AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
Le convoi funèbre fut magnifique; le cortège avait plus d'une lieue de longueur ; il s'y trouvait plus de cent mille personnes; les députés, les ministres, les autorités constituées , la garde nationale , marchaient immédiatement après le char funèbre; le nouvel archevêque assermenté, Gobel, publia un mandement en son honneur, Cérutti prononça son oraison funèbre dans l'église Saint-Eustache, et elle fut suivie d'une décharge de vingt raille mousquets. Une poissarde
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répondit à quelqu'un qui s'étonnait de ce que la municip^ité n'avait pas fait arroser les boulevards : Elle a compté sur nos pleurs.
Sur son tombeau au Panthéon on grava son dernier mot : dormir. Un journaliste nommé t^iévée mit au concours des épitaphes pour le patriote, le Démosthènes français; enfin on frappa cinq médailles en son honneur.
«Au moyen de l'argent qu'il gagnait, dit M. de Montlosier, non avec les services qu'il rendait, mais avec les espérances qu'il donnait et tout ce qu'il faisait craindre, il s'entoura de sectaires. Il donna alors son temps à tous les plaisirs qu'il put inventer. Faisant ainsi folie de son corps, ajoute M. de Montlosier, sa constitution , toute robuste qu'elle était, n'y put tenir. Un dimanche, 25 mars, il fit des débauches telles que, dès le lundi, il tomba malade. Ce ne fut d'abord que des spasmes à l'estomac et à la poitrine. Bientôt son état devint plus grave; le quatrième jour, il était désespéré; le sixième, il fut emporté.
« Encore que cette mort ne changeât rien à l'état des choses, elle ne laissa pas de faire une grande impression. Une mort aussi singulière et aussi subite fit croire que Mirabeau avait été empoisonné. J'ai dû rechercher soigneusement ce que ce bruit pouvait avoir de fondement; j'ai lieu de croire qu'il n'en avait point. Ce fut Mirabeau lui-même, comme je Tai dit, qui se tua, et ce fut à force d'orgies et d'excès. Cependant , celui que, quelques jours auparavant, le peuple de Paris avait voulu mettre en pièces, fut aussitôt porté aux nues.
«Ses amis affectèrent moins de regrets, à cette occasion, que ses ennemis. Les premiers se contentaient de le louer, ceux-ci le divinisèrent. De tous côtés , on entendit vanter son
HéVOLUTfON PRANÇAISE. 367
talent, sMm génie. Je ne sais même s'il ne fut jMis question de ses vertus. L'assemblée lui décerna, non pas, comme il a été dit, à l'unanimité , mais sans réclamation , les plus grands honneurs. Son convoi offrit des circonstances extraordinaires. L'assemblée nationale, conduite par son président, se rencontra avec le club des Jacobins, conduit par le siai. L'assemblée offrit le pas au club des Jacobins, qui le refusa. On pense bien que je n'étais pas là , mais je m'étais placé de manière à avoir commodément tout ce spectacle sous les yeux. H. de La Fayette était probablement à la tête de sa garde nationale, je ne le remarquai pas ; pour M. Baîlly, il se dit maladfe, et ne parut pas. Arrivé à la place des Victoires, te cortège s'arrêta un moment pour crier à bas Louis XV; c'était pour montrer la préférence que méritait sans doute Mirabeau.
<c Un accroissement subit de fortune, que Mirabeau laissa trop apercevoir par des dépenses extraordinaires, lui devint funeste. Il avait abusé de sa jeunesse, il abusa de son âge viril. Des débauches, des travaux de cabinet et trop de confiance dans sa robuste complexion, ne le laissèrent pas longtemps jouir des avantages de cette opulence. Tombé malade, le 28 mars 4 794 , il rendit le dernier soupir le 2 avril suivant, à l'âge de quarante-deux ans. Ses obsèques magnifiques eurent la solennité d'une apothéose. Une nombreuse députation de l'assemblée nationale, de la garde parisienne, les ministres, les corps administratifs, les diverses sociétés littéraires et politiques, et plus de deux mille particuliers, vêtus de noirs, aux sons lugubres des tambours drapés et d'une musique plaintive et déchirante, suivirent, dans un morne silence, sa pompe funèbre qui occupait l'espace d'une grande lieue. Son corps, porté d'abord à
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l'église de Saint^Eustacbe, fut, le même soir, déposé dans la basilique de Sainte-Geneviève, à côté du tombeau de De&cartes.
c En ce jour de deuii, tous les spectacles furent fermés.
< Le 4 avril, l'assemblée nationale décréta que le nouvel édifice de Sainte-Geneviève serait destiné à réunir les cendres des grands bommes, et que Honoré Riquetti Mirabeau était jugé digne de recevoir cet bonneur. Elle décréta de plus qu'elle porterait le deuil pendant buit jours. Cérutti prononça son oraison funèbre, et, dans tous les chefs-lieux de département on entendit et on lut des discours tendant à célébrer sa mémoire.
« On bonorait le génie» le caractère énergique, l'éloquence facile et foudroyante de cet homme colossal. L'histoire n'avait pas encore révélé ses turpitudes ; on ignorait que ses talents, sa conscience étaient prostitués et vendus ù prix d'argent. On admirera sa puissante éloquence, on détestera ses actions souvent méprisables, et sa gloire et son déshonneur passeront ensemble à l'immortalité (4). »
(1) Voici ce qae dit Baraaye de Mirabeaa :
« Je ne pais me défeudre de jeter ici quelques idées sur l'iiomme qui a été le principal pliénomène de notre réyolntion ; il est mort.
Mirabeaa était le Shakespeare de l'éloquence ; je pense qa'ancon orateur ancien ou moderne n'a surpassé la force et la beauté de son talent. Il plaçait souvent une plaisanterie triviale à côté d'un trait sublime ; mais , lorsqu'on était accoutumé 1 sa manière , sa parole faisait une impression difficile à rendre. L'assemblée constituante n'a jamais été rassasiée de l'entendre, et, lorsqu'il demandait la parole, il semblait, k la curiosité avec laquelle tous les yeux se tournaient vers lui , que ce fût pour la première fois.
Si ce qu'on appellele génie consiste dans le don de l'invention , dans un certain droit exclusif il certains hommes de former des combinaisons nouvelles , je ne peose pas qu'il lui doive être accordé. Parmi la foule d'hommes d*esprit et de talent qui ornaient l'asseml^lée constituante , deux seulement me sembleut pouvoir aspirer an titre d'esprit créateur, l'abbé Siéyès et Dupont; mais, quant ii ce génie , qui bit les les peintres, qui se -pénètre de tontes les beautés de la nature, et les rend avec au-
Peu de temps après sa présidence, qui dvdit redoublé ses prodigieuses fatigues corporelles et morales, < il avait éprouvé, poar s'être penché précipitamment , de vives angoissées précordiales , au point de tomber en faiblesse. »
Au commencement de la seconde quinzaine de mars (1 ) , il avait fait , contre sa coutume , un repas de nuit , et à la suite il s'était laissé aller à un oubli , sinon de tempérance, du moins de continence , qui ne fut pas , quoi qu*on ait dit, la cause de la catastrophe subséquente, mais qui ajouta visiblement à Tétât d'indisposition où se trouvait depuis quelque temps Mirabeau. « Aussi sa constitution continuait de dépérir; toute Thabitude du corps était devenue languissante et lourde; les forces avaient décliné rapidement ; b couleur du visage était mauvaise; Testomac ne digérait plus avec la même activité ,
tant d*éclat qoe de yérité, personne n'en a été aussi richement doué qac Mirabeau.
La nature lui avait donné une Ame brâiante , sa jeunefse avait été agitée par le» passions les plus violentes. II était facile d'apercevoir qu'à force d'avoir vécu , tout cela s'était un peu blasé , mais il lui en était resté le sentiment , et surtout les formes et les habitudes ; son geste était presque toi^ours animé , son début était rempli d'in* tonations passionnées; ajoutez à cela l'accent méridional, qu'il n'avait pas entièrement perdu , et une habitude d'hyperbole et d'emphase ; il en résultait une déclamation à laquelle je n'ai rien vu qui y ressemble , si ce n'est dans mademoisalle de Saint- Val Lerineé , déclamation qui étonnait dans le commencement , et qu'on trouvait extraordinairement affectée , mais qui acquérait un grand charme par l'habitude , et qui contribuait ei puissamment ii l'effet de ses discours , que ceux qui lui ont entendu prononcer, dans les jacobins, son ouvrage sur les successions, et qui l'ont entendu lire après sa mort, par un homme qui cependant débite très-bien , avaient peine ii croire que ce f At le même. Au reste son débit , comme son discours , était bien supérieur entore lorsqu'au lieu de lire il improvisait. Plusieurs membres de l'assemblée avaient plus que lui la facilité de discuter, de lier des idées , en un mot , de parier sur la question, sans avoir écrit; mais oiî personne ne pouvait l'atteindre, c'était s'il iml^visait d'indignation , faclt iiulignath veraum. Je ne crois pas que l'efiet de l'éloquence puisse aller plus loin que celui qu'il produisit li Versailles, en parlant pour la contribution patriotique; li Paris, en pariant pour les Marseillais.
(1) M. Lucas de Montigny.
Il* sËRiis. T. nu 34
Aio HISTOIRE DE FRANCE.
Y Ame commençait à se livrer à la mélancolie , et Tesprit au découragement. Ses amis les plus intimes nous ont plusieurs fois répété qu'il demandait à tout le monde des épitaphes. Un jour quittant M""' du Saillant et ses filles , toutes remarquables par leur beauté, il dit en embrassant la troisième, dont la fraîcheur avait un éclat extraordinaire : « Cest la mort qui embrasse le printemps. »
Six semaines avant sa mort, Mirabeau avait acquis le reste à courir du bail emphythéotique d*une assez jolie maison de campagne , appelée le Marais , et située près d*Ârgenteuil. < Il s*y rendait tous les samedis , tantôt pour y passer le dimanche tout entier, tantôt pour respirer seulement pendant quelques heures , jouir de l'aspect d'un beau ciel , et surveiller des travaux qui faisaient son amusement. Occuper un grand nombre d'ouvriers lui paraissait un véritable bienfait public; mais en même temps sa charité compatissante pourvoyait au sort du pauvre incapable de travail.
En faisant annoncer qu'on trouvait toujours dans sa maison de l'ouvrage et de bons salaires, il avait autorisé le curé d'Argenteuil à tirer sur lui des lettres-de-change en pain , viande, gros linge , etc., pour les malades ou pour les nécessiteux invalides.
C'est dans cette campagne que, dans la nuit du samedi au dimanche, 27 mars 1791 , il fut attaqué d'une nouvelle colique moins douloureuse peut-être que la précédente , mais compliquée d'angoisses inexprimables , dont l'éloignement de tout secours aggravait encore les sinistres impressions. Le lendemain , l'affaire des mines se discutait à l'assemblée ; il avait parlé à ce sujet une première fois , le 21 mars , et l'on avait ordonné la publication de son discours. Cependant, il
ftÉVOLirriON frRANÇAÎISE. 37l
s^en fallait de beaucoup que son opinion fût encore généralement adoptée 11 n'écouta donc ni les observations des
personnes qu'il avait auprès de lui , ni le sentiment profond et pénible dqnt toute son existence était accablée ; il vînt à l'assemblée nationale; et pour la dernière fois il y parla à cinq reprises , et toujours avec la même éloquence ; c'était le chant du cygne. Il eut la satisfaction de faire triompher une cause à laquelle il tenait particulièrement par l'examen le plus scrupuleux , la conviction la plus entière , et aussi par un dévouement d'amitié, car cette cause intéressait fortement le comte de Lamarck , qui , ainsi que sa famille » avait une grande part dans la propriété des mines d'Anzin.
Lachèze (jeune médecin , ami de Cabanis ), le rencontra sur la terrasse des Feuillants, où Mirabeau l'avait fait prier de passer au sortir de la séance. Mirabeau lui peignit sa situation physique , et l'efiFet accablant des derniers efforts qu'il venait de faire. Sa physionomie en disait bien davantage. — Vous vous tuez , lui dit Lachèze, — Peut-on faire moins , répon- dit-il , pour la justice , pour une si grande cause, et pour Tarnîtié? Une foule tumultueuse les entourait. Vingt personnes voulaient parler d'affaires à Mirabeau. Les unes lui présentaient des Mémoires, les autres lui demandaient quelques minutes d'attention; « Arrachez-moi d'ici, dit-il à Lachèze , j'ai besoin de repos; et , si vous n'avez pas d'engagement pour la journée , faites-moi le plaisir de me suivre à la campagne. j> Mirabeau passa donc au Marais le reste du dimanche 27 , et aussi une partie du lendemain ; mais ses souffrances augmentaient, il partit, et en revenant vers Paris, se croisa avec Cabanis, qui Fallait chercher à Argenteuil. Après avoir pris un bain , dont l'effet parut calmer Mirabeau , il en-
tra à la comédie italienDe, mais il en fat presque, aussitôt chassé par un redoublement terrible.
Les anxiétés étaient très-grandes , le malade eut beaucoup de peine à descendre de sa loge; sa voiture ne se trouvant pas au rendez-vous qu'il avait marqué, il se traîna jusque cbez lui, non sans d'horribles^souffiances, appuyé sur le bras de Lachëze; il éprouvait de violents frissons.
Sa respiration était si gênée , qu'il semblait près d*étouffer. Rien n'affaiblissait son courage , rien ne diminuait sa patience; il s'occupait encore de ses amis , malgré ses tourments ; il craignait de les incommoder, il voulait éviter de faire une scène, et c'est pour cela qu'il reftisa constamment d'entrer dans un café, pendant qu'on aurait fait chercher sa voiture.
Les suffrages et l'affection du public lui étaient infiniment précieux, mais quoi qu'on ait pu penser et dire, jamais homme ne rechercha moins les regards dans les lieux fréquentés , et n'éprouva plus d'embarras de se trouver en spectacle.
Rien n'est plus vrai que cette révélation d'une nuance inconnue du caractère de Mirabeau. Cependant on le vit dominer une fois sa répugnance naturelle à livrer sa personne au public , et nous rapporterons en preuve une anecdote qui variera un moment notre récit, sans trop le ralentir. Mirabeau , un soir, arrivait au Théâtre-Français , pour assister à une représentation de la tragédie de Brutus , par Voltaire; et il s'était, selon son usage, caché aux quatrièmes loges, oii il fut aperçu par le parterre, qui lui députa Camille Desmoulins, pour le prier de ne pas se dérober ainsi aux hommages du public. Depuis quelques instants , Camille Desmoulins insistait sans réussir, en alléguant le vœu de ses bruyants mandataires, qui d'en bas l'appuyaient en effet par leurs démonstrations
RÉVOLUTION FHANÇAISE. 373
énergiques. Tout à coup Mirabeau se ravise ; il descend à Tajnpliithé<1tre , où il est reçu par des acclamations unanimes; la pièce commence, et dès la seconde scène, au moment où Facteur vient de prononcer ces deux vers : •
Et faire eneor fleurir la liberté publique , Sons l*ombrage sacré du pouvoir monarchique,
Mirabeau se lève, donne le signal des applaudissements les plus enthousiastes , et fait ainsi connaître le sjul mot qui Tait décidé à violer Yimognito dans lequel il se plSisait.
Voici le récit de Cabanis : « Après des efforts incroyables, U arriva enfin chez lui dans un état affreux Je le
trouvai près de suffoquer, respirant avec la plus grande peine , le visage gonflé par Tarrét du sang dans le poumon , le pouls intermittent et convulsif, les extrémités froides , et faisant de vains efforts pour retenir les plaintes que lui arrachait la douleur; sa physionomie portait déjà l'empreinte de9 maladies funestes. Jamais , au premier aspect, aucun malade ne m*a paru si décidément frappé à mort. Mon émotion , qui fut extrême , et qu'il me fut impossible de déguiser, lui fit trop sentir, ainsi qu*aux personnes qui Fentouraient, ce que je pensais de son état. Il me dit : « Mon ami , je sens très*distinctement qu il m*est impossible de vivre plusieurs heures dans des anxiétés si douloureuses, hâtez-vous, cela ne peut pas durer. »
Cabanis employa donc sur-le-champ des moyens actifs qui eurent d*abord un plein succès. « La plus cruelle et la plus dangereuse situation fit place au bien-être le plus complet , à Tenscmble le plus concordant des mouvements critiques.
Mirabeau, la tête pleine des plus grands projets, doué d'une
activité dont il avait trouva le théâtre ,gouis^nt de la vie autant et plus qu'aucun autre oiortel , placé dans des circonstances qui lui promettaient une immense carrière d'ambition et de gloire; chéri de quelques amis dignes de faire son bonheur , et le cœur plein lui-même de ces profondes affections, sans lesquelles on ignore les vrais biens accordés à la condition humaine, Mirabeau devait aimer à vivre; en mourant , il perdait plus que la vie.
Le soir du mardi , ce mieux , ou plutôt ce calme plein se soutenant toujours, il se crut absolument hors de danger. 11 témoignait doucement le plaisir qu'il éprouvait à revenir des portes du tombeau. Mais ce qui lui rendait sa résurrection plus chère en quelque sorte , c'était de penser qu'il m'en était redevable. Le sentiment entrait pour plus qu'on ne saurait croire dans la satisfaction touchante qu'il nous exprimait. Ah ! oui, disait-il, il est bien doux de devoir la vie à son ami?
Je me livrais moi-même à ces idées fantastiques , j'écartais les impressions que j'avais reçues le matin , impressions qui , chez tout autre malade, m'auraient permis bien peu d'espérance. J'en croyais plutôt mon cœur et mes vœux que ma raison , et je faisais taire cet instinct médical dont les jugements me décident toujours malgré moi. Un homme, qui s'occupait tant des autres dans ses douleurs , ne les oublia pas quand elles furent assoupies. Jugeant que M""® Helvétius devait être inquiète de moi , il voulut absolument que j'allasse la voir dans l'après-dîner ; je lui dis que je reviendrais passer la nuit auprès de lui. « Oh ! me dit-il en me serrant la main , je n'ai pas le courage de vous refuser. »
Cependant ces motifs d'espérance ne se soutinrent que pendant (quelques heures ; dans la matinée du mercredi 30
mars , les symptômes reparurent avec violence ; les mêmes moyens dérivatifs furent opposés. Comme les accidents pa* raissaient se compliquer d'embarras dans l'estomac et les in^ testins , on essaya l'emploi très-mesuré des purgatifs : quelque amélioration fut encore obtenue au milieu de la nuit , et , sauf l'intermittence et le caractère convulsif du pouls , les douleurs phis ou moins fortes, et les anxiétés précordiales qui avaient augmenté tour-à-tour» mais sans ordre fixe, sauf aussi la gêne de la respiration , qui , depuis le commencement de la maladie , n'avait jamais été complètement libre , les autres accidents avaient disparu par intervalle.
Dès le premier jour, la maladie de Mirabeau était devenue un véritable intérêt public. Le mardi soir, on accourait de tous côtés pour savoir de ses nouvelles ; l'idée qu'il avait couru le plus grand péril commençait à faire sentir combien cette tête était précieuse. Où trouver en effet un autre homme qui pût rapprocher un jour les différents partis dans l'intérêt de la chose publique, ou les contenir tous par l'ascendant de son influence autant que par celui de ses talents? La porte ne cessait tous les jours d'être assiégée par une suite nombreuse d'hommes de tout état, de tout parti, de toute opinion. La rue se remplissait déjà de peuple, et, dans tous les lieux publics , les groupes ne s'entretenaient que de cette maladie, qu'on regardait , avec raisop , comme un très-grand événement. Les bulletins se renouvelaient plusieurs fois dans la journée, mais ils ne suffisaient pas à l'inquiétude générale. Dans l'intervalle de l'un à l'autre, il fallait encore donner des nouvelles verbales; et sitôt qu'ils paraissaient chez le portier, .ils étaient enlevés avec une incroyable promptitude, et en si grand nombre , qu'on prit enfin le parti de les faire imprimer ,
S76 flISTOHtl!; m FRANCE.
H me fit approcher de lui , el, me tendant la maki, mon bon ami , me dit-il , je mourrai dans quelques heures; donnezmoi votre parole que vous ne me quitterez plus. Je veux finir avec un sentiment doux. — Je lui répondis en laissant échapper des sanglots que je ne pouvais plus retenir. — Point de faiblesse indigne de vous et de moi , ajouta-t-il ; donnez-moi votre parole que vous ne me laisserez pas souffrir des douleurs inutiles.
' If demanda H. de Lamarck. Quand celui-ci fut arrivé, le malade, s adressant à moi : J'ai des choses importantes à vous communiquer, vous voyez que j'ai beaucoup de peine à parler. Je lui répondis : Si vous êtes trop fatigué, reposez-vous; mais, si vous le pouvez, parlez dès ce moment même. En effet , il finissait à vue d'œil.
. J'entends , me répondit-il , asseyez-vous donc sur mon lit, vous ici , vous là. Alors , divisant en trois points ce qu'il avait à nous dire, il nous parla près de trois quarts d*heure. d'abord sur SCS affaires particulières , ensuite sur les personnes cbèr^ qu'il laissait après lui; enfin, sur l'état des affaires publiques. 11 glissa rapidement sur les premiers articles, il ne pesa que sur le dernier. Quand il eut fini de parler avec nous, il fit appeler M. Frochot; il lui prit les deux mains, dont il mit Tune dans celle de M. de Lamarck et l'autre dans la mienne. — Je lègue, ajouta-t-il, à votre amitié, mon ami Frochot; vous avez vu son tendre attachement, il mérite le vôtre. Bientôt après , il perdit la parole; mais il répondait toujours par des signes aux marques d'amitié que nous lui donnions. Nos moindres soins le touchaient; il y souriait avec une sérénité et une grâce touchantes. Quand nous pencKions notre visage sur le sien, il faisait, de son côté, des efforts
pour nous embrasser, et le mouvement de ses lèvres nous avertissait de la douceur qu*il trouvait dans nos caresses. Ses mains glacées restèrent dans les nôtres pendant plus de trois heures; son agonie fut calme pendant ce temps. Mais, vers les huit heures, les douleurs se réveillèrent. Alors il me fit signe de lui donner à boire. Je lui apportai successivement de Veau , du vin , de Torangeade, je lui offris même de la gelée. Il refusa tout, et fit tous les mouvements d*un homme qui veut écrire.' Nous lui donnâmes une plume et du papier. Il écrivit très-lisiblement dormir. Je fis semblant de ne pas l'entendre. 11 fit signe de lui rapporter le papier et la plume , et il écrivit : Croyez-vous donc que la mort ou Teffct qui m*en rapprochera puisse produire un sentiment dangereux? Voyant que je n'adoptais pas sa demande , il écrivit encore : Tant qu'on a pu croire que Topium fixerait l'humeur, on a bien fait de ne pas le donner; mais maintenant quMl n'y a plus de ressources que dans un phénomène inconnu , pourquoi ne pas tenter ce phénomène? et peut-on laisser mourir son ami sur la roue pendant plusieurs jours peut-être? Les douleui^s augmentaient de moment en moment; elles étaient déjà/si violentes , qu'elles devenaient causes de la mort. Mon devoir était alors de les modérer. Je formulai un calmant, et je dis au malade que, dans une minute, son vœu serait rempli. M. Petit arrive sur ces entrefaites. Comme nous passions dans un cabinet voisin, la douleur ranime tout-à-couple malade, et lui rend la parole. Cependant il fallait le temps d'aller chez l'apothicaire et de revenir. Leis douleurs devenaient atroces. On me trompe , dit «^ M. de Lamarck le malheureux agonisant. — Non , l'on ne vous trompe pas, le remède arrive , nous l'avons vu tous ordonner. — Ah ^ les
médecins, les médecins! reprit-il. Et. en se retournant vers moi avec un air mêlé de colère et de tendresse : N'étiez-vous pas mon médecin et mon ami? Ne m'aviez- vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille mort? Voulez-vous que j'emporte le regret de vous avoir donné ma conGance? Ces paroles, les dernières qu'il ait prononcées, retentissent sans cesse à mon oreille. Il se tourna sur le côté droit , dans un mouvement convulsif , et ses yeux s'étant élevés vers le ciel, il expira dans nos bras , vers les huifc heures et demie. C'est à peu près à la même heure que , la veille , entendant tirer des coups de canon , il s'était écrié, comme en sursaut: « Sont-ce déjà les funérailles d' Achille? » M. Petit , debout et pensif au pied de son lit, nous dit : < U ne souffre plus. » « De magnifiques apparences, dit HL de Lamartine, jetèrent le voile d'un deuil universel sur les sentiments secrets qu,e sa mort inspira aux divers partis. Pendant que les cloches sonnaient les glas funèbres, que le canon retentissait de minute en minute, et que dans une cérémonie qui avait réuni, deux cent mille spectateurs , on faisait à un citoyen les funérailles d'un roi ; pendant que le Panthéon , où on le portait, semblait à peine un monument digne d'une telle cendre, que se passaitil dans le fond des cœurs? Le roi, qui tenait l'éloquence de Mirabeau ù sa solde ; la reine avec qui il avait eu des conférences nocturnes, le regrettaient peut-être comme un dernier instrunient de salut : toutefois, il leur inspirait moins de confiance que de terreur; et l'humiliation du secours demandé par la couronne à un sujet , devait se sentir soulagée devant celte puissance de destruction qui tombait d'elle-même avant le trône. La cour était vengée par la mort des affronts qu'il lui avait f£^it subir. L'aristocratie irritée aimait mieux sa chute
que ses services. Il n'était pour la noblesse qu'un apostat de son ordre. La dernière honte pour elle était d'être relevée un * jour par celui qui Tavait abaissée.
« L'assemblée nationale était lasse de sa supériorité. Le duc d'Orléans sentait qu'un root de cet homme éclairerait et foudroierait les ambitions prématurées: M. de La Fayette , le héros de la bourgeoisie , devait redouter l'orateur du peuplç* Entre le dictateur de la cité et le dictateur de la tribune , une secrète jalousie devait exister.
« Mirabeau, qui n'avait jamais attaqué M. de La Fayette dans ses discours, avait souvent laissé échapper sur son rival, dans la conversation , de ces mots qui s'impriment d'euxmêmes en tombant sur un homme.
« Mirabeau de moins, M. de La Fayette paraissait plus grand : il en était de même de tous les orateurs de rassemblée; il n'y avait plus de rival , mais il y avait des envieux, c Son éloquence, toute populaire qu'elle fût, était celle d'un patricien. Sa démocratie tombait de haut : elle n'avait rien de ce sentiment de convoitise et de haine que soulèvent les viles passions du cœur humain , et qui ne voit dans le bien fait au peuple qu'une insuUe faite à la noblesse. Ses sentiments populaires n'étaient en quelque sorte qu'une libéralité de son génie. Les magnifiques épanchemenis de sa grande âme ne ressemblaient en rien aux mesquines irritations des démagogues. En conquérant des droits pour le peuple , il avait l'air de les donner. C'était un volontaire de la démocratie, il rappelait trop par son. rôle et par son attitude aux démocrates rangés derrière lui, que, depuis les Gracques jusqu'à luimême, les tribuns les plus puissants pour servir le peuple étaient sortis des patriciens. Son talent, sans égal par la phi-
S80 IflSTOJRE DE FRANCE.
losophie de la pensée , par retendue de la réflexion et par le grandiose de Texpression , était une autre espèce d'aristocratie qu'on ne lui pardonnait pas davantage. La nature Tavait fait premier, la mort faisait jour autour de lui à tous les seconds, ils allaient se disputer cette place qu aucun n'était fait pour conquérir. Les larmes qu'ils versaient sur son cercueil étaient feintes. Le peuple seul le pleurait sincèrement , parce que le peuple est trop fort pour être jaloux; c'est que, bien loin de reprocher à Mirabeau sa naissance , il aimait en lui cette noblesse comme une dépouille qu'il avait conquise sur l'aristocratie. De plus, la nation inquiète, qui voyait tomber une à une ses institutions , et qui craignait un bouleversement total , sentait par instinct que le génie d'un grand homme était la dernière force qui lui restait. Ce génie éteint , elle ne voyait plus que les ténèbres et les précipices sous les pas de la monarchie. Les jacobins seuls se réjouissaient tout haut , car cet homme seul pouvait les contrebalancer. Ce fut le 6 avril 1 79t que l'assemblée nationale reprit ses séanc)ss. La place de Mirabeau , restée vide, attestait à tous les regards l'impuissance de le remplacer. La consternation était peinte sur le front des spectateurs dans les tribunes.
« Dans la salle , le silence régnait. M. de Talleyrand annonça à l'assemblée un discours posthume de Mirabeau. On voulut l'entendre encore après sa mort. L'écho affaibli de cette voix semblait revenir à sa patrie du fond des caveaux du Panthéon. La lecture fut morne, l'impatiepce et l'anxiété pressaient les esprits. Les partis brûlaient de se mesurer sans contre-poids , ils ne pouvaient tarder de se combattre ; l'arbitre qui les modérait avait disparu. »