CHAPITRE XLI
Voyage da roi k $iiDt-Clood. — Divers déerets. — L*abbé Raynel.
Depuis longtemps la faction anarchique croyait que le roi voulait quitter Paris pour recouvrer sa liberté; toutes ses craintes redoublèrent quand Louis XYI manifesta Tintention de se rendre à Saint-Cloud; elle publia que plus de trente mille contre-révolutionnaires étaient disséminés dans tous les environs de cette résidence, qu'ils se disposaient à enlever le roi et à le conduire au milieu des armées étrangères.
Enfin, le vendredi 45 avril les ordres du directoire du département et de la municipalité furent donnés pour le voyage du roi à Saint-Cloud; ils furent transmis aussitôt à Tordre du jour de la garde nationale.
Mais, au moment du départ de Louis XYI, le tocsin sonnait ié}h et le peuple remplissait les Tuileries; ce qui fit une telle impression sur la garde nationale qui devait servir d'escorte, qu'elle désobéit à l'ordre que le général La Fayette lui donna de se mettre en marche ; les autres officiers ne furent pas mieux écoutés.
Le général La Fayette alla rendre compte de ce fait au directoire du département qui lui ordonna alors de faire ouvrir le passage çu roi ; il revint avec cet ordre qu'il signifia ù la garde nationale, mais il obtint le même refus ; c'est alors que le roi qui était dans sa voilure depuis sept quarts-d'heure rentra dans ses appartements pour éviter tout sujet de colli- ^ sion.
Le soir du même jour, le [directoire du département et la municipalité présentèrent deux adresses au roi dans lesquelles
m HISTOIRE DE FRANCE.
ils lui reprochaient de favoriser les prêtres réfraetaires en disant que ces préférences inquiétaient le peuple ; ces adresses étaient de la plus haute inconvenance.
Le roi se rendit, le lendenoain 19, à l'assemblée nationale et il y déclara qu*il importait à la pleine liberté de son acceptation et de sa sanction, qu'il fit le voyage projeté et qu'il persistât dans Tintention d'aller à Saint-Cloud.
La réponse du président fut évasive, mais elle n'en provoqua pas moins les applaudissements, et, chose étrange ! de nombreux cris de vive le roi dans le côté gauche.
Tandis que l'assemblée s'occupait de tolérance religieuse, du droit de pétition, de code pénal et d'éligibilité, la presse anarchique attaquait ouvertement les principes de la royauté, le célibat des prêtres et l'autorité spirituelleduchef del'Eghse.
Les droits d'octroi furent supprimés à Paris le 7 mai.
M. Guillotin , docteur en médecine , inventa , à cette époque, une machine pour l'exécution à mort des condamnés. Elle porta le nom de son inventeur. Cette funeste machine a joué un rôle trop important dans nos sanglantes annales révolutionnaires pour ne pas en parler avec quelques détails. M. le docteur Guillotin avait , le 1" décembre 1789, proposé à l'assemblée constituante un mode de supplice à substituer à la roue et à la potence : la niaiserie d'une phrase , dans son rapport , fit rire l'assemblée , qui passa à l'ordre du jour. M. Guillotin disait : « Avec ma machine , je vous fais sauter la (été d'un clin-d'œil , et vous ne souffrez point. » Ce ne fut qu'après une très -longue et très-curieuse correspondance entre M. Guillotin, M. Rœderer, procureur-général de la commune, et le ministre des finances Clavière, que la machine fut adoptée. L'exécuteur Samson prit part à cette correspondance. Il y eut
tIÉVOLUnON FRANÇAISE. i6i
Un marché passé avec un entrepreneur pour la fourniture dé toutes les guillotines de France, à cinq cents livres la pièce; on y joignit une instruction de M. Rœderer sur la manière de s'en servir.
Ce fut encore au commencement de ce mois qu^arriva une bulle qui excommuniait M. de Talleyrand et plusieurs autres évéques; le parti révolutionnaire y répondit à sa façon. Une société patriotique fit faire un mannequin représentant le pape, qu'on transporta au Palais-Royal ; un membre de la société lut un réquisitoire tendant à ce que le dit mannequin, représentant le pape, fût brûlé et les cendres jetées au vent, après lui avoir ôté sa crosse et son anneau ; cela fut exécuté.
Dans la séance du 31 mai , le président lut à l'assemblée une longue lettre de Tabbé Raynal , qui occupa Tattention publique pendant plusieurs jours. L'auteur de Y Histoire phi-hsophique des deux mondes reniait dans cette lettre tous ses écrits , et faisait en même temps la plus sanglante critique de l'esprit de révolution de l'époque : c Un gouvernement, disait-il , esclave de la tyrannie populaire , des soldats sans discipline , des chefs sans autorité , des ministres sans moyens , un roi , le premier ami de son peuple, plongé dans l'amertume, dépouillé de toute autorité , outragé , menacé, et la puissance publique n'existant plus que dans les clubs , oii des hommes ignorants et grossiers osent prononcer sur toutes les questions politiques. »
Cette accusation donna lieu à une discussion insignifiante. Sur la proposition de Robespierre, l'assemblée passa à l'ordre do jour.
La faction anarchique , pour se venger des dures vérités de l'abbé Raynal, ne lui épargna ni les sarcasmes ni les carica-
tures ; il était représenté dans une de ces caricatures comme en délire» et il allait renverser, avec les grelots de la folie , une œuvre littéraire, figurée par un château de cartes. La presse révolutionnaire publia que Tabbé Raynal n'était ni un philosophe ni un grand génie , que ce n'était pas à cette fripperie-là qu'il devait sa grande fortune. Quand il ne pouvait vendre des n^res aux colons de Saint-Domingue , il faisait à Paris le commerce de la denrée féminine; il faisait, en outre, un troisième métier non moins honnête , celui d'espion de police. Quant à son histoire phUosophique, tous les plus beaux passages , disait-on , étaient de Diderot.