LE CARDINAL DE RETZ
Jean-François Paul de Gondy naquit au chàteaa da Montmirall , es Brie , h mi d'octobre 1614 , de Philippe Emmanuel de Gondy et de Française-Marguerite de Sillé , dame de* Gommercy. Sa famille , originaire de Florence , s'était établie a Lyon au commencement do seisième siècle; et elle fat appelée II la cour lorsque Catherine de Médicis épousa le second des fils de François Pr. Albert de Gondy, aïeul de celai dont nous nous occupons, parvint pendant les guerres de religion a la plus haute faveur ; 11 fut due de Rete , marquis de Belle-ble , pair et maréchal de France , général des galères , colonel-général de la cavalerie française , premier gentilhomme de la chambre , et grand chambellan des rois Charles IX et Henri III. Cette famille, jusqu'alors peu connue, ne fournit pas une carrière moins brillante dans l'Eglise. Pierre de Gondy, frère d'Albert , fut nommé évéqne de Paris , devint cardinal , quitta son siège , lorsque la vieillesse ne lui permit plus de remplir les fonctions du ministère, et fut remplacé par Henri, son neveu. Celui-ci, étant mort en 16*2 , eut pour successeur son frère Jean-François , qui fut le premier archevêque de Ma.
Ce siège paraissait héréditaire dans la maison de Gondj ; on destina le cadet de la famille a l'état ecclésiastique; et l'enfant, qui annonçait les plus belles dispositions, témoigna bientôt de l'aversion pour une carrière entièrement contraire à ses godai; ce qui n'empêcha pas ses parents de persister dans la résolution qu'ils avaient prise. Dès son enfance , il possédait les abbayes de Buzay, de Quimperlay et de la Chaury; et , a l'4ge de treiae ans, il fut nommé chanoine de Notre-Dame.
On avait choisi pour son précepteur l'homme le plus propre à ini faire prendre des habitudes pieuses , et a diminuer la résistance obstinée qu'il ne cessait de faire paraître. C'était Tlncent de Paul devenu depuis si célèbre par d'immenses services rendus à la religion et à l'humanité, et que l'Eglise a placé an nombre des saints. Mais les soins de cet homme vertueux ne purent changer le caractère de son élève ; ei plus le jeune abbé avançait en âge, plus se développaient en lui des penchants qui devaient inspirer à ses parants les pins justes craintes. A peine dans l'adolescence , il se livrait a un libertinage précoce , prenait part a des duels, et cherchait à séduire une de ses cousines , qu'il fut sur le point de déshonorer pour jamais , par un enlèvement. Cependant, malgré la violence de ses passions, il avait fait d'oieeflentes
études; les ehef-d'œnvres oratoires et historiques de l'antiquité exaltaient soi imagination; et, par malheur pour loi, il n'y cherchait que les spéculations brillantes, mais dangereuses , qui pouvaient flatter l'audace et l'indépendance de son caractère.
En 1632 , il avait atteint l'âge de dix-huit ans , et la situation politique de la France fixait déjà , depuis longtemps , son attention. Marie de Médicis , mère de Louis XIII, s'était réfugiée en Flandre. Elle avait conservé dans le royaume un grand nombre de partisans , et presque chaque jour voyait éelore des complots et des conspirations contre l'autorité du cardinal de Richelieu. Ce fut alors qu'un livre italien , contenait l'histoire de la conjuration du comte de Fiesque , tomba entre les mains de l'abbé de Gondy. *
Il dévora cet ouvrage de Mascardi ; et, comme il n'y trouva pas les doctrines anarchiques , dont il était idolâtre , il résolut de le refaire , en ne changeant presque rien au plan ni a la suite de la narration. Cette première production d'un homme si fameux est infiniment curieuse : on y trouve toutes les théories qu'il mit un peu plus tard en pratique ; et elle se distingue surtout par un style animé , précis , dont la prose française ne présentait alors aucun modèle. Nous offrirons donc un extrait assez étendu de cet ouvrage, que nous comparerons a l'original italien. Nous en userons de même , par la suite , à l'égard de quelques autres écrits du cardinal de Reti , que nous avons trouvés , la plupart , dans des recueils ignorés , et qui peuvent , aussi bien que ses Mémoires , donner une juste idée de son caractère et de son génie.
L'auteur italien de la conjuration de Fiesque professe les opinions les plus saines et les plus modérées. Il abhorre les factions , et son style , approprié a ses pensées , présente souvent de l'élégance , du nombre et de l'harmonie. La manière du jeune abbé de Gondy est entièrement différente : le râle de conspirateur lui paraît aussi noble que brillant; il en est enthousiaste , et l'on retrouve dans son style toute la violence de ses passions.
Mascardi commence ainsi son récit : « La république de Gènes respirait après de grands désastres; les citoyens , tourmentés longtemps , non-seulement par les discordes civiles , mais par l'influence des princes étrangers , instruits enfin par leurs souffrances , avaient senti la nécessité de maintenir la paix intérieure. La réformation du gouvernement avait produit , en peu de temps, l'augmentation des fortunes particulières , et les richesses immenses que l'on avait follement dissipées pour animer les factions étant désormais employées a un meilleur usage , lorsque l'on perdait auparavant , soit pour l'entretien d'une soldatesque effrénée , soit pour satisfaire l'insatiable cupidité des gouverneurs, étaient entièrement consacrées a faire fleurir le commerce et l'industrie. Au milieu de cette tranquillité profonde, un événement, aussi affreux qu'inattendu , mit en péril la liberté , à peine recouvrée , et bouleversa la république. Ce fut la conjuration du comte Louis de Fiesque. II est nécessaire de remonter plus haut pour en expliquer la cause et l'origine. » Le début de l'abbé de Gondy est plus développé et écrit avec bien plus d'énergie.
« Au commencement de l'année 1547 , la république de Gènes se trouvait dans un état que l'on pouvait appeler heureux , s'il eût été plus affermi. Elle jouissait , eft
apparence, d'une tranquillité acquise par ses propres armes, et conservée par eelles du grand Charles-Quint, qu'elle arail choisi pour protecteur de sa liberté. L'impnissanee de tous ses ennemis la mettait à couvert de leur ambition , et les douceurs de la paix y faisaient revivre l'abondance que les désordres de la guerre en avaient si longtemps bannis. Le trafic se remettait dans la ville avec un avantage visible du public et des particuliers; et si l'esprit des citoyens avait été aussi exempt de jalousie quo leurs fortuues l'étaient de la nécessité , cette république se serait relevée et peu de jours de ses misères passées , par un repos plein d'opulence et de bonheur. Hais le peu d'union qui était parmi eux, et les semences de haine, que les divisions précédentes avaient laissées dans les coeurs , étaient des restes dangereux qui marquaient bien que ce grand corps n'était pas encore remis de ses maladies. La noblesse, qui avait le gouvernement entre ses mains, ne "pouvait oublier les injures qu'elle avait reçues du peuple , dans le temps qu'elle était éloignée des affaires. Le peuple , de son eûté , no pouvait souffrir la domination de la noblesse que comme une nouvelle tyrannie qui était contraire aux lois de l'état lfoc partie même des gentilshommes, qui prétendaient a une plus haute fortune , enviait ouvertement la grandeur des antres. Ainsi les uns commandaient avec orgueil , les autres obéissaient avec rage, et beaucoup croyaient obéir, parce qu'Us ne commandaient pas absolument; truand la Providence permit qu'il arrivât un accident qui fit éclater tout a coup les différents sentiments , et qui confirma , pour la dernière fois, les uns dans le commandement et les .autres dans la servitude. C'est la conjuration de Jean-Louis de Flesque, comte de Lavagno, qu'il faut reprendre de plus haut pour en connaître mieux les sujets et les circonstances.
L'historien italien croit devoir s'étendre sur les motifs qui déterminèrent André Dorla h quitter le service de François I". L'imitateur français passe rapidement sur les détails qui pourtant sont essentiels : il brûle d'arriver au récit de la conjuration. Le premier peint le comte de Fiesque sous les couleurs les plus défarorables : il dit que ce jeune homme avait été mal élevé, et que les gens sages répétaient souvent qu'il croissait pour le malheur de sa patrie. L'abbé de Gondy fait au contraire <iu comte le portrait le plus brillant : il lui reconnaît toutes les qualités d'un chef de parti; et, pour le justifier d'avoir longtemps caché ses desseins, il fait remarquer qu'il n'avait pas craint de témoigner hautement sa haine pour les Doria. « Cette chaleur, dit-il, qu'on a observée dans son procédé , fait voir qu'il ne s'est porté a cette entreprise que par une émulation d'honneur et une ambition généreuse , puisque tous ceux qui sont engagés dans de semblables desseins , par un esprit de tyrannie et des intérêts qui ne vont pas à la grande réputation , ont commencé par une patience toujours soumise et des abaissements honteux. •
Dans les deux historiens, Fiesque tient un conseil où figure Verrinia , l'un des ennemis les plus fougueux de la famille des Doria. Mascardi donne a ce factieux le langage qui lui convient , et ne cherche point a couvrir, par des maximes spécieuses , l'horreur de ses conseils : « Jean Doria , lui fait-il dire , tentera cette entreprise contre vous , si vous ne I'exécutei contre lui. Les circonstances ont placé entre vous deux l'empire de la Ligurie : l'un de vous ne peut parvenir a s'en emparer, s'il ne se fraie
i sur le cadavre de son rival. La victoire ronronnera ratai dont les coups seront les pins prompts. La nécessité d'assurer sa vie nous est commune à tous deux : le plus sage sera celui qui , par son activité , préviendra les desseins mnl conçus de . son ennemi. Si vous n'attaquez , on vous attaquera ; tendez des pièges pour ne pas tomber dans ceux qui sont dressés devant vous ; portez les coups , si vous ne vouiez pas les recevoir. » L'abbé de Gondy, dans ce discours , qui est l'un des morceaux les pins remarquables de son ouvrage , commence par faire une allusion odieuse a la situation de la France, sous l'administration du cardinal de Richelieu; Verrina parle ainsi à Fiesque : • Vous êtes né dans des temps qui ne produisent presque aucun exemple de force et de générosité , qui n'ait été puni , et qui ne vous en représentent tous les jours de bassesse et de lâcheté , qui sont récompensés ; ajoutez à cela que vous êtes dans un pays où la puissance de Doria tient le cœur de toute h noblesse abattu par une honteuse crainte ou engagé par un intérêt servile , et cependant vous ne tombez pas dans cette bassesse générale , vous soutenez les nobles sentiments que votre illustre naissance vous inspire , et votre esprit forme des entreprises dignes de votre valeur. Me négligez donc point ces qoalités admirables , n'abusez point des grâces que la nature vous a faites; servez votre patrie; jugez, par la beauté de vos inclinations , de la grandeur des actions qu'elles peuvent produire ; songez qu'il ne faut qu'un, homme seul de votre condition et de votre mérite pour redonner du cœur aux Génois , et les enflammer du premier amour de la liberté. •
L'abbé de Gondy place ensuite dans la bouche de Verrina les maximes d'après lesquelles il se proposait loi-même de diriger sa conduite.
« Je conçois qu'une âme aussi délicate que la vôtre et aussi jalouse de la gloire aura peine à souffrir de se voir ternie par les mots terribles de rebelle , de factieux et de traître. Cependant ces fantômes d'infamie , que l'opinion publique a formé pour épouvanter les âmes du vulgaire, ne causent jamais de honte a ceux qui les portent pour des actions éclatantes, quand le succès en est heureux. Les scrupules et la grandeur ont été de tout temps incompatibles, et les faibles prétextes d'une prudence ordinaire sont plus propres a débiter a l'école du peuple qu'à celle des grands seigneurs. Le crime d'usurper une couronne est si illustre qu'il peut passer pour une vertu; chaque condition des hommes a sa réputation particulière : l'ou doit estimer les petits pour la modération , et les grands pour l'ambition et le courage.
Les deux auteurs donnent à peu près les mêmes détails sur l'exécution du complot , seulement l'abbé de Gondy cherche a justifier son héros des lâches perfidies dont il se rendit coupable , afin de tromper la surveillance des Doria. On connaît le résultat de cette entreprise , qui échoua par un accident imprévu arrivé au comte de Fiesque , dans le moment où son triomphe paraissait assuré. Chacun des historiens tire de cet événement extraordinaire une conclusion conforme à ses principes.
Voici celle de Mascardl :
« Telle fut la fin de la conjuration tramée par le comte de Fiesqoe. Qtmnd môme elle aurait réussi , il y a lieu de croire que ce seigneur n'aurait pas joui longtemps du fruit de ses forfaits. » L'auteur entre dans d'assez longs détails sur les dispositions T. xv. 33
do peuple de Gènes, très-opposé an système tyrannique que voulaient établir les conjurés ; puis il ajoute : « Je pense donc que Fiesque serait peut-être parvenu a saccager la ville , à l'aide des scélérats que Verrina avait engages a son service , qu'il aurait pu réunir plusieurs £unlU«, et exercer sur ses ennemis d'horribles vengeances; mais je ne puis me figurer qu'en détruisant la liberté de sa patrie , il eût réussi a se maintenir sur le trône , a moins que les Génois ne fussent devenus assez aveugles et asses insensés pour user d'un remède beaucoup plus funeste que les maux dont ib pouvaient avoir à se plaindre. »
La conclusion de l'abbé de Gondy est entièrement opposée, et, loin de prévoir, comme le fait sagement l'historien italien, les suites terribles de l'entreprise du comte de Fiesque, en lui supposant même le succès le plus heureux , il prétend que, dans ce dernier cas, son héros serait devenu l'un des souverains les pins pninanU de l'Italie.
Quatre ans après, l'abbé de Gondy, qu'une conduite fort dissipée ne détonnait point de ses études , brilla en Sorbonne ; et , quoique Richelieu protégeât le pins distingué de ses rivaux , il fut le premier de la licence. Ce triomphe , dont il ne jouit point avec modestie , et le soupçon , assez fondé , qu'il n'avait pas été étranger h un complot tramé dans. Amiens contre la vie du ministre, effrayèrent sa famille, qui lui fit mire un voyage en Italie. Il passa quelque temps à Borne , étala son érudition théologique dans les écoles de sapience; et, toujours emporté par son caractère turbulent, il osa braver le comte de Schomberg , ambassadeur de l'empereur.
De retour en France , il entretint des relations avec le comte de Soissons, qui , retiré h Sedan , était en révolte ouverte contre le roi; et bientôt, suivant son expression , il éveilla l'idée, dans l'esprit d'un de ses amis, de faire une tentative contre les jours du ministre. Le complot fut formé, le jour pris, et cependant il éprouva quelque scrupule en pensant qu'il s'agissait de verser le sang d'un prêtre. • J'eus honte de ma réflexion, dit-il, j'embrassai le crime, qui me parut consacre par de grands exemples, justifié et honoré par de grands périls. » C'était là l'usage qu'il faisait de ses souvenirs classiques; et quelques maximes des républiques anciennes loi semblaient suffire pour pallier l'horreur d'un assassinat. Le complot échoua par des dreonstanees indépendantes de sa volonté.
Cependant le comte de Soissons ne tarda pas à s'unir anx Espagnols , qui lui fournirent des troupes. Ayant le projet de livrer une bataille , qu'il croyait gagner, il chargea l'abbé de Gondy, son correspondant le plus actif, d'exciter en même temps h Paris un soulèvement général. U fut décidé qu'on commencerait par procurer la liberté aux prisonniers de la Bastille, parmi lesquels se trouaient les maréchaux de Bassompierre et de Yitry , et que ces deux généraux se mettraient a la tête des rebelles. Gondy trouva le moyen de concerter avec eux ce grand mouvement. U contracta aussi des liaisons avec quelques officiers de la garde bourgeoise; et , pour se concilier la faveur du peuple, il distribua, à titre d'aumône, une somme de douze mille écus , que lui avait fait passer le prince. Ce fut par cette liberté apparente qu'il forma , dans la capitale , le noyau d'un parti , qui s'accrut par la suite , et qui le rendit aussi puissant que redoutable. Tout était prêt pour une insurrection; le succès
paraissait infaillible, lorsqu'on apprit que le comte de Boissons trait, il est rai, gagné la bataille de Marfée ; mais qu'il avait été tué peu d'instants après le combat. Cet accident déconcerta entièrement les conjurés. L'abbé de Gondy, qui avait espéré que le sucées de son entreprise lui ferait quitter glorieusement l'état ecclésiastique , résolut d'y rester, dans l'espoir, assez fondé , de parvenir tôt ou tard au siège de Paris ; et il ne prit aucune part a la conjuration du 5 mars , qui fut découverte l'année suivante.
Après la mort de Louis XIII , il parut , comme tous ceux qui avaient été opposés a Richelieu , professer le dévouement le plus sincère pour la régente Anne d'Autriche , qui avait aussi h se plaindre de ce ministre. La princesse , éblouie de ses talents , et faisant trop peu d'attention a ses vices , lui donna la coadjutorerie de Paris; démarche dont elle ne tarda pas a se repentir. Le nouveau coadjuteur reçut ses bulles le Î9 octobre 1643 : il eut le titre d'évéque de Gorinthe , et il lui fallut faire une retraite avant d'être sacré. Il choisit la maison de Saint-Lazare , où le pieux Vincent de Paul, son ancien précepteur, avait établi une congrégation de missionnaires; et, an lieu de se livrer aux méditations , que sa position exigeait , il pensa beaucoup I la conduite qu'il lui convenait désormais de tenir. II s'agissait de concilier la dépravation de ses mœurs avec les augustes fonctions dont il était chargé. « Je pris, dit-il, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein; ce qui est, sans comparaison , le plus criminel devant Dieu , mais ce qui est sans doute le plus sage' devant le monde , parce qu'en le faisant ainsi l'on y met toujours des préalables qui en couvrent une partie , et parce que l'on évite , par ce moyen , le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession , qui est celui de mêler h contre temps le péché dans la dévotion. »
Quelques jours après son sacre , il monta en chaire dans la métropole , et prêcha . l'A vent. Ses sermons attirèrent la multitude , et produisirent la plus grande sensation, lisse distinguaient par une diction nerveuse, vive, serrée; on n'y voyait point de rapprochements singuliers et de ces figures étranges qui étaient a la mode dans le temps ; s'ils manquaient d'onction , ils se faisaient admirer par la force des idées ; enfin ils annonçaient un homme habile et plein de talent plutôt qu'un orateur chrétien. Le coadjuteur avait calculé l'effet de cette démarche inattendue. « Le grand secret de ceux qui entrent dans les affaires , observe-t-il , est de saisir l'imagination des hommes par une action que quelque circonstance leur rende particulière. » En effet, la réputation qu'il acquit tout a coup, comme prédicateur, contribua beaucoup a augmenter le nombre de ses partisans.
A la même époque , et dans la première année de la régence d'Anne d'Autriche , il s'était formé , contre le cardinal Mazarin , a qui elle accordait toute sa confiance , un parti fort bruyant , mais peu redouté. C'était le parti des Import**** . * 1* tête duquel figurait le duc de Beaufort , qui fut bientôt arrêté et enfermé dans le château de YlDcennes. Le coadjuteur refusa d'entrer dans cette intrigue , en donnant pour raison qu'il avait a la reine des obligations trop récentes; mais, en effet, parce qu'il regardait les chefs de cette entreprise comme de vrais extravagants. Cependant , lorsqu'il affectait tous les dehors d'une fidélité incorruptible, il continuait a s'attacher
les bonnes de tontes les classes par d'immenses libéralités. Un de ses amis loi ayant reproché l'imprudence de cette conduite, j'ai bien supputé, répondit-il; César, a non âge , devait six fois pins qne moi. »
En même temps, il se liait avec les jansénistes, parti formé sons le règne précédent , et très-disposé a favoriser tontes les oppositions. H comblait de louanges ces hommes orgueilleux, et il les appâtait de l'influence qne loi donnait sa pbee ; es retour, il trouvait en eux la plus grande indulgence pour ses désordres. Ses projets gigantesques n'avaient encore rien de bien arrêté; mais il voulait être en état de prendre nne attitude redoutable aussitôt qne l'occasion s'en présenterait.
En 1645, il joua un rôle brillant dans l'assemblée du clergé de France. Ce corps croyait avoir des plaintes h faire; et le coadjuteur s'étant montré le pins aident défenseur de ses droits , il fut choisi pour porter des remontrances an pied du trame. Son discours, que nous avons trouvé dans un recueil presque inconnu, offre m» hardiesse que la faiblesse de la régence peut seule expliquer. Il fut prononcé , le 50 juillet, en présence du jeune Louis XIV, âgé alors de sept ans, et de la reine , si mère. L'orateur commence ainsi :
« Sire , je porte a Votre Majesté des paroles qu'elle doit respecter, puisque ce sont celles de Dieu , qui, par la bouche de ses ministres, vous parle pour son épouse. L'église, cette épouse sacrée de Jésus-Christ, cette mère féconde des fidèles, oui parle toujours à Dieu par des prières, et qui ne s'explique jamais aux hommes que par des oracles , inspire aujourd'hui, en quelque manière, cette même conduite h ceux qui composent une de ses plus belles parties , qui est l'Eglise de France , et fait qu'en qualité d'ambassadeurs du Dieu vivant ( pour se servir des termes de saint Paul ) ils viennent , présentement en corps , répandre sur Votre Majesté tes bénédictions qu'Us obtiennent du ciel par leurs prières; vous porter en même temps les oncles sacrés, c'est-à-dire les vérités ecclésiastiques. Nous parlons des libertés de FBglise avec cette liberté vraiment chrétienne que Jésus-Christ a acquise par son sang, qui fait que les dispensateurs de sa parole la portent sans trembler aux oreilles des princes /qui, sans diminuer le respect, diminuent la crainte, et qui fait qu'à ce même moment , où je me trouve saisi d'un étonnement profond en songeant que je parle h mon roi, je me relève par une secrète confiance , en considérant que je lui parle de la part de son maître. » L'orateur, après cet exorde, entre dans Je détail des plaintes du clergé. En 1635, le cardinal de Richelieu avait fait déposer légalement l'évéqoe de Lyon, parce qu'il s'était déclaré pour Marie de Médieis, et l'avait suivie en Flandre. Depuis cette époque, le clergé avait souvent réclamé, mats sus succès , en faveur de ce prélat. « Il y a dix années, dit l'orateur, que nous pleurons amèrement sur un de nos confrères, qui a été séparé de son épouse avec des formes entièrement contraires aux droits et aux libertés de l'église gallicane. Nous avons, ,en celte assemblée , animé nos larmes, qui n'avaient été jusqu'ici que les faibles et impuissantes marques de nos douleurs; nous les avons, dis-je, animés d'une voix plus forte et plus puissante que celle du sang de son frère , puisque c est celle de son honneur, ou plutôt puisque c'est celle de la dignité violée du plus saint et du plus tleré des caractères. Nous vous avons représenté avec respect l'obligation que tous
avex , et par les intérêts de votre couronne , et par ceux de votre conscience , de conserver avee soin , de protéger avee vigueur les droits do clergé de France , qui sont les monuments les pins illustres et les plus glorieux de la piété et de la prudence de vos ancêtres.
Le coadjuleur passe ensuite rapidement sur quelques points , qui lui semblent do peu d'importance; il dit un mot des protestants, dont il demande qu'on déconcerto les entreprises; il s'élève contre les duels, quoiqu'il ait souvent pris part a ces sortes de combat ; il se plaint des appels comme d'abus qui sont , dit-il , un attentat contre la juridiction ecclésiastique. Mais il réserve toute la vigueur de son éloquence pour prouver que le clergé, dont, selon lui, les revenus sont insuffisants, ne doit être assujetti a aucune contribution.
L'Eglise, s'écrie-t-il , n'est point tributaire : sa seule volonté doit être la règle de ses présents ; ses immunités sont aussi anciennes que le christianisme , ses privilèges ont percé tous les siècles , qui les ont respectés ; ils ont été établis et continués par toutes les lois royales , impériales , canoniques ; leurs infractions ont été frappées d'anathème dans les conciles. Depuis le martyre de saint Thomas , de Gantorbéry , mort et canonisé pour la conservation des biens temporels de l'Eglise, c'est une impiété qui n'a point de prétexte , que de ne pas les mettre au rang des choses les plus sacrées; ils sont comme de l'essence de la religion, puisqu'ils soutiennent le culte extérieur, qui en est une partie essentielle. Toutes les maximes qui sont contraires h ce» article» de foi , décidés par les conciles généraux , partent de l'Ignorance , sont entretenues par l'intérêt , produisent l'impiété. •
La piété de nos rois avait en effet toléré que les contributions du clergé portassent le nom de don» gratuit»; mais jamais ce privilège, très-souvent contesté par les deux astres ordres , n'avait été réclamé avec cette autorité et ce ton audacieux ; et jamais surtout on n'avait considéré comme on article de foi la maxime que le clergé n'est point obligé de contribuer aux charges de l'état. Les remontrances se terminent par une invective contre les ministres et les officiers du roi , qui , pendant les intervalles des assemblées du clergé, n'ont pas exécuté les promesses qui avaient été faites avant leur séparation. « Ils ont , dit l'orateur, altéré, par un procédé , qui est une espèce de sacrilège , le poids de la parole royale. Les plaintes que nous avons faites n'étant plus en corps , n'ont pu être que tardives ; ainsi les promesses des rois , en tant de rencontres, ont été rendues vaines, ainsi les espérances de l'Eglise , en tant d'occasions , ont été éludées. Nous espérons que Votre Majesté ne souffrira pas ces désordres; qu'elle ne permettra pas qu'on arrête l'effet des choses promises a celte assemblée ; que l'on prenne avantage de la séparation , qui est un effet de son obéissance , mais , qui n'est pas , comme quelques uns ont voulu présumer, une marque de faiblesse. Ces dernières paroles montrent que les intrigues du coadjuleur avaient répandu , dans l'assemblée du clergé , beaucoup d'aigreur contre le cardinal Maxarin , et que ce ministre avait été obligé de prendre des mesures pour activer le moment de sa séparation. Le discours eut d'ailleurs l'effet que s'était promis celoi qui l'avait composé : tout le monde en admira la force et la hardiesse; il augmenta le nombre de ceux qui commençaient à déclamer contre le ministre; et l'on vit dans l'orateur on
capable de frire de grandes choses, s'il arrivait que les mécontentements particuliers prissent le caractère d'une opposition générale.
An reste , on doit peu s'étonner de l'engouement que firent naître ces remontrances , si l'on réfléchit que le style do coadjutear mit , poar les contemporains , na attrait tout nouveau , que l'éloquence française , modelée alors sur les productions de Balxac , n'offrait en général que des paroles froides et compassées , et qne les provinciales, qui donnèrent a notre prose la vivacité, la vigueur et la précision , doit elle était presque dépourvue , ne furent publiées que dix ans après.
Pendant les trois années qui suivirent, le coadjutear ne négligea rien pour entretenir la bonne opinion que le public avait conçue de lui. Ses désordres étaient cachés, et ce qu'il pouvait faire d'honorable était vanté avec ostentation. Enfin , au oommeacement de 1648 , les affaires prirent une tournure qui sembla devoir réaliser les espérances qu'il nourrissait depuis si longtemps. Quelques mesures fiscales, que nécessitait la continuation de la guerre , excitèrent une rumeur universelle. Le parlement de Paris et les autres cours souveraines refusèrent d'enregistrer les édita , et multiplièrent les remontrances; il y eut des lettres de jussion, des lits de justice, qui ne firent qu'augmenter la fermentation. Enfin , par un arrêt d'union , tous les magistrats de la capitale formèrent contre le ministère la ligue la plus redoutable. Le coadjuteur était alors âgé de trente quatre ans; il avait des liaisons, non-seulement avec des gens de robe de toutes les classes , mais avec les principaux officiers de la garde bourgeoise; et il ne lui restait plus qu'à paraître sur la scène des troubles, pour y occuper presque aussitôt le premier rang. « Je voyais, dit-il , la carrière ouverte pour la pratique aux grandes choses , dont la spéculation m'avait beaucoup touché dans mon enfance ; mon imagination me fournissait toutes les idées du possible , mon esprit ne les desavouait pas. • Tant que durèrent les préliminaires d'une rupture ouverte entre la cour et la magistrature , il redoubla d'efforts pour s'attacher le peuple , et il avoue lui-même que , depuis le Î8 mars jusqu'au 23 août , veille du commencement des troubles, il dépensa trente-six mille écus en aumônes et libéralités. Cependant il croyait devoir user de beaucoup de circonspection dans ces circonstances , où il était nécessaire que rien ne diminuât l'estime dont il jouissait , ne voulant point paraître ingrat envers la reine , a laquelle il était redevable de la coadjutorerie; il la ménageait dans ses discours , mais il souriait aux invectives dont on accablait son ministre ; et l'on pouvait croire que la reconnaissance seule lui imposait une réserve dont il désirait en secret de pouvoir se délivrer sans blesser les convenances. 11 faisait répandre en outre qu'il clait menacé par quelque coup d'état , mais qu'il se bornait à rester sur la défensive. Au milieu de cette inaction apparente , ses nombreux émissaires entretenaient partout des intelligences; et ses mesures étaient si bien prises, qu'en peu d'heures il pouvait se flatter d'être le maître de la capitale.
Le coadjuteur était daus cette position , lorsqu'on apprit que le prince de Coadé avait remporté, près de Lens, une grande victoire sur les Espagnols; cet événement effraya les mécontents , qui pensèrent que Maxarin en profiterait pour venger les attentats portés à l'autorité royale. Mais leurs inquiétudes se calmèrent quand ils virent que la cour semblait au contraire préparer des mesures de conciliation. Le
eoadjuteur, qui avait partagé leurs craintes , résolut de monter en chaire le 45 août , et de prêcher, devant le roi et sa mère , le panégyrique de saint Loois. Cette solennité eut lien dans l'église des Jésaites de la me Saint-Antoine : l'affluence fat immense; et l'orateur trouva le moyen d'entretenir son auditoire des objets qui occupaient tons les esprits, sans cependant se permettre aucune application directe contra le cardinal.
Les ennemis de Masarin soutenaient que , dans les conférences de Mtraster, il avait donné an plénipotentiaires français des institutions qui rendaient impossible la paix avec l'Espagne. Ils l'accusaient d'entretenir la guerre pour se maintenir dans le pouvoir, et ils lui imputaient tons les désastres que cette guerre entraînait. Le eoadjuteur, en parlant de la victoire de Lens , insiste donc pour que la paix soit promptement conclue ; et , a cette occasion , il prend , avec le roi , le ton d'autorité que nons avons déjà remarqué dans les remontrances de 1645.
Cette importante victoire , remportée si fraîchement et si glorieusement dessus vos ennemis , est une marque visible de la constante bénédiction que Dieu donne a vos années; en naissant, vous vous les trouvez entre les mains. Dieu veuille, par sa miséricorde , qu'elles ment bientôt une heureuse fin ! Dieu veuille que vos victoires soient bientôt arrêtées par une bonne paix ! Je vous la demande , sire , au nom de tous vos peuples affligés , et , pour parler plus véritablement , consommés par les nécessités inséparables d'une si longue guerre; et je vous la demande avec liberté , parce que je parle h Votre Majesté d'un lieu où je suis obligé , par la conscience , de vous dire , et de vous dire avec autorité que vous nous la devex. L'orateur, après avoir assez bien résumé les principales actions de Louis IX , termine en expliquant an jeune Louis XÎT les dernières paroles du saint h son fils Philippe. La tournure qu'il emploie pour amener ces leçons , dont il tire un grand avantage pour son parti, est digne des meilleurs orateurs. • Je m'arrête , dit-il , je m'arrête , contre mes sentiments , pour voir mourir ce grand personnage , mais non pas pour parler de sa mort. On peut exagérer la mort des hommes ordinaires, parce qu'assez souvent on n'est ému qu'après de longues réflexions ; mais celle des grands rois touche par la seule vue de leurs tombeaux. Saint Louis expirant dans un pays ennemi , sur une terre étrangère , marque plus fortement la vanité du inonde que tous les discours qu'on pourrait faire sur ce sujet ; et , a ce triste spectacle , je me contente de m'écrier avec le prophète : Vbi floria Israël? où est la gloire d'Israël? où est la grandeur de la France? où est cette florissante noblesse? où est cette puissante année? où est ce grand monarque,- qui commandait a tant de légions? Et, au moment où je fais ces demandes , il me semble que j'entends les voir confuses et ramassées de tous les hommes qui ont vécu dans les quatre siècles écoulés depuis sa mort , qui me répondent qu'il règne dans les eieox ! Ah ! que le dernier moment qui l'y a porté , avec tant de gloire , nous fournit d'exemples de constance , de fermeté , de générosité , de magnanimité vraiment chrétienne ! Toutes les paroles , par lesquelles il a fini sa belle vie , et par lesquelles je prétends finir ce discours , sont autant de caractères illustres d'une mort toute grande , toute héroïque , toute sainte. Ce grand monarque i ces paroles au roi , son fils et son successeur sur la terre , dans le lit de
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mort, et je crois qu'il les adresse maintenant a Votre Majesté, encore avee pins Je forée du ciel , où il est dans sa gloire* Audi, fili mi , discipUanm pairis tei.' Ecoutes, Sire , mais écoutez attentif ement , Toici les paroles originales du roi , votre père. •
L'orateur applique fort habilement aux circonstances les sages arts que saint Louis avait donnes à son 61s dans des temps tout différents; voici comment il le fait parier : « Soulagez votre peuple , conservez sa franchise , écoutez ses plaintes , et inclinez d'ordinaire du côté le moins riche, parce qu'il y a apparence qu'il est le plus oppressé ; faites vous justice à vous-même , dans vos intérêts , afin que vos officiers n'aient pas lien de se persuader qu'ils vous puissent plaire en faisant des injustices pour votre service. » Au premier coup-d'œil , ces conseils paraissent mesurés ; nais on doit remarquer que , dans ce moment , le parlement de Paris était en pleine révolte contre la cour; qu'il tenait des assemblées, malgré les ordres précis du roi; qu'au lieu de rendre la justice, il ne s'occupait que d'affaires politiques; qu'il annonçait hautement l'intention de réformer l'état; et qu'enfin il se servait , dans ses remontrances , a peu près des mêmes expressions que le coadjuteur mettait dans la boucho de saint Louis. Cette observation , si naturelle , n'échappa point à ceux qui voulaient que l'autorité royale fût maintenue ; car Joly, après Avoir dit que ce discours obtint de grands applaudissements de la part des mécontents, remarque qu'a la cour il fut trouvé emporté et séditieux.
Lo lendemain du jour où le panégyrique fut prononcé , le roi alla , en grande pompe, a Notre-Dame entendre un Te Devm, qui fut chanté a l'occasion de la victoire de Lens. Après cette cérémonie, deux des magistrats, les plus opposés au ministre, furent arrêtés. Le peuple, depuis longtemps agité par le coadjuteur, se souleva au même instant ; des barricades furent placées dans les rues , et la foule ea armes se porta au Palais-Royal , pour demander la liberté des prisonniers. Anne d'Autriche était décidée à soutenir avec vigueur une mesure dont la nécessité lui était démontrée ; et ni les clameurs de la populace , ni la frayeur qui s'était emparée des dames de la cour, ne paraissaient l'ebrauler. Le coadjuteur, suivant le plan qu'il s'était prescrit , se rendit auprès d'elle , eut l'air d'être effrayé du danger que courait la famille royale, et prétendit que l'unique moyen de le détourner était de rendre sor-lo champ la liberté aux deux magistrats. Cette proposition révolta d'abord la reine, qui , obligée enfin de réder aux supplications des personnes dont elle était entourée, annonça qu'elle exaucerait les vœux du peuple , s'il se calmait, et chargea le cardinal d'annoncer cette grâce. Celui-ci aurait réussi assez facilement à dissiper les attroupements sans l'impétuosité du maréchal de la Hellerayc , qui avait maltraité quelques hommes qui n'étaient pas dans son secret , et il revint au Palais-Royal convaincu qu'il avait les droits les plus évidents a la reconnaissance et à la faveur de la régente. Mais Anne d'Autriche, piquée de ce qu'il l'avait forcée à une condescendance qui lui semblait dégrader la dignité royale, ne lui fil que des remerciments ironiques. Il rentra chez lui plein de rage , et il prétend qu'au même moment il était question , au cercle de la reine , de l'arrêter, pour le conduire a Quimpcr Coreatia. Alors , il prit le parti de lever entièrement le masque.
« Comme la manière dont j'étais poussé , dit-il , et celle dont le public était m*>
nacé curent dissipé mon scrupule , et que je crus pouvoir entreprendre avec honneur et sans être blâmé , je m'abandonnai a tontes mes pensées , je rappelai tout ee que mon imagination m'avait jamais fourni de plus éclatant et de plus proportionné anx Testes desseins. Je permis à mes sens de se laisser chatouiller par ce titre de càcf de parti que j'avais toujours honoré dans les vies de Plutarqne. Mais ee qui acheva d'étouffer tous mes scrupules fut l'avantage que je m'imaginai à me distinguer de ceux de ma profession par un état de vie qui les confond tontes. Le dérèglement des mœurs, très-peu convenable a la mienue, me faisait peur; je me soutenais par la Sorbonne, par des sermons, par la faveur des peuples; mais enfin cet appui n'a qn'un temps , et ee temps même n'est pas fort long , par mille accidents qui peuvent arriver dans le désordre. Les affaires brouillent les espèces , elles honorent même ee qu'elles ne justifient pas ; et les vices d'un archevêque peuvent être , dans une infinité de rencontres , les vertus de chef de parti. •
Ainsi le coadjuteur n'excitait le désordre que pour répandre de l'éclat sur des vices dont il aurait dû rougir; et, parce qu'il avait de mauvaises mœurs, il fallait que l'état fit plongé dans les plus affreuses calamités.
Il n'eut besoin que de quelques heures pour donner a ses partisans les ordres nécessaires ; et le lendemain , dès la pointe du jour, on vit éclater une sédition beaucoup plus terrible que celle de la veille. Le chancelier Séguier fut sur le point d'être massacré, et la reine se trouva obligée de souscrire a toutes les volontés du peuple. Cependant le parlement, a la tète duquel était Mathieu Mole, fidèle au roi, entama des négociations avec le ministre ; et un arrangement peu solido fut conclu le A octobre. Pendant ces négociations, le coadjuteur essaya d'entraîner dans ses desseins la prince de Coudé , qui , appelé par la cour, avait quitté son armée. N'ayant pu réussir, il fit plus heureusement la même tentative près de son frère et de sa sœur, lo prince de Conli et la dochesse de Longneville. Comptant sur leur appui, il ne douta plus qu'il no fût en étal de soutenir la guerre civile contre le roi; pour mieux assurer, la succès de ses entreprises , il forma le projet d'accepter les secours dn roi d'Espagne. En même temps , il continua d'entretenir la fermentation qui régnait parmi les magistrats. Son parti prit de la consistance , et ceux qui le composaient s'honorèrent dn nom de frondeur, qui leur fnt d'abord donné par plaisanterie, etqai est resté dans notre langue en conservant la même acception.
Les prétentions continuelles du parlement et l'agitation toujours croissante du peuple, forcèrent enfin la cour à sortir secrètement de Paris, dans la nuit du jour des rois de 1G49. Des troupes avaient été mandées pour faire le blocus de la capitale , et le prince de Condé so mit a leur tête. De son côté , le coadjuteur fit toutes les dispositions pour assurer la défense de cette grande ville; il alla prendre place au parlement , où il eut voix délibératlve , en l'absence de son oncle. Il entraîna cette compagnie a ordonner des contributions considérables , et à lever des gens de guerre; le prince de Conti fut déclaré généralissime de l'armée parisienne ; et , peu de temps après , les magistrats donnèrent publiquement audience a un envoyé de l'archiduc Léopold , gouverneur des Pays-Bas , après avoir refusé d'enteudre un héraut qui venait de la part du roi. L'esprit turbulent du coadjuteur le portait à influer non-
t*2 HISTOIRE DE FRANCE.
seulement sur les opérations militaires, mais snr les divers mouvements auxquels il lai convenait de pousser la popnlaee. Cependant les conTenances ne Ini permettaient pas d'entrer ostensiblement dans les détails qnl répugnaient trop a son état; il résolut de se sertir du due de Beaufbrt, autrefois chef de* importants y qui, depuis peu, s'était échappé du château de Vineennes; et Toiei comment il parle de ee prince, pour lequel il professait, en apparence, l'amitié la plus respectueuse et la pins dévouée. « Cette union, dit-il, m'était comme nécessaire, parce que ma profession, pouvant m'embarrasser en mille rencontres , j'avais besoin d'un homme que je pusse, dans les conjonctures , mettre devant moi. Il me fallait un fantôme , mais il ne me fallait qu'un fantôme ; et , par bonheur pour moi , Il se trouvait que ce fantôme était petit-fils de Henri-le-Grand , qu'il parlait comme on parle an haOes ( ee qui n'est pas ordinaire aux enfants de Henri-le-Grand ), et qu'il avait de grands cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de ces circonstances, et vous ne pouves concevoir l'effet qu'elles firent snr le peuple. •
Le coadjuteor leva un corps de troupes, qn'on appela le régiment de Cortathe , du nom de son évéché in partit**, et dont il donna le commandement an chevalier de Sévigné , son parent , très-ardent pour la cause du jansénisme. Tout le monde sait que ce régiment ayant été battu par les royslistes , on plaisanta beaucoup snr est échec , et qu'on dit que c'était la première aux Corinthiens. H enrôla aussi dans son parti le marquis Henri de Sévigné . neveu du chevalier, qui avait épousé depuis peu une jeune personne dont le nom est devenu depuis si célèbre.
M"' de Sévigné était alors âgée de vingt-deux ans : le coadjaleur témoignait pour elle autant d'admiration que de respect ; et ce fut de cette époque de trouble que data leur liaison , sur laquelle nous aurons , par la suite , occasion de nous étendre. Cette guerre , qui n'eut point de résultat décisif , ne dura que quelques mois. D'affreux désordres eurent lieu dans la capitale; on voulut massacrer le premier président Mole , et l'on entendit même prononcer le nom de république ; mot qui devait mire frémir d'horreur a l'époque où la faction qui dominait en Angleterre cimentait , par le sang de son roi , l'établissement d'un gouvernement de ee genre. Ce rapprochement ne toucha point le eoadjuteur, qui persista dans ses projets gigantesques; et, lorsqu'il vit qu'il ne pouvait s'opposer a ce que le parlement fit sa paix avec la cour, il refusa d'y être compris , dans l'espoir que son ascendant snr le peuple ne tarderait pas I lui ouvrir des chances plus favorables. Mais cette attente fut trompée. Il ne joua plus qu'un rôle subalterne dans les désordres qui suivirent; et les vues ambitieuses , qui le portèrent souvent a changer de parti , lui firent perdre l'estime qu'il avait acquise; de sorte que sa chute, amenée par des fautes sans nombre, fut, contre toute apparence , sans honneur et sans gloire.
H continua d'entretenir des relations avec l'Espagne; et l'archiduc lui fit offrir, par don Antonio Pimente! , une somme de cent mille livres éeus. II la refusa , nuis en observant qu'il n'éloignait point au tout les vues pour retenir; et 11 déclara que s'il avait besoin d'une protection, il n'en pourrait jamais trouver une si puissante et si glorieuse que celle de Sa Majesté catholique , h laquelle il tiendrait toujours à gloire de recourir. L'archiduc lui répondit que , sur un mot de sa main , il marcherait
ce» tarif* Uu fwtrpaê del rH A ténor. La faiblesse do gouvernement assura l'impunité do coadjuteur. Cependant le prince de Condé , dont la protection avait puissamment contribué a maintenir Maxarin dans le ministère, abusa de son crédit, voulut être le maître absolu de la cour, et exerça sur la reine-mère on despotisme , dont elle ne tarda pas a être fatiguée. Ses prétentions étaient dans toute leur force , lorsque , au mois de décembre , le coadjuteur fut accusé d'avoir voulu le faire assassiner. Cette accusation était fausse , et rien n'était plus facile au prélat que de se justifier. Il dit , dans ses Mémoires , qu'il se décida sur-le-champ a braver l'orage ; mais Joly, qui lui était alors fort attaché , assure qn'il voulait , ainsi que Beaufort , son coaccusé, se réfugier à Péronue, où 11 espérait être reçu par d'Hocquincourt; et que Montrésor lui fit abandonner ce parti , qui Kaurait couvert de honte.
Il resta donc à Paria, parut avec hardiesse dans le parlement, et confondit ses accusateurs par un discours éloquent et énergique. Pendant que cette affaire se discutait, et que les diverses factions y prenaient part avec une chaleur qui compromettait chaque jour ta tranquillité publique , le coadjuteur, pour donner une preuve de sa sécurité, alla , le jour de Noël , prêcher dans 1 église de Saint-Germain l'Auxerrois , paroisse de la cour. U affecta de ne parler que de la charité chrétienne, et de ne faire aucune allusion au circonstances. L'effet de ce sermon passa les espérances qu'il avait conçues.