CHAPITRE PREMIER, t de Lotis XIV
La France est admirable dans ses appréciations , et elle a très-bien jugé la vieillesse de Louis XIV.
Les peines d'esprit dont il était accablé , le livrèrent au duc du Maine, au comte de Toulouse, et lui firent faire ce testa-
(i) n ne fait jamais oublier le beau Mémoire de Pénélon an doc de Bourgogne , dans lequel il demandait ce qu'on a dopais réclamé à Vitille : les Etats-Provinciaux et les Etats-Généraux.
(Î) Voici le jugement de Napoléon sur la régence , d'après H. Las Cases ( Mémorialée Sd*U-BéU*e):
t L'empereur, en attendant son dtner au milieu de nous , a ouvert un livre qui se trouvait a côté de lui sur le canapé : c'était la Régewct. Il a dit que c'était la une des époques les plus hideuses de nos annales; Il était ftebé qu'on l'eût peinte arec la léféftté du temps , et non pas avec la sévérité de l'histoire. On avait jeté dessus les leors du bon ton et le vernis des grâces , au lieu d'en faire une exacte justice. La régence an rai, faisatt-tf observer, avait été le règne de la dépravation du cœur, du dévergondage de l'esprit, de l'immoralité la plus profonde en tout genre; c'était au point qu'il croyait , disait-il , a toutes les horreurs , à toutes les abominations qu'on reprochait aux mœurs du régent dans le sein de sa propre famille ; tandis qu'il ne le croyait pas de Louis XV, qui , bien que plongé dans le plus sale, le plus hideux liber* tiaage , ne lui laissait pourtant pas le droit d'ajouter foi a des choses si révoltantes et si monstrueuses , et il le justifiait très-bien de certaines imputations qui eussent touché de fort près h h personne d'un de ses anciens aides-de-camp, de lui, Napoléon. De le il est revenu h dire que l'époque du régent avait été le renversement de toutes les fortunes, la perte de la morale publique. Rien n'avait été sacré , ni dans les mœurs, ■1 dans les principes : h régent s'étant personnellement couvert d'infamie. Dans raflaire des princes légitimés, il avait montré la dernière bassesse, et commis un grand nombre d'abus d'autorité. Le roi seul pouvait autoriser un tel jugement, et lui régeut , s'était plo a se déshonorer gratuitement dans la personne de sa femme , fille naturelle de Louis XIV, qu'il avait trouvé très-bien néanmoins d'épouser quand le roi régnait. •
ment dans lequel , au mépris des mœurs et des lois , prostituant la nation comme son esclave , et disposant du trône comme de sa conquête; il y appelait ses bâtards. L'esprit de cet acte scandaleux est dévoilé dans une lettre de la marquise de Maintenon à la princesse des Ursins, du 5 août 1744. € On prétend à Paris , lui dit-elle , que le roi élève ces deux princes ( le duc du Maine et le comte de Toulouse ) dans la vue de leur donner plus de part à la régence. Les autres disent que c'est reflet d'une sage et profonde politique. Mais tout le monde espère également que la race des Bourbons ne sera jamais éteinte. Ce qui est de vrai, Madame, c'est que ces deux princes sont pleins d'honneur, de probité, de religion, d'attachement pour le roi , pour l'Etat et pour la ligne directe. »
Par cet édit, les bâtards étaient appelés à succéder à la couronne; il ne restait plus qu'à faire passer la régence à l'aîné; et, dans l'état d'humiliation et de disgrâce où le duc d'Orléans était réduit , cette dernière faveur à obtenir semblait devoir trouver peu d'obstacles dans la volonté de Louis XIV. Ce fut là cependant recueil d'un crédit jusque là sans bornes.
On est ému de compassion pour la vieillesse de ce roi , lorsqu'on se représente l'état péuible de son âme dans cet intérieur domestique. < Depuis la mort de la dauphine, tout est mort ici , la vie en est ôtée , écrivait Mao de Caylus à M"* des Ursins. Tout manque, tout parait vide, il n'y a plus de joie. Tous nos plaisirs sont passés, écrivait à la même la marquise de Maintenon , et elle ajoutait : je suis vieille , triste, ennuyée du monde , je ne suis plus qu'un squelette vivant. Je ne vois presque plus, j'entends encore plus mal, on ne m'entend plus moi-même , parce que la prononciation s'en est allée avec
les dents. La mémoire commence à s'égarer , et nos malheurs, joints à notre âge , me font pleurer comme toutes ces vieilles que vous avez vues. »
Qu'on se rappelé les bruits répandus sur le duc d'Orléans et sur l'héritier du trône, livré dans la faiblesse de l'enfance à la merci d'un empoisonneur. Si pour atteindre à la couronne il n'avait plus qu'un pas h faire, assuré des succès de l'impunité, la faible vie d'un enfant lui coûterait-elle à trancher plus que celle du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne et du duc de Berri , dont il venait de se défaire du vivant du roi, sous ses yeux? Voilà ce que l'on faisait dire à la nation , et ce qu'elle disait peut-être.
Pour écarter de la régence le premier prince du sang , il aurait fallu avouer qu'on le croyait coupable et qu'on ne l'avait point puni. Louis XIV répugnait également à se déclarer bible et à paraître injuste. Après tout, l'accusation pouvait être calomnieuse, et le roi conservait un doute consolant. Son chirurgien, Maréchal, avait sa confiance intime; car les vrais amis d'un vieux roi sont ceux qui prennent soin de sa santé et de sa vie, et la confidence des peines de l'âme suit naturellement celle des maux du corps. Cet homme brusque et franc , dont la droiture lui était connue , ne cessait de répéter à son maître que les prétendues apparences du poison, dont on avait affligé son esprit, n'étaient que de noires chimères. D'Argenson, lieutenant de police, tenait au roi le même langage. Le P. Letellicr lui faisait un scrupule d'une crédulité légère sur un sujet si grave et pour des bruits si odieux. Enfin le roi , dans le duc d'Orléans , voyait le mari de sa fille , et la tendresse paternelle fut peut-être le sentiment qui résista le plus aux persécutions qu'il eut à soutenir.
Il ne voulut donc pas exclure le duc d'Orléans de la régence, mais il ne voulut pas non plus la lui confier à lui seul. Il la remit, ainsi que la tutelle du jeune roi , à un conseil dont le duc d'Orléans serait le chef, sans autorité personnelle et sans autre prérogative que la prépondérance de sa voix en cas de partage. Quant à la personne du roi , elle était confiée au duc du Maine , comme surintendant de l'éducation , et , à ce titre, la maison du roi, tant militaire que civile , devait lui obéir, et n'obéir qu'à lui. Si le duc du Maine venait à manquer, le comte de Toulouse devait prendre sa place.
Le maréchal de Villeroi , sous l'autorité du duc du Maine, était chargé de l'éducation en qualité de gouverneur. Tel fat le parti mitoyen que Louis XIV, après bien des combats, se résolut enfin de prendre dans son testament. Le conseil de régence , tel qu'il l'avait formé, était presque tout composé de personnes considérables et dévouées au parti des bâtards. C'était le maréchal de Villeroi qui devait à h marquise de Maintenon l'oubli de ses fautes déshonorantes et des folies de son orgueil :..homme frivole et arrogant, également déplacé à la tête et des conseils et des armées , présomptueux et incapable, enflé du vent de la faveur, superficiel en toutes choses, avec un grand air d'assurance, mais souple et amusant dans sa futilité; complaisant de Louis XIV, qui l'avait cru propre à lui gagner des batailles , parce qu'il savait le flatter ; depuis corrupteur de Louis XV, qu'il avait voulu rendre orgueilleux comme lui , et auquel , dans sa tendre enfance , il disait ces paroles si remarquables par leur bassesse, en lui montrant, du haut du palais des Tuileries, une multitude innombrable assemblée dans le jardin : Voyez , mon maître , voyez ce peuple; tout cela est à vous; vous êtes le maître de tout cela.
LOUIS XV. 15i
Cétait le maréchal d'Uxelles, militaire estimable et bon négociateur, mais encore meilleur courtisan, et plus considéré à la cour pour avoir commandé le camp de Main tenon, lors des travaux de l'aqueduc, que pour avoir bien défendu Mayence et habilement négocié à Ut redit; homme d'autant plus délié» que sous une grossière écorce de paresse et d'indifférence il cachait sa dextérité, sachant en imposer par cet air d'importance que donne un extérieur silencieux et grave, fidèle esclave de la faveur, étroitement lié avec le duc du Maine, et par lui introduit chez la marquise de Main tenon.
Cétait le maréchal d'Harcourt, recommandable par ses succès dans les armées et dans les ambassades, soutenant son ambition d'un mérite solide et rare, quoique au-dessous du premier rang, soit parmi les hommes de guerre, soit parmi les hommes d'état, produit et appuyé parla marquise de Maintenon, ne se livrant à la faveur qu'avec décence et avec mesure, et ne s'y prostituant jamais. Il était fait pour être la lumière du conseil de régence ; mais, frappé déjà plusieurs fois d'apoplexie et pouvant à peine énoncer le faible reste de ses idées, il n'était plus dans cette place qu'un objet de décoration.
C'était Tallard, émule d'Harcourt, et dans l'art de la politique et dans celui de la guerre; comme lui plein d'esprit, de grâce, de talents, et d'ambition, excellant comme lui dans les détails d'une campagne, sans pouvoir embrasser en grand le commandement d'une armée; comme lui courtisan, mais avec moins de noblesse, plus de ruses et plus de détours; soutenu à la cour par le maréchal de Villeroi, et absolument dévoué à leur protectrice commune.
C'était le maréchal de Villars, dont la fortune avait secondé
156 IIISTOIKU DE PIIANCE.
la valeur, soutenu la jactance, enflé la renommée et passé de loin le mérite, mais à qui l'envie disputait vainement la gloire d'avoir sauvé l'état : inférieur sans doute h Eugène qu'il avait eu le bonheur de vaincre, il jouissait de son triomphe avec l'ostentation d'un homme qui en est lui-même étonné, tenant sa cour, donnant des fêtes, et se prodiguant dos louanges sans retenue et sans pudeur. Mais à cet air avantageux , que Louis XIV pardonnait h qui l'avait si bien servi, l'adroit vieillard savait mêler l'air de dépendance et de culte qui plaisait si fort au monarque; et, par d'heureuses imprudences qui dans la favorite décelaient une reine, il lui faisait sa cour en héros de théâtre qui mettait à ses pieds sa gloire. Du reste , évitant avec soin de prendre aucun parti entre le duc du Maine et le duc d'Orléans, il les ménageait l'un et l'autre, et il couvrait sa politique d'un voile de frivolité.
C'était enfin ce qui restait de plus considérable des débris de ce règne si fécond en grands hommes, mais qui sur son déclin avait dégénéré.
Le roi y avait joint ses ministres : Voisin, fidèle courtisan de la marquise de Main tenon, dont il était la créature; Pontchar train, qui la ménageait et qui ne ménageait qu'elle; La Vrillière, doux, obligeant, -mais qui avait peu d'influence; Desmarets, brusque et rebutant, mais instruit et laborieux; Torcy, décent et sage autant qu'habile et honnête homme, qui sans avoir jamais fléchi devant l'idole, était estimé d'elle en dépit d'elle-même et protégé par son propre mérite, faisait sa cour en faisant son devoir.
Ainsi devait être composée cette régence aristocratique. La forme en était imposante, et semblait tout concilier ; car, si, d'un côté il eût été injuste d'exclure le duc d'Orléans d'un
droit inhérent à sa naissance, de 1'auirc, il eût été moins prudent que jamais de confier, sans précaution et sans réserve, la tutelle d'un roi enfant à son héritier présomptif. Mais cela même devait rendre le duc d'Orléans plus ardent h réclamer ses droits et de régent et de tuteur; car la précaution d'éloigner de la personne du jeune roi le premier prince de son sang, de confier à un autre qu'à lui son éducation, sa garde et sa défense, annonçait dans Louis XIV les soupçons les plus violents. Il était même h présumer qu'un prince que Louis XIV dénonçait dans son testament comme indigne d'avoir été dépositaire de la puissance et de la vie du roi mineur serait perdu dans tous les esprits et qu'on n'aurait pas la témérité de remettre un dépôt si précieux et si fragile en des mains dont le roi mourant aurait cru devoir le sauver. Le roi manda le premier président et le procureur-général, et, tenant dans ses mains un paquet cacheté : « Ceci, leur dit-il, est mon testament, je le remets au parlement pour le garder. Je ne puis lui donner une plus grande marque de mon estime et de ma confiance que de le rendre dépositaire de ma dernière volonté. » L'édit qui accompagnait le testament, et qui défendait de l'ouvrir jusqu'nprès le décès 'du roi, ordonnait qu'alors on en fit l'ouverture en pleine assemblée du parlement et en présence da nouveau roi, des princes du sang et des pairs du royaume. Enfin, dans l'intervalle de la mort de Louis XIV à l'ouverture du testament, un codicille attribuait au maréchal de Villeroi une autorité absolue sur la maison du roi et sur les troupes qui la composent, avec ordre exprès de placer, le jour de l'ouverture du testament, les gardes-du-corps, les gardes-françaises et les gardes-suisses, dans les places et aux environs, à leurs postes accoutumes. Ainsi la prudence, la force, l'opi-
Dion publique, la faveur de la cour, celle du parlement, tout concourait en apparence avec la volonté du roi.
Cette apparence fut trompeuse, et le roi lui seul en avait jugé sainement. L'exemple de ses prédécesseurs, et singulièrement celui du roi son père, lui était présent; il ne cassait de dire que son testament ne serait pas plus respecté que les leurs. Ce fut ainsi qu'il s'expliqua avec la reine d'Angleterre, qu'il alla voir au couvent de Chaillot : c Madame, lui dit-il, en présence de la marquise de Main tenon, j'ai fait mon testament; on m'a tourmenté pour le faire. J'en connais l'impuissance et l'inutilité : nous pouvons tout ce que nous voulons tant que nous sommes vivants, mais après notre mort, nous pouvons moins que des particuliers. Il n'y a qu'à voir ce qu'est devenu le testament du roi mon père et celui de tant d'autres rois; mais on ne m'a donné ni paix ni repos que le mien ne fût fait. Hé bien, madame, le voilà fait, on ne me tourmentera plus. » En disant ces mots, ses yeux avalent passû sur la marquise de Maintenon.
Jusque-là on ne voit en lui que le chagrin d'avoir été forcé de compromettre sa volonté dernière ; mais à l'article de la mort , il parut avoir oublié ou vouloir rétracter l'injure qu'il avait faite à son neveu. 11 le fit appeler, lui témoigna de la bienveillance , l'embrassa deux fois , l'assura qu'il l'avait toujours aimé, et que dans son testament il ne lui avait fait aucun tort. Tous les historiens l'attestent. Le même jour, il dit aux officiers de sa maison : < Suivez les ordres que mon neveu vous donnera. » Le duc d'Orléans prétendait qu'il lui avait dit à lui-même : « Mon neveu , j'ai fait mon testament, dans lequel je vous ai conservé tous les droits de votre naissance. Je vous recommande le dauphin, servez-le comme vous
m'avez servi. S'il vient à manquer, vous serez le maître, et la couronne vous appartient. » Mais, à ne supposer vrai que ce qui est incontestable , si Louis XIV avait jugé ce prince coupable des crimes dont on l'accusait, comment celui qui, au lit de ta mort , refusait de voir sop évéque parce qu'il était janséniste , aurait-il désiré de voir et d'embrasser l'empoisonneur de ses enfants ?
C'est ici qu'il est évident que, sur le crime du poison, . l'âme du roi avait été troublée, jamais persuadée ; et que, dans cette âme affaiblie dont les liens se dénouaient , les impressions étrangères avaient perdu toute leur force. 11 l'avait vu calomnier sur l'affaire d'Espagne : l'exemple en était tout récent , et si le crime pour lequel oo aurait voulu qu'il eût fait trancher la tête à son neveu était un crime supposé, celui du poison pouvait l'être.
Pans le temps que nos rois pouvaient, de leur vivant, sacrer et couronner leur héritier présomptif , par ce même acte solennel , ils prenaient soin de choisir le tuteur de l'enfance du nouveau roi. Ce choix avait l'aveu des peuples; les pairs et les grands du royaume en étaient témoins et garants. Cest ainsi que le petit-fils de Hugues-Capet , Henri 1er, avait doont lui-même pour tuteur à Philippe, son fils , âgé de huit ans, Baudouin , comte de Flandre, mari d'Adèle , sa sœur, et par cette alliance, oncle du jeune roi. C'était ainsi que Louisle-Jeune avait mis Philippe- Auguste , son dernier héritier, sous la tutelle de Philippe , comte de Flandre. Le père de saint Louis, sans avoir fait comme eux de son vivant sacrer et couronner son fils, n'en voulut pas moins rendre authentique et légale là sage dispositioq qu'il fit pour sa minorité. Ce fut un acte de législateur qui réunit dans la perspnne de la
reine-mère, et la tutelle de son fils, et la régence du royaume ; exemple inouï jusqu'alors. Sous la minorité de Charles VI, la régence fut disputée entre les princes du sang , et réglée par des arbitres. Les oncles du roi disposèrent de son autorité comme d'un bien de famille. La nation ne s'en mêla pas : la force méprisa la loi. La tutelle de* Charles VIII, confiée par Louis XI à sa sœur, dame de Beaujeu , fut un exemple tout contraire ; l'acte en fut présenté aux États de Tours, et c'est le seul de cette espèce qui ait eu formellement l'aveu de la nation. Sous la minorité de Charles IX, on ne s'attend pas à voir un grand respect pour les lois. Aussi, pour donner à l'usurpation de la reine-mère et du roi de Navarre une apparence de formalité, n'eut-on pas honte de faire écrire au parlement , par un roi âgé de dix ans , qu'il avait disposé lui-même du gouvernement du royaume. Jeu insultant et concerté , au mépris de la nation , entre une cour sans pudeur et un parlement sans courage. Après avoir applaudi sous ce règne à l'usurpation du pouvoir souverain , le parlement lui-même en suivit l'exemple, en s arrogeant le droit de nommer Marie de Médicis régente du royaume. 11 est vrai qu'il y fut forcé, si des magistrats peuvent l'être, par ce violent duc d'Êpernon , à côté duquel Henri IV venait d'être assassiné. Jusque-là cependant , ce n'était que prétendre représenter la nation et suppléer la volonté publique. Le parlement alla plus loin. Louis XIII avait tout disposé avant sa mort pour la tutelle de son fils et la régence du royaume. La déclaration en avait été vérifiée et consignée dans le dépôt deslois : le parlement y avait souscrit, et à peine Louis XDl eut-il fermé les yeux, que la déclaration fut lacérée. On fit tenir un lit de justice à Louis XIV âgé de cinq ans; on lui fit
mettre, à la place de la volonté du roi son père, munie de la sanction publique , ce qu'on osa appeler la sienne , et le parlement déféra à la volonté d'un enfant. Le testament de Louis XIV, tenu sous le scellé jusqu'à sa mort , n'était pas un acte aussi inviolable que la déclaration de Louis XIII, publiée et enregistrée du vivant du législateur ; mais si la volonté d'un roi , déclarée quand il n'est plus , laisse à'ia nation le droit d'y déroger ou d'j souscrire , c'est que la nation sous un roi mineur, avant d'avoir nommé à la régence , tient la place du souverain. Un tribunal qui, de sa pleine autorité , casse le testament d'un roi , se met donc lui même à la place de la nation «assemblée; et il s'agissait de savoir si le parlement aurait encore le pouvoir et la volonté de faire cet acte de législation et d'autorité souveraine. Sa résolution dépendait de l'impulsion qu'il aurait reçue, et du degré de crédit et de force qu'auraient les partis opposés.
A mesure que la santé de Louis XIV devenait plus chancelante, la chaleur du parti contraire au duc d'Orléans se ralentissait. Le prince remarquait déjà sur les visages l'embarras et l'inquiétude. On commençait à cultiver la bienveillance de ses amis, et à gagner ses créatures. Les personnages les plus considérables allaient secrètement solliciter leurs bons offices ; personne encore cependant n'osait sg rapprocher de lui.
Hais lorsque le danger du roi fut sérieux et manifeste , il n'y eut presque plus de ménagement. On vit la cour, avec son impudence accoutumée, se jeter, se presser en foule du côté du duc d'Orléans. Il est vrai que , trois jours avant la mort du roi , un cordial qu'on lui avait fait prendre ayant un peu rappelé ses forces, et l'espérance de le sauver s'étant ranimée
T. XV. Il
avec lui, l'appartement de son neveu, qui regorgeait de monde, fut vide en un instant. Mais dès que le roi retomba, tout reflua bien vite vers le prince; et lui, au milieu de ce flottement, l'observait et s'en amusait comme d'une scène comique.
Le monde, selon son usage, avait pris, sans savoir pourquoi, les impressions de la cour; il était moins intéressé et par là moins injuste ; il avait eu le temps de se demander à lui-même pourquoi tout ce déchaînement contre un prince qu'il censurait comme très-vicieux , mais qu'il lui était impossible de haïr comme un méchant homme. On aurait applaudi à des précautions que Louis XIV aurait prises solennellement et avec dignité pour obvier à l'abus du pouvoir, mais des dispositions secrètes et si mystérieusement cachées , le soin qu'on avait affecté d'enfermer dans un mur sous des grilles de fer cet acte qu'il n'aurait fallu que déposer respectueusement au greffe, annonçait quelque chose d'illégal et d'injuste.
S'il n'y avait rien de contraire à nos coutumes et à nos lois, pourquoi tous ces soins ombrageux et ces précautions timides? Si le testament renversait l'ordre établi , s'il frustrait le duc d'Orléans des droits de sa naissance, avait-on présumé que ce prince fût assez lâche pour se laisser déshonorer. Et où était la preufe des crimes dont on l'avait si hautement , si légèrement accusé? Le roi n'avait-il pas assez hit pour ses enfants adultérins , en les appelant à la couronne. Fallait-il exciter pour eux des troubles , des séditions, peut-être une guerre civile? Ainsi pensaient les gens les moins passionnés, les plus éclairés , les plus sages.
La multitude ne pense point, l'impulsion la détermine. On lui avait dit que le duc d'Orléans venait d'empoisonner la fa-
louis xv. m
mille royale , et sans examiner s'il était vrai on non, elle avait voulu le lapider; on avait cessé de le dire , elle avait cessé de le eroire. Elle savait d'ailleurs que ce prince était populaire ; elle espérait qu'il serait libéral ; qu'après un règne austère et triste , il ferait renaître la joie et rappellerait l'abondance ; qu'il soulagerait sa misère en diminuant les impôts, seul intérêt du peuple, qui ne vit que pour vivre ; dès-lors ce parricide qu'on avait détesté devenait un dieu bienfaisant.
Le militaire, accoutumé à n'estimer les hommes qu'en raison du courage, avait reconnu dans le duc d'Orléans la plus brillante valeur ; il lui en avait coûté de croire un si brave homme capable d'un lâche attentat ; et une opinion prise à regret n'est pas difficile à détruire. Ceux qui avaient servi sous ses ordres disaient de lui ce qu'ils avaient vu ; les autres se flattaient de le trouver le même , bon , accessible et généreux.
Le parlement connaissait le duc d'Orléans faible ; il espérait le dominer. Les ducs et pairs , se voyant dégradés par la préséance accordée aux bâtards , le regardaient comme leur vengeur. Ils avaient aussi des débats avec la haute noblesse , et ils se persuadaient que le duc d'Orléans déciderait en leur faveur. Pour le clergé , trop affaibli par ses divisions sur la bulle, il ne songeait, dans l'un et dans l'autre parti, qu'à se ménager un soutien. Ni l'un ni l'autre n'attendait du duc d'Orléans un zèle bien sincère ; mais tous les deux pouvaient prétendre à sa faveur. Le P. Le Tellier, qui l'avait bien servi, croyait pouvoir y compter pour les siens ; le cardinal de Noailles avait , de son côté , des amis qui lui en répondaient. Le nonce Bentivoglio était décrié par ses mœurs et odieux par son caractère effronté, pétulant et fourbe. Les cardinaux de
Rohan et de Bissi étaient plutôt en faveur à la cour qu'en
recommandation dans l'estime publique. La considération plus
marquée dont l'abbé de Polignac commençait à jouir , n'était
pas celle de son état. Le seul qui eût vraiment un grand poids
était le cardinal de Noailles; et le duc d'Orléans s'en était
assuré.
Telle était sur la fin du règne de Louis XIV la disposition des esprits à l'égard du duc d'Orléans. Ce prince avait partagé sa confiance entre trois hommes qui servirent de médiateurs à tout ce qui voulut se rapprocher de lui.