‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 16 sur 51 · DE PORTUGAL JUSQU’A LA MORT DE LOUIS XIII · texte numérisé non relu

DE PORTUGAL JUSQU’A LA MORT DE LOUIS XIII

On se rappelle comment Ixiuis XIII, à grand’peine séparé de mademoiselle de la Fayette, avait reporté aussitôt ses hommages à mademoiselle de Hautefort. Ce nouveau règne de la belle et vertueuse favorite dura près de deux ans, toujours combattu, par Richelieu, qui soupçonnait, non sans raison, la fidèle amie d’Anne d’Autriche de servir d’intermédiaire à la correspondance secrète de Monsieur avec le comte de Soissons. Voulant cette fois détrôner mademoiselle de Hautefort d’une manière irrévocable, le cardinal ne crut pouvoir y mieux réussir qu’en la remplaçant par un favori donné au roi de sa main. Il fit choix pour ce rôle du marquis de Cinq-Mars, second fils de son ancien ami le maréchal d’Effiat, jeune homme de bonne mine et d'élégantes manières, à qui son âge de dixhuit ans ne permettait pas encore l’ambition et que la reconnaissance semblait devoir lier aux intérêts de son bienfaiteur. Cinq-Mars devint bientôt, selon le langage assez peu respectueux du cardinal, le joujou du roi. Mais la liaison de Louis XIII avec mademoiselle

de Hautefort ne fut pas pour cela interrompue ; Richelieu fut réduit à violenter et à tromper son maître pour l’arracher enfin à l’empire de cette flère beauté. Mademoiselle de Hautefort fut exilée au Mans (octobre 1 639) . [.a place restait libre au favori ; il en profita pour pousser rapidement sa fortune, ne se contentant déjà plus de sa charge de grand écuyer, et se croyant fait pour commander les armées. Louis XIII riait de ses prétentions, le gourmandant comme un enfant indocile, et dans les querelles puériles qu il avait avec lui, invoquait sans cesse l'arbitrage du cardinal : mais celui-ci ne tarda pas à reconnaître à quel point le jouet du roi lui était devenu nécessaire, et quel dangereux rival il s’était donné dans ce jeune fat, à la tête légère et au cœur dépravé, qui travaillait déjà à tourner contre lui ses bienfaits. 11 acquit la preuve que le grand écuyer était entré dans les intrigues du duc d'Orléans et du comte de Soissons. Le moment n’était point toutefois venu pour lui de détruire son ouvrage : il lui fallut biaiser et frapper à côté, avant de porter là ses coups.

Il savait le Parlement toujours prêt à entraver l'action de son pouvoir, et à seconder même, dans une certaine mesure, les entreprises factieuses de ses ennemis. Ce fut, avant tout, à ce grand corps qu'il résolut de faire sentir le poids de sa main redoutable. Le 21 février 1641, Louis XIII, accompagné de son frère, du prince de Condé , du cardinal de Richelieu et des ducs et maréchaux qui se trouvaient alors à la cour, se rendit au Parlement et y lut une déclaration par laquelle, entendant remettre toute chose à sa place

HîSTOlRB DK FRANCE.

dans le royaume, il réclamait pour la couronne 1 exercice absolu et sans partage de la souveraineté. La conséquence en était que le Parlement, ainsi que les autres cours « n’étaient établis que pour rendre la justice « aux sujets du roi, et que très-expresses inhibitions « leur étaient faites de prendre connaissance d aucune « affaire concernant l'administration et gouvernement a de l'État, h Toute délibération leur était à l’avenir interdite sur les édits relatifs à ces matières, dont 1 enregistrement leur serait commandé, et quant aux édits de finances, si la discussion leur en était permise, elle de\ait s’arrêter au premier signe de la volonté royale. Pour constater enfin le pouvoir sans limite de la royauté dans la création ou suppression des offices de magistrature, une charge de président et cinq de conseillers étaient déclarées « éteintes et supprimées, sauf le remboursement de leur finance. » Cette dernière mesure atteignait les membres les plus récalcitrants de la compagnie. Le Parlement accueillit et enregistra silencieusement cette solennelle proclamation du despotisme. Quelques-uns de nos historiens ont vu là une réponse lière et hardie de Richelieu au vote des communes d’Angleterre qui venait d’envoyer le comte de Strafford devant la chambre des lords et delà à h échafaud. Cet acte trouve, selon nous, une explication plus simple et plus naturelle dans la nouvelle lutte qui se préparait pour le cardinal contre la faction des princes et des grands. Il y avait quatre uns que le comte de Boissons, retiré à Sedan, se tenait en face du gouvernement royal dans une sorte d immobilité menaçante. A aucun prix il ne se souciait d aller se

remettre en France sou» la main de Richelieu, mai» il ne paraissait pas non plus disposé à y rentrer en ennemi ; ce qu il voulait, c était d'observer les événements à quelque distance, prêt à en profiter dans le cas toujours attendu de la mort du roi ou du cardinal. Cette attitude expectante avait pour effet de tourner vers lui les regards de tous les mécontents au dedans et au dehors du royaume. Ses relations avec le due d Orléans n’avaient point cessé; on le soupçonnait d intelligence avec le duc de Vendôme, qui venait de fuir la France sous la prévention d’une tentative d’assassinat contre Richelieu; il n’y avait pas jusqu'à Cinq-Mars qui n’eût reçu de lui de secrètes ouvertures. Au dehors, c’était sur le comte de Soissons que reposaient les principales espérances de Marie de Médicis et îles autres réfugiés en Angleterre, eelles de son hôte le duc de Rouillon, impatient de jouer un rôle en France, celles du jeune archevêque de Reims, duc de Guise par la mort de son père, celles du duc de Lorraine lui-même. Ce dernier personnage imagina alors de surprendre Louis XIII par sa visite inattendue (6 mars 1641). On le vit au Louvre s’agenouiller devant le roi, lui faire le tardif hommage de son duché de Bar, s'engager à n'avoir d’autres amis et d'autres ennemis que ceux de la France, et à faire prêter le même serment à son armée. A ce prix, et moyennant le dépôt de Nancy aux mains des Français jusqu à la fin de juin, la démolition des fortifications de Marsal et la cession délinitive de Jamelz et de Stenay , ses deux duchés lui furent restitués, et il alla en reprendre possession, à la grande joie de ses sujets (21 avril). Mais

rien netait plus loin de sa pensée que de tenir les engagements qu'il avait pris, et il le prouva tout d'abord en ne joignant point ses troupes aux troupes royales contre le comte de Soissons. Le cardinal s’était décidé à déchirer le nuage qui se formait à Sedan ; le duc de Bouillon fut sommé de retirer son hospitalité à M. le Comte, en même temps que celui-ci reçut l'ordre de se rendre à Venise. Ni l’un, ni l'autre n'obéirent. Ils firent venir de Paris, pour concerter avec lui leurs plans, lejeune abbé de Gondi, prêtre scandaleux, qui par l’éclat de ses débauches et de ses duels annonçait déjà le trop fameux coadjuteur et cardinal de Retz. Malgré son goût pour le bruit et les aventures, l'abbé de Gondi combattit le projet de la prise d’armes; il ne fut point écouté, et repartit après s'être engagé à seconder le complot dans la capitale. Richelieu en savait assez pour agir. Une déclaration royale fut publiée le 8 juin, portant à la connaissance de l’Europe les mauvais desseins des princes réfugiés à Sedan, et annonçant « qu’ils seraient reconnus ennemis du roi, si, dans le délai d’un mois, ils ne se repentaient de leur égarement et n’avaient recours à sa clémence. » Les« princes unis «répondirent à cette déclaration par un violent manifeste dirigé contre le cardinal (2 juillet), et avec une petite armée, dont les impériaux du baron de Lambov faisaient la force principale, ils se postèrent en avant de Sedan, prêts à repousser l’attaque du maréchal de Châtillon. Châtillon, qui avait compté jusqu’au dernier moment sur la jonction du duc de Lorraine, n’avait que peu de forces : il n’en marcha pas moins résolument au-devant de l’ennemi.

et l'assaillit près du bois de la Marfée. Mais le désordre se mit aussitôt dans ses troupes : une partie de la cavalerie tourna le dos, presque sans combattre, et porta le désordre dans linfanterie qui, prise d une terreur panique, se dispersa en jetant ses armes. La bataille était finie avant d être engagée : le maréchal de Châtillon trahi échappa à grand’peine aux mains de l’ennemi. L'armée victorieuse cependant cherchait et ne trouvait pas son chef : dans la seule charge qui eût été loyalement et franchement fournie par la cavalerie royale, le comte de Soissons avait été atteint à la tête par le pistolet d’un gendarme et était tombé mort sans que personne le remarquât (6 juillet). Une autre version suppose qu’en relevant la visière de son casque avec le bout de son pistolet, il se frappa involontairement lui-même. Quoiqu’il en soit, sa mort changeait la victoire des siens en défaite. Les impériaux de Lamboy repassèrent la frontière du Luxembourg, et le duc de Bouillon alla à Mézières demander au roi son pardon (5 août), en attendant la prochaine occasion de recommencer ses trahisons contre lui et contre le royaume. s

Il était impossible qu’une diversion aussi menaçante ne nuisît pas aux succès des grandes opérations de la guerre étrangère. Le maréchal de la Meilleraie avait pris la forte place d' Aire; mais il ne tarda pas à la voir reprise par l’ennemi, sans que la facile conquête de Lens , de la Bassée et de Bapaume compensât cette perte. Ce qui rendit cette campagne de 1641 fatale aux Espagnols dans les Pays-Bas fut la mort du cardinalinfant, homme d'État et homme de guerre, tel que la

descendance de Charles-Quint n’en devait plus produire (9 novembre). Il en coûta peu pour reconquérir la Lorraine, malheureuse contrée à qui le poids accablant d'une nouvelle invasion fit cruellement payer l’infidélité de son souverain. Ni en Italie, ni en Allemagne il ne se fit rien de considérable; la prise de Coni fut le seul exploit du comte d’Harcourt, et il ne fallut rien moins que tout le génie politique et guerrier de Guébriant pour que la perte du feld-maréchal Baner ne devînt pas une cause de désastre pour les Suédois et les Weymariens. Mais Guébriant, quoique inférieur en nombre, resta néanmoins vainqueur à Wolfenbütlel et il donna le temps à la régence de Stockholm d’envoyer en Allemagne de nouvelles troupes, sous les ordres de Torstenson, autre digne élève de Gustave- Adolphe.

Le théâtre sur lequel avait dû naturellement se porter le principal effort de la guerre était la Catalogne. Il n'y eut d’abord que revers dans cette province pour les insurgés et pour les Français, leurs alliés. Le marquis de Los Velez maître de Tortose, puis de Tarragone, répandait devant lui l’épouvante, et nul obstacle semblait ne devoir arrêter sa marche sur Barcelone. Mais arrivé sous les murs de cette gr ande cité qui venait de se donner au roi de France, il y trouva les courages ranimés et le peuple déterminé à tout souffrir plutôt que se rendre. Quelques officiers français dirigèrent la défense de la ville et celle du fort Mont-Juich, et le général castillan se vit bientôt forcé de ramener ses troupes à Tarragone. Alors parurent les secours promis par la France. Pen-

dant que le prince de Coudé s'empare de la petite place d’Elne, en Roussillon, la Motte Houdancowrt , son habile lieutenant, marche sur Tarragone, où l’appelaient les sollicitations pressantes des Catalans. Le siège de cette ville était une opération aussi difficile qu’importante : on ne pouvait la prendre si l'on n'était maître de la mer, et Sourdis, avec la flotte du Levant, fut chargé de fermer l’entrée de la rade aux secours espagnols. Il le fit avec sa résolution et sa vigueur accoutumées, et dignement secondé par Abraham Duquesne, jeune capitaine, dont le nom commençait à se faire connaître, il repoussa trois fois le duc de Ferrandina, général des galères ennemies. Mais, par un suprême effort, l'Espagne parvint à réunir devant Tarragone toutes ses forces navales, tandis que la flotte française du Ponant était encore retenue dans F Océan, et dans un quatrième combat, Sourdis, sans être vaincu, ne put empêcher des transports chargés de troupes et de vivres de pénétrer dans le port et de ra vitailler la place (20 août). Par terre, comme par mer, il fallut abandonner le siège : Richelieu, jusque-là si fidèle ami de Sourdis, ne lui pardonna point cet échec, et l'exila à Cai pentras, sous la menace d'une peine {dus rigoureuse. Force lui était de remettre à la campagne suivante les coups qu il avait espéré de porter au cœur de la monarchie espagnole.

Tel était en effet son plan, et afin de le réaliser plus sûrement , alin de ménager aussi les ressources du royaume qui commençaient à s'épuiser, il résolut, en Allemagne, en Italie et aux Pays-Ras, de ne réunir que les forces nécessaires à des opérations défensives.

C’était au-delà des Pyrénées qu'il entendait que Louis XUI allât dicter la paix à Philippe IV. Les préliminaires des célèbres conférences de Miinster venaient bien d’être signés le 25 décembre 1041, et les peuples sur qui pesaient depuis si longtemps les maux de la guerre s’étaient mis à en espérer le terme ; mais ni pour l’empereur Ferdinand III, ni pour Olivarès, ni pour Richelieu, il n’y avait la pensée de faire sortir la paix de ces conférences. Le cardinal avait tourné toutes les idées de Louis XIII vers la prise de Perpignan, destinée à asseoir fermement la domination française en Catalogne. La santé du roi plus que jamais languissante semblait, il est vrai, peu faite alors pour supporter les fatigues de la guerre ; mais on était en hiver, et il n’y avait que bénéfice à attendre de la douce température du midi de la France. Louis XIII quitta donc son château de Saint-Germain, pour s’acheminer vers Lyon, le 27 janvier 1642 : Paris fut laissé à la garde fidèle et sûre de M. le Prince.

Le cardinal de Richelieu partit en même temps que le roi, le suivant seulement à une journée de distance. Malade lui-même, suffisant à grand’peine au lourd fardeau des affaires publiques, il se sentait en outre dans le péril le plus redoutable qu’eût encore couru sa fortune. La guerre était déclarée, guerre à mort, entre lui et Cinq-Mars. Les tristes langueurs de Louis XIII n avaient fait, depuis quelque temps, que le livrer davantage à l'influence unique de son jeune favori, et il n’y avait guère de jour où il ne laissât échapper devant lui ses plaintes contre l’impérieuse

domination de son ministre. Cinq-Mars ne prenait pas seulement avantage de ces confidences pour aigrir de plus en plus l'humeur royale contre celui qui avait été son bienfaiteur; il était dès lors entré dans les pratiques les plus criminelles des ennemis de Richelieu. Richelieu-, fatigué un jour de trouver en tiers dans tous ses entretiens avec le roi cet auditeur incommode et indiscret, lui avait déclaré ne vouloir plus « l avoir ainsi sur ses talons, » et il l’avait congédié avec des paroles pleines de hauteur et de mépris. Cinq-Mars, en véritable enfant , était allé pleurer et sangloter dans sa chambre ; mais il y avait trouvé Fontraillcs, comme à point nommé, pour l’exciter à la vengeance. Le projet d'assassiner le cardinal fut arrêté entre eux : Fontraillcs s’en fait honneur dans ses mémoires. Monsieur et le duc de Bouillon, mis dans le secret n’y objectèrent rien : Louis XIII même, doit-on le croire? en reçut sans trop d’indignation la terrible confidence. Le coup devait s'exécuter à Lyon. Bouillon cependant, que le roi avait fait venir pour lui confier le commandement de l'armée d’Italie, et à qui, dans le même temps, les conjurés avaient demandé Sedan pour place de retraite, leur avait répondu que Sedan ne pouvait tenir sans l’assistance des Espagnols, et que le succès du complot n'était possible qu’à condition de traiter avec Olivarès. On ne recula point devant cette autre énormité, et Fontrailles, qui n'avait conseillé «qu’une entreprise sur la vie du cardinal, » fut chargé d’aller à Madrid négocier de secrets arrangements avec le premier ministre du roi catholique. Cinq-Mars, plus que jamais inséparable de la personne du roi, arriva ainsi iv 14

avec lui à Lyon, menant de front le double projet d'assassinat et de haute trahison.

■ Ni le duc d Orléans qui devait donner le signal de frapper Richelieu, ni le duc de Bouillon ne se trouvèrent au rendez-vous qu’ils avaient pris avec le grand écuyer, et celui-ci ne se sentit point la force d’ordonner le crime auquel il avait consenti. Richelieu, malgré ses souffrances, voulut avoir la satisfaction d'officier dans un Te Deum qui fut chanté, à l'occasion de l’éclatante victoire remporté à Kempen , près de Cologne, par le comte de Guébriant (17 février 1642). Puis le monarque et le cardinal, voyageant toujours séparément, poursuivirent leur route vers Narbonne, où ils devaient se rejoindre et trouver les troupes réunies sous le commandement du maréchal de la Meilleraie (10-12 mars). Ce fut là que Mazarin, désormais attaché à la France, reçut des mains de Louis XIII la barrette de cardinal enfin obtenue pour lui. Richelieu avait droit de compter l'acquisition de Mazarin parmi ses conquêtes. Le l)âlon de maréchal qui fut alors accordé aux glorieux services de Guébriant et de la Motte Houdancourt, témoigna encore de son ascendant sur l’esprit du roi. Mais déjà il n’était plus pour la cour le ministre tout-puissant. Aux paroles qui parfois échappaient à Louis XIII, aux airs de triomphante insolence du grand écuyer, à la tristesse même du cardinal, les courtisans se croyaient assurés de sa disgrâce. Ils n’en furent que plus convaincus lorsqu’ils le virent retenu à Narbonne parla maladie, et laissant le roi- partir seul pour Perpignan.

Le maréchal de la Meilleraie, avec le gros de l’ar-

mée, avait devancé Louis XIII, et ses premières attaques s'étaient portées contre Collioure, place maritime qui était le seul point par où Perpignan put être secouru. En môme temps qu'il l’assaillait par terre, le port était bloqué par le commandeur de Forbin, avec les galères de Provence. Olivarès, au défaut d’une escadre piété à combattre celle des Français, eut la singulière idée de lancer à travers F Aragon et la Catalogne un corps de cavalerie et de fantassins montés sur des mulets, chargé d’aller ravitailler la place assiégée. Cette petite armée fut taillée en pièces et son chef, le marquis de Povar, fait prisonnier par la Motte IIoudaneourt (23 mars). Trois semaines après, Collioure capitula (13 avril). L'investissement de Perpignan fut aussitôt complété. La Meilleraie, ne craignant plus que la ville pût être secourue, nejugea pas nécessaire d en hâter la prise par des opérations meurtrières. A\ec une armée de trente mille hommes, bien commandée et bien approvisionnée, il était assuré qu il suffisait de bloquer Perpignan pour s’en rendre maître.

La grande conjuration pendant ce temps poursuivait son cours. Le projet d’assassinat avait été abandonné; mais on s’était allié avec I Espagne, en même temps qu’un travail actif et cont inu se faisait auprès de Louis XIII pour renverser le cardinal. Fontrailles avait été accueilli avec empressement à Madrid par le comte duc d’Olivarès, et il en avait rapporté les articles tout dressésd’un traité qui n’attendait plus que la signature de Monsieur. Si quelque chose eût dû avertir Cinq-Mars du danger vers lequel il se précipitait, c’eût été la nouvelle que lui apporta François-Auguste de Thon que' la

reine et bien d’autres personnes de la cour étaient informées de la conclusion de ce pacte avec les ennemis de 1 État. On ne comprend pas comment de Thon luimême, magistrat et fds de magistrat, une fois qu'il fut chargé du poids de cette coupable confidence, ne donna point a son ami le conseil et l’exemple de se retirer du complot. Mais de Thou, malgré les lumières de son esprit et l’élévation de son caractère, n’avait pu résister à la tentation de conspirer avec les plus hautes têtes du royaume. Son inquiète ambition qui le poussait dans les voies les plus diverses pour parvenir aux grands emplois dont il se sentait digne, son amitié pour Cinq-Mars et, plus encore que tout le reste, son dévouement chevaleresque pour Anne d’Autriche l’avaient jeté parmi les ennemis du cardinal; il avait pris part atout ce qui se tramait contre lui, avait mis en relation les uns avec les autres plusieurs des conjurés; « il avait été partout, selon le témoignage de Fontrailles, mais n’avait voulu rien savoir, s’arrêtant à la porte de l liôtel de Venise, où tout allait se conclure, sans y vouloir entrer. » Étrange illusion de croire qu'en ne faisant que la moitié du chemin vers le crime, il pou- \ ait mettre en sûreté sa conscience et sa vie ! Ce qui aveuglait les deux imprudents amis sur le péril d'un complot ainsi ébruité, c'était leur espoir journalier d arracher au roi l acté définitif qui disgracierait Richelieu. Plus d'une fois Cinq-Mars crut toucher à ce but. Louis Xlll avait accueilli avec une complaisance marquée les imputations les plus défavorables à son ministre ; avant de consentir au sacrifice de sa personne, il avait même paru consentir à celui de sa poli-

tique, et ne s’était pas opposé à ce que le grand écuyer adressât en son nom de secrètes ouvertures de paix à Rome et à Madrid. Mais avec l'humeur inégale et maladive du roi, les dispositions de la veille n'étaient presque jamais celles du lendemain, et le présomptueux favori essuyait souvent de son maître des paroles de colère et de mépris pour ses prétentions hautaines et sa profonde incapacité dans les choses de la guerre. L’absence même de Richelieu, sur laquelle ses ennemis avaient fondé l'espérance de leur triomphe, tournait en certains moments contre eux : Louis XIII gémissait sous le fardeau de mille affaires qui lui revenaient et qui fatiguaient son impuissance. Tout était donc encore en suspens et les vœux se partageaient devant Perpignan entre M. le Grand et M. le Cardinal. Si la jeunesse de cour, qui prenait pour elle le nom de royniiste , s’associait presque tout entière aux espérances du favori, le nom de cardinalisle n'était point désavoué par ceux des officiers qui faisaient la force et l’honneur de l’armée. Le duc d’Enghien et le vicomte de Turenne étaient de ceux qui s honoraient de ce nom.

Richelieu, un mois après que le roi l’eût laissé à Narbonne, se crut ou parut se croire assez près de la mort pour appeler un notaire et lui dicter son testament (23 mai). Il léguait par cet acte à Louis XIII le Palais-Cardinal, et ordonnait qu’on remît aux mains de Sa Majesté une somme de quinze cent mille livres qu’il avait tenue en réserve pour les besoins imprévus de l’État. 11 quitta ensuiteNarbonne, non pour se rapprocher du roi et des opérations du siège, mais pour aller chercher aux bords du Rhône, près de Tarascon un

air plus pur et peut-être un asile plus sûr contre le coup qu'il avait lieu de craindre. 11 ne renonçait point par là à disputer le terrain à ses ennemis; sous le poids de la défaveur croissante du monarque, il ne le leur avait jamais abandonné; il était allé jusqu’à recommander sa cause au prince d Orange, Frédéric-Henri, et l'on a de lui une lettre écrite à Gassion pour lui rappeler l’indivisible communauté de leurs intérêts, tant s étendait loin sa prévoyance! Un événement survint alors, (pii en apparenceeût dû précipiter sa ruine, mais dont l'effet fut tout contraire. Il avait adjoint au comte d Harcourt dans le commandement de l'armée du nord le maréchal de Guiclie, son parent par alliance. Or, il arriva (pie, les deux généraux s’étant séparés, I). Francisco de Mello, qui commandait les Espagnols, atteignit par une habile et rapide manœuvre, le comte de Guiche à Honnecourl, sur l'Escaut, et lui fit essuyer une sanglante défaite {'26 mai). II y eut à Paris un momentd’alarmequi rappela le lendemain de Corbie. Hàlons-nousde le dire à l'honneur de Louis XIII, la pensée ne lui vint pas d'accabler son ministre absent du poids de ce revers; il sentit seulement à quel point il avait besoin de lui pour le réparer; les petitesses de son caractère disparurent pour ne laisser place qu’à ce qu il y av ait de français et de v raiment royal dans son âme, et il écrivit au cardinal les lignes suivantes : «Je vous aime « plus (pic jamais, malgré les faux bruits qu on fait « courir. Il y a trop longtemps que nous sommes en- « semble, pour nous jamais séparer, ce queje veux bien « que tout le monde sache ^3 juin). » La victoire était acquise à Richelieu. Elle ne fut toutefois complète que

lorsqu une copie, ou peut-être seulement un extrait du traité des conjurés avec l'Espagne fut entre scs mains. 1) où lui venait cette communication ? Le secret du cabinet de Madrid lui ax ait-il été vendu par un agent inlidèle d Olivarès? ou bien était-ce une pratique machiavélique d'Olivarès lui-même, qui, n attendant rien de sérieux du traité, en avait jeté la copie, comme un nouveau brandon de discorde, au milieu de la cour de France? Était-ce enfin, selon l'assertion de Fontrailles et de quelques autres, Anne d'Autriche, qui, pour s'assurer la garde de ses enfants qu'on lui voulait ôter, avait envoyé ce gage de réconciliation et de paix à Richelieu? On ne saurait donner de fondement assuré à aucune de ces conjectures; ce qu il y a de certain, c'est que Louis XIII, qui venait de quitter le camp pour se rendre aux eaux de Monfrin, sur les bords du Rhône, \it subitement arriver à Narbonne Chavigny, l’un des secrétaires d Etat et des confidents de Richelieu, porteur d'une dépêche de la plus terrible importance ( l I juin). A la vue seule de Chavigny, Cinq-Mars soupçonna tout et alla se cacher chez un bourgeois de Narbonne. Il eût dû fuir plus loin, il le pouvait encore au premier moment; mais le lendemain les portes de la ville furent fermées et la peine de mort criée contre qui recèlerait ceux (jue cherchait la justice du roi. Cinq-Mars et de Thou furent arrêtés sur le champ (12 juin). Bouillon le fut quelques jours après à Casai au milieu de son armée. Restait à s assurer de Fontrailles, qui avait négocié le traité, et du premier des coupables, le frère du roi. Fontrailles s’était enfui; on prit mille précautions pour empêcher Monsieur d'en faire autant.

Le roi commença par le tromper sur la cause de l’arrestation de Cinq-Mars; on l’effraya ensuite, chose assez facile, et on lui réserva un rôle qu’il connaissait déjà, celui de tuer ses complices par ses aveux.

Louis XIII cependant, arrivé à Monfrin, voulut voir le cardinal dont il se trouvait peu éloigné. Moins abattu que lui par la maladie, il se fit porter auprès de lui, au château de Tarascon. Un second lit fut dressé dans la chambre de Richelieu, et couchés l’un à côté de l’autre, les deux patients s entretinrent de leurs grandes affaiîes. Spectacle étrange que celui du roi et de son ministi e, chacun un pied dans la tombe, chacun soulev ant le poids de ses souffrances pour parler de leurs plans de campagne, de leurs espérances de conquête et des supplices qu ils allaient ordonner! Louis XIII était résolu à ne plus retourner devant Perpignan : il ne crut pouvoir mieux témoigner à Richelieu la confiance entière qu il lui rendait, ou plutôt mieux acheter de lui son pardon, qu'en le laissant maître absolu dans l’armée, pendant qu’il reprenait la route de Fontainebleau. Ce fut au cardinal que s'adressèrent dès lors les généraux pour lui demander des ordres et lui rendre compte de leurs opérations, et ils s’aperçurent que si sa main ne pouvait plus tenir la plume, sa tête avait encore toute son énergie et toute sa puissance. Le succès au reste donna raison sur tous les pointsàses entreprises; la forte place de Monçon , en Aragon , venait de se rendre à la Motte Houdancourt (14 juin), et tout annonçait que le brave gouverneur de Perpignan Florès d Avila, ayant satisfait à I honneur des armes par trois mois d une résistance sans espoir, allait deman-

(1er à capituler. La ville fut remise le 5 septembre à la . Meilleraie. Au Pays-Bas, Guébriant, accouru des bords du Rhin, était allé donner la main au prince d'Orange, et en menaçant la Belgique, avait empêché D. Francisco de Mello de tirer aucun fruit de sa victoire de Honnecourt. Pendant ce temps, Torstenson, en Allemagne. a\ait recommencé à faire trembler l’empereur pour ses États héréditaires, et parcourait victorieusement la Silésie. En Italie, enfin une transaction venait de se conclure, qui valait pour la France autant que le gain d'une bataille : les deux princes de Savoie, Thomas et Maurice, avaient rompu les derniers liens qui les attachaient à l’Espagne, et remis tout le Piémont sous l'influence française. L'année 1642, avec laquelle allait finir la vie du cardinal de Richelieu, était pour sa politique une année de triomphe.

II lui restait à la signaler par une dernière et triste \ietoire. Vers le milieu d'août, il sentit ses forces assez revenues pour quitter Tarascon. Il y avait reçu la nouvelle de la lin de Marie de Médicis. Cette malheureuse princesse, morte à Cologne, au milieu des amertumes de l'exil et des privations de la pauvreté, n avait montré à son heure suprême que des sentiments de résignation et de charité chrétiennes (3 juillet}. Richelieu, à qui elle avait nommément pardonné, crut devoir, avec trop de pompe peut-être, faire célébrer pour elle un service solennel. Après quoi, il s’embarqua pour remonter le Rhône jusqu à Lyon. C’est là que les auteurs du dernier complot allaient trouver leurs juges.

Leur crime n était pas douteux ; mais la copie ou

l'extrait du traité espagnol, livré au cardinal, n’en établissait pas suffisamment la preuve. On espérait obtenir de Monsieur la remise de l’original même de ce traité ; Monsieur l avait brûlé. 11 fallut dès lors que ses aveux fussent assez circonstanciés et revêtus d’un caractère assez authentique pour servir de base à l'instruction judiciaire. Le misérable prince , sous l'empire de la peur, ne se refusa à rien de ce qui fut exigé de lui. Les sollicitations qu'il avait reçues du grand écuyer « de nouer intelligence avec lui pour perdre M. le cardinal; » l'adhésion du duc de Bouillon à ce projet et la promesse de ce seigneur « de les recevoir, en cas de besoin, à Sedan ; » la résolution de traiter avec l'Espagne et « d’entrer en armes dans la France, pendant que le roi serait à Perpignan ; » l'envoi de Fontrailles à Madrid et le retour de cet agent avec le traité signé par le comte duc d’Olivarès ; les diverses rencontres de lui. Monsieur, avec François- Auguste de Thou, « lequel il avait trouvé instruit ; » son projet de fuite à Sedan, concerté avec le grand écuyer, lorsqu'on dernier lieu il avait appris que l’aflaire du complot allait mal ; son refus enfin de se rendre, au début de la grande intrigue, à Lyon, parce qu'il soupçonnait un projet d'assassinat; il confessa de vive voix toutes ces choses, et les confirma ensuite dans un écrit signé de sa main (7 juillet). Richelieu demandait davantage ; il eut voulu que le prince fût confronté avec ses complices ; mais le chancelier Séguier, déférant au désir du roi. maintint que la jurisprudence du royaume ne permettait pas d infligera un fils de France cet excès d ignominie. On se contenta

de la déclaration de Monsieur renouvelée en forme devant le chancelier et six des juges.

Le 12 septembre, Pierre Séguior, accompagné des quatorze commissaires députés par le roi pour juger Cinq-Mars et de Thou, alla prendre séance au palais du présidial de Lyon. Les deux accusés fureut amenés l’un après l'autre du château de Pierre Encise, où ils étaient enfermés. On les interrogea séparément. Cinq- Mars ne pouvait rien nier. Comme si ce n’eût pas été assez des dépositions de Monsieur et du duc de Bouillon pour l’accabler, Louis XIII lui-mème, dans une lettre adressée au chancelier, avait témoigné contre lui. La situation de son complice était autre : il n'avait été mêlé en rien à la conclusion du traité, et s’il confessait en avoir eu connaissance, c’était en protestant qu’il avait tout fait pour dissuader son ami de donner suite à l’entreprise. Aussi, pour demander sa tête, le conseiller d’ÉtatLaubardemont, rapporteur du procès, avait-il été obligé d'exhumer une odieuse ordonnance de Louis XI, qui assimilait la non révélation d’un complot au complot même. Tout ce que l’étude et la pratique des lois pouvaient fournir de moyens à de Thou pour défendre sa vie, il l’avait employé dans le cours de l’instruction; mais son attitude changea lorsqu’il parut devant les juges. Trahi par les aveux échappés à la faiblesse de Cinq-Mars, « j’ai étudié la mort, dit-il, durant les trois mois de ma prison, et ai considéré de près la \ie qui ne peut plus être pour moi que malheureuse... 11 est vrai, j'ai su cette conspiration.... il in’a cru son ami, et fidèle, et peut-être unique; il m’a tout confié; je ne l’ai point voulu

trahir, et pour cela je mérite la mort. Je me condamne moi-même. » Et lorsque ensuite, l’arrêt ayant été prononcé, Laubardemont et le conseiller Robert de Saint- Germain vinrent préparer les deux condamnés à en entendre la lecture, de Thou adressa en souriant à son ami ees douces paroles. « Eli bien ! monsieur, humainement parlant je pourrais me plaindre de vous; vous m'avez accusé, vous me faites mourir; mais Dieu sait combien je vous en aime. Mourons, monsieur, mourons courageusement et gagnons le paradis. » Et ils s’embrassèrent l’un et l’autre d’une grande tendresse. »

Quelques heures seulement s’écoulèrent entre ce moment et celui de l’exécution. Elles furent employées par les deux amis à se préparer saintement à la mort. Cinq-Mars, dans leffusion de son repentir, « pria son confesseur de témoigner au roi et à monseigneur le cardinal les regrets qu’il avait de sa faute, et comme il leur en demandait très-humblement pardon. » De Thou embrassa Laubardemont en lui disant : « Vous m’avez bien jugé, » et toutes ses paroles, empreintes d’une pieuse exaltation, n’exprimaient que sa joie d’aller au ciel où l'envoyait la justice humaine. Tous deux, en se rendant à l’échafaud dressé sur la place des Terreaux, semblèrent si doucement sourire à leur tragique destinée, qu’ils apparurent au peuple comme deux de ces jeunes martyrs recommandés par la légende à son admiration et à son culte. 11 n’y eut pas seulement des sanglots et des larmes, il y eut des cris d indignation et d’horreur lorsqu'on vit la main inhabile du bourreau mal accomplir son œuvre sur leurs

tètes sanglantes, et une grêle de pierres fut lancée contre l’échafaud par la multitude furieuse. Devonsnous ici nous laisser gagner à l’émotion populaire? La fin si chrétienne et si touchante des deux victimes doitelle les absoudre à nos yeux? L histoire doit-elle faire retomber leur sang, comme un sang innocent, sur la tète de Richelieu? Ce serait, par une sensibilité romanesque, trahir la cause de la justice et de la vérité. On peut reprocher à la politique ses rigueurs inexorables; on peut regretter qu une pensée de miséricorde ne soit pas entrée dans l’âme de Louis XIII et de son ministre, si près de paraître devant Dieu l'un et l'autre; mais on est obligé de reconnaître, ce que Cinq- Mars, ce que de Tliou lui-mème reconnurent à leur heure dernière, qu’ils étaient de grands coupables et que leur mort était juste. Le crime du duc de Bouillon était le même que le leur; mais il était neveu du prince d’Orange, allié de la France, et en outre possesseur de Sedan. 11 lui fut permis de racheter sa vie au prix de sa forteresse.

Le cardinal de Richelieu était parti de Lyon le jour même où la sentence de mort avait été prononcée contre ses deux ennemis. Forcé par sa santé de voyager avec lenteur, on le vit tour à tour descendre en bateau la Loire, ou cheminer dans une vaste litière que dix-huit de ses gardes, tête nue, portaient sur leurs épaules, et devant laquelle les villes, pour lui laisser passage, abattaient des pans entiers de leurs murailles. Bossuet, qui le 17 octobre 1642 arrivait à Paris, fut témoin de l’entrée du cardinal en son palais, dans ce grand et triste appareil, et il en garda

toute sa vie la mémoire. Six semaines se passèrent durant lesquelles, domptant ses souffrances, Richelieu fit sentir encore dans le gouvernement de l État une main ferme et assurée. Son coup d'œil suivait, sur le théâtre si étendu de la guerre, les armes partout victorieuses de la France et de ses alliés. Le succès, en Italie, du prince Thomas de Savoie, devenu général français; la bataille de Lérida, gagnée par la Motte Houdancourt (17 octobre); l’éclatante victoire de Breitenfeld remportée par Torstenson (2 novembre) ; Jean de Werth battu sur le Rhin par Guébrianl (16 octobre); D. Francisco de Mello, qui avait essayé de surprendre Ardres, repoussé par le comte d'Harcourt, tous ces heureux faits d’armes lui apparaissaient comme une sanction suprême accordée à ses plans par la Providence. Au dedans, il crut devoir consommer par une mesure décisive l’anéantissement politique du frère du roi. 11 dicta à Louis XIII une ordonnance par laquelle le monarque, après avoir longuement énuméré les félonies successives et toujours pardonnées de Monsieur, déclarait lui pardonner encore, mais en prenant contre lui d’indispensables précautions. « A ces causes, disait-il en finissant, de notre autorité royale, nous supprimons ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers, le privons de son gouvernement d Auvergne, et ordonnons qu’il ne pourra jamais à l’avenir avoir aucune administration en ce royaume, ni être régent pendant la minorité de nos enfants. » Le cardinal, croyant, et non sans raison, à la mort prochaine du roi, faisait un acte de patriotique prévoyance en infligeant à Gaston cette

dégradation trop bien méritée. Sans doute aussi, se faisant illusion sur son propre état, il se flattait de travailler pour lui-même et de s’assurer la régence. Illusion bien vite dissipée! Ce fut le 1er décembre que Louis XIII signa l'ordonnance, et ce jour même Richelieu s'alita pour ne plus se relever.

Le mal qui depuis longtemps le consumait s’était jeté sur sa poitrine, et dès le lendemain il n'y eut plus d’espoir de le sauver. Louis XIII accourut de Saint- Germain pour le voir, et le jour suivant encore il revint auprès de lui. « Sire, lui dit le cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j’ai la consolation de laisser le royaume plus puissant qu il n'a jamais été, et vos ennemis abattus. La seule récompense de mes peines et de mes services que j ’ose demander à Votre Majesté, c’est la continuation de sa protection et de sa bienveillance à mes neveux et à mes parents Votre Majesté a dans son conseil plu-

sieurs personnes capables de la servir utilement; je lui conseille de les retenir auprès d’elle. » C est alors, à ce qu’on croit, que Richelieu désigna au roi Mazarin comme le ministre le plus digne de le remplacer. Après quoi il remit aux mains de Louis XIII l'acte de donation du Palais-Cardinal. Pendant les trois jours que dura sa maladie, sa chambre fut incessamment remplie ou d’amis, ou d’indifférents, ou même d'ennemis, qui tous s'étonnaient de la tranquille fermeté avec laquelle ce politique, attaché à la vie par des liens si puissants, voyait approcher la mort. Lorsque le curé de Saint-Eustache, qu’il avait mandé, lui apporta le saint viatique, « Voici mon juge, s’écria-t-il,

devant qui je paraîtrai bientôt; je le prie de lion cœur qu'il me condamne si j’ai eu autre intention que le bien de la religion et de l'État. » On sait comment, en entendant ces mots, l’austère é\êque de Lisieux, Cospéan, ne put s’empêcher de dire : « L assurance de cet homme m'épouvante. » Tout cependant, dans les derniers moments de Richelieu, fut d’accord avec cette expression de sa foi : il n’y eut aucun des secours prodigués par l'Église aux mourants qu’il n’acceptât avec une religieuse ferveur, et on le vit recommander son âme à la miséricorde du Sauveur, lui offrir ses souffrances, et baiser la croix avec la dévotion du plus simple et du plus humble des chrétiens. A Dieu seul appartient de sonder le mystère des consciences. Ce fut le 4 décembre I64'2 qu’expira le cardinal de Richelieu. 11 avait vécu cinquante-sept ans. Nous ne dirions que la vérité en ajoutant qu’il en avait régné dix-huit.

On n’a pas tout dit sur un si grand homme, quand on a raconté les événements politiques auxquels il a pris part et le rôle qu'il y a joué. L'influence de son génie se fit aussi sentir au dedans de la société française, et il y a là un autre ordre de faits sur lequel il nous est impossible de ne pas arrêter un instant nos regards.

S’il eût été de la destinée du cardinal de Richelieu de prendre en main le timon des affaires dans un temps où il eût pu appliquer les qualités supérieures de son esprit et la force de sa volonté au tranquille gouvernement du royaume, il nous paraît hors de doute que, comme il fut un grand politique, il eût été un

grand administrateur. Autant il voulait rendre la France puissante au dehors, autant il eût voulu la rendre prospère au dedans, et s'il ne concevait pour elle d’autre régime que celui de la monarchie pure, il entendait que ce régime lui assurât tout ce que le bon ordre, l’exacte observation des lois et une adminis- •tration régulière procurent de bien-être aijx nations. Doué d une de ces rares intelligences qui joignent aux vues les plus étendues foute la précision de l'esprit de détail, ennemi des abus et volontiers réformateur, infatigable au travail et s’effrayant peu des difficultés, également expert dans le maniement des hommes et dans celui des affaires, il eût poursuivi, à sa manière et selon le tour particulier de son génie, l’œuvre de Henri IV et de Sully, s’il n’en eût été continuellement empêché par les circonstances. La double lutte qu’il eut à soutenir, pendant les dix-huit ans de son ministère, contre les factions de cour et contre la maison d’Autriche, ne lui laissa jamais les mains entièrement libres dans le gouvernement intérieur, et il fut conduit, presque en toutes choses, à aller au delà ou à rester en deçà de sa pensée.

On lui a fait un titre d'honneur très-mérité d’avoir donné au conseil du roi une organisation régulière et définitive. Ce conseil, placé au sommet de la hiérarchie administrative, n'avait eu jusqu’alors rien de fixe, ni dans sa composition, ni dans ses attributions, ni dans la tenue de ses séances. Toutes ces choses furent déterminées par une suite de règlements, celui de 1ü30 en particulier, et 1 on a remarqué que tel ce corps fut constitué alors, tel il demeura presque iv 15

sans changement jusqu’aux derniers jours de la monarchie1. Cependant, à peine ainsi organisé, il devient aux mains de Richelieu un moyen de gouverne- . ment et comme une arme de combat, contrairement au but de son institution. On le voit érigé en tribunal suprême, que Louis XIII préside en personne, et qui juge le duc de la Valette et le duc de Vendôme. C'était de même dans un manifeste intérêt d’ordre public qu'avaient été établis dans les provinces ces intendants de justice, police et finances dont nous avons signalé la création en 1637. Leur mission était « de pourvoir à ce que la justice fût sincèrement administrée; de reconnaître si les officiers de judicature faisaient le devoir de leurs charges...; d'informer et connaître de tous désordres, violences et oppressions, abus et tous crimes qui pourraient être commis; d’avoir l’oeil à l’administration des finances; tenir la main à ce qu’il ne se fît aucune levée indue sur les sujets du roi.... » Rien de plus tutélaire qu’une semblable magistrature, rien de plus efficace pour protéger les peuples contre l’arbitraire des grands gouverneurs de provinces, aussi bien que contre celui des tyranneaux de ville ou de village. Mais, pour un pouvoir en état de guerre perpétuel au dedans et au dehors, le besoin devenait tel chaque jour de tout concentrer dans sa main et de ne rencontrer aucun obstacle, que 1 institution des intendants n’aboutit bientôt qu’à remplacer dans les provinces la multi-

1. M. J. Caillet dans son très-estimable ouvrage sur l’administratiou de Richelieu.

plicité par l'imité de la tyrannie. Onze ans s’étaient à peine écoulés, et en 1648, aux premiers jours de la Fronde, l’abolition de cette magistrature était une des garanties réclamées en faveur de la liberté publique par le Parlement, un moment vainqueur de la royauté.

On a calomnié la mémoire de Richelieu en citant une phrase détachée de son Testament politique pour en faire comme le programme de son administration financière. « Si les peuples, a-t-il écrit, étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles de leur devoir. » Et l’on en a induit qu’il y a eu chez lui système à écraser la France sous le poids des impôts. Rien de plus contraire à la vérité, et sa pensée s’exprime bien mieux1, comme on l’a fait observer, dans ces autres paroles : a Si les subsides n’étaient modérés, lors même qu’ils seraient utiles au

public, ils seraient injustes Le moins qu’on peut

lever sur le peuple est le meilleur.... Le vrai moyen d’enrichir 1 État est de soulager les peuples » Hâ-

tons-nous d’ajouter qu'en fait sa conduite fut d’accord avec ces dernières maximes. Non-seulement, eu aggravant les charges publiques, il protesta toujours qu’il le faisait « les larmes aux yeux et une douleur extrême dans le cœur, » avec promesse d’en alléger le poids dès que les circonstances le lui permettraient, mais il fit tout pour que le désordre de la gestion financière n'augmentât pas la souffrance populaire. Suivant l’ingénieuse distinction d’un de nos publi-

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