CHAPITRE II
Récit de madame Campaa sar l'arriTée do roi à Paris et sur plusieurs événemeuts remarquables de cette époque.
Deux jours après Tarrivée du roi à Paris , la ville et là garde nationale envoyèrent prier ia reine de paraître au spectacle et de constater, par sa présence et par celle (jiu roi , qu'ils résidaient avec plaisir dans la capitale. J'introduisis la députation qui venait lui faire cette demande. Sa Majesté répondit qu'elle aurait infiniment de plaisir à se rendre à Tinvilation de la ville de Paris , mais qu'il fallait du temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées qui venaient de se passer et dont son cœur avait trop souffert» Elle ajouta» qu'étant arrivée à Paris, précédée par les deux tôtesdes fidèles gardes qui avaient péri à la porte de leur souverain , elle ne pouvait penser qu'une telle entrée dans la capitale Mi ôtr^ô suivie de réjouissances ; mais que le bonheur qu'elle avait trouvé à paraître au milieu des habitants de Parts n'était pas effacé de sa mémoire, et qu'elle en jouirait encore, comme autrefois , aussitôt qu'elle croirait le pouvoir. 4
Leurs Majestés trouvèrent quelques consolations dans leur Vie privée : la douceur de Madame et son tendre attachement pour les augustes auteurs de ses jours , les grâces et la vivacité d'esprit dtt jeune dauphin , les soins et la tettdresse de la pieuse princesse Elisabeth , leur procuraient encore des instants de bonheur* Chaque jour le jeune prince donnait des preuves de sensibilité et de discernement;; U n'avait pas encore passé dans les mains des hommes, mais un précepteur particulier lui donnait toute l'éducation de aou âge ; sa mé^
moire était très-cultivée , et il récitait les vers avec beaucoup de grâce et de sentiment.
Le lendemain de l'arrivée de la cour à Paris, entendant quelque rumeur dans le jardin des Tuileries, il se jeta avec effroi dans les bras de la reine, en criant : Bon Dieu , maman, est-ce qu'aujourd'hui serait hier? Peu de jours après cette attendrissante naïveté, il s'approcha du roi, et le regarda avec un air pensif. Le roi lui demanda ce qu'il voulait; il lui répondit qu'il voulait lui dire quelque chose de très-sérieux. Le roi l'ayant engagé à s'expliquer, le jeune prince le pria de lui raconter pourquoi son peuple, qui l'aimait tant, s'était tout à coup fâché contre lui, et ce qu'il avait fait pour le met* Ire si fort en colère. Son père le prit sur ses genoux et lui dit, h peu de mots près, ce qui suit : « Mon enfant, j'ai voulu rendre le peuple encore plus heureux qu'il ne l'était; j'ai ett besoin d'argent pour payer les dépenses occasionées par les guerres. J'en ai demandé à mon peuple, comme l'ont toujours fait mes prédécesseurs; des magistrats, qui composent le par^ lement , s'y sont opposés et ont dit que mon peuple seul avait le droit d'y consentir. J'ai assemblé à Versailles les premiers de chaque ville par leur naissance, leur fortune ou leurs ta^ lents , voilà ce qu'on appelle des Etats-Généraux. Quand ils ont été assemblés , ils m'ont demandé des choses que je ne puis faire ni pour moi ni pour vous, qui serez mon succès^ seur; il s'est trouvé des méchants qui ont fait soulever lé peuple, et les excès oii il s'est porté ces jours derniers sont leur ouvrage ; il ne faut pas en vouloir au peuple. »
La reine faisait entendre parfaitement au jeune prince qu'il devait traiter avec affabilité les commandants de bataillons, les officiers de la garde nationale , et tous les Parisiens qui s#
trouvaient rapprochés de lui : Tenfant s'occupait 1 beaucoup de plaire à ces personnes-là , et quand il avait occasion de répondre avec obligeance au maire ou aux membres de la commune, il venait dire à l'oreille de sa mère : Est-ce bien comme cela?
Il pria M. Bailly de lui faire voir le bouclier de Scipion, qui est à la bibliothèque royale, et M. Bailly lui ayant demandé lequel il préférait de Scipion ou d'Annibal, le jeune prince répondit sans hésiter qu'il préférait celui qui avait défendu son propre pays. Il donnait souvent des preuves d'une finesse vraiment spirituelle. Un jour que la reine faisait répéter à Madame ses cahiers d'histoire ancienne , la jeune princesse ne se rappela pas à l'instant le nom de la reine de Carthage ; le dauphin souffrait du manque de mémoire de sa sœur, et quoiqu'il ne la tutoyât jamais, il lui vint à l'esprit de lui crier : <x Mais dis donc à maman le nom de cette reine, dis donc comment elle se nommait. i>
Peu de temps après l'arrivée du roi et de sa famille à Paris, la duchesse de Luynes vint proposer à la reine, d'après l'avis d'un comité de constitutionnels , de s'éloigner pour quelque temps de la France , afin de laisser achever la constitution sans que les patriotes pussent l'accuser de s'y opposer auprès du roi. Elle savait jusqu'où les projets des factieux avaient été portés , et son attachement pour la reine était la principale cause du conseil qu'on liii donnait. La reine jugea parfaitement le motif de la démarche de M""' la duchesse de Luynes,' mais elle ki répondit que jamais elle ne quitterait ni le roi ni son fils; que, si elle se croyait seule en' butte à la haine publique , elle ferait à l'instant même le sacrifice de sa vie ; jnais qu'on en voulait au trône, et qu'en abandonnant le roi ,
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elle ferait seulement an acte de lâcbeté , puisqu'elle n*y voyait que le seul avantage de sauver ses propres jours.
Une fois , au mois de novembre 4 790 , je rentrai chez moi assez tard: j'y trouvai M. le prince de Poix. Il venait me prier de contribuer à lui rendre le repos; qu'au commencement de l'assemblée nationale il s'était laissé entraîner à Fidée d'un meilleur ordre de cboses; qu'il rougissait de son erreur, et qu'il détestait des projets dont les résultats avaient déjà été si ftinestes; qu'il rompait pour la vie avec les novateurs; qu'il venait de donner sa démission comme député à l'assemblée nationale; qu'enfin il désirait que la reine ne s'endormit pas sans être instruite de ses dispositions. Je me chargeai de sa commission , et m'en acquittai de mon mieux ; je n'eus aucun succès. Le prince de Poix resta à la cour, y souffrit beaucoup de dégoûts, et ne cessa de servir le roi dans les commissions les plus dangereuses , avec le zèle qui a toujours distingué sa maison.
Lorsque le roi , la reine et les enfants furent convenablement établis aux Tuileries, ainsi que M*"* j^isabeth et M"* la princesse de Lamballe , la reine reprit ses habitudes ordinaires : elle employait sa matinée à veiDer à l'éducation de Madame, qui prenait toutes ses leçons en sa présence, et elle entreprit de grands ouvrages de tapisserie. Son esprit était trop préoccupé des événements et des dangers dont elle était environnée pour pouvoir se livrer à la lecture ; Taiguille était la seule chose qui pût lui procurer quelque ^straction. Elle recevait la cour deux fois par semaine , avant de se rendre à la messe, et dînait ces jours-là en public avec le ror; elte passait le reste du temps avec sa famille et ses enfants; elle n'eut pas de concert, et ne fut au spectacle qu'en i79i.
RÉVOWITION FRANÇAISE. 19
après TacceptatioD de la constitution. La princesse de Lamballeeut cependant, dans son appartement, aux Tuileries, quelques soirées assez brillantes par Taffluence du inonde qui s'y rendait. La reine fut à quelques-unes de ces réunions; mais, promptement convaincue que sa position ne lui permettait plus de se trouver dans les cercles nombreux, elle restait dans son intérieur et conversait en travaillant. Ses entretiens n'avaient , comme on peut bien le croire, que la révolution pour unique objet; elle cherchait à connaître les véritables opinions des parisiens sur son compte , et comment elle avait pu perdre si totalement Famour du peuplé et même de beaucoup ie gens qui étaient placés dans les rangs supérieurs; elle savait bien qu'elle devait tout attribuer à l'esprit de parti , à la haine du duc d'Orléans , à la folie des Français , qui voulaient un changement total dans leur constitution ; mais elle n'en cherchait pas moins à connaître les sentiments particuliers de tous les gens en place.
Depuis le commencement de la révolution , le général Luclner se permettait souvent de violentes sorties contre elle. Sa Majesté , ayant su que je voyais une dame liée depuis longtemps avec le général , me chargea de découvrir, par ce moyen , sur quelle cause particulière Luckner établissait sa haine contre elle. Questionné sur ce point, il répondit que le inaréchal de Ségur l'avait assuré qu'il l'avait proposé pour le commandement d'un camp d'observation , mais que la reine avait fait une barre sur son nom , et que cette parre , disait-il avec sa prononciation allemande , lui était restée sur le cœur. La reine m'ordonna de raconter moi-même cette réponse au roi, et lui dit : « Voyez, monsieur, si je n'ai pas eu raison de vous dire que vos ministres, pour se laisser
toute liberté dans la distributioD des grâces, avaient euxmêmes persuadé aux Français que je me mêlais de tout ; on ne donnait pas en province un débit de sel ou de tabac que le peuple ne crût que c'était à un de mes protégés. — Cela est vrai , reprit le roi ; mais j'ai bien de la peine à croire que le maréchal de Ségur ait dit une pareille chose à Luckner; il savait trop bien que vous ne vous étiez jamais mêlée du travail des grâces. Ce Luckner est un mauvais sujet, et Ségur un brave et galant homme, qui n'aura pas fait un tel mensonge; cependant vous avez raison , et, pour quelques protégés que vous avez fait pourvoir, on a trop injustement répandu que vous donniez tous les emplois civils et militaires. »
Toute la noblesse qui n'était pas sortie de Paris se faisait un devoir de se présenter assidûment chez le roi , et Taffluence était considérable au palais des Tuileries. Les marques d'attaebement se manifestaient même par des signes extérieurs; les femmes portaient d'énormes bouquets de lis à leur côté et sur leur tête, quelquefois même des nœuds de ruban blanc. Il y eut souvent du bruit au spectacle entre le parterre et les loges , pour faire ôter les parures que le peuple considérait comme des signes dangereux. On vendait, dans tous les coins de Paris, des cocardes nationales. Toutes les sentinelles arrêtaient les gens qui n'en portaient pas; les jeunes gens se faisaient un mérite de se soumettre à cette loi populaire , devenue respectable depuis que l'infortuné Louis XVI s'y était soumis. Il s'élevait alors des rixes fâcheuses, parce qu'elles excitaient l'esprit de rébellion. Le roi faisait des démarches vis-à-vis de l'assemblée , dans l'espoir d'obtenir le calme ; les hommes de la révolution étaient peu disposés à croire
à sa sincérité ; malheureusement les royalistes servaient cette incrédulité en répétant sans cesse que le roi n'était pas libre; que tout ce qu'il faisait était de toute nullité , et ne l'engageait en rien pour Tavenir. Le degré de chaleur était porté à un tel point qu'il n'était pas même permis aux gens le plus sincèrement attachés au roi de prendre le langage de la raison et de conseiller plus de retenue dans les discours. On parlait , on discutait à table , sans penser que tous les valets appartenaient à l'armée ennemie , et l'on peut dire qu'il y avait autant d'imprudence et de légèreté dans le parti attaqué que de ruse , d'audace et de persévérance dans celui qui l'attaquait.