‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 11 sur 51 · M. Cousin, Mme de Chevreuse · texte numérisé non relu

M. Cousin, Mme de Chevreuse

pour successeur le président Pierre Séguier, à qui il promit, en lui remettant les sceaux, la dignité de chancelier, dés que la mort d’Etienne d’Aligre la rendrait vacante, et qui s’engagea en retour à mettre au service du grand ministre toutes les ressources de son intelligence. Il ne faillit point à cet engagement. Une mesure politique et judiciaire de la plus haute importance fut prise alors (janvier 1633); ce fut l’institution d’un parlement à Metz. La juridiction impériale qui subsistait encore dans les Trois-Évêchés, était par là abolie sans retour, et la France annonçait sa résolution de donner au nouveau parlement un ressort égal en étendue à celui des autres parlements du royaume.

Mais c’était en Allemagne que venaient de se passer des événements qui devaient être pour lo cardinal le sujet de ses plus graves préoccupations. Depuis que Waldstein, devenu le chef des armées impériales, avait marché contre Gustave- Adolphe, l’Europe attentive avait eu constamment les yeux fixés sur ces deux capitaines, l’un, rénovateur de l’art de guerre dans les temps modernes, l’autre la personnification la plus puissante des condottieri du moyen âge. Pendant trois mois entiers, ils étaient restés sous les murs de Nuremberg, se tenant l’un l’autre en échec et abandonnant leurs armées immobiles aux ravages de la famine et des maladies. Le bouillant Gustave perdit le premier patience et alla se jeter sur la Bavière ; Waldstein s’ébranla contre la Saxe et força le roi de Suède de revenir à la défense de l’électeur Jean-Georges, son allié. Une bataille était devenue inévitable : elle s’engagea le 16 novembre 163‘2. Ce fut cette journée de

Lutzen dans laquelle le monarque suédois, frappé à mort, sembla laisser à ses soldats son courage et son génie pour vaincre un ennemi jusqu’alors invincible. L’armée impériale était en déroute, Waldstcin ne put qu’en rassembler les débris; mais la perte de Gustave était pour le protestantisme en Allemagne bien plus grande que celle d’une armée; elle préparait en outre au cardinal de Richelieu un nouveau rôle à remplir. La direction de la guerre de Trente ans allait fatalement échoir à la France. Tout en le pressentant, Richelieu ne s’en appliqua pas moins à reculer, autant qu’il le put, le moment où il aurait à prendre une initiative aussi redoutable. Jamais sa diplomatie n’avait été aussi active et aussi habile qu’elle le fut alors. Il sut deviner que la Suède n’était pas morte avec Gustave- Adolphe, et s’empressa de renouveler les traités delà France avec cette belliqueuse contrée ; il sut rendre surtout un juste hommage au génie du chancelier Axel Oxenstiern, homme de guerre et homme d’État également supérieur, et parvint, malgré les efforts contraires de l’électeur de Saxe, à le porter à la tête de l'union protestante d'Heilbron. Il agit avec moins de succès, mais non moins d’activité auprès de l’union catholique, travaillant à la détacher de l’empereur et à amener entre les deux ligues une réconciliation qui eut contraint Ferdinand lui-même à transiger. Enfin, il se jeta à la traverse des négociations entamées entre l’Espagne et les Provinces- Unies et remit aux mains des Hollandais leurs armes que la fatigue était à la veille d’eri faire tomber. Ils renouvelèrent leurs anciens traités avec la France, en se contentant

de l'assistance indirecte qu’elle leur avait prêtée jusqu’alors (août lf>33). Cette dernière transaction fut l’ouvrage de Charnacé : c’était le marquis de Feuquières qui avait négocié avec l’Allemagne.

En emprisonnant Châteauneuf, en exilant à Dampierre Mme de Chevreuse et en sévissant contre d’autres agents secondaires de leur dangereuse intrigue, le cardinal ne s’était qu’à demi vengé. Restait à châtier un incorrigible ennemi, qui a\ait la main dans toutes les trames du dedans et tournait au dehors sa malfaisante activité contre les alliés de la France. Richelieu décida sans peine Louis Xlll à appesantir son bras sur le duc de Lorraine, de manière à l'empêcher désormais de nuire au royaume. Charles IV avait résisté depuis neuf ans à toutes les sommations qui lui avaient été faites de \enir rendre hommage au roi pour son duché de Bar: un arrêt du Parlement en ordonna la saisie (31 juillet 1(533), et Louis se mit en marche avec une armée pour l’exécuter. En vain le cardinal de Lorraine, au nom du duc, porta-t-il à Louis XIII les assurances de soumission les plus humbles, consentant à livrer la princesse Marguerite et à céder trois nouvelles places fortes , chargé même d'offrir l’abdication de Charles IV en sa faveur si sa personne était plus agréable au roi que celle de son frère; il lui fut répondu qnela remise de Nancy serait le seul gage d’une soumission sincère qui serait accepté, et Richelieu en annonçant l'intention de Louis de rétablir la monarchie en sa première grandeur, ne dissimula même pas les vues ultérieures de sa politique sur le duché de Lorraine. 11 n'y eut subterfuge dont

n’usa le duc Charles pour gagner le moment où le duc de Feria le viendrait secourir avec une année espagnole; mais il avait affaire» qui ne se laissait pas jouer, et comme il était \enu au quartier du roi, en apparence pour tout conclure et remettre lui-même Nancy aux troupes royales, en réalité pour obtenir de rentrer dans la place assiégée et s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité, Richelieu ne se lit nul scrupule de le retenir prisonnier sous garde honorable, jusqu a ce que la \ i Ile eût été livrée au maréchal de la Force (24 septembre). Fouis XIII entra en maître à Nancy, où Anne d’Autriche vint le rejoindre, et ce n’est pas le trait le moins caractéristique du misérable personnage deCharles IV, d’être allé se montrer alors à la cour de France tenue dans le palais de ses pères. La princesse Marguerite, sa sœur, n’avait pas attendu que la reddition de Nancy fût convenue pour en sortir. Elle avait échappé, déguisée en homme, à la surveillance des avant-postes français, et était allée trouver Monsieur à Bruxelles, où ils déclarèrent publiquement leur union devant l’archevêque de Malines. Louis XIII ressentit cette bravade de son frère, comme une atteinte au droit soudain de sa couronne, et il résolut de poursuivre surle-champ l'annulation de ce mariage. Le duc de Lorraine fut ajourné devant le parlement de Paris, comme coupable de rapt envers la personne de Monsieur, qu il avait enlevé pour lui faire épouser sa sœur, contre la volonté du roi (4 janvier 1634). Charles IV s’était retiré pendant ce temps dans sa petite ville de Mirecourt, et il y attendait le succès d’une attaque combinée contre l’Alsace entre le duc de Feria et le général

des impériaux, Altringer. Cette attaque éçjjoua, et le duc Charles, à bout d’illusions, prit le soudain et singulier parti d’abdiquer en faveur du cardinal son frère. Il préférait à un vasselage humiliant le rôle aventureux de condottiere dans l’armée impériale. Les peuples de la Lorraine lui conservèrent leur fidélité et leur amour même, malgré tous les maux qu’il avait attirés sur eux. Le cardinal François, pour confondre, ainsi que l’avait fait son frère, ses droits avec ceux de la ligne féminine de sa maison, se décida immédiatement à épouser sa cousine Claude. 11 se donna à lui-même, comme évêque, la dispense des bans, se promit celle du pape pour la consanguinité, et se présenta, avec le \ètement laïque, à la cérémonie nuptiale qui fut célébrée le I" février. Les deux époux, arrêtés par le maréchal de la Force, lui échappèrent bientôt par une romanesque évasion (l'r avril) et se retirèrent à Florence, dans l’attente d’une restauration qui ne devait jamais arriver pour eux.

Si l’occupation de la Lorraine était un important résultat obtenu par la politique française, on n’en est pas moins obligé de reconnaître qu’il y avait eu dans cet ncte abus de la force et déloyauté. L’état de guerre où se trouvait Richelieu, de toutes parts entouré d’ennemis, le rendait trop aisément indifférent aux moyens qu’il employait pour réussir. Il est difficile de savoir ce qu’il y eut de réel dans plusieurs complots qui furent formés alors contre sa vie, et dont il fit remonter le crime à Marie de Médicis. Les coupables furent exécutés; mais ce (pie le fait eut de plus grave, fut la décision du conseil du roi, par laquelle toute récon-

ciliation éjait déclarée impossible avec la reine-mère, tant qu’elle n’aurait pas désavoué sa participation aux tentatives contre les jours du cardinal, et livré les auteurs nommément désignés au procès. Le P. Chanteloube, son plus intime confident, était du nombre : c’était lui donner le choix entre le déshonneur et la continuation de son exil. Le coup, qu’il fût ou non mérité, était terrible. Richelieu en frappa alors un autre qui n’eut pas dans le royaume un moindre retentissement. Le vieux duc d’Épernon, presque octogénaire, mais n’en conservant pas moins la violence hautaine encouragée chez lui pendant trente ans par la faveur de Henri Kl et la patience de Henri IV, venait de se porter à un outrage public contre l'archevêque de Bordeaux qui l’avait excommunié. L’ordre lui fut donné aussitôt de quitter son gouvernement et de se retirer dans une de ses terres en Saintonge ; puis, survint un arrêt du conseil du roi « statuant que le duc, ayant été valablement excommunié, demeurait suspendu de toutes ses charges, jusqu’à ce qu’il eût obtenu son absolution. » Cette absolution, sollicitée par lui à Rome, se fit attendre quatre mois, et l’orgueilleux seigneur fut obligé de la recevoir, à genoux, sous le portail de l’église de Coutras, de la bouche même de celui qu’il avait outragé S’il restait encore en France des prétentions à l’indépendance féodale, elles furent aussi profondément atteintes par cette humiliation du duc d’Épernon, qu’elles l’avaient été par le supplice du duc de Montmorency, et il y eut de moins l’échafaud.

Plus Richelieu voyait approcher l’inévitable néces-

site d’engager la France dans la guerre de Trente ans, plus il travaillait à avoir les bras libres pour cette grande affaire, et il y subordonnait toute sa politique. 11 lui importait peu que Marie de Médicis exilée lit retentir l'Europe de ses \iolentes doléances; il l’eût crainte dans le royaume, à portée de l’oreille de Louis XIII : à Bruxelles, il ne la craignait pas. Il en était autrement de Monsieur, ennemi méprisable par lui-même, mais héritier présomptif de la couronne, cl pouvant devenir très-redoutable dans les rangs espagnols. Loin d’aigrir le roi contre ce prince, le cardinal, au contraire, eût voulu amener entre les deux frères une réconciliation sérieuse. De nouvelles avances furent faites à Gaston; une déclaration, portée au Parlement le 18 janvier 1634, lui laissa trois mois pour se soumettre, avec promesse d’abolition entière pour lui et ceux de sa maison; il y eut enfin une négociation suivie entre Puv-Laurens, qui disposait toujours des volontés de son faible maître et des agents de Richelieu. Un guet-apens dont Puy-Laurens faillit être victime et qu’on attribua aux gens de la reinemère, rejeta le prince et son favori épouvantés plus avant que jamais dans les bras des Espagnols» Le traité conclu alors ( 1 2 mai 1 634) par Monsieur avec le marquis d’Aytone, gouverneur des Pays-Bas, a été pour un fils de France un tel monument d’infamie, qu’il ne pouvait avoir, comme on l’a très-bien dit1, « qu’une seule excuse, la résolution bien prise de ne pas l’exécuter. » On eut, à ce qu’il semble, peu de

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