CHAPITRE VIII
Assemblée des Euts. — Satyre-Ménippée.
Alors les Seize , poussés par Tambassadeur d'Espagne et par lei^rdinal de Plaisance, demandèrent à grands cris que les Etats fussent assemblés, afin de procéder à la nomination d'un roi; ils destinaient le trône à Tinfante Claire-Eugénie, que Philippe n avait eue de l'infortunée Elisabeth, fille de Henri II, et ils espéraient que celte princesse épouserait le jeune duc de Guise, leur idole. Mayenne ne s'expliquait pas sur ce vœu , qui était partagé par les ligueurs des provinces : entouré d'àbtmes de tous côtés , il craignait presqu'autant ses amis apparents que ses ennemis déclarés.
Un arrêt foudroyant du parlement de Châlons contribua beaucoup h le tirer de son incertitude (15 novembre). Cet acte portait que la viUe où se tiendraient les Etats serait rasée de fond en comble ^ sans espérance d'être réédifiée ^ pour perpétuelle mémoire à la postérité de sa trahison , in/!délité et perfidie. Mayenne en conclut que les partisans du roi, libres d'exprimer leurs sentiments, n'étaient pas dispo^ ses à rtndulgence. Ayant appris quelques jours après la mort do prince de Parme , qui depuis longtemps engageait le roi d*&pagne à donner un autre chef à la ligue » il se vit plus assuré de conserver l'autorité , crut avoir moins besoin des royalistes, et prit la résolution de réunir les Etats, se figurant avec raison qu'il disposerait facilement de la majorité. Jeannin obtint qu'ils fussent convoqués à Paris, parce que cette ville, éloignée des frontières, était moins exposée aux
entreprises des Espagnols, et que depuis le supplice des meurtriers de Brisson Tesprit de révolte s'y trouvait beaucoup affaibli : en même temps Villeroy , de Taveu du lieutenant-général , continua d'entretenir des relations avec les catholiques de Tarmée de Henri IV , et prépara les conférences pacifiques qui eurent lieu Tannée suivante.
Les lettres de convocation des Etats de la ligue furent enregistrées au parlement de Paris le 5 janvier; le sceau dont elles étaient revêtues représentait un trône vide. Les élections furent en grande partie favorables à Mayenne; un certain nombre de royalistes s y glissèrent, et Touverture prochaine de cette assemblée donna lieu à une multitude d'intrigues nouvelles. La première séance se tint le 26 janvier dans la salle royale du Louvre, et le cérémonial nous en a été conservé. Le duc de Mayenne était assis sur un trône surmonté d'un dais de drap d'or ; à ses côtés l'on voyait, dans des chaires de velours cramoisi, les princes de Lorraine et les ambassadeurs du pape et de Philippe; les députés des trois ordres » ceux du parlement et de la chambre des comptes étaient placés en face, suivant leur rang. Au-devant du trône, on remarquait à une table les secrétaires du duc de Mayenne et ceux de l'assemblée. « Suivant Tordre accoustumé en France ez assemblées des < estats, observe un contemporain, les princes sont toujours « assis sur des bancs endossés et couverts de velours violet, i semés de fleurs de lys d'or, les piliers de la salle couverts c de mesme; bref, qu'on n'y voit de tous côtés que fleurs de c lys; et au contraire, en c( ste cy il ne s'y en voyait point. »
On ne prononça dans cette séance que des discours d'apparat qui produisirent peu d'eflet; les partis ne se croyant pas encore en état de disposer de toutes leurs forces, il fut coo-
8^ HISTOIRE DP FRANGE.
venu d'up ftQWWun accord que la secoude séance serait dif^ rée jus(ju*à Farrivée du duc de Féria, nouvel ambassadeur d*Espagne (;[u'oi) attendait à chaque instant.
Au con^mepceiioent de pars, Mayenne reçut une lettre des catholiques de l'armée du roi, par laquelle ils proposaient à la ligue une conférence amicale, telle que celle dont Yillerpy avait donné Tidée Tannée précédente. Cette démarche, suggérée par IJenri IV, était concerté avec les royalistes de la capitale. Un conseil extraordinaire fut aussitôt convoqué pour examiner 1? proposition ; présidé par le lieutenant-général, il ét^it couïposédes cardinaux de Plaisance et de Pellevé; de àQVf^ Diego dll^arra, n^inistre espagnol, de deux prélats étrangers attachés au cardinal de Plaisance, de Tarchevéque de Lyon , de Belin , gouverneur de Paris , du vicon^te de Tavannes , de Villeroy et de Jeannjn. J.es partisans de TEspagne soutinrent qu'il ne fallait faire ancnne réponse à cette lettre; Mayenne demanda qu'elle fût communiquée aux Etats ; et, après de gpndes cpntestations, cet avis prévalut.
ï^e dup de Féria venait d'arriver, et il parut à la seconde séance d^ piaj», qui eut lien le 2 ayri}. pans son discnurs^ il ^'ftffprca de prouver que Philippe lï n'était guidé par aucune vne d'aoîbitipn ; il'dit que ce monarqne tf^nit d'autre but que celui de la religion nienacée; et il fit observer que cette condnite était bien différente de celle que Catherine de Médicis avait autrefois tenue, lorsqu'elle avait enyoyé le duc d'Alençon en plandre ppur usurper cette principauté avec l'aide des hérétiques, n termina en lisant une lettre flatteuse de son maître, dans laquelle il appelait les membres de l'assemblée , nç^ révérentSf illustreSy fnagnifiqiLes et bien aymés les députés des Estats-ijénéraux de France. Ce discours ne fut applaudi que
HENRI lY. $7
par les partisans des Seize, qui formaient la minorité. Le cardinal de Plaisance, malgré la défaveur que venait d'éprouver le parti qu'il favorisait, proposa de prêter un serment par lequel on s'engageait à ne jamais traiter avec le roi. Cette proposition fut rejetée, et Ton passa ensuite à la discussion de celle qui avait été faite par les catholiques de l'armée royale.
La délibération fut des plus violentes, et les partisans des Seize firent les derniers efforts pour qu'on repoussât le vœu des royalistes. Mayenne se taisait; mais la majorité, instruite de ce qu'il désirait, imposa silence à ses adversaires, et fit décider que la conférence aurait lieu ; Yilleroy , qui eut beaucoup d'influence sur cette importante décision, explique très-bien dans ses mémoires quelle était alors la politique de Mayenne, t II favorisait, dit-il, ce rapprochement; non, à mon advis, « mais parce qu'il n'estait content, ni du cardinal de Plaide sance, ni des Espagnols, lesquels montraient plus de faveur
< à son neveu qu'à lui, et avaient des desseins contraires aux
< siens; il voulait avoir plusieurs cordes ^ son arc, popr se
< faire respecter et s'en servir au besoin^ estimant qu'il lui
< serait facile de rendre ladite conférence inutile toutes les c fois qu'il vouldrait. »
Cette conférence si désirée par les hommes honnêtes de tous les partis , s'ouvrit à Surenne le 23 avril. L'archevêque de Bourges, possédant toute la confiance du roi, était le principal agent des catholiques de son parti; et l'archevêque de Lyon, qui avait couru les plus grands dangers à l'époque du meurtre de Blois, était revêtu par le lieutenant-général des pouvoirs les plus étendus. Les deux prélats, égaux en doctrine et en éloquence, prononcèrent de long^ discours, où ils agitèrent avec habileté les plus hautes questions de théologie ^t de
politique. S'ils ne parvinrent point à s'entendre, ils bannirent du moins l'aigreur de leurs discussions, et les députés des deux partis, qui ne purent s'empêcher d'admirer leurs talents, furent insensiblement amenés par eux «^ se traiter avec une cordialité dont on n'avait pas encore eu d'exemple depuis le commencement des guerres civiles.
Ces dispositions qui annonçaient pour l'avenir les plus heureux résultats, excitèrent la fureur des Seize; prévoyant qu'il serait possible que Henri lY fût bientôt reconnu par tous les partis, ils voulurent d'avance anéanlir son autorité, et mettre en pratique les théories séditieuses qu'ils avaient déjà développées aux derniers Etats de Blois. On répandait en leur nom une déclaration dont les principaux articles portaient que les ministres et les conseillers-d'état seraient nommés par eux ; que pendant les sessions le roi se tiendrait éloigné de dix lieues, afin que les délibérations fussent entièrement libres; et qu'il serait obligé d'approuver , de confirmer et d'exécuter toutes les résolutions qui seraient prises. Cette espèce d'acte eonstitutionnel fut attribué à Boucher, docteur de Sorbonne, et à Mathieu de Launay, curé de Saint-Benoît, qui s'étaient fait remarquer par des sermons pleins de violence; il ne contraria que faiblement ce penchant vers le retour de l'ordre, qui depuis longtemps faisait à Paris les plus grands progrès.
Un écrit que l'on regarde encore aujourd'hui comme l'un des monuments les plus précieux de la langue française, et qui fut alors publié par les partisans du roi, fit oublier cette production ridicule. Dirigé non-seulement contre les Seize, mais contre les Etats de la ligue, il les couvrit les uns et les autres d'un ridicule ineffaçable. < Quelques bons et gentils esprits, t dit un contemporain, s'employèrent à décrire la tenue et
c Tordre des dits Etats : ils en firent un livre intitulé : le Car
c thoUcon d^ Espagne, ou Satire Ménippée, dans lequel, sous
c paroles et allégations pleines de railleries, ils bouffonnèrent,
c comme en riant le vrai se peut dire : ils déclarèrent et firent
c apertement reconnaître les menées, desseins et artifices,
Il tant des chefs de la ligue et Espagnols que desdits Etats par
< eux apostés; en telle sorte qu'il se peut dire qu*ils n'ont c rien oublié de ce qui peut servir de perfection à cette satire, c qui , bien entendue, sera grandement estimée par la pos- € térité. »
L'effet de cet ouvrage, qui produisit la plus vive sensation, fut puissamment secondé par l'avis que le roi fit donner à l'assemblée de Surenne, qu'il ne tarderait plus à se faire instruire (16 mai). Le monarque écrivit en même temps à tous les prélats du royaume, pour les prier de l'aider de leurs conseils. Cette démarche décisive excita les inquiétudes des protestants, et le ministre La Paye fut leur organe. « Nous sommes gran- « dément déplaisans, sire, dit-il à Henri IV, de vous voir ar- « racher par violence du sein de nos églises; ne permettez c point, s'il vous plaît, qu'un tel scandale nous adviennne. — c Si je suivais votre avis, lui répondit Henri, il n'y aurait ni
< roi ni royaume en France. Je désire donner la paix à tous
< mes sujets et le repos à mon âme; ad visez entre vous ce qui « est de besoin pour votre sûreté; je seray toujours prest de
< vous faire contenter. » Ainsi, dans le moment oii il comblait les vœux des catholiques de bonne foi, il s'empressait de donner des garanties à ses anciens compagnons d'armes. Les plénipotentiaires du lieutenant-général à l'assemblée de Surenne furent frappés d'étonnement en apprenant cette nouvelle; pour gagner du temps ils déclarèrent qu'ils ne se soumettraient au
^ HISTOII^E DE FRANCE.
ToU que si le papp le recevait en grâce. L asseipblée se sépjira , mais sans aigreur ; et Henri lY , qui sentait le besoin d3 continuer les négociations, fit offrir une prolongation d'armistice qui ne fut point acceptée.
Le duc de Féria , se figurant que l'habitude qui existait en France, depuis le commencement de la monarchie, de ne point laisser tonaber le trône en quenouille , empêchait seule les Etats de reconnaître l'infante Claire-Eugénie, crut lever cette difiiculté en proposant de la marier k Tarchiduc Albert d'Autriche, qui deviendrait roi par élection. Cette ouverture ne contenta personne; elle révolta les royalistes, déplut aux partisans du duc de Mayenne , et ne répondit point aux vœux des Seize, qui préféraient Je jeune duc de Guise à tout autre prétendant.