‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 14 sur 51 · Bernard de Saxe-Weymar, Rohan, Chàtillon, Laforce, etc · texte numérisé non relu

Bernard de Saxe-Weymar, Rohan, Chàtillon, Laforce, etc

s’offrait comme médiatrice entre l’Espagne et la France. Richelieu ne tint compte de ses offres, ni de ses plaintes, et il se prépara à une seconde campagne.

Elle devait être plus malheureuse encore que la première. Ç’avait été un admirable coup de polit iqne que de lier à la fortune de la France l’élève et le lieutenant de Gustave Adolphe, Bernard de Saxe-Weymar, en lui concédant l’Alsace en fief, sous la suzeraineté de Louis XIII (25 octobre 1635). La France gagnait ainsi, avec un grand capitaine, une excellente armée, pépinière héroïque d’officiers et de soldats, destinée à l’exemple et au recrutement de ses autres armées. Bernard, dans la campagne de 1630, ne resta pas au-dessous de son glorieux renom ; secondé par le cardinal de la Valette, le plus favorisé, non le plus habile des généraux qu’employait alors Richelieu, il sut ravitailler, malgré Galles, les places alsaciennes, reprit Saverne et nettoya la Lorraine des bandes do Charles IV. Mais il fut le seul des capitaines au service de la France pour qui il y eut cette année quelque gloire. M. le prince, assisté du grand maître d’artillerie la Mcilleraie, avait reçu l’ordre d’envahir la Franche-Comté, infidèle à la neutralité qui la protégeait, et l’on s’était flatté que cette province, oubliée des Espagnols, serait d’une annexion facile au duché île Bourgogne. Condé, dont tout le mérite militaire était dans sa fidélité au cardinal, fut arrêté tout d’abord devant Dole, et ait bout de deux mois de siège, il n’était pas encore maître de cette place, quand la majeure partie deson armée fut appelée par unordre subit du roi sous les murs de Paris. Paris, en effet, comme

un siècle auparavant, au temps de Cliarles-Quinl, était menacé par l’approche d’une armée impériale. Le cardinal-infant, ayant réuni sous son commandement les troupes allemandes de Piccolomini et les Espagnols du prince Thomas, avait franchi le 3 juillet la frontière de France, précédé d’un manifeste dirigé contre Richelieu, et il s’était rapidement saisi des deux placesfrontières de la Capelle et du Catelet (10 et25 juillet). Dans ses espérances prématurées de conquête, legrand ministre n’avait pas cm possible l’invasion de la France, et il avait laissé les villes fortes qui couvraient la capitale mal pourvues des moyens de se défendre Aussi ne tarda-t-on pas à apprendre au Louvre que l’ennemi était arrivé sur la Somme, et qu'il assiégeait Corbie (2 août). Les Croates du fameux chef de partisans Jean de Werth avaient même, disait-on, poussé leurs courses jusqu’à Pontoise. 11 n’y eut pas seulement alarme dans Paris, lorsque s'y répandirent ces noux elles ; il y eut une explosion de tous les sentiments violents que la peur inspire. La ville entière n’eut qu’une voix pour maudire le grand auteur des calamités publiques, le cardinal, qui appelait tous les fléaux, toutes les colères de Dieu sur la France. On dit qu’en entendant ce concert d’imprécations dans les rues, Richelieu s'effraya un moment sur sa situation, et qu’il eut besoin que le P. Joseph et Mazarin raffermissent son courage. Ce trouble, s'il exista, ne fut pas chez lui de longue durée (4 août); il monta en carrosse, et sans gardes, traversa tranquillement le flot de cette multitude si menaçante. « On vit alors, dit Fontenay- Mareuil, ce que peut une grande vertu ; » ces gens qui

ne parlaient que de le tuer, se turent dès qu’ils le virent approclier, ou n’élevèrent plus la voix que pour prier Dieu de lui donner bon succès. Le cardinal profita sans retard du changement qui se faisait dans le sentiment populaire, et il se rendit à l'iiôtel de ville pour y requérir, au nom du roi, l’assemblée des métiers. Les métiers , chacun sous leur bannière , coururent au Louvre, défilèrent dans la grande galerie du palais, devant Louis XIII, et, dans un noble transport d enthousiasme, engagèrent au monarque corps et avoir pour lui fournir une armée. Le froid Louis XIII se sentit ému, et embrassa les chefs de toutes les corporations. Ce fut alors à qui rivaliserait de sacrifices ; le corps de ville, le Parlement, la cour des aides et la chambre des comptes, les congrégations religieuses se taxèrent pour fournir armes, soldats et chevaux ; pendant que des milliers de volontaires allaient donner leurs noms au vieux maréchal de la Force, les habitants des campagnes environnantes étaient appelés dans la capitale pour yréparerlesfortifications. L élan avait été si admirable et si unanime qu’une armée de quarante mille hommes fut prête à se mettre en marche au commencement de septembre. Le cardinalinfant jugea prudent de reculer devant ce mouvement national.

Corbie, cependant, mal défendue, avait capitulé le 15 août. Ce n’était qu'une chétive place, sans importance aucune pour la défense du royaume; mais il y allait de l’honneur de la France à ne pas la laisser aux mains de l’ennemi. Richelieu en ordonna aussitôt le siège. Malheureusement il se trouvait ici encore sans

chef à donner à cette armée que le patriotisme avait fait sortir de terre. Le comte de Soissons, à qui en revenait le commandement , ne lui offrait ni la garantie du talent, ni moins encore celle du dévouement ; il imagina de le placer, avec l'armée, sous les ordres du frère du roi. Les deux princes, ayant pour lieutenants les maréchaux de la Force et de Chàtillon, allèrent donc investir Corbie, où le prince Thomas de Savoie avait laissé une garnison de trois mille hommes. Une nouvelle expérience avertit bientôt le cardinal de l'inconvénient de ces commandements partagés que lui conseillait la défiance.

Les opérations du siège n'avançaient pas : il s’y rendit avec le roi. Mais l’accord, qui n'existait point entre Monsieur et le comte de Soissons en face de l’ennemi, s'établit alors entre eux pour un crime. Deux gentilshommes qui leur étaient attachés, Montrésor et Saint-Ibal, leur indiquèrent le moyen « de décider en une heure de temps les guerres civiles et étrangères, » c était « de se rendre maître de la personne du .cardinal de Richelieu, » autrement dit de l’assassiner. Tout fut concerté pour le coup, qui devait se faire à Amiens, uu sortir du conseil du roi. Les meurtriers étaient prêts, et n’attendaient qu’un regard de Gaston, signal convenu pour frapper. Au lieu de le donner, il se détourna précipitamment, et sauva ainsi Richelieu qui ne soupçonnait rien de ce sinistre projet. On aurait peine à croire à la réalité d’un si odieux guet-apens, si Montrésor n’avait consigné le fait dans ses mémoires, avec une sorte de satisfaction pour lui-même et de mépris pour celui « qui n'eut la force de commander,

ni d'entreprendre. » Les deux princes et leur cabale se fussent consolés volontiers de leur dessein avorté en faisant échouer le siège de Corbie : le mauvais vouloir n’y manqua pas; mais Richelieu veillait à tout, et il ne permit point que le temps, comme on le conseillait au roi, se perdît dans les longueurs d'un blocus. II fit livrer un assaut, à la suite duquel la place demanda à capituler (14 novembre). On chanta le Te Deumk Paris pour cet échec réparé, comme pour un triomphe. L'année de Corbie et le terrible nom de Jean de Werth y laissèrent dans l’esprit des peuples un long souvenir.

A la frontière de l’est, l’amour-propre national eut aussi sa consolation; le duc de Lorraine et le comte de Gallas, avaient pénétré en Bourgogne, se flattant de surprendreI)ijon,et d’établir leurs quartiers d’hiver au cœur de la province (22 octobre). Tous leurs efforts vinrent se briser contre la petite place de Saint-Jeande-Losne, dont les habitants leur opposèrent une résistance héroïque (14 novembre), et ils regagnèrent en vaincus la Franche-Comté. En Italie, où l’on avait espéré de grands résultats, rien ne se fit de décisif. Rohan ne put que garder ses positions, et faute d’accord entre le duc de Savoie et le duc de Parme, les états de ce dernier restèrent en partie occupés par les Espagnols. Dans le midi du royaume on n’eut que des revers . la perte de Saint-Jean-de-Luz était par elle-même sans importance, mais c’était une insulte impunie au territoire national, et sur la côte de Provence, les îles de Lérins étaient de même aux mains de l’ennemi. Ce fut en vain que la flotte du Ponant, aux

ordres du comte d’Harcourt et de l’archevêque de Bordeaux, chef du conseil de la marine, partit de la Rochelle pour se joindre aux galères de la Méditerranée et de concert avec elles, reconquérir sur les Espagnols le poste maritime dont ils s’étaient rendus maîtres. Les démêlés qui éclatèrent entre le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, et Sourdis, le prélat amiral, frappèrent d’impuissance cet armement naval, l’une des créations du génie de Richelieu. Cette funeste année ne s’acheva pas sans apporter un dernier surcroît d’embarras à la situation déjà si difficile du cardinal. Monsieur et le comte de Soissons, ne pouvant se persuader qu’il ignorât, ni moins encore qu’il pardonnât le complot formé par eux contre ses jours, avaient quitté la cour aussitôt après la prise de Corbie. Ils eussent bien voulu tenter une prise d’armes féodale; mais personne ne remua en leur faveur. Cependant, à la veille d’une campagne pleine de hasards et au milieu du mécontentement toujours croissant que causait l’aggravation des impôts, Richelieu ne crut pas devoir pousser à outrance deux ennemis aussi dangereux. Il négocia tout d’abord avec Gaston et le regagna par la reconnaissance de son mariage. Quant au comte de Soissons, il fallut se contenter de la promesse écrite de sa main de rester fidèle au roi, et lui permettre de résider pour quatre ans à Sedan auprès du due de Bouillon, intrigant redoutable, qui, en devènant catholique, n’était pas dc\enu un sujet plus affectionné et plus lidèle.

L’année 1637 ne devait pas voir encore la politique de Richelieu justifiée par le succès. Elle avait grand

besoin de l’être cependant, pour donner patience au peuple contre sa détresse : Rouen avait été au moment de se soulever contre les nouveaux édits bureaux et l’emprunt forcé fait aux bonnes villes. Dans les campagnes de la Guyenne, les paysans s'étaient armés et avaient poussé un cri de mort contre les percepteurs, dont la dureté rendait les taxes encore plus odieuses. 11 avait fallu livrer bataille à ces malheureux croquants, et en exterminer une partie pour faire rentrer les autres dans le devoir. L’établissement des intendants de province, déjà essayé sur plusieurs points, se généralisa alors, sous l’empire des difficultés que rencontrait l’action du pouvoir royal ; Richelieu ne voulut plus s’en remettre du soin de faire exécuter ses volontés absolues qu’à des agents, relevant de lui seul et concentrant dans leurs mains toute l’administration civile, y compris celle des finances. On conçoit les haines qui durent entourer ce berceau de notre centralisation moderne. Comment faire comprendre aux intelligences populaires ce qu’il y avait de national dans les plans du tout-puissant ministre, comment leur faire entrevoir un avenir de grandeur à travers les douloureuses épreuves du présent, comment leur faire oublier leurs souffrances par des défaites ? A Paris, où l’opinion publique était plus éclairée , elle n’était pas plus satisfaite ; c’était là qu’on reprochait à Richelieu de prodiguer l’or et le sang de la France pour relever dans 1 Empire l’hérésie qui y était abattue; c’était là qu’on avait contre lui un autre grief, en voyant les constructions du Palais-Cardinal contraster par leur faste avec la misère publique. Aussi le moment où s’ouvrait la

nouvelle campagne était-il pour lui un moment plein d’anxiété.

Ce n’était plus Ferdinand II qu'il avait à combattre en Allemagne. Ce prince venait de mourir (15 février 1637), mais après avoir atteint le but qui lui avait si longtemps échappé, celui de faire élire son fils roi des Romains. Ferdinand 111, en succédant à son père, vit son titre aussitôt contesté par la France et par la Suède. La victoire éclatante remportée par Baner à Wistock sur les Autrichiens et les Saxons, avait rendu à Oxenstiern le droit de parler haut dans l’Empire, et, pas plus que Richelieu, le chancelier suédois n'avait voulu reconnaître une élection à laquelle ni l’archevêque de Trêves prisonnier, ni le palatin dépouillé n’avaient pris part. Si le nouvel empereur en eût cru la majorité des membres de la diète qui l’avait élu, il se fût appliqué sans retard à rendre la paix à l’Allemagne dont les misères dépassaient toute mesure; mais à Vienne et à Madrid, pas plus qu’à Paris, on ne songeait à traiter, lorsque les armes n’avaient rien décidé encore, et l’on n’accorda aux pacifiques instances du pape Urbain VIII qu’un vain simulacre de négociation. Les combats recommencèrent. La France eut lieu de s’étonner du premier revers dont la nouvelle vint l’attrister. Le duc de Rohan, le gardien intrépide et jusqu’alors heureux de la Valteline, avait capitulé et évacué cette province (5 mai). Richelieu, prodigue du reproche de lâcheté envers ses généraux malheureux, eut le tort de ne le pas épargner à cet illustre capitaine. 11 l’avait laissé sans argent, hors d’état de retenir sous ses drapeaux les Grisons mutinés, et Rohan,

« voyant le conseil de France sourd à toutes les instances qu’il lui faisait,» embrassa, trop tôt peut-être, le parti de signer une capitulation devenue inévitable. Les affaires n’en furent que plus gâtées en Italie ; le duc de Parme, Édouard Farnèse, mal protégé, avait été contraint de plier sous le joug espagnol ; les deux autres alliés de la France, Yictor-Amédée et le duc de Mantoue, moururent presque au même temps, laissant pour successeurs des enfants en bas âge (octobre 1637). La régente de Mantoue était dévouée à la maison d'Autriche; celle de Savoie, encore que sœur de Louis XIII, n’offrait à son frère aucune garantie d’une sûre alliance. Une autre mort, celle du landgrave de Hesse, vint famé soudainement à la politique française une étrange situation en Allemagne. Ce prince, jeune encore et plein d'ardeur guerrière, était le dernier des confédérés de Heilbron qui n’eût pas courbé la tête sous 1 ascendant autrichien. Il se trouva alors que le cardinal de Richelieu, protecteur de l'indépendance germanique, n’eut plus pour alliés sur le territoire de l’Empire que des princes exilés ou captifs.

Sur quelques autres points cependant la fortune fut plus favorable à la France. Le comte d’Harcourt et Sourdis, libres d’agir sans le concours de Vitry, reprirent les îles de Lérins, à la grande joie du roi, qui en lit chanter un Te Deum (15 mai). Un autre échec bien plus considérable fut infligé aux Espagnols, à la frontière des Pyrénées. Ils s’étaient avancés par le Roussillon jusques sous les murs de la petite ville de Leucate, qu’ils sommèrent et qui refusa de se rendre. L'intrépide résistance du gouverneur

Barry donna le temps au due d’Halluyn, fils du maréchal de Sehomberg, qui commandait en Languedoc, d’appeler aux armes les milices de la province. Gentilshommes et communes de l’une et l’autre religion répondirent à son appel avec un égal empressement, et à la tête de cette armée, dont l’élan patriotique suppléait à la discipline, il attaqua de nuit le camp espagnol. La déroute de l’ennemi fut complète ; il laissa sur le champ de bataille trois mille morts ou prisonniers avec tout son canon et ses bagages (28 septembre). Le duc d’Halluyn fut récompensé de sa victoire par le bâton de maréchal de France, la campagne n’eut que des résultats insignifiants en Franche- Comté; en Lorraine et en Alsace, le duc Bernard de Saxe-Weymar couvrit les conquêtes faites, sans en ajouter d’importantes. C’était aux Pays-Bas que Richelieu avait réuni le plus de forces et de moyens d’action pour son général de prédilection, le cardinal de la Valette. Le succès ne répondit point à ses espérances, et il commença à moins priser les talents militaires de son collègue dans le sacré-collège. La conquête de Landrecies et du Càteau-Cambrésis, avec la reprise de la Capelle, n’étaient point le digne prix du grand effort qui avait été fait. Ce qu'il y eut là de plus signalé fut l’ouvrage d’un officier de vingt-six ans , qui s’appelait Henri de la Tour-d’Auvergne, vicomte de Turenne.

Pendant que s’aggravait ainsi pour le cardinal de Richelieu le poids formidable de la lutte européenne, une autre lutte venait de commencer pour lui, bien peu sérieuse en apparence, mais dans laquelle faillirent

périr, avec sa haute fortune, les grandes entreprises de son génie.

Louis XIII était le plus ennuyé de tous les rois. Il portait liant le sentiment de sa dignité ; il était trèsjaloux de l’honneur de sa couronne, et se sentait obligé à celui qui la rendait si puissante et si respectée en Europe; mais il n’en avait pas moins une égale antipathie pour les devoirs de la royauté, et pour le ministre qui l’en soulageait. Quelques études d’art militaire, parfois la musique et la peinture, le plus souvent la chasse se mêlaient aux fonctions extérieures de la vie royale pour remplir le vide de ses journées. Mais, parmi tout cela, il avait toujours besoin d’avoir à côté de lui quelqu’un qui l’aidât à se supporter luimême, et de là ses favoris. Malheureusement la reine sa compagne ne lui était de rien. Durant les années de leur commune adolescence, la vive Espagnole avait peu goûté le mari froid et timide qui ne témoignait pour elle aucun empressement; bientôt ses légèretés, encore qu'innocentes, avaient aigri contre elle une âme naturellement défiante et ombrageuse, et cette aigreur avait été ensuite augmentée parle soupçon de ses infidélités politiques. Louis XIII n’avait pour Anne d’Autriche que peu d’affection et point de confiance. 11 était arrivé cependant que les yeux du monarque avaient rencontré, à la suite de la reine, une jeune fille de la plus rare beauté, Mlle de Hautefort, et qu’elle lui avait inspiré un goût très-vif dont s’étonna toute la cour. Pendant quatre ou cinq années, Louis XIII privilégia Marie de Hautefort des confidences de sa vie ennuyée; là se bornèrent pour la noble et vertueuse favorite les ténioi-

gnages de la galanterie royale. Cette chaste liaison ne donnait aucun souci au cardinal tant qu’il ne désespéra pas de faire de Mlle de Hautefort un des instruments de sa politique; mais lorsqu’il la vit dévouée sans réserve à sa maîtresse, qu’elle croyait calomniée et opprimée, il ne songea plus qu’à dérober Louis XIII à ce dangereux ascendant. Il y réussit, pour un temps du moins, en représentant la belle Marie comme complice des intrigues espagnoles de la reine. Il se trouva alors, comme à point nommé, une autre des filles d honneur d’Anne d’Autriche pour succéder à l’innocent empire que perdait sa compagne. Louise de la Fayette n’avait ni l’éclatante beauté, ni tout l’esprit de Mlle de Hautefort, mais elle avait le cœur plus tendre; elle accueillit avec une sympathie sérieuse et profonde les mélancoliques épanchements de l’âme de Louis XIII, et de proche en proche elle en vint à ce point de regarder le couvent comme un refuge qui lui était devenu nécessaire contre le roi et contre elle-même. C’est ici qu’à l’idylle des amours royales viennent se mêler les graves intérêts de la politique. Richelieu, qui voyait Mlle de la Fayette épouser contre lui, comme l’avait fait Mlle de Hautefort, les intérêts de la mère, de la femme et du frère du roi, fit jouer les plus fins ressorts de sa diplomatie cléricale pour encourager dans cette âme troublée la vocation religieuse. Mais, en même temps, une autre intrigue s’ourdissait, opposée à la sienne, pour endormir les scrupules de la pieuse favorite et la retenir à la cour. C’était le P. Caussin, jésuite, confesseur du roi, qui en était l’agent principal; réconcilier Louis avec Marie de Médicis et Anne d’Autriche, c’est-à-dire avec iv 12

l’Espagne, était toute la politique de ce religieux, et Mlle de la Fayette lui semblait le plua sûr auxiliaire pour remporter auprès du roi cette victoire sur le cardinal. Plusieurs mois se passèrent dans cette lutte étrange entre les deux influences qui tiraient en sens contraire le cœur de l’innocente jeune fille : elle prit enfin l’héroïque parti du sacrifice, et, le 1 9 mai 1 637, alla s’enfermer à la Visitation de Sainte-Marie, au faubourg Saint-Antoine. Mais Richelieu n’était point pour cela assuré de son triomphe. Louis XIII, qui s'était séparé avec douleur de Mlle de la Fayette, continua à l’aller chercher derrière les grilles de son couvent, et la novice, détachée des intérêts de ce monde, n’en avait que plus d’autorité pour parler à la conscience du monarque contre la politique impie et dénaturée que lui conseillait son ministre.

La vigilante police du cardinal lui rendit un merveilleux service en cette difficile circonstance. Laporte, \alet de chambre, ou, comme on disait alors, portemanteau de la reine, fut arrêté ayant sur lui une lettre de sa maîtresse à Mme de Chevreuse, depuis quelque temps exilée en Touraine; et sur ce seul fondement, il fut jeté dans un des cachots de la Bastille (1 1 août). Anne, qui se trouvait avec le roi à Chantilly, trembla qu’on n’arrachât à son serviteur des aveux qui la perdissent, et elle crut couper court à toute recherche en affirmant, devant le P. Caussin, par le plus solennel de tous les serments, qu’elle n’avait rien écrit en pays étranger, nommément en Flandre et en Espagne (15 août). Richelieu lui fit répondre qu’il était trop • bien informé pour la croire. Elle le manda alors, et,

sur l’ assurance quelle en obtint que, si elle consentait à tout dire, le roi oublierait tout, elle se résigna à faire quelques aveux d'une incomplète vérité (17 août). Des perquisitions faites par le chancelier Séguier au monastère du Yal-de-Gràce , où la reine faisait de fréquentes retraites, n’en apprirent pas davantage : l’abbesse, qui lui était toute dévouée, avait brûlé tous les papiers qui pouvaient la compromettre. Laporte meme, grâce au dévouement aussi habile que courageux de Mlle de Ilautefort, fut instruit, au fond de son cachot, de ce que sa maîtresse avait confessé, et il y conforma ses aveux. Richelieu ne sut donc rien de plus. 11 n'en tint pas moins lidèlement sa parole, remit à la reine une déclaration d’oubli signée de la main du roi, et fit qu'ils s embrassassent devant lui en signe de réconciliation. Tous ses soins furent mis dès lors à les rapprocher. Anne d’Autriche, humiliée comme elle venait de l’être, n ’était plus à craindre pour lui; il la tenait en outre dans sa dépendance par d’étroits engagements qu’il lui avait fait souscrire, et auxquels elle n’eût pu manquer sans péril.

Après cette victoire du cardinal, le P. Caussin ne pouvait trouver le courage de lutter encore avec lui que dans le sentiment d’un grand devoir à remplir. Pour ce religieux, en effet, comme pour Mlle de la Fayette, c’était affaire de conscience que d’écarter à tout prix le funeste conseiller qui mettait en danger l’âme du roi, aussi bien que la fortune du royaume. Les visites de Louis XIII au parloir de la Visitation ne discontinuaient pas; clics duraient des heures entières, .

et la sœur Angélique' y ménageait si peu le tout-puissant ministre, qu’un jour le monarque impatienté lui tourna brusquement le dos et partit. 11 s’en repentit toutefois et lui lit dire par le P. Caussin qu’il ne désapprouvait pas la libellé qu’elle avait prise. Le pieux jésuite, de son côté, avait avec son royal pénitent de longs et frequents entretiens, au sortir desquels Richelieu, attentif à tout, remarquait chez Louis « un air sombre et mélancolique qui ne lui était pas ordinaire. » Après quatre mois de cette sourde guerre, le P. Caussin crut avoir assez assuré son terrain pour livrer la grande bataille qu’il préparait contre le cardinal. Le 8 décembre, jour de la Conception de la Vierge, comme le roi allait s’agenouiller devant lui en confession, il l’arrêta pour lui faire entendre auparavant les solennelles vérités qu’il avait à lui dire. Ce n’était rien moins qu’un appel à la conscience royale contre toute la politique de Richelieu : traité projeté avec le Turc, alliances formées avec la Suède et la Hollande, oppression sous laquelle gémissaient les peuples, rigueurs du roi contre sa mère, condamnées par le quatrième commandement du décalogue, rien ne fut oublié de ce qui pouvait jeter le trouble dans l’âme timorée de Louis XIII. Jusqu’à quel point ce prince fut-il ébranlé? Faut-il croire qu’il demanda la désignation d'un premier ministre au P. Caussin, qui lui proposa le duc d’Angoulême? Ou bien, mécontent d’un imputation calomnieuse ajoutée aux griefs politiques énumérés contre le cardinal, dénonça-t-il

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