite de mettre Tordre dans la ville, de calmer les frayeurs des femmes, toutes réfugiées dans des temples et dans des pagodes, de les faire reconduire chez elles avec honneur, et de rendre enfin la nation victorieuse respectable et chère aux vaincus.
Le sort de la France a presque toujours été que ses entreprises, et même ses succès hors de ses frontières , lui sont devenus funestes. Dupleix , gouverneur de la compagnie des Indes, eut le malheur d'être jaloux de la Bourdonnais : il cassa la capitulation , s'empara de ses vaisseaux, et voulut même le faire arrêter. Les Anglais et les habitants de Madras, qui comptaient sur le droit des gens , demeurèrent interdits quand on leur annonça la violation du traité et de la parole d'honneur donnée par la Bourdonnais ; mais l'indignation fut extrême quand Dupleix , s étant rendu maître de la ville Noire, la dé-
truisit de fond en comble. Cette barbarie fit beaucoup de mal aux colons innocents , sans faire aucun bien aux Français : la rançon qu'on devait recueillir fut perdue , et le nom français fut en horreur dans l'Inde.
Au milieu des aigreurs , des reproches, des voies de fait, qu'une telle conduite produisait, Dupleix fit signer par le conseil de Pondichéry, et par les principaux citoyens qui étaient à ses ordres , les Mémoires les plus outrageants contre son rival : on l'accusait d'avoir exigé de Madras une rançon trop faible , et d'avoir reçu pour lui des présents trop considérables.
Enfin, pour prix du plus signalé service, le vainqueur de Madras, en arrivant à Paris, fut enfermé à la Bastille. Il y resta trois ans et-demi , pendant qu'on envoyait chercher des témoins contre lui dans l'Inde : la permission de voir sa femme et ses enfants lui est refusée. Cruellement puni sur le soupçon seul , il contracta dans sa prison une maladie mortelle; mais avant que cette persécution terminât sa vie, il fut déclaré innocent par la commission du conseil nommée pour le juger. On douta si, dans cet état, c'était une consolation ou une douleur de plus d'être justifier si tard et si inutilement. Nulle récompense pour sa famille de la part dé la cour : tout le public lui en donnait «ne flatteuse en nommant la Bourdonnais le vengeur de la France et la victime de l'envie.
Mais bientôt le public pardonna à son ennemi Dupleix quand il défendit Pondichéry contre les Anglais, qui l'assiégèrent par terre et par mer. L'amiral Boscaven vint l'assiéger avec environ quatre mille soldats anglais ou hollandais et autant d'indiens, renforcés encore de la plupart des matelots de sa flotte, composée de vingt et une voiles. Dupleix fut à la fois commandant, ingénieur, artilleur, munitkmnaire : ses soins infatî-
gables forent secondés par M. de Bussy , qui repoussa souvent les assiégeants à la tête d'un corps de volontaires. Tous les officiers y signalèrent un courage qui méritait la reconnaissance de la patrie. Cette capitale des colonies françaises, qu'on n'avait pas crue en état de résister, fut sauvée cette fois : ce fut une des opérations qui valurent enfin à Dupleix le grand cordon de Saint-Louis , honneur qu'on n'avait jamais fiait à aucun homme hors du service militaire. Nous verrons comme il devint le protecteur et le vainqueur des vice-rois de l'Inde, et quelle catastrophe suivit trop de gloire*