CHAPITRE XLIV
Paix d'Aix-la-Chapelle.
Dans ce flux et ce reflux de succès et de pertes communs à presque toutes les guerres, Louis XV ne cessait d'être victorieux dans les Pays-Bas. Déjà Maastricht était prêt de se rendre au maréchal de Saxe, qui l'assiégeait après la plus savante marche que jamais général eût faite, et de-là on allait droit à Nimègue. Les Hollandais étaient consternés; il y avait en France près de trente-cinq mille de leurs soldats prisonniers de guerre. Des désastres plus grands que ceux de l'année 4 672 semblaient menacer cette république ; mais ce que la France gagnait d'un côté, elle le perdait de l'autre; ses colonies exposées, son commerce périssait, elle n'arait point de vaisseaux de guerre; toutes les nations souffraient, et toutes avaient besoin de la paix, comme dans les guerres précédentes. Près de sept mille vaisseaux marchands, soit de France, soit d'Espagne, ou d'Angleterre, ou de Hollande, avaient été pris dans le cours de ces déprédations réciproques; et de-là on
peut conclure que plus de cinquante mille familles avaient fait de grandes pertes. Joignez à ces désastres la multitude des morts, la difficulté des recrues : c'est le sort de toute guerre. La moitié de l'Allemagne et de l'Italie, les Pays-Bas, étaient ravagés; et pour accroître et prolonger tant de malheurs, l'argent de F Angleterre et de la Hollande faisait venir trentecinq milles Russes qui étaient déjà dans la Franconie ; on allait voir vers les frontières de la France les mêmes troupes qui avaient vaincu les Turcs et les Suédois.
Ce qui caractérisait plus particulièrement cette guerre, c'est qu'à chaque victoire que Louis XV avait remportée, il avait offert la paix et qu'on ne l'avait jamais acceptée; mais enfin, quand on vit que Haëstricht allait tomber après Berg-op-zoom , et que la Hollande était en danger , les ennemis demandèrent aussi cette paix devenue nécessaire à tout le monde.
Le marquis de Sain t-Sé vérin, l'un des plénipotentiaires de France au congrès d'Aix-la-Chapelle, commença par déclarer qu'il venait accomplir les paroles de son maître, « qui voulait faire la paix, non un marchand, mais en roi. »
Louis XV ne voulut rien pour lui, mais il fit tout pour ses alliés; il assurait par cette paix le royaume des Deux-Sicilesà don Carlos, prince de son sang : il établit dans Parme, Plaisance et Guastalla, don Philippe, son gendre; le duc de Modène, son allié, et gendre du duc d'Orléans régent, fut rerois, en possession de son pays, qu'il avait perdu pour avoir pris les intérêts de la France; Gènes rentra dans tous ses droits : il parut plus beau et même plus utile à la cour de France de ne penser qu'au bonheur de ses alliés, que de se faire donner deux ou trois villes de Flandre, qui auraient été un éternel objet de jalousie.
LOUIS XV. SOt
L'Angleterre, qui n'avait eu d'autre intérêt particulier dans cette guerre universelle que celui d'un vaisseau, y perdit beaucoup de trésors et de sang; et la querelle de ce vaisseau resta dans le même état où elle était auparavant. Le roi de Prusse fut celui qui retira les plus grands avantages; il conserva la conquête de la Silésie, dans un temps où toutes les puissances avaient pour maxime, de ne souffrir l'agrandissement d'aucun prince; le duc de Savoie, roi de Sardaigne, fut, après le roi de Prusse, celui qui gagna le plus, la reine de Hongrie ayant payé son alliance d'une partie du Milanais.
Après cette paix, la France se rétablit comme après la paix d'Utrecht, et fut encore plus florissante. Alors l'Europe chrétienne se trouva partagée entre deux grands partis, qui se ménageaient l'un l'autre, et qui soutenaient chacun de leur côté cette balance, le prétexte de tant de guerres, laquelle devait assurer une éternelle paix. Les états de l'impératrice reine de Hongrie, et une partie de l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre, la Hollande, la Sardaigne composaient une de ces grandes factions ; l'autre était formée par la France, l'Espagne, les Deux- Siciles, la Prusse, la Suède : toutes les puissances restèrent armées ; et on espéra un repos durable, par la crainte même que les deux moitiés del'Europescmblaîents'inspirerruneàrautre.
Louis XIV avait le premier entretenu ces nombreuses armées, qui forcèrent les autres princes à faire les mêmes efforts ; de sorte qu'après la paix d'Aix-la-Chapelle, en i 748, les puissances chrétiennes de l'Europe eurent environ un million d'hommes sous les armes, au détriment des arts et des professions nécessaires, surtout de l'agriculture; on se flatta que de longtemps il n'y aurait aucun agresseur, parce que tous les états étaient armés pour se défendre ; mais on se flatta en vain.