‹ Histoire de FranceChapitre 1 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L*a8senUée eoBstttoaote i Paris.

L^assemUée constituante tint sa première séance à Paris» le 49 octobre 4789» dans la salle de Farchevéché. Cette séance se passa, en grande partie, en cérémonies dinstalla* tion.

Après la séance , rassemblée se rendit officiellement aux Tuileries pour présenter ses hommages au roi et à la famille royale.

Le roi, dans sa réponse, se montra fort touché des senti^ ments de rassemblée, et la reine , tenant le dauphin dans ses bras, le présentait aux députés à mesure qu'ils entraient dans le salon.

Voici comment M. Necker parle de ces grands événements :

c Le matin du 6 octobre , le roi n*hésita point à promettre qu'il irait se fixer «^ Paris. 11 se mit en route , environné de la garde nationale, et suivi et précédé d'un peuple inunense* Son âme était déchirée en pensant au sort de plusieurs de ses gardes fidèles qui venaient de périr sous un fer assassin , et ses r(^ards purent distinguer au milieu de la foule des mons* très à figure humaine qui portaient en trophée Icb épouvantables signes de leur férocité sanguinaire. Quelle route! quelle inauguration de l'avenir !

tl« SEME. T. IIK I

Digittzed by VjOOQ IC

c Cepemlant les hommes occupés uniquement de faire prévaloir leurs systèmes et d'y soumettre les opinions du corps législatif, ces hommes se réjouissaient en songeant que le monarque , au milieu de Paris , ne combattrait plus le développement de leurs idées , n'arrêterait plus la marche de leur génie, et Ton croyait d^à toucher au terme d'une constitution qui assurerait à jamais la gloire de ses auteurs , et deviendrait la lumière des siècles. Mais l'assemblée nationale ne tarda pas à découvrir les conséquences du nouveau degré de confiance , du nouvel accroissement de force qu'elle venait de donner ou délaisser prendre aux dernières classes du peuple. Elle croyait avoir reçu une assistance efficace contre les faibles oppositions du monarque et de ses ministres ; mais en élevant davantage raiitorîté du peuple, elle acquit un maître impérieux, et se vil en nécessité de le servir, de l'aduler sans cesse : heureuse encore de pouvoir déguiser ses timides complaisances, en feigtiâttt dé vouloir, la première, tout ce qu'elle était obligée de faire. L'assemblée nationale , a^ sein de Paris , eut ses galeries habituelletoent remplies par les hommeà les plus ardents dans le parti populaire , ou par leurs insolents délégués; mais tel t3Sl l empire des applaudissemenls et' des battements de ihàins entendus en masse; tel est l'empire de ces témoignages anonymes de la reconnaissance et de l'admiration , que l'assemblée natîiôtiate ne cessa jamais de s'y montrer sensible; et àû milîeti de ces retentissements , qu'elle prît trop souvent pour le bruit de la renommée, elle oubliait dans son illusioû les sévères conditions d'un triomphe durable.

^ L'assemblée nationale , détournée ainsi de son but et entraînée verâ une ambition commune par les séductions d'une vanité impatiente de jouissances , ne pouvait plu$ tracer d'une

RÉVOLUTION FRANÇAISE. i

main sure une constitution politique. On ne forme peint un ouvrage de combinaison , on n*y réussit point, quand on veut delà louange, dès le premier jour, et Ton est découragé de travailler pour le temps devant des juges dont les facultés intellectuelles ne saisissent que le présent.

« Est-ce le peuple qui peut marquer la route du génie et Titô* sister dans ses prorondes méditations? Est-ce lui seulement qui peut connaître combien est grande la tâclie du législateur? Est-ce lui qui peut entendre par quelles raisons il y a tant de difficultés à concilier ensemble et d'une manière durable Tordre public et la liberté? Est-ce lui qui peut décrire les devoirs de Thomme en société et les rapports de ce& devoirs avec ta tranquillité publique? Est-ce lui qui peut rendre hommage à Tinstilution des propriétés, et découvrir à Tàvance runion intime de la justice avec les succès de Tagriculture, avec là prospérité du commerce et l'activité de l'industrie? Est-ce lui surtout qui peut étendre assez loin se$ regards pour calculer les diverses dépendances de Tégalité des rangs et desi^ondi-' tiens, et les funestes suites des efforts employés à soutenir un pareil système? Enfin , la multitude n'aspire qu'à changei^ de ^tuation , et la fixité , la durée, sont le but ou la conflitioii essentielle des lois destinées à régler le sort des natiottt. Tout M donc désespéré , lorsque l'assemblée co.nstittlante choisit \t peuple pour <;ompagnon , et cessa d'être son guide, fine lui inspira des volontés sans lui donner des lumières , et pour dé^ guiser le mensonge des louanges qu'elle prodiguait , ses orâ* teurs s'instruisirent dans Târt de la flatterie; ils l'étendi^ rent, le perfectionnèrent , et Ton vit de jeunes sénateurs dé^ passer en ce vil talent les vieux serviteurs des princes et les plus haNles courtisans,

« HISTOUIE DE FRANCE.

a Le roi , depuis la révolution de juillet 4789 , n'appelait plus à lui que Tespérance; et la faveur populaire devenait chaque jour davantage le gage des succès dans les nouvelles voies que Tambition s'était ouvertes* Cependant le désir d'obtenir cette faveur n'introduisit d'abord qu'une rivalité d'homme à homme ; mais au moment oii une corporation célèbre fut établie sous le nom de Jacobins, on vit naître une émulation plus dangereuse. Cette corporation et rassemblée nationale» unies dlntéréts et de principes, unirent néanmoins secrètement leur popularité; et l'assemblée nationale, en voyant près d'elle une société formidable dont les séances étaient publiques ^ et qui célébrait journellement la force et la puissance du peuple» ne fut plus la maltresse de changer de marche et de langage, et quand elle crut avoir passé le but, elle n'eut pas la liberté de rélrogader.

< C'est une incommode association , pour des législateurs, qu'une grande réunion d'agitateurs politiques étrangers att gouvernement et chargés de la responsabilité que les actions imposent^ Us saisissent les affaires et les circonstances par quelques points principaux , et , s&rs de faire trace dans Tes^ prit du peuple avec un petit nombre d'idées et beaucoup de véhémence , ils s'avancent hardiment et forcent de mesure les lionmies qui traînent à leur suite le char de Fétat; c'est lu peut-être le plus grand mal qu'aient fait les jacobins dans leurs commencements, et du temps encore de l'assemblée constituante; ils contraignirent cette assemblée à être plus démocrate que son inclination ne l'y portait; à l'être plus encore que ses lumières et ses réflexions ne ly eussent engagée; ot'i comme iU soutenaient en même temps son autorité dans le royaume» à Taide de leurs nombreuses affiliations,

ils empêchèrent les premiers législateurs d'apercevoir, de bonne heure , et au flambeau de l'expérience , qu'un gouvernement sans considération, un pouvoir exécutif sans force, au milieu de vingt-cinq millions d'hommes, et de vingt-cinq millions d'hommes encore proclamés égaux et rangés sur la même ligne, formaient un système politique absolument in^ compatible avec l'établissement et le maintien d'une société r^Iière.

« Une autre circonstance , et d'un genre difllérent , retarda , pour rassemblée constituante , l'instruction qui nait des difficultés et du malheur. L'autorité executive a surtout besoin d'énergie lorsqu'elle est appelée à lutter efficacement contre toute la puissance de l'intérêt particulier ; mais l'assembléô nationale avait affranchi le gouvernement de cette grande tâche, en laissant tomber à dessein la plupart des droits dont le revenu public était composé, et en permettant aux contribuables de se refuser iu\ demandes du fisc. II fallait san^ doute suppléer d'une autre manière aux dépenses de l'état les plus importantes ; mais cette obligation ne fut point importune aux législateurs de la France. Ils s'en remirent d'abord h moi du soin de balancer le vide des revenus par tous les moyens extraordinaires que je pus mettre en usage : anticipations, emprunts passagers, crédits dans l'étranger, transac* tions avec la caisse d'escompte , dons ou contributions patriotiques, appel de la vaisselle aux monnaies, tout fut employé pour soutenir les paiements du trésor public et pour garantir l'état d'une banqueroute éclatante; et lorsque toutes les ressources furent épuisées, l'assembfée créa cette monnaie de papier, devenue célèbre sous le nom à\issignats , et qui , prolongeant h faculté de dépenser sans recevoir, rendit le ma-

t mSTOIRE DE FRANCE.

niemeot des finances si facile et si commode. Alors le gouvernement fut encore plus dispensé de presser les contribuables et d'e^Liger d'eux des sacrifices ; alors la considération et la force du pouvoir exécutif ne furent plus appelées à aucune épreuve difficile; et c'est ainsi que l'institution d'une monnaie fictive , en affranchissant l'administration du joug impérieux des réalités , pennit aux législateurs de s'abandonner avec plus de confiance à leurs abstractions; et les besoins d'argent , ces grossiers embarras , ne vinrent point les détourner de leurs fiautes pensées,

< L'assemblée constituante fut encore entretenue dans une funeste illusion sur le mérite de son ouvrage par le long temps qu'exigea sa composition; elle y consacra trois années, et, pendant cet intervalle, elle attribua toujours la désorganisation de tous les pouvoirs au retard de ses dernières dispositions , jamais à ses premières vues , jamais aux défauts de ses principes élémentaires,

< Elle s'exagéra de plus, de très-bonne heure, les contrariétés qu'elle avait à vaincre; elle parlait sans cesse des efforts de l'aristocratie et des manœuvres secrètes de la cour; et, fixant toujours l'attention publique sur les obstacles dont elle se disait environnée , elle se prépara des excuses qu'elle opposa bientôt à toutes les critiques , et fut ainsi plus occupée d'affaiblir sa responsabilité que de la reconnaître et de l'acquitter.

< Enfin une constitution politique toute nouvelle ne peut jamais être combinée avec prudence par une nombreuse assemblée , surtout quand elle prend en main , dans le même temps » le gouvernement de l'empire ; car les discussions journalière , que les^ vastes fonctions occasionnent , multiplient

REVOLUnON FRANÇAISE. , 7

l^âltercatiQDs, eptretiennent les aoimosités, exaltept Tesprit de parti ; et, au milieu de tant de passions, comment espérer aucune unité dans les vues , aucune harmonie dans les plans , aucun accord même et dans les volontés et dans le& inteations?

« Les Américains , lorsqu'ils voulurent., en 1787, donner h leur pays une constitution nouvelle , investirent 4e leur confiance un petit nombre de députés qui se livrèrent uniquement à cette grande méditation , et qui n'eurent , dans le mémç 'temps, ni des finances, à régir, ni des transactions de commerce à régler, ni des administrateurs à conduire, ni des particuliers à juger, ni des autorités à combattre. Un seul terme attirait leurs regards, une seule obligation leur était imposée, et, de plus , ils n'étaient pas, comme les législateur^ de la France , habituellement distraits dans leur marche et dans leurs travaux par le tumulte des spectateurs ; ils ne délibéraient pas comn)e eux sous l'inspection redoutable d'une horde de gens sans éducation , et qui , incapables de saisir un vaste ensemble, recevaient les idées une à une, les jugeaient de même , et toujours au gré de Tintriguç ou à la mesure de leurs passions. Certes , ce n'est point ainsi quQ les œuvres du génie se préparent et s'accomplissent, et c'était uu apologue bien instructif pour ces temps-ci, que la fable deNunia méditant les lois de Rome en présence d'une déesse, et n'ayant qu'elle pour témoin de ses travaux et de ses pensées.

<L L'asseml)lée nationale, égarée par son esprit de système et d'innovation, entraînée aussi par la force des circonstances, mais toujours en respect devant le peuple, et faible également contre les louanges et contre les menaces de la multitude , termina de longs travaux, en léguant h la France une consti-

8 HISTOmE DE FRANCE.

tatioQ politique , rt en lui recommaudant de l'admirer et de l'observer.

c Ces deux injonctions ne furent pas obéies et ne pouvaient Tétre. J*ai montré , dans un précédent ouvrage, les principaux vices d'une organisation sociale» dont les premiers auteurs et leurs commentateurs bénévoles disaient tant de merveilles; et, comme je l'ai fait avec de grands développements , je ne pourrais traiter le même sujet sans recourir à des répétitions. Mes présages ont été vérifiés , et , dès que les mécaniciens qui faisaient aller l'horloge se sont retirés , le mouvement s est arrêté. Tout cela devait arriver.

c Cependant le gouvernement nouveau fut encore appelé monarchique; mais il n'était tel que par le titre. On y avait laissé un roi qui , selon le propos constitutionnel , devait être le dépositaire et le chef suprême du pouvoir exécutif; mais on l'avait dépouillé des moyens nécessaires pour exercer efficacement la plus grande et la plus active de toutes les au^ torités. Il n'avait aucune place à donner ni aucune grâce à sa disposition ; il ne pouvait réprimer de lui-même et sans appel aucune administration intermédiaire , et les hommes qui com^ posaient les administrations étaient tous les élus du peuple. Le roi , pour être respecté , ne pouvait se servir ni du passé ni de l'avenir; et les deux grands liens , la reconnaissance et l'espérance » avaient été rompus dans ses mains. Enfin on ne voulut pas même lui donner pour assistance les prestiges et l'éclat du diadème; on parut ignorer que philosophiquement et réellement la grande utilité d'un roi dérivait de son empire sur l'imagination , de cette ingénieuse ajatorité qui permet de gouverner les hommes par des moyens doux , et qui dispense de recourir à tous les appareils de la tyrannie. C'était vérita-

blement n^avoir aucune idée des principes les phis simples, et jaaiais encore une si grande erreur ne fut commise avec tant de faste. On semblait attacher de la gloire à dépouiller le monarque de ses plus précieuses prérogatives; on détruisait ses pompes une à une , toujours au nom de la liberté et des fers qu'on prétendait briser. On voulait pourtant un roi , et Ton se plaisait à défigurer les traits caractéristiques de sa haute dignité. Hais la plus inconcevable des pensées fut de supposer qu'un trône pût subsister, battu par tous les flots de l'égalité; c'est d'avoir imaginé qu'il pût rester debout au milieu des débris de tous les rangs, et après le renversement , après une destruction absolue des idées et des habitudes de respect. 11 est bien remarquable que la nation française, gouvernée par un monarque durant tant de siècles, n'ait jamais fait attention et à l'essence et au caractère distinctif d'un être métaphysique aussi singulier, et qu'elle ait agi , ou ses représentants pour elle, comme si le nom de roi était à lui seul, et sans aucun attribut étranger, le symbole magique de la grandeur et de toute la puissance.

< Une tdle illusion n'eût pu se maintenir qu'en renfermant le prince au fond de son palais et en ne le montrant jamais au peuple! mais, selon la nouvelle constitution française, ce roi devait être approché par tout le monde, et soumis encore à une suite d'usages familiers qui seuls auraient suffi pour faire disparaître la supériorité imposante d'une Sémiramis ou d'un Louis XIV.

« Voilà pourtant la royauté dont les législateurs français avaient conçu Tidée; voilà le monarque qu'ils avaient imaginé, qu'ils avaient formé, modèle de leurs mains, pour être le dépositaire du pouvoir exécutif, le conservateur de la

^0 HISTOIRE PE FBANÇE.

tranquillité sociale, le représentant et le défenseur ^e l'intérêt public.

« Mais que pouvait-on faire pour le trône, après avoir dispersé les rayons qui composaient son éclat et sa splendeur? Le jour où l'assemblée nationale, en détruisant tous les rangs, abolit jusqu'aux plus légers signes d'une gradation d'états, le jour où, par cette proscription solennelle, elle consacra le principe de l'égalité, le rendit usuel et familier, ce jour-là elle sapa, sans y penser, les fondements de la frêle royauté qu'elle avait élevée jusqu'alors.

« Sans doute, avant cette époque, elle avait déjà remis l'administration des provinces, l'exercice de la justice, l'enseignement de la morale et de la religion entre les mains des élus du peuple; elle avait averti ces élus, au nom de la loi, qu'ils étaient indépendants du monarque, et de toutes les manières elle avait affaibli, dégradé la puissance executive. Cependant la raison et l'expérience, ces deux grandes autorités, auraient interprété la constitution, auraient, s'il l'eût fallu, dirigé, dominé le sens des articles encore vagues ou rédigés en termes ambigus, et l'on eût ainsi répar-é graduellement les vices de ce grand ouvrage ; mais quand on eut exalté les esprits, en appelant à la même ambition tous les habitants de la France et en leur inspirant la même confiance, l'empire alors appartint aux passions impétueuses qui réunissent les volontés du peu- * pie et qui les signalent; et le législateur, devenu l'esclave ou le courtisan craintif de la multitude, ne put toucher à la constitution du gouvernement que pour la rendre encore plus lâche et plus démocratique : aussi l'assemblée nationale, qui vers la fin de sa carrière , éclairée déjà par l'expérience, aurait voulu resserrer un peu le cercle de ses abstractions, et se re-

plier de Tesprit sur le sens commun, n'osa cependant réformer son ouvrage ; elle redouta la censure du maître qu'elle avait créé, et, tremblante devant lui, elle se permit seulement de donner au monarque le titre de représentant héréditaire de la nation.. Mais il était trop tard pour décerner au prince les honneurs et les prérogatives qui devaient accompagner une qualification si imposante : l'assemblée, inconsidérément et durant le cours entier de ses séances, avait souvent affecté de désigner le roi sous le nom, jusqu'alors inconnu, de premier fonctionnaire public ; ce fut en mourant, ce fut en dictant le dernier codicile de sou testament politique, qu'elle changea de langage. Elle regretta peut-être en cet instant tous les décrets, tous les articles constitutionnels évidemment en contraste avec le nouveau titre quelle venait de léguer au monarque» et tacitement elle parut se confier à une nouvelle assemblée de législateurs du soin de réparer ses premières erreurs. Ainsi divers rois dont nous parle l'histoire, après avoir dissipé leurs finances, croyaient apaiser toutes les plaintes, lorsque prêts à quitter la vie ils déclaraient leurs dettes et enjoignaient à leurs successeurs de les acquitter.

<K Rarement ils furent obéis s et la première assemblée nationale ne pouvait pas attendre plus de déférence de la part des hommes destinés à régner après elle. La faveur populaire ne paraissait pas encore épuisée, et les nouveaux arrivants voulaient en jouir de la même manière que leurs prédécesseurs l'avaient fait. Ainsi l'assemblée législative, composée, en grande partie de députés d'un caractère ardent et connu pour tel, cette assemblée, héritière d'une constitution qui mettait le monarque à la merci de tous les chefs d'entreprise, de tous les inventeurs, de tous les élaborateurs de systèmes, n'eut

garde de s*iinposer des gènes, en reconnaissant dans le chef de Tétat la qualité fixe et immuable de représentant héréditaire de la nation. Elle pouvait bien mieux se jouer du titre de premier fonctionnaire public; cette dénomination vague, cette expression flexible convenait à merveille aux novateurs dont la seconde assemblée nationale se trouvait remplie, et, pour entraîner à une grande révolution, il ne leur restait plus qu'à se récrier contre la cherté de ce fonctionnaire, en même temps qu'ils jetaient des doutes sur l'utilité de sa médiation.

c C'est ici toutefois que commence la seconde époque de la révolution française ; c'est ici que commence d'une manière éclatante la déclinaison de la monarchie vers la république. Les hommes pénétrants avaient vu de plus, et ils en avaient distingué les signes avant-coureurs dans le faible ouvrage de l'assemblée constituante et dans les principes destructifs de toute autorité qu'elle avait imprudemment consacrés. Cependant les Français voyant toujours un roi , mais dont on avait modéré les pouvoirs , se crurent encore quelque temps rede* vables à leurs législateurs de l'établissement d'une monarchie tempérée ; et les uns gavaient, les autres avaient ouï dire que pour un grand pays c'était le meilleur des gouvernements. Enfin, ils promettaient d'être heureux et contents, pourvu que la constitution fût exactement observée ; et sous la même réserve , les auteurs de cette constitution se portaient pour garants de toutes les espérances. Certes, ils avaient raison et les uns et les autres ; car, en supposant un plein respect envers la constitution civile et politique d'un pays, en supposant une libre obéissance aux diverses dispositions dont elle e^t composée, la faiblesse et la nullité même du pouvoir exécutif deviendraient indiflerentes , puisque l'octroi d'un pareil pouvoir est

surtout nécessaire pour dominer les résistances et pour assurer le maiptieo de Tordre et de la subordination* Ainsi donc cette réserve, pourvu que la constitution soit exactement observée, ne peut pas étxe reçue comme une condition transitoire ; elle 6st la question même, et toute la question. En effet, et Ton ne peut trop le rappeler, le premier but d'une constitution politique, et en même temps la plus grande difficulté, c'est de former un gouvernement où, sans aucun aide du despotisme , sans aucune mesure extraordinaire , toutes les lois aient un appui, toutes les autorités soient respectées.

« Telle fut sans doute Tidéeque se formèrentd'abord de leurs devoirs et du terme de leurs travaux les premiers législateurs de France , on doit le supposer du moins, quoiqu'ils aient toujours parlé de la liberté, et si rarement d'ordre public. Mais ils crurent qne les lois civiles et criminelles pouvaient suffire à tout ; ils le crurent avec complaisance, parce qu'ils se sentaient le zèle d'en faire en quantité , et quMls y trouvaient du plaisir. Ils crurent qu'en ordonnant des peines, et contre la violation de la paix sociale, et contre l'insubordination des diverses autorités dépendantes les unes des autres, ils feraient assez pour Tordre , et que l'affermissement de la liberté était en politique la seule combinaison difficile, la seule vers laquelle toute leur attention devait se diriger. C'était voir grossement ; car le maintien de Tordre , sans despotisme , tient à des précautions aussi délicates, à des idées aussi fines que le maintien de la liberté sans abus.

c Le gouvernement d'Angleterre était là pour servir d'exem* pie à Tassemblée constituante ; mais elle aspirait à l'honneur d'une invention. Elle voulait faire oublier les Numa, les Solon^ les Lycurgue ; elle voulait étouffer de sa gloire les législateurs

passés et à venir , et de grands maux ont été le résultat d*une ambition si déraisonnable. Quelle différence , je Tai dit, et je le redirai, puisque j'y pense toujours, quelle différence, si au lieu de laisser errer et divaguer sans fin tant de parleurs politiques, tant de commençants , tant de novices, on eût chargé un simple grefiSer de monter à la tribune et d'y lire d'une voix de stentor la constitution britannique. On eut ouvert ensuite la discussion sur les diverses modifications que cette constitution pouvait exiger , et en elle-même , et dans son application à la France. [Hélas ! à quelle force est suspendue la destinée des empires ! L'esprit se perd en se livrant à cette méditation. La vanité dans l'univers moral agite de ses petits fils les plus grands colosses, et la raison, avec ses câbles à doubler et triples liens, ne peut rien mouvoir ni rien retenir.

« On retrouve l'empreinte de cette vérité dans le grand exemple offert à l'Europe par les premiers législateurs de la France ; et l'on ose le dire , un goût de jeunes gens pour les choses nouvelles , un désir glorieux d'originalité , une répugnance vaniteuse et pusillanime pour toute espèce d'imiiatioâ ; enfin, une confiance crédule aux figures tracées par la théorie, et un mépris inconsidéré pour les réalités gravées pur l'expérience , voilà peut-être , entre plusieurs causes morales, celles qui ont le plus empêché l'assemblée nationale d'être une bonne ouvrière en législation. Elle fuyait les choses connues, et, s'embarrassant dans son travail , elle a multiplié les anneaux ; ces anneaux en image paraissaient se toucher et former un plan symétrique , mais ils ne tenaient ensemble par aucun lien, éprouvé , et dès les premiers mouvements, ils se sont détachés, et la gloire des compositeurs s'est évanouie, d

Page 1