‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 17 sur 51 · M. J. Caillet · texte numérisé non relu

M. J. Caillet

cistes, si son gouvernement ne fut point économique, il fut économe, et ni lui ni le roi ne renouvelèrent les prodigalités insensées de Marie de Médicis et de Luynes. 11 eût voulu, mais il accuse « les émotions intestines et les guerres étrangères » de l’en avoir empêché, supprimer l'énorme abus des « acquits au comptant. » sorte de dépenses qui échappait à tout contrôle. Rien ne répugnait plus que cet abus au goût de l’ordre et de l’autorité qu’il portait en toute chose; mais la réforme n’en était possible qu’à la condition « d’une bonne paix qui assurât le repos de l’avenir, » et ce n’était pas lui qui la devait donner à la France. De même, à plusieurs reprises, il s'efforça de rendre les tailles moins onéreuses et plus équitablement réparties : elles furent diminuées en 1634, et lorsqu’il fallut retirer aux peuples ce soulagement momentané, il essaya d’alléger le fardeau en le faisant porter sur un plus grand nombre de têtes. Des enquêtes furent ordonnées pour faire rentrer sous la loi commune ceux qui s’étaient abusivement soustraits à cet impôt. Richelieu, enfin, par le choix de l’habile et intègre surintendant d'Elïiat, par celui même de Bullion, esprit durement fiscal , mais vigilant administrateur, témoigna de son constant désir de maintenir l'ordre et la règle même dans le recours aux expédients de finances les plus préjudiciables à la fortune publique.

Rien ne montre que Richelieu ait eu la sollicitude attentive et éclairée de Sully pour les intérêts de l’agriculture. Mais s’il ne travailla pas à la rendre plus féconde et plus prospère, il prit du moins pour la protéger d’utiles mesures. Le paysan trouva dans la

législation une assistance tutélaire contre les abus de l’autorité seigneuriale, aussi bien que contre l’indiscipline militaire; malheureusement la même protection ne lui fut pas toujours accordée contre les rigueurs sans pitié des agents du fisc, qui amenèrent les révoltes des croquants et des va-nu-pieds. Les règlements faits en faveur de l’industrie ne sont assez *

nombreux, ni assez importants pour mériter de place dans l'histoire . Ce qui est digne d'un immortel souvenir, c’est la persévérante application du cardinal à développer la richesse commerciale, en même temps que la puissance maritime de la France. On a conservé les intéressants rapports qui lui furent adressés par d’Imfreville et Séguiran, chargés en 1G33 et 1634 de faire l'un dans les ports de l'Océan, l’autre dans la Méditerranée, une reconnaissance exacte de l’état de la marine et du commerce. Lorsque l’on compare les résultats misérables de cette enquête à ceux qui avaient été obtenus huit ans après, on reste confondu d’admiration. La marine royale, créée dans ce court espace de temps, comptait en 1642 soixante-trois vaisseaux et vingt-deux galères. Et des officiers et des matelots avaient été formés en nombre suffisant pour les besoins de la flotte; le matériel nécessaire à l'armement était rassemblé dans les ports, les ports enfin avaient été agrandis et mis en état d’abriter toute cette puissance navale. La marine marchande à qui les encouragements furent prodigués, ne prit pas de son côté un moindre essor, et le pavillon français commença à flotter sur toutes les mers. Richelieu s honore du titre de « réformateur général du commerce

du royaume, » et non content des traités qu’il a conclus dans la Méditerranée avec les régences barbaresques, dans le Nord avec les États Scandinaves et le tzar de Moscovie, il pousse la navigation française vers les régions les plus lointaines. La belle colonie de la Nouvelle-France est défendue contre les Anglais et reçoit de considérables accroissements; le dieppois d'Enambuc fonde les premiers établissements français aux Antilles, et la compagnie dite des îles de l’Amérique obt ient du gouvernement royal les plus notables privilèges (1635-1642); une autre compagnie, formée par des marchands de Rouen, envoie des navires et des colons à la Guyane (1626 à 1638). En même temps s’ouvrent au commerce de la France les rivières du Sénégal et de la Gambie (1633-1635) et sur la côte orientale de l’Afrique, l écusson aux fleurs de lis est arboré dans l île Maseareigne (île de Bourbon) et à Madagascar (1638 à 1642). Il suffit de lire les lettres patentes constitutives du privilège de chacune de ces colonies, pour reconnaître l’influence de la puissante volonté du cardinal. C’est lui qui veut que « les ecclésiastiques et les gentilshommes d’extraction noble et privilégiés » associés pour la colonisation et le commerce de la Nouvelle-France, ne soient pas censés faire acte dérogeant à la noblesse; c’est lui qui accorde des lettres d’anoblissement aux roturiers qui iront à leurs frais, avec cinquante hommes, habiter et occuper pendant deux ans quelques-unes des petites îles de la mer des Antilles. On a justement remarqué que ce fut une des vues politiques de Richelieu d’élargir pour la bourgeoisie les voies de la ri-

chesse commerciale, afin de leur procurer dans le tiers-état une importance égale à celle qu’avaient alors les officiers de justice et de finances.

Nous avons rapporté les dispositions principales de la déclaration royale de 1641 qui interdisait aux parlements, et à celui de Paris en particulier, toute immixtion dans les affaires politiques, et les renfermait dans le cercle étroit de leurs attributions judiciaires. C’était un coup violent porté à une puissance ennemie, c’était un véritable fait de guerre. On a vu de même la chambre de l’Arsenal et d’autres commissions spéciales instituées pour enlever à la justice ordinaire les prévenus de crimes d État. Là encore les nécessités politiques légitimaient aux yeux du cardinal le plus odieux arbitraire. Mais il y aurait erreur à conclure de là qu’il ne tenait pas à ce que la justice fût généralement rendue avec régularité dans le royaume. Sans parler du Code Michau, qu’il approuva, s’il ne le rédigea pas, et qui introduisit d’utiles réformes dans l’administration judiciaire, ses vues personnelles sur la matière sont consignées dans son Testament politique ; il est vrai qu’il ne les croit pas immédiatement applicables et qu’il en lègue l’accomplissement « aux ministres des générations futures. » C’est ainsi qu’en principe il est contraire à la vénalité et à l’hérédité des offices de judicature ; mais il ajoute que c’est là « un de ces désordres publics qui ne se peuvent réformer qu’avec le temps, » et il exprime la crainte que « la faveur ne distribuât ces charges plus mal que la fortune. » C'est ainsi qu’il donne raison aux réclamations élevées contre l'énormité des frais

de justice, mais encore avec cette restriction qu'il y a des abus qu’il faut souffrir, « pour ne pas tomber dans des suites de plus dangereuses conséquences, et que le temps et les occasions ouvriront là-dessus les yeux à ceux qui viendront en un autre siècle. » Les seules mesures selon lui immédiatement réalisables, sont des honneurs et des récompenses pour les magistrats zélés et intègres, et des peines sévères contre ceux « qui, abusant de leur devoir, vendront la justice au préjudice de ses sujets. » Il eût volontiers généralisé l’institution des Grands- Jours, sortes d’assises tenues par des commissions de magistrats envoyés dans les provinces où l’autorité trop éloignée des Parlements ne se ferait pas assez sentir. Le fond de sa pensée est, en somme, que l’action de la justice doit s’exercer régulièrement, mais sans gêner celle du pouvoir, et en évitant le plus possible « les épines du Parlement qui fomentent des difficultés pour toutes choses. » Sa haute intelligence ne méconnaît aucun des éléments d'une société bien réglée; mais à chaque règle il réclame une exception en faveur de l'état de guerre où il se trouve.

Cette politique militante l’emporta bien au delà de ses principes et de ses intérêts même avec ses démêlés avec le saint-siège. Comme il gouvernait le royaume, il aspirait à gouverner l’Église de France. Rien ne prouve qu’il ait conçu sérieusement la pensée schismatique de se faire déférer par un concile national la dignité de patriarche, qui l’eût rendu presque indépendant de Rome; c’était trop cependant d'en revendiquer le droit, ainsi qu’il le fit par la plume du

P. Rabardeau, jésuite enrôlé sous la bannière du gallicanisme. L’objet réel de son ambition était le titre de légat perpétuel du pape en France, qu’Alexandre VI dans le siècle précédent avait confié au cardinal d’Amboise. On conçoit qu’Urbain VIII ait été peu soucieux de déléguer à d'aussi puissantes mains sa prérogative spirituelle : c’eût été une abdication. Pas davantage le pontife ne consentit-il à accorder à Richelieu ni la coadjutorerie de l'archevêché de Trêves, ni la dignité d'abbé de Citeaux et de Prémontré, qu’il eût voulu joindre à celle d’abbé des congrégations bénédictines de Cluny et de Saint-Maur. Sa domination s’exercait déjà assez souverainement sur le clergé français, et l’usage qu’il en faisait ne devait pas engager le pape à la rendre plus absolue. Le cardinal de Richelieu réclamait sans doute avec une parfaite justice les droits de l'État, lorsqu'il obligeait l'Église à contribuer pour sa part et pour une large part aux charges publiques devenues écrasantes pour le reste du royaume; il était également fondé à faire proclamer par ses canonistes l indépendance du pouvoir temporel des rois, à restreindre l'étendue des juridictions ecclésiastiques, à établir une ligne de démarcation nettement tracée entre le domaine de la société civile et celui de la société religieuse. Mais, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, ce n’était pas dans ces limites que s'arrêtaient Pierre Dupuy, LeBretet les autres organes du gallicanisme parlementaire, lancés par Richelieu dans l’arène pour y être les champions de sa politique : dans leurs réclamations immodérées en faveur de l’autorité royale, ils n’en allaient à rien moins qu’à pré-

tendre que « le roi étant à la république ce que l’âme est au corps, rien de public ne peut se faire dans son État sans sa permission, » et que par suite la discipline de l'Église et ses relations avec le saint-siège devaient être choses à la merci du pouvoir civil. Leur dernier mot était, comme on l'a très-bien dit de nos jours, l’Église esclave dans l’État esclave. II était impossible qu’un évêque, un prince de l'Église, sans rerenoncer au caractère dont il était revêtu, soutînt jusqu’au bout une pareille doctrine : ce qui était article de foi pour les légistes, n’était pour Richelieu qu'une arme de combat, un épouvantail destiné «à faire sentir à la cour de Rome toute sa puissance. Il se garda bien de chercher dans ce périlleux débat une complète victoire.

Hors cette lutte, et en ne considérant que les influences de son gouvernement intérieur, le cardinal de Richelieu doit être compté parmi les bienfaiteurs de l’Église de France. Ce qu’avait commencé Henri IV, il le continua avec un zèle aussi actif qu’éclairé. Ce prélat, dont la vie privée pas plus que la vie publique n’étaient irréprochables, mit sa conscience et son honneur à restaurer dans le clergé français la discipline et les mœurs, aussi bien que le savoir. L’œuvre de réformation qui avait été accomplie en Italie, au lendemain du concile de Trente, par des pontifes comme saint Pie V et Sixte-Quint, par des hommes apostoliques comme saint Charles Borrninée et saint Philippe Néri, s’accomplit avec autant et peut-être plus d’éclat en France dans la première moitié du dix-septième siècle, et la part qu'y eut Richelieu ne lui a jamais été

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contestée. « On ne doit choisir pour les évêchés, dit-il à Louis XIII, que ceux qui sont appelés de Dieu à cet état, ce qui se connaît par leur manière de vie différente et il serait fort utile que Votre Majesté décla-

rât qu elle ne choisira que ceux qui auront passé un temps considérable après leurs études à travailler auxdites fonctions dans les séminaires. » Aussi vit-on alors briller plus que jamais sur les sièges épiscopaux de France les vertus et les lumières; on vit, sous la direction du pieux cardinal de la Rochefoucauld, les ordres religieux se réformer, les monastères attirer dans leur enceinte ce que la société française avait de plus illustre, et le spectacle donné au monde des plus héroïques dévouements de l'humilité et de la charité. On vit, an même temps, commencer les immortels travaux de la docte congrégation des Bénédictins de Saint-Maur, l'antique Sorbonne, animée de l’esprit de celui qu elle appelait son second fondateur, accroître la force et l'éclat de ses études théologiques, les écoles des Jésuites répandre parmi une nombreuse jeunesse les enseignements de la religion et des lettres, et Port- Royal naissant s’annoncer par des prodiges de vertu et de génie. Ajoutons qu’à cette époque appartiennent par leur entrée dans la vie et par leur éducation la plupart des vertueux évêques et des grands docteurs dont s’honora dans les années suivantes le règne de Louis XIV.

Nous avons parlé de saint François de Sales et des efforts infructueux que fit Henri IV pour l’enlever à son diocèse de Genève. Ces efforts furent renouvelés, sans plus de succès, par Louis XIII ; mais tout en

restant fidèle à son troupeau, le vénérable pasteur n’en affectionna pas moins la France , qu’il visita plusieurs fois et où il mourut. C'est dans notre langue qu'il prêcha et qu'il écrivit, et ses livres, accueillis avec un pieux empressement, influèrent puissamment sur la régénération religieuse. On a pu dire de lui qu il restaura l'amour divin dans les âmes. La France fut en outre le pays où se répandit et où se fructifia avec le plus de promptitude l’institut de la Visitation, œuvre commune de la piété de ce grand saint et de celle de la mère de Chantal. On n’a rien à apprendre à personne sur saint Vincent de Paul : son nom suffit à rappeler ce qu’il y a de plus sublime dans l'héroïsme et dans le génie de sa charité. Ce fils d'un pauvre paysan des landes de Guyenne a eu l'honneur de donner une fécondité, sans exemple dans la vie d’un seul homme, à cette vertu qui est lame du christianisme. L’institution des prêtres de la mission ou Lazaristes (1625), celle des filles de la Charité (1630 à 1638), celle des Enfants-Trouvés (1638 à 1648), sont les plus populaires de ses œuvres. Les conférences des mardis entre les curés de Paris, pour rendre la vie aux études ecclésiastiques, les exercices des ordinands pour préparer les jeunes clercs au sacerdoce, furent également les fruits de son zèle. On ne s'attend pas à ce que nous suivions cet homme de Dieu dans le détail sans fin des travaux admirables qui remplirent sa longue vie. Le jour vint où 1 immensité de ses bienfaits lui donna, malgré lui, la gloire, et où une sorte d intendance suprême de la charité lui fut attribuée dans le royaume, de l’aveu de Louis XIII et de Riche-

lieu lui-même. C'est ainsi qu’en 1636 une mission qu'il envoya en Picardie y fit cesser les désordres dont les soldats affligeaient cette province. C’est ainsi qu’en 1 639 la Lorraine, ravagée par tous les fléaux de la guerre et succombant aux horreurs de la famine, trouva son sauveur dans Vincent de Paul, et ne lui dut pas moins de seize cent mille livres d’aumônes. Par un extraordinaire hommage rendu à la sainteté de cet humble prêtre, Richelieu le laissa venir, à genoux, implorer de lui la paix, au nom de la France épuisée et souffrante, et il lui promit qu’il serait exaucé. Tout à l’heure, enfin, nous verrons Louis XIII, pour mourir en paix, réclamer l’assistance de celui qu’il regardait comme un envoyé de Dieu dans son royaume.

A côté du nom de « M. Vincent » l’admiration publique plaçait alors celui de M. Olier, qui fonda la vénérable congrégation de Saint-Sulpice, ceux du cardinal de Bérulle et du P. de Condren, son successeur, qui naturalisèrent en France l’Oratoire. Le but commun de ces deux grandes œuvres était de régénérer le sacerdoce. Deux siècles n ont fait que confirmer le succès qu’obtint la persévérance héroïque de M. Olier ; à lui appartient l’honneur d’avoir réalisé le vœu du concile de Trente, en donnant son plein développement à la féconde institution des séminaires. Malgré la sainteté de ses deux fondateurs, l Oratoire a eu une gloire moins pure : le goût des doctrines hétérodoxes entra de bonne heure dans cette savante compagnie, et elle eut trop de part aux troubles qui agitèrent par la suite l'Église gallicane.

Le premier auteur de ces troubles, le fameux du

Yergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, occupe une place trop considérable dans ('histoire religieuse de cette époque pour ne pas arrêter un moment notre attention. Il s était lié d’amitié à l'Université de Louvain, avec le théologien belge, Jansénius, plus tard évêque d'Ypres, et leur longue communauté d études leur avait donné sur plusieurs points du dogme et sur les formes générales de la discipline des idées d une nouveauté hardie qu'ils résolurent par un commun effort de faire prévaloir dans l’Église. Chacun d'eux s'était réservé sa part dans ce travail. Celle de Jansénius était toute dogmatique : il devait révéler le secret, jusqu'alors inconnu suivant lui, de la doctrine de saint Augustin sur la difficile question de la grâce. A l'abbé de Saint-Cyran devait appartenir l'action : sa tâche était de répandre la nouvelle doctrine par tous les moyens d'influence que pouvaient lui donner sa vie austère, son grand savoir et son talent extraordinaire pour le gouvernement des âmes. 11 est curieux qu'un des premiers essais de son prosélytisme ait été tenté sur Richelieu, alors simple évêque de Luçon, mais nourrissant de tout autres pensées que celle de mettre au service d'une secte sa vaste intelligence. Ni Bérulle , ni Vincent de Paul ne se laissèrent attirer davantage dans la sphère de l’abbé de Saint-Cyran. Mais il fut plus heureux auprès d’une femme égale aux grands hommes de ce temps par l'élévation de lesprit et la force du caractère, et disposée par la trempe rigide de son âme à accepter avec enthousiasme une direction qui lui rendait la piété plus laborieuse et la porte du salut plus étroite : c’était la mère Angé-

lique Arnauld. Dès longtemps mise en relation avec Saint-Cyran par son frère Arnauld d’Andilly, elle finit par lui confier le gouvernement spirituel du monastère de Port-Royal, dont elle était abbesse, et lui mit ainsi entre les mains un puissant levier pour agir dans l'Église et dans le monde. Bientôt, à la voix de l impérieux directeur, on vit se jeter dans la retraite Lemaître, Singlin, Lancelot, Desmares, les premiers de la liste si glorieuse des solitaires de Poil-Royal (1637). A l’entraînement religieux vint se joindre l'attrait de la persécution. Le cardinal de Richelieu, mécontent de la fière humilité avec laquelle l’abbé de Saint-Cytan repoussait comme des chaînes les dignités de l Église, et se méfiant d'ailleurs de ce que cachait cet austère et profond génie, le fit arrêter et emprisonner au donjon de Vincennes (14 mars 1 638,. Ou remua tout pour obtenir qu’il fût rendu à la liberté; mais Richelieu, avec sa clairvoyance d’homme d’État, qui le rassurait un peu trop aisément sur l’illégitimité de ses procédés arbitraires, ne cessa de répondre que « si l’on avait enfermé Luther et Calvin, quand ils commencèrent à dogmatiser, on aurait épargné aux États bien des troubles. » Parlant encore de son redoutable prisonnier, il ajoutait : « Vous ne le connaissez pas; il est plus à craindre que six armées. «Mais Saint-Cyran avait déjà trop répandu son esprit et sa doctrine pour qu’il fût possible d'en arrêter le cours, et sa captivité ne le rendit que plus puissantau dehors. Ce fut du fond de sa prison qu'il fit pour Port-Royal la plus importante des conquêtes qu’il eût faites jusqu’alors, celle d’Antoine Arnauld. Son influence se

répandit jusque sur ses geôliers, sur ses gardes et sur le gouverneur même de Vincennes, Cbavigny, si dévoué à Richelieu. Il vit mourir le cardinal, mais ne lui survécut que de quelques mois, il fut enlevé à sa puissante secte, au moment même où allait s’engager au grand jour la querelle du jansénisme. L’histoire de cette querelle appartient au règne de Louis XIV.

Lorsqu’on se représente la puissance de vie si merveilleuse que reprit alors l'Église de France, lorsqu'on embrasse d’un coup d'œil, même rapide et superficiel, comme nous venons de le faire, tout ce qu'elle fit pour le bien-être social et pour l’édification des âmes, toutes les saintes œuvres qui sortirent de son sein, toutes les gloires dont elle se couronna, on pardonne au cardinal de Richelieu la satisfaction un peu orgueilleuse avec laquelle, dans son Testament politique , il compare ce qu’il avait vu aux jours de sa jeunesse et ce qu’il voyait dans les dernières années de sa vie.

Théologien et controversiste habile, orateur chrétien et à l’occasion orateur politique, amateur du savoir et du bel esprit, poëtc même, si pour l'être il suffisait de faire des vers, le grand ministre n'eut pas moins à s'applaudir du mouvement à la fois puissant et régulier, qui sous ses yeux et jusqu'à un certain point sous son influence, se répandait dans les régions de l’intelligence.

Nous n'entreprendrons pas de tracer même la plus simple esquisse du tableau étendu et varié que présente le développement de l’esprit humain en France, dans la première partie du dix-septième siècle : il y aurait trop de noms à citer, et ceux-là seuls appar-

tiennent à notre récit qui sont des événements dans l'histoire. A ce titre, il n’y en a pas de plus grand que celui de Descartes, nom immortel qui rappelle la liberté rendue à la pensée dans le domaine de Ta spéculation philosophique et l'homme, que le moyen âge ne savait étudier que dans Aristote, étudié dans l’homme même. On sait comment Descartes, après avoir passé les années de sa jeunesse soit dans les camps, soit, au milieu des voyages, dans la contemplation de la nature et le spectacle des diversités de la vie sociale, embrassa la résolution soudaine de se jeter dans la retraite pour s'y recueillir en lui-même, et s’y donner toutentier à la recherche de la vérité sur Dieu, sur l’homme et sur le monde. Le premier fruit de ses méditations fut son Traité du inonde , dans lequel il admettait, comme Galilée, le mouvement de la terre, mais qu’il supprima en apprenant la condamnation du philosophe italien (1633). En 1637. parut son Discours sur la méthode , et en 1641 ses Méditations sur la philosophie première , dédiées à la Sorbonne. C’est dans ce dernier ouvrage que Descartes, après avoir rejeté toutes les opinions acquises par le témoignage des sens ou par les opérations du raisonnement, et fait en quelque sorte le vide dans son intelligence, sortit du doute universel où il s'était plongé avec cette grande affirmation : « Je pense, donc je suis, » premier principe de la philosophie qu'il cherchait et qu'il avait trouvée. Le livre des Principes , publié en 1644, compléta sa doctrine, qui, à peine mise au monde, fut enseignée dans plusieurs universités. Mais le génie de Descartes jetait trop d’éclat iv 16

pour ne pas rencontrer des envieux et des détracteurs. En même temps, les allures libres et fières de sa philosophie effarouchaient les esprits asservis aux vieilles routines, et leur inimitié ne pouvait lui manquer. On alla plus loin, et malgré le soin religieux avec lequel il avait placé les vérités révélées dans une sphère inaccessible à la spéculation philosophique, on ne lui épargna pas l’accusation si redoutable alors d'impiété et d'athéisme. Rome alarmée se contenta d’interdire la lecture de ses livres. La France eut au moins l’honneur de ne pas méconnaître l'homme qui venait d’accomplir dans la science une si prodigieuse révolution. Richelieu fit ce qu’il put pour arracher Descartes à sa retraite en lui offrant, avec une pension, un siège au Parlement ou au conseil du roi. Mazarin, quelques années plus tard (1647), lui envoya le brevet d’une pension annuelle de trois mille livres « en considération de l’utilité que sa philosophie procurait au genre humain. » Mais le grand homme, fatigué par des tracasseries sans cesse renaissantes qui troublaient la sérénité de son âme, en était venu à se repentir presque de sa gloire, et à n’aspirer qu’au repos; il crut le trouver en Suède, où l’appelaient les pressantes sollicitations de la fille de Gustave-Adolphe : ce fut la mort qu’il y trouva, pendant un hiver rigoureux que sa poitrine délicate ne put supporter (1650).

En quittant le domaine de la science, si glorieusement illuminé par le génie de Descartes, pour entrer dans le domaine des lettres, nous rencontrons tout d’abord un fait historique de la plus haute importance, la fondation de l'Académie française.

L’origine de cette illustre compagnie est assez connue. Depuis l'année 1G29, plusieurs beaux esprits se réunissaient toutes les semaines chez Valentin Conrart pour s'y entretenir de littérature. Ils se lisaient leurs ouvrages, et se donnaient mutuellement des conseils. Godeau, depuis évêque de Grasse, Gombault, Chapelain, Desmarets et Boisrobert étaient les principaux membres de cette petite société, appelée plus tard à une si éclatante destinée. Le cardinal de Richelieu passionné pour les lettres, mais voulant les gouverner, comme tout le reste, en souverain maître, apprit par son familier Boisrobert l'existence de cette réunion lettrée, et s’avisa tout aussitôt du parti qu’il en pouvait tirer. Il leur tit offrir de se former en une compagnie régulière et placée sous sa protection. On hésita quelque temps si l’on échangerait contre ce glorieux patronage la douce liberté d’une obscure association; mais Chapelain lit comprendre que les désirs du cardinal étaient des ordres, et sa protection fut acceptée. Richelieu les engagea alors à agrandir leur compagnie, et à lui donner les statuts qu’ils croiraient les plus convenables. Ainsi naquit l'Académie française. Ses députés allèrent solennellement présenter au cardinal les règlements d'après lesquels elle devait se gouverner, et celui-ci, après les avoir revus et corrigés en quelques parties, les approuva, puis expédia les lettres-patentes qui la constituaient (1G35). L’Académie s’éleva alors, comme un témoignage dece que peuvent devenir les plus petites choses sous la main d un grand homme : ses travaux ne tardèrent pas à répondre à la pensée de Richelieu, et la

langue française, épurée et fixée, acquit dans le cours du dix-septième siècle celte universalité qui en fit la langue de la civilisation européenne.

L’année qui suivit la fondation de l’Académie fut marquée par un des plus grands événements de notre histoire littéraire, l’apparition du Cid (1636). Comme la philosophie française avait été trouvée par Descartes, Corneille venait de trouver la tragédie. Le goût du théâtre était déjà très-répandu dans la nation, et le public se portait avec empressement à la salle du Marais, pour y assister à la représentation des œuvres tragiques ou comiques do liardy, « poëte du roy, » qui n’a laissé d’autre souvenir que celui d’une inépuisable et triste fécondité. Plus que personne Richelieu se complaisait dans ce délassement, encore que condamné par un grand nombre de docteurs : il avait construit un théâtre au Palais-Cardinal, et il y faisait donner des représentations, grande faveur pour les auteurs, obligés seulement de l’acheter par leur soumission à la tyrannie des trois unités que leur imposait la volonté du maître ; sa passion pour les jeux de la scène était allée enfin jusqu’à faire du tout-puissant ministre un prétendant aux succès dramatiques. On sait comment il occupait quelques-uns des loisirs de sa pensée à tracer des cadres de pièces de théâtre, que des gens de lettres à sa solde étaient chargés de remplir. Corneille fut pendant quelques mois un de ces poètes gagés; mais ce rôle ne convint pas longtemps à l'indépendance de son caractère; il retourna à Rouen, sa patrie, et ne revint à Paris que pour y faire représenter le Cid. Tout était nouveau pour le public

dans ce chef-d’œuvre, et la conception si grande dans sa simplicité, et l'clévation héroïque des caractères et l’intérêt des situations, et surtout cette langue poétique, ce dialogue si rapide, si familier et si sublime, qui n’a jamais été surpassé, ni peut-être égalé par Corneille . lui-même. Aussi, cinquante ans après la représentation du Gid, la scène française, selon les paroles de Racine, « retentissait-elle encore des applaudissements » prodigués à cet ouvrage immortel : « Beau comme le Cid » était devenu l'expression proverbiale de l’enthousiasme national : le jour où avait paru le Cid était une date à jamais glorieuse inscrite dans les annales de la France. Il est triste pour Richelieu d’avoir été importuné par cet éclatant succès : il eût été digne du grand cardinal d’être plus juste envers le grand Corneille. L’Académie française, au reste, en exprimant, ainsi qu’elle le lit, son sentiment sur te Cid sut concilier ce qu’elle devait au génie du poêle avec ce qu elle devait à la volonté de son fondateur, et Corneille n'en eut pas moins part aux libéralités répanduespar Richelieu sur les gens de lettres. Do l'année 1636 à 1640 se succédèrent Horace, Cinna, Polyeucte, œuvres incomparables, à la hauteur desquelles Corneille ne devait plus atteindre dans la suite de sa longue carrière : la plus belle partie de sa gloire appartient au règne de Louis XIII.

A ce règne appartient aussi, pour sa meilleure part, l’influence intellectuelle et sociale exercée par l'hôtel de Rambouillet. Catherine de Yivonne, mariée à Charles d’Angennes, marquis de Rambouillet, avait, dès le commencement du siècle, ouvert son opulente

demeure non pas seulement à ce que la cour avait de plus élevé, mais à ce que Paris comptait de plus beaux esprits. Les gens de lettres se rencontraient chez elle avec les grands seigneurs dans une espèce d’égalité qui honorait les uns et les autres. Ce fut là que Richelieu apprit l’aimable courtoisie avec laquelle il affecta toujours de traiter les privilégiés de 1 intelligence. La société de Mine de Rambouillet, avant que l’Académie française fût à l’œuvre pour épurer la langue, avait déjà commencé une tâche pareille dans la conversation. Les mots bas et grossiers, les tours vulgaires, tout ce laisser-aller, qui s’appela bientôt le mauvais ton, était répudié par l’élite polie du salon bleu. Ce fut surtout dans les relations des deux sexes que s'introduisit un nouveau langage, toujours respectueux de l’honnêteté, quelquefois châtié jusqu’à la pédanterie et délicat jusqu’au raffinement, mais n’en exprimant pas moins un changement réel dans les sentiments et dans les mœurs mêmes. On peut dire que ce qui a fait pendant un siècle et demi le privilège et le charme de la société française, l’art de la conversation et le savoir-vivre, a pris naissance à l’hôtel de Rambouillet. Les premières et les véritables précieuses, bien différentes de celles qu’a ridiculisées Molière, joignaient aux recherches del élégance qui les distinguait en toute chose, les prétentions assez légitimes du goût littéraire. Ou nous dispensera de dérouler la longue liste des écrivains qui, pendant cinquante ans, se succédèrent autour de la marquise de Rambouillet et de sa fille, la célèbre Julie d'Angennes. Deux d’entre eux, Voiture et Balzac se recommandent seuls au souvenir

de la postérité; Voiture, le bel esprit par excellence, grand faiseur de petits vers et de jolies lettres, homme aux belles manières et en même temps laborieux académicien, qui mérita que l'illustre compagnie, Gère de le posséder et inconsolable de l’avoir perdu, portât son deuil; Balzac, qui fut pour la prose française ce que Malherbe avait été pour la poésie, ouvrier ingénieux et patient, qui martela la langue, la lima et la polit avec autant d'art que de soin, et en Gt un instrument tout prêt pour ceux qui sauraient la manier en maîtres.

Nous n’avons point parlé de l'état des arts au temps de Henri IV, parce que, malgré les grandes constructions ordonnées par ce prince au Louvre et à Fontainebleau, on ne peut dire que son règne ait donné en cela aucune gloire à la France. Androuet du Cerceau et Étienne Dupérac ne furent que les successeurs affaiblis de Philibert Delorme et de Pierre Lescot, et ni peintres, ni sculpteurs d’un véritable renom ri’honorèrent alors F école française. II en fut autrement sous Louis XIII : les plus grands maîtres que la peinture ait produits en France illustrèrent son règne. Nous ne comptons point parmi eux Simon Vouet, à qui ses élèves Grentplus d’honneur que ses œuvres, et qui vit le roi s’asseoir parmi eux, dans son atelier; c’est à Poussin et à Lesueur que ce titre a été décerné par la postérité. Né de parents pauvres, Poussin dut à la persévérance qu’inspire une vocation irrésistible les premiers développements de son génie. Ce ne fut qu à trente ans, après avoir signalé en France la fécondité plutôt que la perfection de son pinceau, qu’il put

enfin accomplir le projet longtemps médité de se rendre à Rome. Là l’étude approfondie et la pratique journalière de l’art élevèrent par degrés son talent à une maturité qui porta les plus beaux fruits. Rome ne vit plus en lui un étranger venu à son école; elle l’admira comme un de ses enfants, et la renommée publia si haut les louanges du Poussin, que Richelieu ne se crut plus permis de laisser à l’Italie une des plus belles gloires de la France. Mais pour le peintre philosophe les honneurs et les récompenses n’étaient rien, et la patrie des arts était tout. Aussi ne se rendit-il qu’après une longue résistance aux vœux de Louis XIII et de son ministre. Il arriva à Paris en 1640, et reçut avec le titre de premier peintre du roi, un logement au Louvre, une pension de trois mille livres, et la direction de tous les travaux d’art qui devaient décorer les maisons royales. Mais tant de génie et tant de faveurs excitèrent la jalousie de Vouet, et il suscita au Poussin de misérables tracasseries devant lesquelles le grand artiste s’empressa de fuir, trop heureux de revoir Rome etd’y retrouver son indépendance^ 642), Il ne quitta plus celte ville, et ce fut là qu’au milieu îles modèles et des souvenirs de l’antiquité, son talent, nourri des graves pensées de l’âge mur, atteignit toute sa perfection. A la gloire dont il secouronnapar ses chefs-d’œuvre sans nombre, Poussin joignit celle de donner la conscience de lui même au jeune et modeste Lesueur, qui, soutenu par les encouragements et les conseils d’un si généreux ami, chercha hors de l’atelier de Vouet son talent et la renommée. Lesueur est dans notre école le peintre de l’idéal chrétien, le

peintre religieux par excellence; il a été surnommé le Raphaël français; comme l’illustre Romain il mourut à trente-huit ans, mais après une vie aussi humble et aussi pure que celle du Sanzio avait été brillante et dissipée. 11 nous est impossible de ne pas placer ici, après les deux grands noms de Poussin et de Lesueur, celui de Philippe de Champagne, qui, né Flamand, se donna à la France. Il fut le peintre de Marie de Médicis, puis celui de Richelieu, puis celui de Port-Royal. L’austère gravité de son âme, vouée à la contemplation religieuse, respire dans les productions de son pinceau. Ce fut à lui que le cardinal confia le soin de peindre le dôme de l’église de la Sorbonne.

Richelieu avait ordonné par son testament que 8a dépouille mortelle fût déposée dans cette église qu’il avait fait rebâtir par l’architecte Lemercier. Ses obsèques, d'après l’expresse volontédu roi, furent célébrées avec une pompe extraordinaire. Il en coûte d’avoir à dire que les regrets de la France n’accompagnèrent pas au tombeau celui qui avait tant fait pour la rendre puissante et respectée. Il y a eu des despotismes populaires : celui de Richelieu ne pouvait être sympathique aux multitudes. Pour comprendre et admirer son génie, la réflexion était nécessaire, et le peuplequi sent beaucoup et réfléchit peu, ne connaissait du grand ministre que la dureté de son gouvernement. On le haïssait autant qu’on le redoutait : il pesait au pays dont il faisait lagloiie. Aussi sa mort fut-elle presque partout ressentie comme un soulagement : il n'y eut guère que les gens de lettres qui demeurèrent fidèles à sa mémoire. Une génération cependant s’était à peine

écoulée, et leur opinion était devenue celle de la France, et Fénelon s’en faisait le digne organe, lorsqu’après avoir représenté Richelieu « constant dans ses maximes et inviolable dans ses promesses, faisantsentir ce que peuvent la réputation du gouvernement et la confiance des alliés, » il ajoutait : « le temps, qui efface les autres noms, fait croître le sien, et à mesure qu’il s éloigne de nous, il est mieux dans son point de vue. » Un siècle après Fénelon, le résumé de cahiers des états généraux de 1789 portait ce nom à une hauteur bien plus grande encore, et le cardinal qui se glorifiait « de faucher tout, en couvrant toutde sa soutane rouge, » était salué avec enthousiasme comme un des plus puissants promoteurs de la démocratie des temps modernes. Nous ne saurions nous associer sans réserve à cette admiration un peu inexpérimentée de nos devanciers dans la carrière des révolutions; nous nous hasarderons seulement à dire, malgré les chances ordinaires d'erreur qu’il y a dans les jugements absolus, que Richelieu fut le plus grand ministre, et, pour parler le langage de notre époque, le ministre le plus national qui ait gouverné les affaires de la France.

La conduite de Louis XIII fut telle après la mort du cardinal qu elle avait été durant sa vie : il y eut contraste entre l’homme et le roi. L’homme laissa voir toute la sécheresse de son cœur et les petitesses de son caractère; il ne montra aucune émotion, n'exprima aucun regret, parut même soulagé d’un jougqui le fatiguait. Le roi fut tout autre; il s’honora par sa fidélité à la grande mémoire et à la grande politique de son ministre. Les

dernières volontés du serviteur furent inviolablement respectées par le maître : non-seulement les parents de Richelieu reçurent l'assurance de la bienveillance et de la protection royales qu’il avait sollicitées en leur faveur, mais les grandes charges qu’il avait remplies furent partagées entre eux, comme si elles eussent fait partie de sa succession. Les trois secrétaires d'État qui avaient eu sa confiance : Bouthillier, Chavigny et Sublet de Noyers, ainsi que le chancelier Séguier, furent maintenus à leur poste, et dès le 5 décembre Mazarin, le compagnon assidu de ses derniers travaux, le dépositaire de tous les secrets de sa politique, prit siège au conseil. Le même jour, une circulaire adressée aux gouverneurs de province et aux Parlements, les informa que « Dieu ayant voulu retirer à lui le cardinal de Richelieu, le roi était résolu de conserver et d’entretenir tous les établissements ordonnés durant son ministère, et de suivre tous les projets arrêlésavec lui pouries affaires du dehors etdel'intérieur, de sorte qu’il n’y aurait aucun changement. » Une notification semblable fut faite aux ambassadeurs près des puissances étrangères, et par un témoignage suprême de déférence pour ce qu’avait conseillé Richelieu mourant, la déclaration royale, signée le 1er décembre, qui dégradait Monsieur en lui pardonnant, fut portée le 9 du même mois au Parlement et enregistrée en silence. On eût pu dire que le cardinal régnait encore du fond de sa tombe.

Cependant il ne fut point donné à Louis XIII d’accomplir jusqu’au bout les engagements qu’il venait de prendre à la face de la France; si la guerre con-

tinua au dehors, autant que le permettait la saison d’hiver, il y eut au dedans un relâchement inévitable dans les ressorts trop tendus du gouvernement. La santé du roi déclinait chaque jour, et ce n’était pas sa main défaillante qui pouvait maintenir le rigoureux système de compression pratiqué par Richelieu. Ses ministres, en eussent-ils eu la force, n’en avaient pas la volonté : leurs regards se tournaient avec inquiétude vers l'avenir, et ils y cherchaient des appuis pour leur fortune menacée. S’ils ne proposèrent point à Louis XIII de mesure générale pour l’élargissement des prisonniers et le rappel des bannis, ils obtinrent de lui, successivement et à petit bruit, quelques réparations partielles. Les maréchaux de Bassompierre et de Vitry sortirent de la Bastille; l’archevêque de Bordeaux eut la permission de retourner dans son diocèse , le duc de Vendôme celle de rentrer en France, Monsieur celle de reparaître à la cour (janvier 1643). L’état du roi s’étant bientôt aggravé, le soin de se préparer à un nouveau règne devint plus pressant chez ceux qui l’entouraient. Le secrétaire d’État de la guerre, Sublet de Noyers, qui de tous les ministres semblait le plus agréable à Louis XIII, à cause de son humble extérieur et de ses habitudes de dévotion, crut assurer sa fortune en portant à l’oreille du monarque des paroles favorables à Anne d Autriche : il en fut puni par une disgrâce immédiate. Michel Letellier le remplaça (10 avril). La leçon profita à l’habile Mazarin, qui, tendant au même but que de Noyers, mit tout son art à le cacher, et laissa Louis XUI donner cours à sa rancune

et à son incurable défiance contre la reine. Il eut soin seulement d’avertir en secret Anne d'Autriche de ne point s'inquiéter des conditions blessantes auxquelles lui serait laissée la régence, lui promettant de l’aider à s’en affranchir.

Ce fut Chavigny qui prit sur lui la pénible tâche d’annoncer au roi qu’il ne lui restait plus que peu de jours à vivre. Louis XIII, selon le récit de Mme de Motteville, « l'embrassa et lui dit, en le serrant entre ses bras, qu'il le remerciait de cette bonne nouvelle, et l’assura qu’il n’avait jamais senti tant de joie dans toute sa vie qu’il en recevait, apprenant qu’il l’allait perdre. » Le lendemain 20 avril, il convoqua autour de son lit, au château de Saint-Germain, la reine, ses deux fils, le duc d'Orléans, le prince de Condé, les ducs et pairs, les maréchaux de France, les grands officiers de la couronne, et avec eux ses ministres, et, d’une voix grave et assurée, il leur annonça que lecture allait leur être faite de l'acte par lequel il réglait la régence et l’administration du royaume après sa mort. Cet acte instituait Anne d’Autriche régente, et sous elle le duc d’Orléans lieutenant général du roi mineur, mais avec un conseil « par l'avis et autorité duquel les affaires importantes de l’État seraient examinées et résolues à la pluralité des voix. » Ce conseil était composé de M. le Prince, du cardinal Mazarin, du chancelier, du surintendant des finances Bouthillier et de Chavigny. Aucun changement n’y pouvait être apporté pour l’augmenter ni le diminuer, et sans son avis la reine-régente ne pouvait disposer d’aucune des grandes charges de la couronne, non

plus que de celles de secrétaires d'État ni de gouverneurs de province. Cette déclaration, qui, comme on la très-bien dit1, « mettait en quelque sorte la royauté en commission, » se terminait par l'injonction formelle de laisser jusqu à la paix la duchesse de Chevreuse en exil et la marquise de Châteauneuf dans sa prison. La lecture achevée, Louis signa l'acte en y ajoutant ces mots : « Ce que dessus est ma trèsexpresse et dernière volonté, que je veux être exécutée. » Puis il le fit signer, sous la foi du serment, par la reine et par Monsieur. Le lendemain, le chancelier porta la déclaration royale au Parlement, toutes chambres assemblées, et la fit enregistrer. Mais déjà la reine, non contente d’avoir protesté en cachette contre ce qu’elle appelait la violation de ses droits, s’était assurée, par de secrètes intelligences avec 1 avocat général Orner Talon, que la compagnie ferait, au moment venu, bon marché de son enregistrement.

On crut, deux jours après (23 avril), que le roi allait expirer, et 1 extrême-onction lui fut administrée; mais la connaissance et les forces lui revinrent, et trois semaines se passèrent encore , duraut lesquelles, dit Mme de Molteville, on le vit « mourant tous les jours, sans pouvoir achever de mourir. » 11 est impossible de lire sans émotion le journal de la longue agonie du malheureux monarque, écrit par Dubois, son valet de chambre. Ses souffrances étaient horribles, sa patience admirable, et l'élévation de

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