M. Bazin
soin de le tenir caché, car la minute même, revêtue de lu ratification du roi d'Espagne, tomba aux mains du cardinal. Celui-ci en prit occasion pour conseiller à Louis XIII d’organiser contre Monsieur, qui spéculait sur la mort de son frère, « une manifeste et étroite liaison de tous ceux qui étaient assurés au roi, » autrement dit une sorte de ligue nationale, destinée à fermer à l’héritier présomptif l’accès du trône, s’il entreprenait d’y monter « par mauvaise voie. » Ce n’était là évidemment qu’une mesure comminatoire, un épouvantail pour la pusillanimité de Monsieur; en tout cas serait-il oiseux de la commenter, puisqu’elle demeura sans exécution. Louis XIII, dans sa juste irritation contre son frère, n’en donna que des ordres [tins pressants pour que le Parlement procédât a l’annulation du mariagecontractéeontresavolonté.Les dépositions écrites du roi et du cardinal furent reçues par les magistrats chargés de l’instruction; il y eut ajournement personnel prononcé contre les ducs Charles et François de Lorraine ; la princesse Marguerite fut sommée ellemême de comparaître, et tons ayant fait défaut, le mariage fut déclaré, par un arrêt rendu le 5 septembre 1034, « non valablement contracté. » Le duc Charles IV, coupable de lèse-majesté pour rapt sur la personne du duc d’Orléans, encourait par ce fait la peine de confiscation de toutes ses terres, soit au dedans, soit an dehors du royaume. La conquête de la Lorraine recevait de cet arrêt une étrange légitimité. Si quelque chose fut plus étrange encore, ce fut de voir, six semaines après cette décision judiciaire (21 octobre). Monsieur revenu à la cour et reçu cordialement dans
les brus du roi son frère- Mécontent de l’Espagne qui exécutait mal le pacte conclu avec lui, et le traitait en otage plutôt qu’en allié, il était rentré secrètement en négociation avec les agents du cardinal, et, satisfait ou feignant de l’être des assurances obtenues au sujet de son mariage, il s’était échappé de Bruxelles, comme un fugitif. Toutes les promesses qui lui avaient été faites furent loyalement acquittées; Puy-Laurens reçut, avec la main d’une des parentes de Richelieu, la duché-pairie, objet de sa longue amhftion. Faut-il croire qu’après cette satisfaction obtenue, le favori, infidèle à ses serments, continua ses pratiques criminelles avec l’étranger, ainsi que l’écrivit Louis XIII dans une circulaire adressée aux gouverneurs de pro- \ ince? Ou bien le cardinal, comme l’ont cru quelques historiens, ne put-il souffrir l’idée de laisser debout et en crédit à la cour un homme avec qui il avait capitu!é?Ce qu’il y a de certain, c’est que le 1 4 février 1 635, Puy-Laurens fut arrêté soudainement au Louvre, et enfermé à Vincennes où il mourut, quatre mois après, « sauvé par sa lionne fortune, dit le cardinal dans ses mémoires, d’une mort honteuse qu’il ne pouvait éviter. »
Rien n’empêchait plus le roi et son ministre de prendre la grande détermination que les événements extérieurs semblaient leur imposer. Richelieu avait essayé de préparer le royaume aux sacrifices que la guerre allait lui imposer par des mesures financières d’une parfaite sagesse (janvier 1034); mais il ne lui avait pas été donné de calculer avec exactitude les dépenses énormes qu’exigeraient l 'étendue et la durée
de cette guerre, et les bienfaits momentanément assurés au peuple par la remise d’une partie des tailles et leur plus équitable répartition devaient bientôt faire place à une cruelle aggravation des charges publiques. Comment entretenir sans des frais inouïs quatre armées en Allemagne en même temps qu’aux Pays-Bas, à la frontière des Alpes en même temps qu’à celle des Pyrénées? La mort de Gustave- Adolphe n'avait pas d’abord porté tous ses fruits; l’élan victorieux des Suédois S’était soutenu, et sous le duc Bernard de Saxe-Weymar, le héros de Lutzen, ils s’étaient avancés en Bavière jusqu’à Ratisbonne et à Passau. L’inaction calculée de Waldstein les favorisait : l aitier capitaine, que Ferdinand U avait si profondément blessé dans son orgueil, préparait la grande trahison qui, dans sa pensée, devait aboutir au renversement de son maître. Elle n’aboutit qu’à un arrêt de proscription lancé contre lui, et exécuté par trois assassins (15 février 1634). Un éclatant retour de fortune commença alors pour l’empereur, et Bernard de Saxe- Weymar, ayant commis l'imprudence d’attaquer avec vingt-cinq mille hommes, quarante mille impériaux fortement retranchés à Nordlingen, y essuya une sanglante défaite (6 septembre 1634). L’alarme fut si vive parmi les protestants d’Allemagne et l’ascendant de la maison d'Autriche parut relevé d une manière si soudaine et si menaçante, que Richelieu n’hésita plus à faire descendre dans la lice le grand corps de la monarchie française. Le 1er novembre, il reçut à Paris deux envoyés l’un suédois, l'autre allemand, et signa avec eux une convention, en vertu de la-
quelle la France, au lieu d'un million par an, s’engageait à fournir à l’union d’Heilbron une armée de douze mille hommes, mais à la condition de prendre la direction des opérations de la guerre. Un autre traité fut conclu peu après à Paris (8 février 1635), entre la France et les Provinces-Unies pour l’envahissement simultané et l’affranchissement des Pays- Bas espagnols; chacune des deux parties contractantes devait mettre sur pied trente mille combattants pour cette grande entreprise. Le cardinal eût voulu faire entrer aussi le duc de Savoie dans son vaste plan d’agression contre la maison d’Autriche ; mais il trouva Victor-Amédée et les autres princes italiens, alliés ordinaires de la France, hésitant à s’engager dans la lutte. 11 y eut toutefois des arrangements éventuels pris avec eux pour la conquête et le partage du milanais.
Restait à trouver un motif plausible à la déclaration de guerre. Ce n’est pas que de fait les hostilités ne fussent déjà engagées : les maréchaux de la Force et de Brézé étaient allés, dès le 23 décembre, faire lever le siège de Heidelberg aux impériaux ; le comte de Gallas, de son côté, s’était saisi de Philipsbourg mis en dépôt par les Suédois aux mains des Français (24 janvier 1635), et les Français avaient répondu à cet acte d’agression en s’emparant de Spire (1 2 mars); on avait vu enfin rentrer en scène, pour garder la Lorraine contre les impériaux, un illustre capitaine, dont le nom seul disait assez pour quelle cause la France allait tirer l’épée ; c’était le duc de Rohan, et ce seigneur, dans un petit écrit qui avait pour titre
Des intérêts des princes et États delà chrétienté, venait de glorifier la politique de Richelieu, et de proposer à Louis XIII, comme l’immortel honneur de son règne, « de choquer partout les desseins d’Espagne. » Il n’y avait donc que bien peu de chemin à faire pour arriver des deux côtés à la guerre déclarée. Les Espagnols ne tardèrent pas à fournir au cardinal l’occasion qu’il attendait. Le comte d’Embden, un de leurs généraux, attaqua par surprise la ville de Trêves, dont l’archevêque-électeurétaitsous la protection d’une petite garnison française, et non content de prendre possession de la place, il envoya le prélat, prince indépendant et souverain, prisonnier à Luxembourg (26 mars). Le cardinal-infant, gouverneur des Pays-Bas, sommé, au nom de Louis XIII, de rendre à l’électeur, allié de la France, sa liberté et sa capitale, fit une de ces réponses dilatoires qui équivalent à un refus. Ce refus, il le savait, était une déclaration de guerre. L’ambassadeur espagnol quitta Paris sans prendre congé. Mais Richelieu entendait donner à la rupture des deux couronnes un caractère autrement solennel. Alençon, héraut d'armes de France, revêtu de ses insignes, fut envoyé à Bruxelles pour y porter au cardinal-infant, selon l’ancien cérémonial, l’acte par lequel Louis XI U se déclarait résolu « à tirer raison par les armes » de l’offense commise contre lui en la personne de son allié, l'électeur de Trêves. Le cardinal-infant étant resté tout un jour sans recevoir ce message, le héraut quitta Bruxelles, et planta, sur la frontière des deux États, un poteau portant copie de la déclaration de guerre (19 mai). Ainsi fut donné le signal d’une
lutte entre la France et l'Espagne, qui ne devait pas durer moins de vingt-quatre ans.
Tous nos historiens Ont remarqué que cette année 1635, où le cardinal de Richelieu jetait le gant si résolument à la maison d’Autriche, est celle aussi où il fonda l’Académie française. Nous ne mentionnons ici ce fait qu’en témoignage des travaux nombreux et divers auxquels suffisait à la fois cette vaste intelligence. Ce que nous avons à dire des lettres, des arts et de l'ensemble de la civilisation française à celte époque trouvera sa place dans une autre partie de notre récit.