Nom de religion de Mlle de la Fayette
lui-même à celui-ci « la mauvaise conduite » de son confesseur? 11 n'y a sur ce point que versions contradictoires, et par conséquent incertitude; ce qu il y a de sûr, c'est que Richelieu, dans un entretien qu il eut le lendemain avec le roi à sa maison de Ruel, triompha de tous les arguments du P. Caussin, et le fit exiler à Rennes par lettre de cachet. La sœur Angélique fut oubliée dans son couvent, et le privilège de désennuyer le roi revint pour un temps à Mlle deHauteTort. Ces agitations de la cour venaient à peine de finir, lorsqu'on annonça qu Anne d Autriche, après de si longues années de stérilité, était enceinte. Le roi, pour obtenir que la Providence comblât son espoir, réalisa alors une pensée qu'on a cru lui avoir été inspirée par Mlle de la Fayette. Le 10 février 1638, il donna des lettres patentes par lesquelles « prenant la très-sainte et très-glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de son royaume, il lui consacrait particulièrement sa personne, son État, sa couronne et ses sujets. » Cette consécration est ce qu'on a appelé le vœu de Louis XIII.
La campagne de 1G38, ouverte de bonne heure en Alsace, fut signalée tout d’abord par une éclatante victoire du duc Rernard de Saxe-Weymar. Dans une bataille livrée le 3 mars près de Rheinfeld, cet habile capitaine vainquit et fit prisonnier le fameux Jean de Werth, qui fut envoyé, sous bonne escorte, au bois de Yineennes. Ce triomphe fut malheureusement payé par une mort regrettable pour la France, celle du duc de Rohan. Il était venu combattre en volontaire sous les ordres de Bernard, et reçut deux blessures aux-
quelles il succomba. L’armée weymaricnne , bien commandée et bien soldée, poursuivit ses succès, et enleva tout le Brisgau à la maison d’Autriche. Le duc de Longueville, pendant ce temps, remportait quelques avantages en Franche-Comté sur le duc Charles IV de Lorraine, toujours guerroyant à la porte de ses états, sans pouvoir y rentrer. Mais partout ailleurs la fortune des armes continuait à être douteuse. La régente de Savoie, Christine de France, dominée par son confesseur le P. Monot, ennemi de Richelieu, et enchaînée à regret à l'alliance de son frère, seconda faiblement les Français dans la défense du fort de Brême, et se laissa enlever par Lléganez l’importante place de Vereeil (5 juillet). La marine seule en Italie soutint l'honneur de la France : Pont-Courlai, neveu du cardinal de Richelieu , battit devant Gênes une flotte espagnole chargée de troupes (1" septembre). Aux Pays-Bas, le plan du cardinal était d’assaillir, de concert avec le stathouder Frédéric-Henri, la Flandre maritime; mais il craignit que la jalouse susceptibilité de l’Angleterre ne vînt le contrarier dans cette entreprise. Il fit donc offrir à Charles I" l'assistance de Louis XIII contre ses sujets révoltés, si la mer était laissée libre aux navires de France et de Hollande pour attaquer les eûtes de Flandre. Charles, prenant conseil de son orgueil plutôt que de sa mauvaise fortune, fit au comte d’Eslrades, porteur des propositions de Richelieu, une réponse hautaine et presque menaçante. « L année ne se passera pas, écrivit alors le cardinal à son envoyé, avant que le roi et la reine se repentent d avoir refusé les offres que vous leur avez
faites. On connaîtra bientôt qu’on ne me doit pas mépriser. » Et le comte d’Estrades reçut l’ordre aussitôt de fomenter la rébellion des covenantaires écossais, première scène du grand drame de la révolution d’Angleterre. Sans crainte du côté de la mer, le cardinalinfant dirigea habilement la défense des Pays-Bas contre les Français, et leur fit lever le siège de Saint- Omer (1 6 juillet). La reprise du Câlelet ne fut pour les maréchaux de la Force et de Châtillon qu’une insuffisante réparation de cet échec. Un grand efibrt avait été préparé à la frontière occidentale des Pyrénées pour venger la prise de Saint-Jean de Luz par une invasion du territoire espagnol. M. le Prince, en raison, non de sa capacité militaire, mais de son dévouement, avait été chargé de cette expédition, et ses opérations devaient être secondées par la flotte du Ponant, sous les ordres du belliqueux archevêque de Bordeaux. Tout réussit d'abord; on passa la Bidassoa presque sans obstacle (1 "juillet) et l’on occupa le port du Passage, où l’incurie castillane abandonna toute une escadre et son matériel. On se porta de là vers Fontarabie. La place n’était ni forte, ni défendue par une nombreuse garnison : elle eût pu être enlevée avec un peu plus de décision. Mais les lenteurs calculées et le mauvais vouloir du duc de la Valette, second fils du duc d’Épernon, se joignirent à l’impéritie de Condé pour faire traîner le siège en longueur. En vain Sourdis donnat-il à l’armée de terre un exemple d’énergie et d’audace en allant détruire dans la rade de Guetaria une flotté chargée de renforts pour la ville assiégée (22 août). L’arrivée du prélat guerrier ne fit qu’accroître le mé-
contentement de la Valette et la discorde qui régnait déjà dans le camp L’amiral de Castille qui rassemblait ses forces à Saint-Sébastien en fut infoimé, et tombant à l’improviste sur une armée sans ordrtj et sans discipline, il n’eut pas de peine à la mettre en déroute. Son attaque avait commencé à midi, et le soir il ne restait plus un soldat français au delà de la Bidassoa (7 septembre). Le duc de la Valette fut incontinent mandé à la cour pour y rendre compte de sa conduite; il avait déjà fui en Angleterre. Louis XIII n'en ordonna pas moins qu’il fût jugé par contumace : il évoqua l’affaire devant son conseil qu’il présida lui-même et où il opina pour la peine de mort, étrange revendication d’un droit qui n’avait jamais été exercé que par les royautés barbares! Cependant le bruit fâcheux de la déroute de Fontarabie se perdit dans l’immense cri d’allégresse que la naissance d’un dauphin fit éclater alors dans le royaume. Le 5 septembre 1638, Anne d’Autriche avait mis au monde l’enfant qui devait être le grand roi Louis XIV, salué du nom de Dieu-Donné par toute la France, avant de le recevoir sur les fonts de baptême. Ce ne fut pas une médiocre satisfaction pour le cardinal que de voir l'indigne Gaston déchu de l’espérance de succéder à son frère. Une autre joie lui fut peu après accordée : Brisach, que Bernard de Saxc- Weymar assiégeait depuis huit mois et que les impériaux s'étaient efforcés de sauver en livrant deux batailles, capitula le 14 décembre. La conquête de l’Alsace était ainsi achevée, et une tête de pont assurée à la France sur la rive droite du Rhin. Ce fut à l’heure même de ce succès que Richelieu eut la douleur de
perdre le confident le plus intime de ses pensées, le compagnon le plus assidu de ses travaux, celui qu'il appelait son bras droit, le P. Joseph. 11 l’avait soigné lui-même pendant sa maladie, et il le pleura après sa mort. On aime à retrouver ici l'homme sous la froide enveloppe du politique. Le chapeau de cardinal, destiné par Urbain VIII au P. Joseph , fut transféré, mais seulement trois ans plus tard, sur la tête de Mazarin.
Depuis quatre années que durait la guerre, rien ne s'était passé encore d’assez décisif pour en faire entrevoir le terme. Les misères infligées aux pays qui en étaient le théâtre étaient cependant incalculables. La Lorraine mourait de faim; la Champagne, la Picardie, la Bourgogne, visitées par l’invasion ennemie, avaient aussi enduré d’extrêmes souffrances. Les peuples du Piémont et de la Lombardie, ceux des Pays- Bas , ceux de l’Allemagne surtout , dont les maux étaient bien plus anciens et bien plus cruels, invoquaient à grands cris la paix. Mais des questions de forme et des chicanes d’étiquette, au fond desquelles se cachait une réelle impossibilité de s’entendre, devaient pour un long temps encore mettre obstacle à de sérieuses négociations. L’intervention du pape auprès des puissances catholiques, celle de Venise auprès des protestants, l’échange même de quelques messages directs entre Richelieu et Olivarès n’amenèrent aucun résultat. C'était en raison même des sacrifices énormes qu’il avait imposés à la France et du peu de fruit qu’il en avait retiré encore, que le cardinal s’obstinait à prolonger ce jeu terrible, jus-
qu’à ce que les chances en fussent devenues pour lui meilleures. Et il faut ajouter que ni ses alliés le stathouder Frédéric-Henri et le chancelier Oxenstiern, ni ses adversaires de Vienne et de Madrid, ne songeaient plus que lui à poser les armes ; c’eût été les avoir prises pour rien, que de laisser les choses au point où elles en étaient : il n’y avait point là un statu quo dans lequel l’Europe pût se reposer. On se prépara donc des deux côtés à de nouveaux efforts.
Marie de Médicis, cessant d’attendre des victoires de l’Espagne son retour triomphant en France, fit alors auprès de son fils, et l’on pourrait presque dire auprès du cardinal, une humble démarche de soumission. Inflexible dans son refus de se retirer à Florence et d’acheter à ce prii la restitution de son douaire, elle alla recommander sa cause aux Ëtatsgénéraux des Provinces-Unies, et de là passa en Angleterre pour y chercher l’appui de la reine sa fille. Iæs exilés français étaient nombreux à Londres, et Marie de Médicis y trouva, entre autres, Mme de Chevreuse, qui avait fui lors de la découverte des intrigues espagnoles d’Anne d’Autriche, le duc de Soubise, émigré depuis la prise de la Rochelle, et le duc de la Valette, échappé à la justice royale après l’échec de Fontarabie. La reine-mère, au lieu de mettre ses griefs en commun avec ceux des mécontents, fit tout pour obtenir la favorable intervention de l’ambassadeur de France, Pomponne de Bellièvre, et n’avant reçu par cette voie qu’un nouveau refus, elle détermina Charles I" à envoyer à Paris lord Jermyn, chargé de lettres et d’instructions officielles en sa fa-
HISTOIRE r>E FRANCE.
veur, auprès du roi et du cardinal de Richelieu. Louis XHI crut devoir à la démarche du roi et de la reine d’Angleterre une réponse solennellement délibérée. Le chancelier, les deux secrétai res d 'État et les deux surintendants des finances reçurent l'ordre de rédiger chacun par écrit leur opinion sur la demande faite au nom de la mère du roi. En des termes différents, les cinq ministres aboutirent à la même conclusion, à savoir que le roi ne pouvait prendre « aucune résolution sur ce qui regardait sa mère, avant que l’établissement d’une bonne paix l’eût mis dans le cas de moins soupçonner les intentions de cette princesse, dont on savait les liaisons avec les ennemis de l’Etat.» Et la restitution de ses revenus lui était encore offerte, mais seulement à Florence. Le cardinal, qui se considérait comme partie de la reine-mère, s’était tenu ostensiblement en dehors de cette décision ; mais il était aisé d’y reconnaître l’inflexible esprit de sa politique (mars 1639).
Quatre armées étaient entrées en campagne, cette année comme les précédentes. Le duc Bernard, après avoir pris quelque repos durant les mois d’hiver, envahit au printemps la Franche-Comté et y emporta quelques places. Ce n’était là qu’une espèce de passe-temps donné à ses troupes en attendant le moment de concerter ses opérations avec Baner, qui venait encore une fois d’écraser à Chemnitz les impériaux et les Saxons. Les deux habiles capitaines devaient, l’un à travers la Bohême, l’autre à travers la Bavière, se jeter sur les états héréditaires de la maison d’Autriche, et tenter, en marchant sur Vienne,
ce que n’avait pu faire Gustave-Adolphe. Bernard de Saxe-Weymar ne le fit pas davantage; il mourut subitement à Huningue , victime d’une épidémie qui ravageait son armée (18 juillet 163!)). La perle était grande pour la France; elle lui profila cependant. Bernard avait légué ses conquêtes, en même temps que ses soldats, à celui de ses frères qui en accepterait l'héritage. Aucun n'osa l'accepter. Il y eut alors une sorte d'enchère entre la France et 1* Autriche pour entrer en possession de ce corps de vaillants mercenaires. Richelieu fut le plus offrant et devint l’acquéreur (9 octobre). Le négociateur du marché fut le comte de Guébriant, digne lieutenant de Bernard, à qui le héros mourant avait laissé son cheval de bataille. Guébriant ne quitta pas l’armée weymarienne, placée sous le commandement supérieur du duc de Longueville. Il la conduisit, pendant le mois de décembre, sur la rive droite du Rhin, et la fit hiverner dans la Hesse, en attendant le retour du printemps, pour donner la main aux Suédois au cœur de l’Allemagne.
Les affaires n’avaient fait qu’empirer en Italie. Le Piémont était devenu le théâtre d’une guerre civile entre la régente et ses deux beaux-frères le prince Thomas et le cardinal Maurice. La duchesse Christine ne fut ni assez forte pour se défendre elle-même, ni assez confiante aux Français pour leur remettre ses places, qu’ils lui demandaient. Ce ne fut qu’après avoir été chassée de Turin (2 juillet) par les Espagnols, qu’elle courut à Grenoble se jeter entre les bras du roi son frère. En confiant à la garde des
fttSTOIRE DE FRANCE.
troupes françaises la Savoie et le peu qui lui restait de forteresses en Piémont, elle fut encore à temps d’empêcher sa ruiné de s’accomplir. A la place de son ami le cardinal de la Valette, qui venait de mourir, Richelieu donna pour chef à l'armée d’Italie le comte d'Harcourt, à qui les occasions seules avaient manqué jusqu’alors pour déployer les talents d’un grand capitaine. Turenne 'était un de ses maréchaux de camp. I.es véritables hommes de guerre commençaient enfin à se pousser aux premiers rangs des armées françaises, et, au delà des Alpes comme au delà du Rhin, les instruments n’allaient plus manquer aux grands desseins de Richelieu. Malgré l’infériorité de ses forces, le comte d’Harcourt prit hardiment l olTensiVe, ravitailla Casai et la citadelle de Turin, et s’établit à Carignan dans ses quartiers d’hiver, avec une ferme attitude qui tint l’ennemi en respect.
Malgré le triste et récent souvenir de Fontarabie, le cardinal avait laissé sous le commandement de M. le Prince l’armée réunie au pied des Pyrénées. Entouré de tant de puissantes inimitiés, c'était pour lui un inappréciable avantage de trouver dans le premier prince du sang le premier de ses serviteurs. Une alliance était d’ailleurs au moment d’unir sa famille à celle des Condés : sa nièce, Clémence de Maillé- Brezé, fille du maréchal, était destinée pour épouse au jeune duc d’Enghien, le futur héros de Rocroy L'illusion de Richelieu fut de croire qu’un bon lieutenant suppléerait aux qualités guerrières que n’avait point M. le prince : il mit sous ses ordres le vainqueur de Leucate, le maréchal duc de Schomberg.
Mais Condé prétendit agir par lui-même, et sa campagne ne lui rapporta pas plus de gloire que celle de l’année précédente. Après avoir pris la ville forte de Salces en Roussillon, il la perdit, pour n'avoir pas saisi l’occasion que lui offrait Schomberg de disperser leB troupes ennemies accourues pour la reprendre (14 novembre). Les prouesses maritimes de Sourdis avaient continué cependant sur la côte d’Espagne, et il était allé assaillir intrépidement, dans la baie de la Corogne, trente-cinq vaisseaux ennemis, chargés de troupes pour la Flandre. La flotte espagnole fut sauvée par une tempête devant laquelle les navires français furent forcés de fuir; ralliée par une autre escadre, elle fit voile vers le nord ; mais elle n’avait échappé à Sourdis que pour aller rencontrer dans la Manche Martin Tromp, le redoutable amiral des Provinces-Urnes. L’Espagne essuya alors, à la vue de9 côtes d’Angleterre, un désastre naval presque égal à celui de son invincible armada. Elle n'était plus capable désormais de disputer la mer aux escadres de France et de Hollande. Cette flotte perdue n’eut pas toutefois une sensible influence sur les affaires des Pays-Bas, toujours bien conduites par le cardinal-infant. La prise d’Hesdin, en Artois, fut le seul avantage remporté par les armes françaises : le grandmaître de l’artillerie la Meilleraie, parent de Richelieu, en eut tous les honneurs. Louis XIII, qui était venu se distraire de son ennui au bruit du canon, lui donna sur la brèche le bâton de maréchal de France (29 juin). On avait échoué quelques jours auparavant devant Thionville, et cet échec avait été
aggravé par la mort du brave et habile marquis de Feuquières.
L’année 1640 vit la balance des succès jusqu'alors Incertaine pencher enfin du côté de la France. Malgré l’ordre sévère maintenu dans les dépenses publiques par Richelieu et le surintendant Buliion, les revenus du royaume ne pouvaient suffire à des opérations de guerre aussi étendues. On avait à entretenir près de deux cent mille soldats, sans compter les frais énormes de l’armée de mer. Il fallut revenir à des expédients financiers, la plupart condamnés par l’expérience, mais tous excusés par la nécessité. L’impôt de la pan* carte et du sou pour livre, si impopulaire sous le règne précédent fut rétabli ; de nouveaux offices de maîtres des requêtes furent créés; le nombre des privilégiés exempts de la taille, fut restreint; le clergé enfin fut obligé de contribuer, dans une proportion jusqu’alors sans exemple, aux charges de l'État. Toutes ces mesures entraînaient d’inévitables mécontentements. Richelieu brisa la plupart des résistances et transigea avec quelques autres. Ce fut en Normandie que le soulèvement des esprits fut le plus violent; à l’opposition légale du parlement et de la bourgeoisie des villes, se joignit une insurrection armée des paysans dans les campagnes. Les va nuds pieds recommencèrent contre les agents du fisc la guerre furieuse des croquants. Le châtiment ne se fit pas attendre. Le colonel Gassion alla livrer bataille aux va nuds pieds près d’Avranches, et triompha non sans effusion de sang, de leur résistance désespérée. Les supplices suivirent. Le 2 janvier 1640, le chancelier Séguier se rendit à Rouen,
investi de tous les pouvoirs de la royauté, et il les exerça dans leur terrible plénitude. La Normandie resla plus d’un an hors du droit commun de la France, livrée à toutes les rigueurs d’une répression impitoyable. 11 fut moins facile au cardinal d’amener à merci le clergé qui s’indignait de voir ses privilèges immolés à l’État par la main d’un prêtre. La lutte fut longue et violente; elle se compliqua même d’un débat engagé avec la cour de Rome. Comment Rome ne se fut -elle pas montrée contraire aux prétentions de cet impérieux génie, qui n’aspirait à rien moins qu’à discipliner sous sa loi et à tenir en son absolue dépendance la milice du clergé séculier et régulier? Comment Rome n’eût-elle pas pris pour une sérieuse menace la publication à demi officielle de Pierre Dupuy, sur les libertés gallicanes ? Dupuy était un conseiller au Parlement, de l’école des légistes de Philippe le Bel, ne connaissant dans le royaume d’autres droits que ceux du roi. Lors de la prise de possession de la Lorraine, il avait revendiqué, par un complaisant abus de son érudition, la souveraineté de l’Europe occidentale à peu près tout entière pour la couronne de France. Les conquêtes qu’il prétendit faire alors à l’intérieur pour la royauté n’étaient pas moins étendues. Son livre n'allait pas seulement à ruiner la suprématie romaine; il entendait déposséder l’Église de toutes ses libertés, et en faire la servante de l’État. C’était le dernier mot du gallicanisme parlementaire. Les réclamations du clergé furent si vives, que Richelieu, sans désavouer formellement l’ouvrage, le laissa supprimer par arrêt dn Conseil: il renonça à l’usage d’une arme de guerre dont
la portée risquait d'aller bien au-delà de ses calculs. Après plus d une année de violents débats, il y eut transaction entre le sainl-siége et le roi très-chrétien, entre Richelieu et l'assemblée générale du clergé, réunie à Mantes. Un subside de cinq cent mille livres fut voté pour les dépenses de l’État. (Mai 1G41 .)
Lorsque finit cette querelle, qui en d'autres temps eût bien autrement occupé l’attention publique, un grand pas avaitété fait par Richelieu vers le but où tendait sa polit ique extérieure, l'abaissement de la maison d’Autriche. L'Espagne était aux abois.
Après le hardi passage du Rhin exécuté parGuébriant, tout semblait annoncer que d importantes opérations devaient s’accomplir en Allemagne; il ne s’y fit cependant rien de considérable. L'année impériale commandée par l'archiduc Léopold et les Weyin ariens, joints aux Suédois, passèrent tout l'été à s'observer sans se combattre; c'était sur un autre théâtre que se frappaient les grands coups. Après les succès par lesquels le comte d'Harcourt avait achevé la campagne précédente audelà des Alpes, sa petite armée n'avait pas été renforcée, et elle était très -inférieure en nombre à celle du général espagnol Lleganez. Celui-ci en prit avantage pour aller assiéger Casai, dont la possession était si ardemment et si inutilement convoitée depuis deux ans par les gouverneurs du Milanais. 11 ne comptait pas que la place faiblement défendue pût lui échapper. Le comte d'Harcourt le détrompa en venant l'attaquer à l'improviste dans ses lignes, et mettant l'armée de siège en pleine déroute (29 avril IG40.) Le vainqueur, sans s’arrêter, courut sous les murs de Turin , pour arracher
cette ville aux Espagnols. La victoirelui fut autrement disputée que devant (Jasai; assiégeant, il fut assiégé à son tour par Lleganez revenu sur ses derrières avec des forces considérables; mais des renforts lui furent amenés de Pignerol par Turenne ; la disette qui avait été un moment dans son armée passa dans la ville, et le prince Thomas de Savoie qui y commandait fut réduit à capituler. (22 septembre. ) Le comte d Harcourt entra dans Turin après un siège de plus de quatre mois; les Français, sous un chef fait pour les commander, avaient montré cette patiente énergie qui sait résister aux fatigues et aux privations aussi bien qu'au feu de l’ennemi. La prise de TuFin eut pour résultat la restau- • ration de la régente, et ce qui importait davantage à la France, la réconciliation de cette princesse avec ses deux beaux-frères.
C'était toujours contre les Pays-Bas que se dirigeait le principal effort de la guerre; mais, cette fois du moins, il y eut un résultat proportionné à la grandeur de l’armement. On prit Arras. La ville n'était défendue que par une assez faible garnison ; mais elle était si forte par elle-même qu elle passait pour imprenable, et sa nombreuse population était toute espagnole de coeur. Le roi se rendit à Amiens pour présider en ingénieur expérimenté aux apprêts du siège, et il ne cessa, quelquefois par ses encouragements, plus souvent par ses durs reproches, d’en presser les opérations. Quinze jours suffirent au maréchal de Châtillon pour entourer la place d’une circonvallation de cinq lieues d étendue (1 5 juin à 30 juin); mais pendant qu’il affamait Arras, lui - même était affamé pür le cardinal-infant et le duc
de Lorraine, qui avec plus de trente mille hommes interceptaient tous ses convois. 11 ne fallut rien moins qu'une nouvelle armée pour approvisionner la sienne. La Meilleraie,qui partageait avec lui lecom mandement , quitta ses lignes pour aller donner la main à cette armée. C'était le moment qu'attendait le cardinal -infant pour écraser Châti lion; il l'attaqua avec fureur, et sans l'opiniâtre vigueur du maréchal les tranchées eussent été bouleversées et tous les travaux du siège détruits. Sa belle défense donna le temps à la Meilleraie d arriver avec l’armée de secours (2 août); l'avantage du nombre était passé dès lors du côté des Français, et le cardinal-infant n'eut plus qu'à assister, derrière ses retranchements, à la reddition d’Arras. Ce fut le 9 août 1 640 que la capitale de l'Artois redevint française, à la grande joie du roi et du royaume. Le duc d’Enghien qui, à dix neuf ans, faisait là ses premières armes, n’eut pas la moindre part aux félicitations du cardinal de Richelieu. Richelieu eut au meme temps à se réjouir de la victoire navale remportée sur les Espagnols, en vue de Cadix, par son neveu le jeune Armand de Brezé (28 juillet). Ses yeux pouvaient désormais se reposer avec complaisance sur lagénération de héros qui était en pleine venue pour l'accomplissement de ses desseins et pour la gloire de la France. Louis XIII, à son retour d’Arras, trouva la reine à Saint-Germain près de lui donner un second lils. Le 7 septembre vint au monde Philippe de France, qui reçut en naissant le titre de duc d'Anjou et qui devait porter plus lard celui de duc d Orléans.
Deux événements survinrent alorsqui rendirent plus
éclatant le triomphe de la politique du cardinal, l'insurrection de la Catalogne et la l'évolution de Portugal.
Lecomte ducd'Olivarès, médiocre et présomptueux rival du génie de Richelieu, avait inspiré à son maître la folle pensée de détruire les franchises locales des provinces basques et de la Catalogne, respectées par le despotisme de Philippe II. C étaient les Catalans surtout, population mêlée de rudes montagnards et de citadins industrieux et commerçants, que le ministre de Philippe II voulait faire passer sous le niveau d'asservissement et de misère commun au reste de la Péninsule. Leurs milices s’étaient portées avec ardeur devant Salces pour repousser les Français; on ne trouva point qu’ils eussent fait assez, et au mépris des privilèges de la province, on établit des garnisons castillanes dans leurs villes et dans leurs villages, en même temps que fut ordonnée parmi eux une levée de six mille jeunes hommes, destinés à aller servir loin de leurs foyers. Six mois se passèrent en violences journalières et réciproques des soldats contre les habitants et des habitants contre les soldats; Forage grondait, il éclata le 7 juin 1 640, jour de la fête du Saint-Sacrement. Des milliers de moissonneurs, descendus en armes de leurs montagnes pour travailler dans la plaine, se trouvaient, selon un usage immémorial, réunis ce jour-là dans les rues de Barcelone : le cri de Vive la Catalogne! Meure le mauvais gouvernement rie Philippe! retentit soudain, et de toutes parts, on fit main basse sur les Castillans : le gouverneur de la province, leeomte de Santa Coloma, encorp que Catalan, fut une des victimes de la fureur populaire. La ville de Tortose, près des bouches
de l’Ëbre, fut la seule qui ne répondit pas à cet exemple de la capitale. Les Catalans, dans leur juste sentiment de ne s être armés que pour la défense de leurs privilèges, envoyèrent des députés pour porter à Madrid leurs plaintes et leurs excuses. Olivarès les amusa par un semblant de négociation . remplaça le gouverneur massacré par un autre grand seigneur catalan, le duc deCardona, et prépara en même temps ses coups pour écraser l'insurrection. La députation générale de Catalogne, qui, avec le conseil des cinq de Barcelone, régissait la province, ne fut pas dupe de ces trompeuses apparences, et au commencement du mois d'août, elle fit partir pour la France, un gentilhomme de Perpignan, D. Francisco de Villaplana, chargé de demander à Louis XIII sa protection pour la république catalane. 11 ne s'agissait, en effet, pour ces peuples, accoutumés depuis des siècles à se gouverner eux-mêmes, que de donnera leurs libertés provinciales un autre protecteur. Le cardinal de Richelieu, qui craignait peu pour la France la contagion des institutions républicaines, n’hésita pas à conseiller au roi d accepter la dépouille de Philippe II, et il donna commission à Duplessis Besançon , un des officiers de l’armée du Languedoc, de traiter avec les députés des états, peuples et pays de Catalogne. Avant de franchir le pas décisif qui devait les séparer de la monarchie espagnole, les Catalans firent porter une dernière fois au pied du trône de Philippe II leurs supplications et leurs doléances. Leurs députés ayant été, pour toute réponse, arrêtés par l'ordre d’OIivarès, les trois états de la province envoyèrent comme garants de leur foi, des
otages à Louis XIII , en même temps qu’ils signèrent avec Duplessis Besançon un traité qui leur assurait un général français pour les commander, et un corps auxiliaire de huit mille hommes soldés à leurs frais. (16 décembre 1640). Le cours des événements devait quelques mois après pousser les Catalans bien plus avant dans les bras de la France. Le 18 septembre 1641, Louis XIII signa à Péronne 1 «acte qui liait perpétuellement à la couronne la principauté de Catalogne, avec les comtés de Roussillon et de Cerdagne.
La révolution de Portugal, qui s'accomplit presque le jour même où la Catalogne échappait à l’Espagne, donna une leçon bien plus cruelle encore à l’orgueil despotique d’Olivarès. Depuis soixante ans que les cortès deThomar avaient reconnu pour roi Philippe II, rien n’avait été fait pour rendre supportable aux Portugais leur incorporation il la monarchie castillane. Humiliés dans leur orgueil et froissés dans leurs intérêts, ils avaient vu leur marine associée aux désastres de la marine espagnole, leur commerce ruiné, leur colonies abandonnées sans défense aux attaques des Anglais ou des Hollandais, les impôts qui les accablaient s accroissant chaque jour avec leur appauvrissement. C était plus qu’il n’en fallait pour entretenir les haines séculaires du Portugal contre la Castille, et au bruit de la guerre déclarée par Louis XIII à Philippe IV, le pays commença à être agité par la pensée de reconquérir son indépendance. De secrètes relations s'établirent entre Richelieu et quelques-uns des seigneurs portugais ; si le duc de Bragance, chef désigné de la révolution, eût osé en donner le signal, elle eût
éclaté dès lors. Ce fut Olivarèsqui fit cesser les irrésolutions de ce prince en le mandant à Madrid, avec les autres chefs de la noblesse, pour les faire marcher contre la Catalogne. Le duc de Bragance céda alors aux exhortations de sa courageuse épouse Louise de Gusman ; il laissa son secrétaire Pinto Ribeiro travailler en son nom à soulever Lisbonne, et lorsqu'il apprit que le secrétaire d État Vasconcellos avait été poignardé, la vice-reine Marguerite de Savoie emprisonnée et que son nom retentissait partout salué par l’acclamation populaire , D. Jean IV vint de sa résidence de Villaviciosa s’asseoir tranquillement sur le trône relevé en sa faveur (1 5 décembre 1640). Quinze jours suffirent pour faire disparaître tous les Espagnols du sol portugais ; les cortès rassemblées à Lisbonne le 28 janvier 1641 consacrèrent par leur vote unanime l'affranchissement national et la nouvelle royauté ; Jean IV s'engagea devant elles à conserver par les armes la couronne mise sur sa tête, et tout d’abord il s’assura l’alliance de la France et des Provinces Unies.
C'était, avec une révolution attachée ainsi à chacun de ses flancs, que l’Espagne allait commencer la campagne de 1641. Mais, à cette même époque, renaissaient en France les factions domestiques encouragées par les intrigues espagnoles.