PRÉFACE
Le peuple n'eût pas plutôt chanté un Te Deum pour la mort de Louis et insulté son cercueil, que le régent, Philippe d'Orléans, prit les rênes de l'empire. Il était entouré de comédiennes et de prostituées sous Louis XIV, et le roi n'avait rien fait pour s'opposer à un pareil scandale. Il y a plus, c'est dans ce temps qu'il lui fit épouser une de ses filles légitimées, mademoiselle de Blois , fille de madame de Montespan. Le duc de Chartres s'était fait donner une dot considérable et toutes les prérogatives de premier prince du sang. Louis XIV, dans son testament, avait renversé toutes les lois de la monarchie en faveur de ses enfants naturels, et préparé les voies à toutes les usurpations du duc d'Orléans. Le roi avait été jusqu'à faire accorder aux princes légitimés tous les titres et les prérogatives des princes du sang, et même la succession à la couronne. Louis XIV avait reçu de M. de Torcy un Mémoire dans lequel ce grand diplomate, discutant tout ce qu'il y avait à faire dans la prévision d'un changement de règne, disait au monarque que la seule mesure convenable consistait à foire nommer un régent par les Etats-Généraux. Louis XIV ne *qivit pas ce conseil , et celui à qui il ne voulait pas donner la régence fut nommé régent par le parlement. La corruption du règne de Henri 111 reparut sous le régent, dit U. de Lourdoueii, A cette vieille corruption de mœurs se mêlp cette cor*
ruption nouvelle, qui s'opère par les révolutions subites des
fortunes.
La dette de l'état était de deux milliards soixante-deux millions, quatre milliards et plus dé notre monnaie actuelle. Le duc de Saint-Simon proposa la banqueroute sanctionnée par les Etats-Généraux , lesquels seraient appelés à la sanction de ce vol : le régent ne voulut ni de la banqueroute ni du retour des Etats. On refondit les monnaies ; on raya trois cent trente-cinq millions de créances vicieuses. Law se chargea d'éteindre le reste de la dette au moyen de sa banque, qui ne fut composée d'abord que de douze mille actions de trois mille francs chacune. Law est parmi jious le fondateur du crédit public et de la ruine publique. Son système ingénieux et savant n'offrait, en dernier résultat, comme tout capital fictif , qu'un jeu où Ton venait perdre son or et sa terre contre du papier. Voltaire et Montesquieu étaient nés , et publiaient leurs premiers ouvrages ; ainsi tout était préparé pour le changement des mœurs, de la religion et des lois. La bigoterie des dernières années de Louis XIV, la fatigue des querelles théologiques , l'ennui de la vieille cour de Saint-Cyr, enfin cette lassitude du passé et cette avidité de l'avenir, naturelles aux nations légères, précipitèrent les Français dans un ordre de choses tout différent de celui qui finissait.
Ce. fut à peu près dans ce même temps , dit M. de Lamennais , que l'irréligion commença à lever plus hardiment sa tète hideuse. Louis XIV n'était plus : un prince fanfaron de crimes donnait à la nation l'exemple contagieux de la dissolution et de l'incrédulité. A cette noble décence, à cette n\pjesté de mœurs qui distinguait l'ancien monarque, malgré les écarts où ses passions l'entraînèrent dans sa jeunesse, succéda subitement la licence la plus effrénée. Que le cœur ait ses faiblesses et qu'il en rougisse, cela est de l'homme daus tous les temps, et l'on s'en afflige plus qu'on ne s'en alarme; mais d'ériger Pimmoralité en système, et de creuser froidement le crime , voilà ce qui effraie cl ce qui caractérise ré-
poque funeste de la régence. Le sanctuaire de la royauté se changea en un lieu de débauche. L'infamie devint un titre à l'intimité du prince; et pour obtenir sa faveur, deux cbeses seulement furent nécessaires, ne rien croire, ne rien respecter. On n'offre pas impunément de tels modèles aux peuples. Le germe de la corruption , semé dans la société par la main des Rois , se développe tôt ou tard avec une épouvantable énergie. Quand il n'existe plus rien de sacré pour le souverain , quand il se joue également du vice et de la vertu, de tous les devoirs et de toutes les bienséances, le jour des révolutions est proche ; il alui-znême brisé le sceptre dans sa propre main ou dans celle de ses successeurs.
Ce fut sans doute une circonstance funeste pour la France , que l'avènement au pouvoir d'un prince qui ralliait autour de lui tout ce qui faisait profession publique de vice et d'immoralité. La cour du régent corrompit la société, et la société corrompit le jeune roi qui s'élevait au milieu de ce monde. Il fallut que toutes les phases de cette maladie sociale fussent épuisées ; il fallut que le corps gangrené fût épuré par le fer et par le feu, pour que la France régénérée retrouvât sa vigueur, ses principes et sa puissance.
Jamais l'impossibilité de se passer des Etats-Généraux ne fut plus évidente qu'après Louis XIV. Son testament, cassé à cause de la prétention de ce prince de faire légitimer ses bâtards et l'état des finances , prouvèrent que le despotisme ne peut suppléer aux assemblées de la nation. La mort du roi révéla deux milliards de dettes ; les revenus de trois années étaient consommés d'avance, le crédit était anéanti , la misère publique était au comble , les pensions s'élevaient à un taux excessif, et les engagements de l'Etat liaient l'honneur du gouvernement à la conservation de tous les abus. 11 n'existait donc plus, pour faire face aux*nécessités du présent, de moyens de finances qui fussent conciliâmes avec les règles communes de la probité et de la justice, et les choses en étaient venues à ce point que les rapines déguisées étaient les seules ressources qui restassent à employer dans les voies où le pouvoir était en«
gagé. Il n'y avait réellement alors d'autre alternative que de revenir aux assemblées représentatives, pour que les honnêtes gens pussent gouverner, ou de livrer le timon des affaires aux hommes de vice et d'intrigue, 6i Ton voulait rester dans le monopole (1).
Les expédients de finances qui signalent le début de l'administration sont la démonstration de cette remarque : ces expédients ne furent en effet que des pièges tendus à l'ignorance et à la bonne foi du public, quand ils ne portèrent pas le caractère de la spoliation par le meurtre et l'assassinat. Un de ces moyens consistait h changer la valeur nominale des monnaies par une refonte générale des espèces -, on reprenait pour quatre francs les pièces de trois francs, et on leur attribuait dans la refonte la valeur de cinq francs. Cette valeur fictive eut pour effet de faire hausser le prix nominal de toutes les denrées, en sorte que l'équilibre finit par se rétablir dans le commerce -, mais il y eut pour le trésor un gain immense * qui fut nécessairement une perte pour les particuliers. Par un autre édit , on exigea que tous les billets sur l'Etat 9 qui étaient tombés dans un grand discrédit , fussent soumis à une révision ; que tous ceux dont l'origine serait reconnue frauduleuse ou abusive seraient supprimés , et que les autres seraient consolidés avec un intérêt do quatre pour cent. On présenta, en effet , pour six milliards de créances qui furent réduites à deux cent cinquante millions -, mais, dans l'opération, on trouva le moyen de dérober, sur cette dernière somme, cinquante-cinq millions qui furent censés payés aux particuliers, mais qu'on détourna pour d'autres dépenses. Le troisième moyen adopté par le conseil de finance fut de mettre en vigueur les cours de justice, espèces de commissions prévôtales ins1 tituées pour juger les traitants , et qu'on fit servir à dépouiller en masse les enrichis. On rendit urife loi pour rechercher l'origine de leurs fortunes depuis vingt-sept ans ; la torture était employée dans le* interrogatoires; la peine de mort et le
W *. àt Lowkwii.
pilori étaient les châtiments prononcés contre les coupables de concussions ; les galères punissaient Terreur dans la déclaration des fortunes -, les dénonciateurs recevaient le cinquième des biens des condamnés ; la simple médisance contre les délateurs était punie du dernier supplice, et les domestiques étaient autorisés à déposer contre leurs maîtres sous des noms empruntés. Tout ce système d'atrocité était appuyé par les passions envieuses de la multitude , qu'on excitait contre les traitants par des gravures et par des pamphlets. Quand on eut ainsi jeté la terreur parmi les enrichis, la chambre ardente ne subsista plus que comme une menace pour arracher la déclaration des fortunes, et une commission de six membres fut chargée de taxer arbitrairement toutes les richesses. Vingt rôles , montant à deux cent vingt millions, furent successivement publiés; quatre mille cinq cents chefs de famille y furent inscrits , les traitants défendirent leur vie avec leur argent ; ils achetèrent l'intercession de tout ce qui avait crédit près du régent. Les princes, les roués, les intrigants, les femmes perdues , partagèrent avec le fisc cette curée qu'il avait préparée pour lui seul. La pitié du peuple se déclara pour les coupables ; l'édit était si vague, que personne ne se croyait en sûreté-, chacun cacha sa fortune, l'argent rentra dans la terre, le travail cessa , et la chambre de justice tomba sous Vanimadversion universelle ; la plupart des victimes furent ensuite réhabilitées , et Ton rendit des lois pour garantir dorénavant aux financiers la jouissance de leurs fortunes. La marche suivie par le conseil des finances a cela de curieux, qu'elle présente les (rois degrés qui se remarquent ordinairement dans la carrière des attentats contre la propriété ; l'escroquerie d'abord , puis la soustraction frauduleuse, puis, enfin, le vol à force ouverte, par l'assassinat, la torture et la terreur. Le système de Law vint compléter la série des opérations fiscales de la régence par une de ces grandes perturbations sociales qui, déplaçant toutes les fortunes, favorisent les gens habiles et les agioteurs : ce système fut une immense intrigue compliquée avec beaucoup d'art , pour offrir un piège & la
lit HISTOIRE DE FIIANCE.
cupidité et à l'ignorance , et qui , présentée comme un progrès dari9la science financière, comme une découverte du génie qui devait appeler tous les hommes à la richesse, ne tendait au fond qu'à obtenir des valeurs réelles en donnant en échange un papier hypothéqué sur des valeurs imaginaires. On émit de ce papier pour une somme qui représentait quatre-vingts fois le numéraire existant en France ; et comme la valeur des effets commerciaux est dans l'idée qu'on y attache, on employa tous les prestiges pour exagérer cette idée, et on prétendit que ce papier ne tomberait pas si tout le monde était intéressé à le soutenir. Les actions montèrent rapidement vingt fois au-dessus de leur taux primitif. Il se fit en quelques heures des fortunes immenses : tous les Français se crurent riches, et pendant quelques mois la dépense et le luxe furent poussés jusqu'au délire. Pendant ce temps, on remboursa en papier tous les rentiers de l'Etat, et, en payant les dividendes , on soutint l'illusion aussi longtemps qu'il fut nécessaire pour atteindre toutes les richesses réelles -, mais enfin le crédit tomba, et des arrêts de violence employés pour le relever achevèrent de l'anéantir. Après avoir dérangé toutes les familles, remué la société jusque daos ses fondements, et corrompu le caractère et les mœurs de la nation , ce rêve finît par une banqueroute dont la liquidation fut faite par des spadassins érigés en commis qui défendaient par leur épée les retranchements opérés par leurs plumes ; et après que le gouvernement eut extorqué par la force quelques cents millions aux spéculateurs avisés , qui , prévoyant la catastrophe générale , avaient réalisé en argent toute leur fortune de papier, les archives de la commission de liquidation et les billets qu'elle avait retirés furent brûlés dans une cage de fer, à la grande satisfaction du public, enchanté de voir s'en aller en fumée cette chimère qui avait fait pendant deux ans le tourment universel , et de se trouver rendu au positif de la vie.
A la faveur de cette préoccupation d'un peuple entraîné dans les jeux de l'agiotage, et livré à toutes les vicissitudes des révolutions financières, le régent, conseillé par lecardi-
ilal Dubois, voulut reprendre toutes les concessions qu'il avait faites pour obtenir le pouvoir. Le parlement de Paris avait été rétabli par un édit dans le droit de remontrances : cette compagnie espérait qu'à l'aide des mesures iniques adoptées par le conseil des finances , elle prendrait possession de la suprématie politique qu'elle avait conquise pendant la Fronde; elle engagea le combat sur la refonte des monnaie, qui excitait partout de vives réclamations , et proposa aux autres cours souveraines de renouveler cet édit d'union qui , sous la minorité de Louis XIV, avait mis le gouvernement à sa discrétion. Mais cette fois l'influence de la cour prévalut dans ces compagnies, qui refusèrent cette proposition. Le parlement se porta à plusieurs mesures violentes qui tendaient à soulever Paris; mais Paris était en proie à d'autres passions. Les magistrats furent mandés aux Tuileries pour assister à un lit de justice. Un grand appareil militaire avait été déployé, et le parlement, abandonné, fut forcé de subir sans murmure l'arrestation de plusieurs de ses membres, qui furent enlevés dp leur domicile et conduits dans des prisons d'Etat Il voulut essayer de réparer cette défaite un peu plus tard , quand le système de Law, en s'écroulam, semblait devoir écraser le gouvernement qui ne pouvait plus le soutenir. Il renvoya, sans daigner les discuter dans des remontrances, les édits de liquidation qui lui avaient été transmis , mais le régent répondit à cette attaque par un coup que Richelieu ni Louis XIV n'avaient pas osé frapper ; il fit occuper le palais par les mousquetaires. Le parlement fut exilé en corps à Pontoise, et il n'en revint que pour voir remettre en vigueur la déclaration de Louis XIV qui l'avait réduit à son rôle de cour judiciaire.
Il ne restait plus , des promesses faites par le duc d'Orléans à son avènement au pouvoir, que les conseils administratifs établis dans chaque département ministériel, et décidant les affaires à la majorité des voix. Ces conseils furent supprimés, et l'on rétablit les secrétaires d'état sous la direction du cardinal Dubois, élevé aux fonctions de premier mi-
nistre , fondions qu'il était digne de remplir sous un pareil régime. Mais une tentative faite pour une convocation des Etats-Généraux prouva que les idées de liberté politique subsistaient toujours dans les esprits.
Le fils de Louis XIV, établi sur le trône d'Espagne , avait élevé , en dépit de ses renonciations, des prétentions à la régence. La santé de Louis XV était débile» et son grand-oncle ne voyait pas sans inquiétude le duc d'Orléans en possession d'un pouvoir qui le mettait de plain-pied avec le trône où un changement de titre aurait suffi pour le faire asseoir, si le jeune roi avait cessé de vivre. Philippe d'Espagne avait donc cherché à former en France un parti pour renverser Philippe d'Orléans : le prince de Cellamare, ambassadeur de la cour de Madrid , était chargé de composer et de diriger ce parti, qui comptait parmi ses principaux adhérents les princes légitimés, dépouillés par le régent des droits et des positions que leur avait donnés Louis XIV (1).
Cette opposition d'intérêts , entre le roi d'Espagne et le régent , avait déterminé ce dernier à chercher, dans l'alliance anglaise, un appui contre les influences de son rival.
« Dubois, dit un historien de la régence, vit dans l'Es- « pagne la nation amie de la France , et le gouvernement « ennemi du régent , il vit dans l'Angleterre la nation enne- « mie de la France, mais le gouvernement intéressé à de- « venir l'ami du régent; en effet, la ressemblance de leur « position devait les rapprocher : Georges était inquiété par « l'héritier des Stuarts; de son côté, le duc d'Orléans avait « en tête Philippe V, menaçant sa régence et prêt à lui dis- « puter la couronne , si Louis XV passait de l'enfance au « tombeau. Mais le prétendant anglais ne pouvait être redou- « table à Georges qu'avec le secours de la France , et le ré- « gent était sûr de braver l'Espagne avec le secours de TAn- « gleterre. Tout les conviait donc à cette alliance tutélaire, « car il s'agissait pour eux du fond même de leur existence,
(1) M. de Lowdoneu,
louis xv. m
« et de savoir s'ils seraient poursuivis comme des usurpateurs « oa respectés comme des possesseurs tranquilles. »
Le plan adopté par le roi d'Espagne et son parti était d'arrêter le régeot dans une partie de plaisir, et de le conduire à Madrid; on devait produire un soulèvement dans plusieurs provinces, pour demander à Philippe V la convocation des Etats-Généraux, « qui seuls, disaient les proclamations, pou- « vaient remédier aux maux du royaume dans le présent,
• et en prévenir le retour dans l'avenir. » Philippe V devait venir en France tenir ces Etats, et instituer une régence qui aurait gouverné, en son nom, jusqu'à la majorité du roi. Cette conjuration fut découverte par Dubois , qui saisit toutes les pièces de la correspondance. Cellamare et un grand nombre de personnes marquantes furent arrêtés, et le régent profita de l'éclat de cette tentative pour déclarer la guerre à l'Espagne, ainsi qu'il s'y était engagé par son traité avec l1 Angleterre. Le comte de Boulainvilliers écri vit A cette époque un Mémoire remarquable pour la convocation des Etats, et il le remit au régent.
Dubois surprit ce prince un jour, lisant un Mémoire du duc de Bourgogne sur l'utilité des Etats-Généraux; ce ministre s'alarma de voir la pensée de son maître engagée dans un pareil projet : il lui enleva ce mémoire des mains , en) lui promettant de lui en remettre un autre, bien mieux raisonné, sur le même sujet, et quelques jours après , il lui présenta une note écrite de sa main.
Voici quelques passages de ce document , recueilli dans l'introduction du Moniteur de 1789 :
« Ce n'est pas sans raison, disait Dubois , que les rois de « France sont parvenus à éviter les assemblées connues sous « le nom <T Etats-Généraux. Un roi n'est rien sans sujets, et « quoiqu'un monarque en soit le chef, l'idée qu'il tient d'eux
* tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède , l'appareil des « députés du peuple , la permission de parler devant le roi « et de lui présenter des doléances , ont je ne sais quoi de « triste y qu'un grand roi doit toujours éloigner de sa pré-
12* HISTOIRE DE PKANCE.
« sence. Que Votre Altesse royale réfléchisse un moment sur « ce qui se passe en France , quand le roi établit une loi ou « crée des impôts : la loi, déjà discutée dans son conseil, « en émane de la plénitude de son autorité ; il l'envoie- à se» « parlements , pour la faire connaître aux peuples. Quelle « force pourrait alors s'opposer à la volonté du monarque? « Les parlements? ils ne peuvent faire que des remontrances; « si, toutes leurs remontrances finies, il ne plaît pas au roi « de modifier ou de retirer la loi , ils doivent l'enregistrer; si « le parlement la refuse encore , le roi lui envoie des ordres « ultérieurs : alors paraissent d'autres remontrances qui senti tent la faction. Les parlements ne manquent pas de faire « entendre qu'ils représentent les peuples, qu'ils sont les « gardiens des lois, etc. , à quoi l'autorité répond par un « ordre d'enregistrer, ajoutant quo les officiers du parlement « ne sont que les officiers du roi et non les représentants de « la France. Petit à petit le feu s'allume au parlement , les « factions s'y forment et l'agitent; alors il est d'usage de « tenir un lit de justice. Si le parlement se soumet, on est « obéi , et c'est tout ce que peut vouloir le plus grand roi du h monde -, s'il résiste encore, on exile les plus mutins ou le « parlement en corps à Pontoise : alors on suscite contre lui « la noblesse et le clergé, ses ennemis naturels ; on fait « chanter des chansons, on fait courir des poésies légères « et fugitives; on prend par famine les jeunes conseillers « qui dominent dans ce corps; le besoin qu'ils ont de vivre « dans la capitale, l'habitude des plaisirs, l'usage de leurs « maîtresses , leur commandent impérieusement de revenir a dans leurs foyers; on enregistre donc, on obéit et on re- « vient. Voilà toute la mécanique de ces circonstances : il v serait bien dangereux de la changer.
« A présent, V. A. R. connaît-elle des moyens pluseffi- « caces pour s'opposer aux entreprises d'une assemblée vé- « ritablcment nationale qui résisterait à ses volontés? Le c monarque pourrait-il dire à la nation, comme au parle- « ment : Vous n'ûles pas la nation? Pourrait-il dire aux re-
« présentants de ses sujets : Vous ne les représentez pas? « Un roi de France pourrait-il exiler la nation , pour se faire « obéir, comme il exile ses parlements? Pourrait-il même « faire la guerre à la France en cas de refus de nouveaux « impôts? Le roi est assuré de ses troupes contre le parle- « ment, le serait-il contrôla France assemblée? Où frappe- • raient donc le soldat , l'officier, le général , sans frapper « contre leurs parents, leurs amis ou leurs frères, etc. ? »
U banqueroute qui avait terminé le système de Law avait allégé Tétai du fardeau de ses dettes; et Ton peut ajouter aux reproches que le régent a encourus pour avoir adopté cette mesure inique, celui d'avoir donné au despotisme, qui était au bout de ses ressources à la mort de Louis XIV, les moyens de prolonger d'un demi-siècle son existence dans ce pays , et d'avoir rendu plus terrible la crise qui ne pouvait manquer d'arriver, en relardant cette crise politique par une immense perturbation sociale. C'est en effet à cet allégement, causé par le remboursement en papier de tous les créanciers de l'état, que Louis XV a dû la tranquillité intérieure de la plus grande partie de son règne. Mais il était dans les conditions de ce pouvoir sans frein et sans contrôle de retomber enfin dans les embarras dont il n'était sorti que par des expédients hors de nature. Le despotisme n'a aucun moyen de se défendre contre le développement des abus qui naissent de lui. Le régent avait supprimé un grand nombre d'offices sans indemniser les possesseurs; à la fin du règne de Louis XV, ces offices s'étaient multipliés jusqu'au nombre de trois cent mille, tous rétribués par l'état. Les vices du régent avaient fait passer en usage les bons non motivés qui servaient à des dépenses que leur nature obligeait de rendre secrètes : ces sortes de bons s'élevèrent à plus de cent millions, sous Louis XV ; et Ton a évalué à cinq cent millions les sommes dévorées pendant ce règne par les honteuses passions dani lesquelles ce prince était plongé. Enfin le désordre universel qui s'introduisit dans l'administration et le gouvernement , quand la faveur des courtisanes devint la source des grands emplois t. xv. 9
ISO HISTOIRE DK FRANGE.
de l'état , ameîia la ruine des finances , et replaça la royauté sous l'empire des nécessités dont le régent ratait fait sortir en ruinant les particuliers. II est de l'essence du despotisme de ne pouvoir se soutenir dans Tordre et la régularité ; il aspire toujours à l'abîme , et n'en sort jamais que pour y retomber (1).
11 faut reconnaître cependant que l'état de paix où le régent maintint la France avait déjà produit, en 1718, l'extinction de quatre cent millions de dettes. Mais en 1719 il se fit l'instrument des Anglais contre l'Espagne , et il déclara la guerre an petit-fils de Louis XIV. Il fit incendier deux chantiers de la marine espagnole et neuf vaisseaux qui s'y trouvaient en construction. L'armée française , sous les ordres du duc de Berwick, concourut avec les Anglaisa cet acte de destruction. « La France, plus que les autres nations, avait besoin du bienfait de la paix ; mais des calamités intérieures vinrent alors l'accabler presque simultanément. La Bretagne, à peine sortie des troubles qu'y avait causés la révolte , vit les deux tiers de la ville de Rennes consumés par les flammes. La population de Marseille périt presque tout entière par la peste, et ce fléau porta ses ravages dans plusieurs provinces méridionales. C'était dans le même temps que la chute de ce système de Law renversait toutes les fortunes et bouleversait tout le royaume. Le parlement fit éclater de nouveau la plus vive et la plus courageuse opposition : il refusa positivement d'enregistrer les édita par lesquels le régent s'efforçait encore de soutenir le système, et il fut exilé à Pontoise. Le cours de la justice fut interrompu; et la nation, qui gémissait de tant de maux à la fois, fut persuadée qu'ils n'étaient que le châtiment des désordres dans lesquels la cour du régent était plongée. Les querelles de religion contribuèrent aussi beaucoup à augmenter l'effervescence générale. Le régent, qui s'en élait moqué, voulant jouer tour à tour les partis opposés, finit par les mécontenter également l'un et l'autre. Après
(J) M. de Lonrdonetx.
avoir sacrifié les jésuites au besoin qu'il avait du parlement, il les réhabilita lorsque les parlements refusèrent de lui obéir et que Dubois eut recours à la cour de Rome pour sa scandaleuse élévation. Ge fut dans cette conjoncture qu'on renouvela tous les anciens bruits d'empoisonnement, et que l'exil de Villeroi, ce zélé gardien de la personne du jeune monarque, vint encore augmenter toutes les inquiétudes. L'irréligion dont le régent faisait parade dans toutes les occasions causait aussi une grande agitation parmi le peuple. La cour avait suivi l'impulsion donnée par le prince; et les mêmes hommes qui s'étaient montrés, sous le règne précédent * religieux et sévères dans leurs moeurs, parurent tout à coup impies et débauchés, pour ne pas cesser d'être courtisans. A l'exemple du maître que Louis XIV avait nommé un fanfaron de crimes y ils firent trophée de leurs vices et de leurs débauches. On pense bien que dans un tel état de choses Dubois n'était pas resté au-dessous de lui-même. Cet homme * qu'on avait vu avec tant de surprise devenir archevêque, cardinal et premier ministre, n'avait pas cessé de présider aux plaisirs secrets du régent. Revêtu des premières dignités de l'Eglise , il aflichait encore le même mépris pour la religion et pour les bonnes mœurs. Cet exemple des plus hautes faveurs prodiguées à celui qui s'en montrait si peu digue devait avoir les suites les plus funestes. C'est de cette époque qu'on peut marquer en France la décadence de la religion et de toutes les vertus publiques et privées; et c'est à la déplorable condescendance du régent pour ce misérable, que de si grands malheurs doivent être attribués.
Rien de moins facile à expliquer que le joug avilissant auquel le duc d'Orléans resta si longtemps asservi. Le prince était supérieur à Dubois par l'esprit et par les lumières; cependant il ne fit jamais rien d'important sans prendre son avis et sans se soumettre à sa volonté. 11 méprisai l, plus que personne, sa dépravation et sa bassesse; il lui donna souvent à lui-même des preuves , non équivoques, de mépris; néanmoins, il suivit son exemple dans ses habitudes les plus vi-
cieuses. Aussi le pouvoir de Dubois, sur l'esprit du régent, n'était ni l'influence du génie sur la médiocrité et l'ignorance, ni l'ascendant d'un maître sur son élève. La condescendance du prince ne ressemblait pas non plus aux faiblesses du favoritisme; c'était plutôt des complaisances pour un confident, pour un compagnon de débauches, des ménagemenls pour un complice. Il faut cependant avouer que cet homme, doué de quelque sagacité, et surtout de beaucoup de finesse dans les affaires , se rendit quelquefois utile à son maître. Ce fut par ses avis que celui renonça au projet, si dangereux, de convoquer les Etats-Généraux. Dans l'état de fermentation, où se trouvait la France , il est sûr qu'une pareille mesure eût pu avoir dès-lors les funestes résultats qu'elle a eus plus tard dans des circonstances à peu près semblables. Le régent avait des idées fausses sur le gouvernement monarchique; il admirait la constitution anglaise , qu'il connaissait peu $ et il redoutait les Etats-Généraux et ne connaissait pas la constitution de la France. Si l'impulsion d'obéissance et de soumission donnée par Louis XIV, n'eût pas encore duré, il est impossible de calculer les résultats qu'eût pu avoir cet abandon, cette disposition à la clémence, ou plutôt cette faiblesse, qui formait l'un des premiers traits du caractère du duc d'Orléans. Lorsque la populace menaçante apporta devant son palais les cadavres sanglants de trois hommes , dont la chute du système avait causé la mort, il ne s'étonna point de cette audace, et ne voulut pas même qu'elle fût réprimée , disant : « que le peuple avait raison ; qu'il était bien bon de souffrir tant de 'choses. » Heureusement ce peuple n'avait pas de chefs; aucun plan ne le dirigeait. Comme Ta dit Saint-Simon : « Pour faire des révolutions, il faut des chefs, des tètes et de Tar- " gent ; et il n'y avait rien de tout cela en France. » La monarchie resta donc encore debout; ci lo régent put continuer en paix ses soupers , et se plonger de plus en plus dans ses honteuses débauches. « Les soupers du régent , dit Saint- Simon, étaient toujours avec des compagnes fort étranges, avec ses maltresses, quelquefois des filles de l'Opéra, sou-
vent avec la duchesse de Bcrri, quelques dames de moyenne vertu, uue douzaine d'hommes, que sans façon H ne nommait pas autrement que ses roués , et quelques gens sans nom, brillants par leur esprit et par leur débauche. La chère y était exquise. Les galanteries passées et présentes de la cour et de la ville, les vieux contes , les disputes , rien ni personne n'était épargné... On buvait beaucoup, et du meilleur vin ; on s'échauffait, on disait des ordures à gorge déployée , des impiétés à qui mieux mieux ; et, quand on avait fait du bruit et qu'on était bien ivre , on allait se coucher. Au moment de ces orgies , il était impossible de parvenir au prince, même 'pour des affaires qui intéressaient au plus haut degré l'état et sa personne. »
Ce fut ainsi qu'il n'apprit que le lendemain la découverte de la conspiration deCellamare, et que, même alors, la tête encore appesantie par les vapeurs du vin , il prêta peu d'attention au récit que Dubois vint lui faire. Le fourbe sut profiter adroitement de cette indifférence pour soustraira des pièces , et dissimuler quelques faits , afin de ménager les hommes puissants , dont il voulait se faire un appui. On prétend même qu'il se fit payer fort cher la grâce de quelquesuns. Ce ne fut pas dans cette seule occasion que le régent oublia ses devoirs pour ses honteux plaisirs. Cependant on a fait une remarque assez extraordinaire; c'est que, dans ses moments d'ivresse et d'abandon les plus absolus , ses maltresses ou ses favoris ne purent jamais lui arracher un secret de 1 état. Ce prince les méprisait également ; et mesdames de Parabère et de Sabran , auxquelles il parut le plus longtemps attaché, n'obtinrent pas sur lui une plus grande influence. Dubois eut seul, pendant toute sa vie, un pouvoir absolu sur son esprit i cependant il parait que, dans les derniers temps, le prince était las du joug humiliant que Dubois lui faisait porter; il lui avait tout sacrifié , jusqu'à ses maltresses et ses plus intimes amis. C'était par lui que le duc de Noailles et Noé avaient été éloignés de la cour. Le régent les y rappela dès qu'il le vit mort. C'est ce coquin de Dubois qui est cause
de tout, dit-il au premier. » — Reviens, mon cher Noé, écrivit-il au second; rien ne pourra plus nous désunir, maria /a be$t*a, tnorio (o veleno. » Quelques personnes crurent qu'après la mort de Dubois le duc d'Orléans aurait une conduite plqs sage; mais ses habitudes étaient trop enracinées \ il avait perdu toute son ardeur et son énergie ; et, quoiqu'il n'eût pas encore atteint sa cinquantième année, il semblait accablé de toutes les infirmités de la vieillesse. Cette régence, qui n'avait pas duré huit ans , avait déjà parcouru tous les périodes d'un long règne , et semblait arrivée à cette dernière époque où les plus grands rois, accablés par l'âge, ne supportent qu'avec peine le poids de la couronne (1).
Louis XV , dit M. de Chateaubriand , respira , dans son berceau , Pair infecté de la régence \ il se trouva chargé de Ténonne poids d'une monarchie absolue; son esprit ne lui servait qu'à voir ses fautes et ses vices , comme un flambeau dans un abtme.
L'abbé de Fleury, précepteur du roi, devient premier ministre après le duc de Bourbon , et reçoit le chapeau de cardinal ; ce vieux prêtre rendit des forces à la France épuisée , en la laissant se rétablir d'elle-même à l'aide de son tempérament robuste (2).
Deux guerres eurent lieu avec l'Autriche; le vainqueur de
(1) Ce jugement est tiré 4e la Biographie matérielle. H- existe sept exemplaires, peut-être dôme , d'on recueil Infime intitulé : le Cosmopolite ; c'est an choix de pièces licencieuses, formé en 1735 par le doc d'Aiguillon , et imprimé cbex lai et par lai, dans sa terre de VereU , en Touraine. Une princesse de Conli, le comte d'Âgenois et quelques autres seigneurs furent les collaborateurs du duc d'Aiguillon. Lo livre est dédié à madame de Miramion, et c'est Moncrif qnl fit l'épttre et la préface. Ces détails nous aident I comprendre combien était profonde la plaie que les dérèglements de la régence avaient faite à la morale publique. Que penser d'an pays où les plus grands seigneurs se déshonoraient par ces abominables publications?
(î) Aucune nation , dit M. de Haistre , n'a possédé un plus grand nombre d'établissements ecclésiastiques que la natton française , et nulle souveraineté n'employa plus avantageusement pour elle on pins grand nombre de prêtres que la cour de France; ministres, ambassadeurs, négociateurs, instituteurs, etc. On les trouve parfont, fie Soger à Henry, la France n'a qu'à se louer d'eux.
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Denain feparut sur les champs de bataille , à l'âge de quatrevingt-trois ans. En apprenant la mort du maréchal de Berwick , tué d'un coup de canon , il s'écria avec humeur : « Cet homme a toujours été heureux! » Frédéric et Marie-Thérèse paraissent sur la scène.
Le cardinal de FJeury meurt , et le roi gouverne par luimême. 11 tombe malade à Metz. S'il fût mort, il eût été pleuré ; la France le surnommait le bien-aimé. Bataille de Fontenoy. Le prétendant descend en Ecosse, remporte deux victoires, et ne marche pas sur Londres. Le temps des Stuarts était accompli. Tandis que la France courait à sa ruine, l'Angleterre parvenait au plus haut point de sa puissance. Paix d'Aix-la- Chapelle. Querelles parlementaires et jansénistes. Billets de confession. Conflit de l'brcbevêque de Paris, Beau mont, et des administrateurs de l'Hôtel-Dieu. Damiens attente à la vie du roi.
La guerre recommença entre la France et l'Angleterre au sujet des limites du Canada. Pour la première fois, on vit ce nom de Washington dans le récit d'un obscur combat donné dans les forêts, vers le fort Duquesne, entre quelques sauvages, quelques Français et quelques Anglais. Quel est le commis à Versailles et le pourvoyeur du Parc-avx-Cerfs ; quel est surtout l'homme de cour ou d'Académie qui aurait voulu changer, à cette époque , son nom contre celui de ce planteur américain? A cette même époque, l'enfant, qui devait un jour lendre sa main secourable à Washington , venait de naître. Que d'espérances attachées à ce berceau ! c'était celui de I,ouis XVI. Le duc de Choiseul fut chargé du département des affaires étrangères, en remplacement de l'abbé de Bernis, né de ses chansons et (ils de ses vers si profondément oubliés. Homme habile, courtisan adroit, quoique hautain et léger, le duc de Choiseul obtint son avancement politique de madame de Pompadour, qui nommait les ministres , les évoques et les généraux. Cette femme , à qui Marie-Thérèse fit tourner la tête en l'appelant son amie y précipita la France dans la guerre honteuse et fatale de 1757. Le duc de Choi-
seul est l'auteur du pacte de famille; on lui doit la création des corps de l'armée d'artillerie et du génie. L'expulsion des jésuites de toute la chrétienté catholique fut, en partie, son ouvrage.
Après la mort de madame de Pompadour, le duc de Choiseul ne voulut point accepter la protection de madame du Barry Louis XV leur semblait manquer à ce qu'il devait à leur naissance, en leur faisant l'injure de ne pas choisir, dans leurs rangs , ses courtisanes -, la nouvelle maltresse du prince parnt un outrage aux droits d'un noble sang , précisément parce qu'elle était à sa place. Le chancelier de France , Maupeou , le duc d'Aiguillon et l'abbé Tcrray, se servirent de madame du Barry pour faire renvoyer le duc de Choiseul. Cette femme dégradée n'était pas méchante *, elle avait la bonté du vice banal; sans ambition et sans intrigue , elle eût volontiers servi le premier ministre, si celui-ci n'avait guindé son orgueil.
Maupeou venait d'attaquer la monarchie parlementaire , qui s'avisait de vouloir revivre; le duc de Choiseul fut enveloppé dans la disgrâce des magistrats relégués à Chanteloup. Il languit dans un exil insolent qui accusait la faiblesse et la rapide décadence de la monarchie absolue. La duchesse de Choiseul , la duchesse de Grammont et la comtesse du Barry, ont vécu assez , la première , pour réclamer son illustre ami , l'abbé Barthélémy, dans les temps révolutionnaires; la seconde , pour monter intrépidement à l'échafaud ; la troisième , pour porter au môme échafaud la faiblesse de sa vie , et lutter avec le bourreau en face des tricoteuses ; Parques ivres et basses que pouvait allécher le sang de Marie-Antoinette , mais qui auraient dû respecter celui de mademoiselle Lange. Le règne de Louis XV finit par l'exil des parlements, le procès de Lachalotais , la mort du grand dauphin , le mariage de son (Ils aine et de l'archiduchesse d'Autriche, et le partage de la Pologne : différentes espèces de calamités.
Louis XV mourut le 10 mai 1774 , dans la soixante-cinquième année de son ûge. Le règne de ce prince est l'époque la plus déplorable de notre histoire ; quand on en cherche les
personnages , on est réduit à fouiller les anti-chambres du duc de Choiseul , les garde-robes des Pompadour et des Du Barry, noms qu'on ne sait comment élever à la dignité de rbîstoire. La société entière se décomposa : les hommes d'état devinrent des hommes de lettres, les gens de lettres des hommes d'état , les grands seigneurs des banquiers , des fermiers généraux de grands seigneurs. Les modes étaient aussi ridicules que tes arts étaient de mauvais goût; on peignait des bergères su panier dans les salons, où les colonels brodaient. Tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs , signe certain d'une révolution prochaine : les magistrats rougissaient de porter la robe , et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères; les prêtres , en chaire , évitaient le nom de Jésus- Christ, et ne parlaient plus que du législateur des chrétiens; les ministres tombaient les uns sur les autres ; le pouvoir glissait de toutes les mains; le suprême bon ton était d'être anglais à la cour, prussien à l'armée, tout enfin, excepté français. Ce que Ton disait, ce que Ton faisait, n'était qu'une suite d'inconséquences; on prétendait garder des abbés commendataires , et Ton ne voulait pas de religion ; nul ne pouvait être officier, s'il n'était gentilhomme, et Ton déblatérait contre la noblesse ; on introduisait l'égalité dans les salons, et les coups de béton dans les camps. La société avait quelque chose de puéril comme la société romaine au moment de l'invasion des Bar- bares : au lieu de faire des vers dans un cloître, on en faisait dans les boudoirs-, avec un quatrain, on était illustre. L'intrigue élevait et renversait chaque jour les ministres; ces créatures éphémères, qui apportaient dans le gouvernement leur ineptie, y apportaient encore un esprit antipathique à celles qui les avaient précédées ; de là , ce changement continuel de système , de projets , de vues. Les nains politiques étaient suivis d'une multitude de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens , de maltresses. Tous ces êtres d'un moment se . hâtaient de sucer le sang du misérable, et s'abîmaient bientôt devant une autre génération d'insectes , aussi fugitive et aussi dévorante que la première. Tandis que le peuple per-
m HISTOIRE DE FRANCE.
dait à la fois ses mœurs et son ignorance , sourde au bruit d'une vaste monarchie qui roulait en bas , la cour se plongeait plus que jamais dans un despotisme qu'elle n'avait plus la force d'exercer. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées en progression relative à l'accroissement des lumières, elle rétrécissait ses préjugés, ne savait ni se soumettre au mouvement des choses , ni s'y opposer avec vigueur. Cette misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand l'esprit public s'étend , est remarquable en toutes révolutions. C'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence -, le résultat est certain. La tolérance s'accroît, et les prêtres font juger et exécuter un jeune homme qui,<]ans une orgie, avait insulté un crucifix. Le peuple se montre incliné à la résistance, et tantôt on lui cède mal à propos , tantôt on le contraint imprudemment ; l'esprit de liberté paraît, et alors on multiplie les lettres de cachet. A voir le monarque endormi dans la volupté , des courtisas corrompus, des ministres méchants ou imbéciles, des philosophes , les uns sapant la religion , les autres l'état , des nobles ou ignorants ou atteints des vices du jour, des ecclésiastiques à Paris , la bonté de tour ordre, fans les provinces pleins de préjugés , on eût dit une foule de manœuvres empressés à démolir un grand édifice.
Comme pourtant ce peuple français ne peut être tout-à-fait obscur, il gagnait encore la bataille de Fontenoy, pour empêcher la prescription contre la gloire; d'Assas aux champs de Clostercamp, s'écriait : « A moi Auvergne, c'est l'ennemi! »
Pour maintenir nos droits au génie, Montesquieu, Voltaire, Buffon et les deux Rpusseaju écrivaient.
Au dix-huitième siècle, les affaires firent silence, pour laisser le champ de bataille aux idées* Soixante ans d'un ignoble repos, donnèrent à la pensée le loisir de se développer , de monter et de descendre dans les dernières classes de la société, depuis l'homme du palais jusqu'à l'habitant de la chaumière. Les mœurs affaiblies se trouvèrent ainsi calculées pour ne plus offrir de résistance à l'esprit 7 ce qu'elles font sou-
vent quand elles sont jeunes et vigoureuses. Montesquieu, Rousseau, Raynal même et Diderot, à travers leurs déclamations, fixaient l'attention de la foule sur les droits de la liberté politique. On commençait à mieux connaître l'Angleterre et l'on comparait les deux gouvernements. Voltaire accomplissait une révolution dans les idées religieuses. Si l'irréligion était poussée jusqu'à l'outrage, si elle prenait un caractère sophistique et étroit , elle menait néanmoins à ce dégagement des préjugés qui devait faire revenir au véritable christianisme. La grande existence de ce siècle est Voltaire. Tous les souverains écrivaient à cet homme illustre et étaient flattés de recevoir un mot de sa main : Ferney était la cour européenne. Cet hommage universel, rendu au génie qui sapait à coups redoublés les fondements de la société alors existante, était caractéristique de la transformation prochaine de cette société. Et pourtant il est vrai que si Louis XV eût fait la moindre caresse au flatteur de madame de Pompadour, que s'il l'eût traité comme Louis XIV traitait Racine, Voltaire eût abdiqué le sceptre , il eût troqué sa puissance contre upe distinction d'antichambre , de même que Cromwell fut au moment d'échanger ce qu'il est aujourd'hui dans l'histoire pour la jarretière d'Alix de Salisbury. Ce sont là les mystères des vanités humaines. » M. de Maurepas, dans ses Mémoires, dit que Voltaire voulait être ministre.
h Louis XV, dit M. Bûchez, mourut le 10 mai 1774. La cause de sa mort fut en rapport avec les habitudes de sa vie. Oji ignore généralement que l'on peut avoir la petite vérole plusieurs fois. Quoique ce fait forme une exception fort rare, il y en a cependant des exemples certains. Louis XV, se confiant en ce qu'il avait eu la petite vérole en 1728, se livrait sans crainte aux plaisirs de son parc aux cerfs. Il s'y complaisait avec une ardeur que son âge semblait devoir lui interdire, par l'effet, dit-on, d'un préjugé aussi absurde qu'odieux. Il croyait diminuer, en le partageant, un vice qu'il avait acquis dans ses débauches, et que la médecine avait su seulement pallier ; il croyait, en outre, eq suivant la logique de cette abomi-
nable doctrine , que le mal était d'autant plus diminué que la malheureuse, qui le recevait, pouvait en prendre davantage; c'est-à-dire était plus jeune et plus saine. De là cette chasse aux enfants, qui donna lieu à ce bruit qui courut par toute la France dans le peuple, savoir, que le roi, pour ranimer la vie qui s'éteignait en lui , prenait des bains de sang humain. Ce bruit n'était qu'une traduction de la vérité. C'était la seule forme soys laquelle on pût donner une idée de l'égoïsine extrême du monarque sans offenser les oreilles chastes et sans propager l'idée de son affreuse dépravation. Je suis honteux moi-même d'entrer dans de pareils détails, quoique ce soit mon devoir; car il faut montrer quels furent les excès qui amenèrent les terribles punitions et les rigueurs vengeresses de la révolution. Il faut montrer comment un peuple habituellement aussi généreux et aussi bon que le peuple français fût amené à une ivresse de colère qui le rendit quelquefois aveugle , même jusqu'à l'injustice. L'historien doit mettre de côté les scrupules du langage et les susceptibilités même des familles , lorsqu'il s'agit de l'honneur d'une nation. Je n'ai plus au reste qu'un mot à dire pour en finir. Louis XV prit la variole dune petite fille avec laquelle il passa quelques heures. Ainsi, par une juste punition, il reçut une maladie mortelle, lorsqu'il cherchait à prolonger sa santé en détruisant celle de sa victime. La mort du roi fut affreuse. Lorsqu'on sut qu'il devait mourir, presque toute la cour l'abandonna. L'odeur repoussante que son corps exhalait chassait tout le monde, et l'infectait lui-même. La gangrène le frappa, et il vit tomber sa chair en lambeaux. Enfin, l'histoire de sa vie se dressa devant lui , et la crainte de Dieu lui apparut. Alors, par l'effet du même égoïsme qui l'avait conduit jusque là , il en appela à toutes les pratiques, à toutes les prières , à la superstition même. Les soins de son confesseur et des évoques ne purent le tirer de la cruelle alternative entre l'espérance et le désespoir où la mort le saisit.
La fin de ce prince fut utile à la monarchie. Des contemporains disent qu'à ce moment la révolution était si prochaine
louis xv. m
que tout le monde la sentait venir. L'espérance d'un nouveau règne suspendit l'orage près d'éclater. Cependant , déjà le nom des Etats-Généraux était dans presque toutes les bouches, soit à titre de danger, soit à titre d'espérance. Il parait que, lorsque Malesherbes osa en parler dans le conseil, en 1771, il était plus qu'un simple conseiller, il était l'interprète d'une opinion qui était presque publique. Ainsi le parti des réformateurs , philosophes et économistes, était arrivé à ce point qu'il n'avait plus besoin de s'accroître, mais qu'il pensait déjà au moyen de réaliser ses projeta. Toute la partie active et virile de la nation , toutes les jeunes générations étaient acquises aux nouvelles idées. Ce succès n'avait en rien diminué le zèle ni le nombre des écrivains ; il les avait accrus au contraire. Voltaire était dépassé de toutes manières, et particulièrement en fait d'incrédulité -, il s'en indignait. Quand les hommes entrent dans une route , il est rare qu'ils s'arrêtent avant d'en avoir atteint l'extrémité; c'est ce qui arriva dans cette circonstance. Voltaire avait ouvert la voie par le doute et la plaisanterie; en y marchant à sa suite, l'école arriva à la négation et à la haine. Pour en avoir la preuve , il suffit de jeter les yeux sur la liste des ouvrages condamnés par l'assemblée du clergé de 1775, comme enseignant l'athéisme, la corruption des mœurs et la révolte. Nous allons citer quelques uns des livres dont les noms y étaient inscrits. C'étaient, enlr autres, le Christianisme dévoilé, le Sermon des cinquante , f Examen impartial , la Contagion sacrée , l'Examen, critique des anciens et nouveaux apologistes de la religion , la lettre de Thrasybule à Leucype , le Système de la nature, le Système social, de l'Homme , l'Histoire critù que de la vie de Jésus-Christ , l'Histoire philosophique et politique de Raynal, etc., etc. Le clergé, qui condamnait cette littérature , s'en défendait lui-même difficilement. L'esprit philosophique et critique avait pénétré dans son propre sein. Voici ce qu'on lit dans les Mémoires pour servir à fêtât ecclésiastique, année 1765 : Vingt-huit bénédictins, de l'abbaye de Saint-termuin des Prés de Paris , pi éventèrent au roi
une requête contre leur règle. « Ils y demandaient à être débarrassés de leur habit et affranchis de l'office de la nuit et de l'observance du maigre. Leurs vêtements , disaient-ils, les rendaient ridicules, et les deux autres points de la règle les empêchaient de se livrer à des travaux utiles. Depuis plusieurs années , on remarquait un grand relâchement dans quelques monastères. La dissipation , l'oisiveté et l'amour du luxe et du monde, avaient pris la place du travail et de l'esprit de pauvreté. Dans le même temps , des désordres éclataient dans plusieurs maisons. Là, on abolissait, sans autre formalité, l'usage du maigre. Ici , on retranchait l'office de la nuit. Ailleurs, des repas, des fêtes, des concerts, profanaient un séjour destiné à la pénitence et à la prière. Des dissensions fâcheuses prenaient la place de l'esprit de paix et d'union. La môme année que la requête , des divisions scandaleuses éclatèrent entre les capucins à Paris. C'est à cette époque que Ton peut rapporter les longues querelles qui déchirèrent la congrégation de Saint-Maur, et qui privèrent l'Eglise et l'état des secours qu'elle avait si souvent fournis à l'un et à l'autre , etc.» Les Mémoires que nous venons de citer ne parlent pas de cette multitude d'abbés parés, pimpants et musqués, qui formaient alors comme l'indispensable ornement des salons de la haute compagnie et des levers des grandes dames. Ils faisaient de petits vers , de petits livres , des opéras comiques ; il y en avait qui entretenaient des filles. Il suffit, pour les peindre tous, de citer les noms de l'abbé Ghaulieu , qui commence le siècle , et de Pabbé Voisenon , qui , quoique prêtre et grand-vicaire , le finit , et se montra pire que le premier. Quels que fussent les droits de ces hommes au titre qu'ils portaient, quelle que fût la nature, la réalité ou le néant de leurs engagements dans les ordres sacrés , ils portaient l'habit ecclésiastique, et déshonoraient, aux yeux du public, le corps respectable qui les tolérait et auquel ils semblaient appartenir par leur titre et par leur costume. Au reste, parmi cette jeunesse cléricale, qui se préparait si singulièrement à la pratique des vertus chrétiennes, il y en avait qui prétendaient
aux premières dignités de l'Eglise et qui y parvenaient. Je ne citerai pas pour exemple l'abbé Dubois, parce que ee fut un personnage trop infâme et tout-à-fait exceptionnel ; mais je nommerai l'abbé de Bernis , que la faveur de madame de Pompadour fit d'abord ambassadeur à Venise, puis ministre, et qui obtint enfin le cbapeau de cardinal et l'ambassade de Rome.
La majorité du clergé français détestait ces scandales, mais elle n'y pouvait rien , car la feuille des bénéfices n'était pas à sa disposition. Elle protestait par ses moeurs et par des œuvres. Il y eut un grand nombre d'ouvrages du premier mérite , produit par cette partie respectable du corps ecclésiastique; il se fit aussi des œuvres de charité remarquables. Un grand nombre de prêtres se distinguèrent dans la chaire. Personne n'ignore quelles furent l'énergie et la franchise du P. Bridai ne. L'évêque de Senez , prêchant devant Louis XV et la Dubarry, eut le courage de prononcer cette phrase, qui suffit pour faire connaître l'esprit du sermon : « Salomon , rassasié de voluptés , las d'avoir épuisé, pour réveiller ses sens flétris, toos les genres de plaisirs qui entourent le trône , finit par en chercher d'une espèce nouvelle dans les vils restes de la corruption publique. »
Louis XV n'eut qu'un seul enfant mâle, qui mourut à l'Age de trente-six ans, le 20 décembre 1765, laissant trois fils, qui furent Louis XVI, Louis XVIII, Charles X et une fille, madame Elisabeth. Louis, dauphin de France, par la mort de son frère , fut marié , en 1770 , avec Marie-Antoinette d'Autriche^ fille de l'impératrice Marie-Thérèse. Les fêtes de son mariage donnèrent lieu à un accident grave qu'il n'est pas permis de passer complètement sous silence, parce que, dans ce siècle, où l'on commençait à douter de la religion , mais où l'on croyait à Cagliostro , à Mesmer et aux présages, l'on en tira un sinistre augure , dont les contemporains ont transmis la mémoire presque jusqu'à nous. Un feu d'artifice, tiré dans les Champs Elysées, attira la masse du public sur la place Louis XV, qui n'était pas encore achevée , et , par suite,
encombrée de matériaux et remplie de trous. Après le feu i la foule, opérant simultanément le même mouvement de retour, encombra les passages. La presse devint excessive, et il s'ensuivit tous les accidents ordinaires en pareilles circonstances. Il y eut quelques personnes étouffées; mais, comme la peur avait élé grande , on en exagéra le nombre , on le porta jusqu'à quinze cents. Il y eut des gens qui, au lieu d'y voir un effet naturel, virent dans ce malheur l'effet d'une conspiration contre le peuple -, preuve singulière de la situation où étaient alors les esprits. »
Tout tendait à la destruction du pouvoir parlementaire des magistrats et du pouvoir absolu des rois, tout allait au rétablissement des assemblées nationales : M. de Lourdoueix, dans son beau livre sur la société française , a très-bien montré les usurpations du parlement et la position où ce corps se trouvait sous Louis XV relativement à la royauté : , « Louis XV se retrouva dans l'obligation de recourir à de nouveaux impôts pour faire face aux besoins des longues guerres dans lesquelles il fut engagé : il demanda deux vingtièmes des revenus de ses sujets, et rendit ainsi aux parlements le sentiment de leur importance et le désir d'étendre et de perfectionner leur monopole en lui donnant une organisation plus vaste et plus régulière.
Pour sortir de la nullité, qui commençait à les atteindre, les parlements s'étaient engagés dans une lutte violente contre le clergé au sujet des refus de sacrements qu'ils prétendaient juger, bien que ces sortes de questions fussent dans le domaine du pouvoir spirituel ; mais elles se rattachaient alors à cette longue querelle des jansénistes et des molinistes, qui divisait encore la France. Les magistrats étaient dans cette querelle pour leurs passions, et ils intervenaient dans le différend non comme arbitres , mais comme parties. Les parlements rendaient des arrêts pour obliger les curés à donner l'extrême-onction à des malades : ils envoyaient leurs huissiers et leurs recors exécuter ces décisions étranges , décrétaient d'ajournement personnel les prêtres récalcitrans , con-
damnaient les évoques à de grosses amendes et faisaient brûler leurs mandements par la main du bourreau. Le conseil du roi cassait ordinairement ces arrêts des parlements , qui alors suspendaient le cours de la justice pour les procès civils, mais n'en continuaient pas moins à frapper les ecclésiastiques. Ces conflits avaient lieu dans plusieurs parlements du royaume , mais c'est surtout à Paris qu'ils avaient pris un caractère plus opiniâtre et plus animé. Après avoir multiplié inutilement les lettres de jussion pour obliger les membres de ce parlement à reprendre leurs fonctions judiciaires et à s'abstenir de juger dans le spirituel , le roi s'était vu forcé de recourir à des voies de rigueur : il avait exilé tous les membres des enquêtes, les uns à Bourges, les autres à Poitiers, et toute la grand'chambre à Pontoise. L'année suivante, le parlement avait été rappelé , mais cette punition , loin d'avoir modéré 1 ardeur des passions, qui emportaient les magistrats , les avait disposés à profiter de lu première occasion pour se mettre à l'abri des coups d'état de la royauté.
C'est dans cette situation morale que Louis XV les trouva quand il envoya au parlement les édits qui ordonnaient la perception des deux vingtièmes pour soutenir la guerre contre l'Angleterre.
L'enregistrement de ces édits ayant donné lieu à des difficultés, le roi eut recours aux lits de justice , et les parlements furent mandés à Versailles ; mais les magistrats , de retour à Paris, protestèrent contre l'enregistrement des édits, en déclarant qu'ils avaient été privés de la liberté d'examen. Au milieu de l'agitation que cette affaire avait excitée, la magistrature reconnut que le parlement de Paris était trop faible pour défendre seul le terrain du monopole contre la royauté $ elle découvrit que tous les parlements de France ayant la même origine et les mêmes attributions pouvaient prétendre, , au même titre, à limiter le pouvoir royal \ et Ton se mit à considérer le parlement comme un vaste corps distribué en plusieurs fractions , qui toutes avaient un ressort particulier pour rendre la justice , mais qui composaient un tout hoino-
gène lorsqu'il s'agissait d'autoriser les impôts et de prononcer sur les grandes questions de la politique générale. En conséquence , plusieurs cours supérieures s'intitulèrent : Classes du parlement du royaume, « et ne prétendirent à rien moins, « dit Voltaire , qu'à représenter l'état entier, divisé en diffé- « rentes compagnies, qui toutes constitueraient les Etats- « Généraux perpétuels de la monarchie. » Il faut convenir que c'était là le développement naturel que devait prendre l'institution parlementaire ; mais il est facile de voir que ce développement rendait le gouvernement impossible, et que la royauté ne retrouvait plus, dans ce système, cette mécanique si bien décrite par Dubois, et dont le jeu facile et commode avait porté le despotisme à conserver ce monopole , malgré les embarras qu'il lui causait. Louis XV crut donc nécessaire de réformer le parlement de Paris, et de lui ôter ce pouvoir politique que les autres parlements voulaient partager avec lui : il s'efforça de restreindre l'action de cette compagnie dans ses fonctions judiciaires , supprima deux chambres et plusieurs officiers de ce corps , exigea dix années de services pour donner le droit d'opiner dans l'assemblée des chambres. Le lendemain du lit de justice où cet édit de réformation fut enregistré , quinze conseillers de la grandchambre se défirent de leurs fonctions , et cent quatre-vingts membres du parlement imitèrent cet exemple.
Quelques années plus tard , le parlement de Bretagne ayant mis en jugement le duc d'Aiguillon pour des actes faits en vertu des ordres du gouvernement , le roi évoqua l'affaire à la cour des pairs. Le parlement de Paris voulut suspendre 16 duc de ses fonctions de pair avant le jugement ; le roi cassa l'arrêt : tous les parlements du royaume prirent fait et cause pour celui de Paris ; la lutte étant devenue de plus en plus violente, le roi cassa en masse le parlement de Paris, et successivement, à quelques jours d'intervalle, ceux de Besançon, de Douai, de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen, d'Àix, de Metz , de Rennes, de Dombes, de Dijon et de Grenoble. Tous cesparlements furent recréés avec de nouveaux membres.
Le chancelier Maupeou a donné son nom à cette révolution.
Ainsi fut brisée par les mains du despotisme cette machine antique qui l'avait soutenu en l'absence des assemblées générales qu'elle prétendait remplacer. Cet événement précipita la crise que la banqueroute avait arrêtée. La fiction de représentation nationale , qui était produite dans l'état par les lésistances d'une assemblée centrale, par les discussions publiques et les refus d'enregistrement, avait fait illusion aux peuples , et dérobait aux regards le vide des institutions représentatives. Le monopole héréditaire , tout monstrueux qu'il est dans un pays d'égalité , semble bien moins odieux que le monopole d'un parti qui , ayant constitué , selon son intérêt, un corps électoral, choisi par lui , exclut presque nominativement tous les hommes indépendants. Les parlements n'étaient point élus, mais ils défendaient souvent l'intérêt des contribuables avec autant de zèle que s'ils eussent été choisis par eux ; leur titre était usurpé, mais ils combattaient l'usurpation royale; ils prolongeaient la suspension de la liberté politique, mais ils conservaient cette liberté dans leur langage. La royauté, en détruisant leur indépendance, démasqua le despotisme, qui se cachait tant bien que mal derrière ces assemblées , et n'apparaissait que de loin en loin dans les lits de justice; elle le montra seul, sans contre-poids et sans prestige , aux regards de ce peuple, qui fut étonné de se trouver sans organes et sans défenseurs , livré à un gouvernement faible et corrompu : dès-lors les idées de liberté , d'ordre et de garanties se détachèrent de la Action , et cherchèrent la réalité.
Il ne faut pas croire que ce coup d'état , frappé par Louis XV contre les parlements, fut un acte de colère, une mesure imprudente arrachée par des conseils funestes ou par des passions aveugles. Les parlements étant venus à ce point de se diriger par le même esprit , de soutenir les mêmes prétentions et de combiner leurs efforts dans les mêmes atteintes, la dissolution de cette coalition redoutable était le seul
moyen de salut qui restât à la royauté. La réunion de tous les parlements du royaume livrait le pays à la plus complète anarchie; car toutes ces compagnies, s'accordant pour combattre et pour détruire , ne pouvaient arriver à l'unité de volonté nécessaire pour imprimer une direction quelconque au gouvernement qu'elles arrêtaient. Il était impossible qu'une seule loi, une seule mesure, passât à travers ces douze chambres séparées par de grandes distances et soumises à des intérêts de localité. La royauté se trouvait donc forcée de détruire ces compagnies et de les composer d'hommes dévolus à son action ; mais cette ressource elle-même n'était que temporaire, car les nouveaux membres n'auraient pas manqué de 'retrouver dans la nature de leur institution la tendance et les prétentions de leurs prédécesseurs-, la route une fois découverte , les intérêts de corps y auraient entraîné les hommes-, rien ne pouvait rendre aux parlements de province l'ignorance et la simplicité qui les avaient empêchés si longtemps de se coaliser avec celui de Paris; c'était pour le pouvoir absolu un mal irrémédiable, il était détruit par ce seul fait.
Tout annonçait donc sous Louis XV la dernière phase de celte déviation du principe monarchique née^de l'insurrection, et dont nous avons offert le triste tableau. Les institutions que le monopole avait produites étaient frappées de caducité; tous les expédients étaient épuisés-, les abus, à force de se multiplier, ne trouvaient plus de quoi vivre dans ce gouvernement énervé par eux, et le gui mourait sur le chêne qu'il avait tué. Le pouvoir absolu était tombé des mains prodigues de Louis XIV dans celles des roués et des escrocs, puis dans celles des prostituées ; c'était l'accomplissement de cette décadence qu'il était destiné à subir; dévolu à la corruption , il en avait atteint le dernier terme. Cette corruption du gouvernement commençait à gagner le goût national; elle se manifestait dans les lettres, dans les arts, et jusque dans les usages et dans les habits ; le sentiment du beau était mort à la cour avec celui du droit et de la morale. Une nation
ne peut s'élever et se soutenir que dans la voie des principes qui Font formée; hors de ces principes, elle se déforme; et s'ils pouvaient disparaître du fond de la société, clic serait livrée à la dissolution et à la rqort.»
Louis XV avait été élevé d'une manière déplorable. On en jugera par ce que dit madame Campan de sa haine pour les Etats-Généraux :
« Quelque faible qu'ait été Louis XV, jamais les parlements n'auraient obtenu son consentement pour la convocation des Etats-Généraux. Je sais , à cet égard , une anecdote que m'ont racontée deux officiers intimes attachés à la maison de ce prince. C'était à l'époque où les remontrances des parlements et le refus d'enregistrer les impôts donnaient de l'inquiétude sur la situation des finances. On en causait un soir au coucher du roi Louis XV : « Vous verrez, Sire, dit un homme de la cour très-rapproché du roi par sa charge, que tout ceci amènera la nécessité d'assembler les Etats-Généraux. « Le roi, sortant à l'instant même du calme habituel de son caractère, et saisissant le courtisan par le bras, lui dit avec vivacité * « Ne répétez jamais ces paroles. Je ne suis pas sanguinaire , mais si j'avais un frère, et qu'il fût capable d'ouvrir un tel avis, je le sacrifierais dans les vingt-quatre heures à la durée de la monarchie et à la tranquillité du royaume. »
On ne saurait méconnaître , sous ce règne , un prodigieux travail de la constitution nationale, pour se dégager de ce régime funeste et pour hâter la destruction des illusions qui le soutenaient. N'était-ce pas en effet la force de cette constitution qui avait engagé l'opinion publique dans la cause des parlements, et qui poussait tous ces corps à combattre le despotisme royal ? N'était-ce pas l'idée d'une représentation indépendante, de la liberté politique et de la liberté individuelle, qui soulevait tous les esprits contre les lettres de jussion, les exils et les arrestations des magistrats? N'estce pas parce qu'il est de principe constitutif que le roi ne peut établir des impôts de sa seule autorité, qu'on appuyait les parlements dans leurs remontrances, et qu'on s'irritait des lits
de justice? Et quand la royauté eut frappé ces compagnies , n'est-ce pas en vertu de l'indépendance des assemblées législatives qu'on s'indigna de cette mesure, et que tout le monde s'accorda pour flétrir le parlement Maupeou, afin que le monopole brisé ne pût se rétablir? S'il n'y avait pas eu dans ce pays une constitution de liberté, indépendamment de ce monopole, le despotisme aurait régné sans contradiction quand il eut brisé les douze parlements de France , mais , dans l'intérêt de cette constitution, on avait tout à gagner à soutenir la cause des parlements; on précipitait leur destruction, on propageait les maximes de liberté, et on ne laissait plus à la royauté d'autre issue que le droit commun et la convocation des Etats-Généraux.
Au reste, ce n'est pas seulement par l'opposition que se faisait le travail des principes constitutifs : le gouvernement fût conduit par le besoin de popularité à rétablir la liberté municipale détruite par la vente des offices de maires, d'échevins et de receveurs des revenus communaux. L'ordonnance de 1766 rendit aux communes la libre administration de leurs biens et l'élection de leurs magistrats. Cette ordonnance ré* para une grande partie des désordres causés par le despotisme central de Louis XIV \ elle contient de sages dispositions qui préparaient le retour des assemblées générales; car c'est toujours par la commune que la société s'est restaurée , et que la liberté politique est revenue.
Le travail de la constitution se Qt encore, comme sous Louis XIV, dans l'héritier présomptif de la couronne, le dauphin, père de Louis XVI, enlevé trop tôt à la France, dont il avait compris tes intérêts et les destinées. Si ce prince, dans la force de l'âge, eût été appelé à diriger la régénération sociale dont le temps était venu , il aurait commencé son règne par la grande mesure nationale qui sortit sous Louis XVI de la nécessité; il aurait pu maîtriser un mouvement qui était audessus des forces et de l'expérience d'un roi de vingt ans , et la France aurait eu une restauration au lieu d'une révolu* ton. La nécessité pour la France de rentrer dans ses limites
naturelles nous donna encore , sous ce règne , la réunion de ta Lorraine (1).